LES PROJETS DE CANJNING
qu'il attachait au maintien intégral de l'empire ottoman, allaient être mis à Tépreuve. Il ne se récusa pourtant pas, décidé à obéir à ses instructions, mais à les interpréter, quand la latitude lui en serait laissée, dans un sens favorable à la Porte.
Un changement de ministère venait de s'opérer à Constantinople. Khalet-EfFendi, le plus ardent partisan de la guerre contre la Russie, l'adversaire de toute concession aux chrétiens, avait été remplacé par le pacifique et lettré Ghalib- EfFendi. Des ordres moins féroces avaient été donnés aux gouverneurs des provinces. Enfin notification officielle avait été faite à la Russie de la nomination des hospodars Ghika et Stourdza. Il semblait donc à Strangford que l'empereur Alexandre, s'il était toujours dans les mêmes dispositions qu'à Vérone, n'avait plus qu'à envoyer un ambassadeur à Stamboul, et à renouer les relations diplomatiques interrompues.
Mais Strangford comptait sans le caractère mobile de l'autocrate. Gomme à son retour de Laibach, le Tsar, en revenant de Vérone, avait été pris de remords : sa conscience religieuse était entrée en lutte avec sa conscience politique. Il avait pris soin des intérêts de son trône, mais avait-il pris soin de ceux de son âme ? Il se montra plus sensible aux lettres que Capodistrias lui écrivait régulièrement de Genève, et aux conseils de Pozzo di Borgo. Il écouta d'une oreille plus distraite les insinuations de Metternich, et au lieu d'envoyer purement et simplement un représentant de la Russie à Constantinople, il reprit l'une après l'autre les réclamations qu'il avait précédemment adressées au Divan. Cependant son attitude ne fut point menaçante, ni belliqueuse, comme elle l'avait été en 1821. L'organisation politique que s'étaient donnée les Grecs, avait pour longtemps refroidi son enthousiasme à leur égard. On sentait qu'il voulait à la fois rester fidèle à la Sainte-Alliance, ne pas prêter franchement son aide aux insurgés, et d'autre part ne pas sacrifier entièrement les intérêts slaves et orthodoxes. Peut-être aussi avait-il conscience que, s'il laissait tomber son influence en Orient, une autre puissance guettait le moment de s'en empa-
rer et de supplanter la Russie dans son rôle traditionnel de protectrice des chrétiens.
Nous allons assister à un très curieux développement de ces réclamations russes, qui ont commencé par les quatre points de Tultimatum de Strogonof^ pour se continuer par le cinquième point ou « pacification » , soutenu par Metternich dans une heure d^hypocrisie libérale. Comme les anneaux d'un serpent, ces réclamations vont tantôt s'enfler, tantôt se replier : toutes seront, en un moment, sacrifiées à une seule, qui, le moment suivant, n'aura plus d'importance comparativement à une autre. Ces réclamations véritablement protéiformes seront suspendues sans trêve sur la tète des ministres turcs, etStrangford sera obligé de faire glisser tous les anneaux de ce terrible serpent, sans qu'aucune morsure ne cause d'irréparables mal* heurs. Ce diplomate a en effet le périlleux honneur, depuis la conférence de Vienne, de représenter à la fois l'Angleterre, la Russie et l'Autriche. Le nouvel internonce, M. d'Ottenfels(l), n'a aucune influence, et Metternich est en correspondance directe avec Strangford. La Russie n'a, depuis le départ de Strogonof, aucun représentant à Stamboul. Strangford peut donc se figurer, avec une certaine vanité, que les destinées guerrières ou pacifiques de l'Europe résident tout entières dans ses mains.
Au mois de mai 1823, Strangford voit surgir une nouvelle réclamation de la Russie, qui n'a encore été formulée qu'accessoirement et au second plan dans les notes rédigées à Vienne et à Vérone. Il s'agit de protester contre la visite, parles Ottomans, des bâtiments qui franchissent les détroits, et de réclamer ce privilège qu'on a appelé dans la langue diplomatique : le droit de simulation. Le traité de Kaïnardji avait donné aux navires russes le droit de franchir les détroits du Bosphore et des Dardanelles, mais ce droit n'avait été accordé qu'à des navires appartenant en pleine propriété à des Russes, et montés par des équipages de nationalité russe. A côté de ce droit,
(1) Successeur de M. de LuUow.