LE MEMOIRE I>ES TUOIS ÏKONCOJNS
Le reoouvellement successif des réclamations russes que nous venons d'exposer, n'était, Strangrord Tavait deviné, que l'expression de la nouvelle évolution en faveurdes Grecs, qui se produisait peu à peu depuis six mois dans Tesprit de Tempereur Alexandre. Ce revirement (qui était le troisième à dater de l'explosion de Tinsurrection hellénique, mais qui devait être le dernier), s'expliquait par l'influence sur Tesprit malléable du Tsar des deux parties de la nation russe favorables aux Grecs, les prêtres, par fraternité religieuse, les officiers, par goût belliqueux et par haine du Turc. Mais il découlait aussi d'une autre source, et si on l'analysait attentivement, on reconnaissait qu'il était dû principalement à un sentiment de jalousie. Alexandre s'était enfin aperçu qu'il avait laissé trop longtemps Strangford jouer le principal rôle à Stamboul, et que l'influence russe en avait cruellement souffert. Il s'était également aperçu des dispositions nouvelles de Canning. Il craignit de s'être laissé duper dans cette affaire par M. de Metternich, et de voir la Grande-Bretagne recueillir tous les fruits de cette duperie.
Dans les conversations qu'il a à cette époque avec notre ambassadeur, Alexandre montre une véritable irritation contre la Grande-Bretagne (1) et surtout contre Canning. Il se plaint de n être aidé qu'en apparence par les agents de ce ministre, et d'être desservi par eux en secret. Qu'aurait-il dit, s'il eût eu connaissance d'une phrase caractéristique prononcée par sir Bagot, ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg, devant la Ferronnays (l"' octobre 1823) : « Nous avons obtenu pour la Russie tout ce qu'il était possible d'obtenir. Si l'Empereur
(l) Corresp. poL, vol. 165, A. E.
n'est pas satisfait, qu'il envoie Tatitschef se disputer avec la Porte. Dans tous les cas, Tessentiel pour TEurope était d'empêcher ce colosse déjà si gênant pour tous, la Russie, de s'étendre jusqu'à la Méditerranée, et nous pouvons vous garantir qu'il n'y mettra pas les pieds (1). »
L'attitude qu'a adoptée l'Angleterre vis-à-vis des colonies espagnoles d'Amérique, dont elle favorise ouvertement l'esprit révolutionnaire, augmente encore la défiance qui s'est emparée du Tsar à l'égard de la Grande-Bretagne.
Se détachant de l'Angleterre, entamant avec cette puissance un conflit d'influence en Orient, l'Empereur est amené à se rapprocher de la France qui s'est conformée dans l'expédition d'Espagne aux desiderata de la Russie, et qui s'est attiré par cette expédition l'inimitié de l'Angleterre. Alexandre est, en effet, très satisfait de la réussite de notre campagne au delà des Pyrénées. L'armée française n'est donc pas indisciplinée et infidèle comme la dépeignent nos adversaires, et l'autocrate pourra au besoin trouver en notre pays une aide efficace et non une simple bonne volonté platonique, s'il décide notre cabinet à seconder ses vues en Orient.
Il n'éprouve pas pour Chateaubriand, devenu ministre des Affaires Étrangères, le même attachement que pour M. de Richelieu, mais ses rapports avec notre diplomatie deviennent plus cordiaux qu'en 1822. Il reçoit M. de la Ferronnays plus fréquemment au palais, l'entretient avec plus d'abandon. Mais celui-ci ne répond pas à ces avances et semble redouter qu'il ne s'opère en Orient (pendant que la France est occupée en Espagne), une sorte de nouveau partage de la Pologne au détriment de la Turquie, qui augmenterait la force des autres puissances et non la nôtre. Dans cette période, notre ambassadeur ne travaille qu'au maintien de la paix et marche d'accord avec
(1) Cette confidence inspire à la Ferronnays cette réflexion ironique : « Je ne sais si nous devons nous féliciter de voir cet autre colosse, l'Angleterre, étendre sa domination sur la seule mer où il ne l'avait pas encore établie. La Grande* Bretagne semble vouloir traiter la Grèce comme les îles Ioniennes et s'apprêter à y envoyer un gouverneur et une flotte permanente. »