LES PROJETS DE CAMSING
stable et trop pondéré, pour qu'il redoute la propagation de ridée révolutionnaire dans son pays. La crainte d'une épidémie carbonariste ne pourra peser sur son esprit pour Tempécher de secourir les Grecs, le jour où il sera d'avis que l'Angleterre a un avantage à prêter cette assistance.
Rien, au congrès de Vérone, n'annonce ouvertement qu'un changement de politique s'opère en Angleterre (1). Mais c'est l'époque où Tinconstance presque maladive d'Alexandre ouvre à Canning des horizons nouveaux sur l'attitude que pourrait prendre l'Angleterre en Orient. L'esprit logique et clairvoyant de cet homme d*État prévoit que les chrétiens de la péninsule des Balkans se soulèveront les uns après les autres, et réussiront à ébranler, pent-étre même à démembrer partiellement l'empire ottoman. S'opposer de parti pris à ce soulèvement, serait s'opposer à l'évolution Tatale de l'histoire. Il ne faut pas s'obstiner aveuglément à maintenir l'intégrité complète, territoriale et administrative, de cet État vermoulu que la civilisation minera nécessairement d'année en année.
La politique la plus adroite consisterait à profiter du moment où la Russie laisse tomber le protectorat qu'elle a toujours prétendu exercer sur les chrétiens d'Orient, pour se substituer à elle et s'emparer de cette influence qu'elle néglige d'exercer. Le jour où la Russie, mieux inspirée, serait amenée par la force même de ses intérêts à reprendre cette influence, elle serait alors obligée de la partager avec l'Angleterre. Et ce partage empêcherait l'intervention russe d'être dangereuse pour l'Europe, puisqu'une grande puissance serait à portée de surveiller l'ambition des Tsars et de restreindre leurs progrès. L'Angleterre pourrait ainsi diriger, canaliser les soulèvements chrétiens et les empêcher de porter un coup mortel à l'empire ottoman; n'ayant dans cette partie de l'Europe aucune possession importante, elle échapperait à tout soupçon d'ambition
(1) Les instructions adressért aux ngents britanniques à cette époque sont encore opposées a une ingérence dans les affaires intérieures de la Turquie : « L* Angleterre n'a pas le droit d'intervenir en Orient. Elle est obligée de respecter la souveraineté de l'empire ottoman an même degré qu'elle voudrait qu'on respectât la sienne. » Voir STAPLETon. Polit ical life of Canning, t. I, p. 198.
ment aux Grecs une médiation de TAngleterre entre eux et les Turcs. « S'ils faisaient une demande d'intercession à lord Maitland, celui-ci en réFëreraità lord StrangFord, et il ne serait peut-être pas difficile à ce dernier d'obtenir du sultan la cessation des hostilités et rétablissement en Grèce d'une principauté vassale ». Il est étrange et caractéristique de voir, dès cette époque, un officier anglais, sans doute autorisé par son gouvernement, offrir aux insurgés une médiation britannique, destinée à remplacer et à supplanter la médiation russe, un instant entrevue et maintenant éloignée. Métaxas et les Grecs, peu enclins h accepter la vassalité qu'on leur proposait, défiants envers une amitié de trop fraîche date, réclamèrent une déclaration écrite et officielle de médiation, qu'Hamilton ne put naturellement pas leur promettre, et la conversation n'eut pas de suite (1).
Enfin, au point de vue financier, l'Angleterre donna égale-* ment des marques d'intérêt aux Grecs. Canning laissa trois délégués du gouvernement central, Orlando, Louriotis et Zaïmis, présentés par le philhellène anglais Blaquières, négocier à Londres un emprunt de huit cent mille livres sterling qui devait être émis au début de 1824 (2). Mavrocordato écrivit à ce sujet à Canning une lettre à la fois digne et adroite : « Le gouvernement provisoire voyait les intérêts de la nation grecque étroitement unis à ceux de l'Angleterre. Celle-ci aurait tout intérêt à ce qu'il y eût dans l'Orient de l'Europe un État indépendant et fort qui ne pouvait pas être la Turquie (3). »
Lord Slrangford, de retour à Constantinople après le congrès de Vérone, s'aperçut par la teneur même de ses instructions, qu'un important changement s'était opéré au Foreign Office et que Canning n'était plus disposé à suivre aveuglément les errements de la Sainte-Alliance. Il en fut troublé, car il prévit que ses sentiments de tory intransigeant, l'importance capitale
(l)MÉTAiA5, AfémoiVe;, p. 14V et suivantes. — Gestz, t. II, p. 187 et 200.
(2) Gervikus, t. II, p. 17.
(3) Corr. politique, 27 juin 1823, vol. 165. A. E.