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LES PROJETS DE CANNING

s'était établi un privilège de fait, qui consistait à permettre à des navires napolitains, sardes, portugais, espagnols, grecs, de franchir les détroits en se couvrant du pavillon russe. Depuis l'explosion de la guerre d'indépendance, les Turcs avaient tenu à empêcher les navires grecs d'aller se charger d'approvisionnements et de munitions dans les ports de la mer Noire, et ils avaient soumis tous les navires russes à la formalité longue et humiliante de la visite afin de vérifier la nationalité de ces bâtiments. Les Grecs et les autres marins des petites puissances méditerranéennes n'avaient plus osé franchir les détroits, et le commerce d'Odessa en avait souffert.

C'est donc ce privilège de couvrir de son pavillon les petites puissances, ou privilège de « simulation » , que la Russie réclamait comme un droit. Ses protestations contre la visite des bâtiments, platoniques dans la note de Vérone du 9 novembre, s'étaient enflées subitement à la suite de la saisie par la Porte de quatre navires russes que cette puissance prétendait être ioniens (1). Et le mécontentement de la Russie s'était accru par la publication d'un firman (2) (remettant en vigueur une ancienne disposition) qui défendait de transborder, dans les ports turcs, des marchandises d'un bâtiment étranger sur un autre bâtiment étranger : le transbordement ne pouvait avoir lieu que d'un bâtiment étranger sur un bâtiment turc. Cette mesure, contraire au traité de commerce russo-turc de 1 783, était destinée à relever le commerce turc, mais surtout à vexer la Russie.

Strangford dut réclamer la suppression des entraves apportées par les visites et les embargos au commerce russe. Il le fit d'autant plus volontiers que ces mesures, et notamment les difficultés de transbordement, gênaient également le commerce anglais.

La note de Vérone avait laissé à la Porte le choix u ou de permettre le passage aux navires espagnols, portugais, grecs et autres, sous leur propre pavillon, ou de permettre au pavil-

(i) Février 1823.

(2) Prorbsch, t. IV, p. 1, avril 1823.

Ion russe de couvrir les bâtiments de ces nationalités, puisque cet usage avait été sanctionné par une longue tradition (1) » .

Ce fut cette alternative que Strangford posa avec fermeté au Divan, et deux lettres, Tune de Nesselrode (2), l'autre de Metternich (3), affirmèrent que la seule condition pour obtenir le rétablissement des relations diplomatiques, était Taffranchissement de la navigation sur la mer Noire de toutes les entraves qu'y mettait la Porte. T^es instructions qu'envoya Canning, quelques semaines après, enjoignirent à Strangford d*agir avec la dernière énergie. Ainsi, comme le faisait assez justement observer Gentz, le conflit diplomatique qui avait eu d'abord pour base le règlement d'un point d'honneur, d'une question religieuse et nationale, était retombé dans le domaine plus terre-à-terre des intérêts matériels. A cette heure, la pacification de la Grèce, si elle préoccupait les esprits, ne se retrouvait plus énoncée dans les dépèches des chancelleries.

La position de Strangford était délicate. Le Divan avait appris la vivacité du mouvement philhellénique qui agitait la nation anglaise, et avait deviné que les dispositions de Canning ne lui étaient plus aussi favorables que celles de Castlereagh. L'influence de Strangford avait donc diminué en raison directe de ces changements. « Les Turcs ne m'écoutent plus n , disait-il avec mélancolie à l'internonce (4).

Cependant une note très catégorique, que Strangford adressa au Réis-Effendi le i 1 août (5), fut suivie d'excellents effets. Avec une vigueur ironique, l'ambassadeur flagellait l'hypocrite et interminable diplomatie du Divan, et divulguait tout ce que ses procédés dilatoires recouvraient d'entêtement maladroit et hors de propos. » La Porte, disait-il hardiment, est dans Terreur si elle croit améliorer sa position en gagnant du temps. Elle est dans l'erreur si elle doute de l'unanimité de vues des puissances et de leur accord à reconnaître la justice des récla-

(1) Prokescd, t. III, p. 440.

(2) 9 mai 1823. PnoKBsco.t. IV, p. 11.

(3) 21 juin 1823. Prokesco, t. IV, p. 30.

(4) Viel-Castel, t. XIII, p. 19.

(5) Prokesch, t. IV, p. 36.

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