LE MÉMOIRE DES TROIS TRONÇONS
M. de Metternich, dont il excuse la fourberie en faveur du but, la conservation du statu quo européen.
Le chancelier de Vienne, malgré les succès des Grecs, n'a aucunement attendri ses sentiments à leur égard. Fidèle à ses principes de dissimulation, il a résolu de ne contrarier le Tsar sur aucun point, pensant à juste titre que, par esprit de contradiction, Alexandre modérera d'autant plus ses prétentions qu'on fera semblant de les favoriser davantage. Mettant en action le principe : Sivis pacem^ para bellum^ il reprend, en l'accentuant encore, la comédie jouée en 1821 : il traite l'Empereur de Russie comme un grand enfant qu'il faut distraire, amuser par des paroles, tout en ayant soin de ne faire, hors de sa présence, que ce qui convient.
Un élément nouveau apparaît dans la politique de Metternich en 1823; c'est sa haine pour Canning et le refroidissement de l'alliance austro-anglaise qui a marqué les années précédentes. Metternich et Canning ont une profonde antipathie l'un pour l'autre : l'immobilisme du premier est aux antipodes de l'activité progressiste du second. A partir de cette époque, Metternich ne manque plus aucune occasion de décocher quelque trait satirique contre la diplomatie anglaise : « Elle ne travaille aujourd'hui, dit-il quelque part, qu'à gâter tout ce qu'elle peut atteindre ; ce que l'habitude fait encore appeler la politique anglaise ne représente plus rien du tout. L'incertitude et le néant ne constituent pas lu politique (1). » Cette défiance commune contre Canning rapproche Metternich d'Alexandre, et constitue un des éléments de la comédie que le chancelier joue au Tsar.
Pour exécuter ses desseins, il est nécessaire à Metternich d'avoir deux diplomaties. L'une, patente, officielle, se traduisant par ces notes qui accompagnent et renforcent les dépèches de Nesselrode, s'attache pas à pas aux réclamations russes. C'est cette diplomatie qui a dicté le mémorandum du
(1) Metterricb, t. III. 25 novembre 1823, 23 janvier 1824.
19 avril 1822, par lequel T Autriche affecte de prendre l'initiative de la pacification grecque. C'est celle qu'exprime le journal officiel de Vienne, le Beobachter [V Observateur). L'autre, secrète, officieuse, est dirigée par M. de Gentz, un de ces personnages pleins de finesse et d'intelligence politique, mais sans scrupules, jamais au premier plan, mais dans la confidence de toutes les pensées du maître, un de ces hommes d'intrigues que les romanciers appellent les âmes damnées des ministres. On n'a pas la preuve absolue, mais il est probable que bien des réponses émanées en principe du fiéis-Effendi ont été dues aux conseils directs de M. de Gentz. La correspondance (1) quasi officielle qu'il entretient de 1813 à 1828 avec les hospodars de Valachie, Karadja, Soutzo, Ghika, nous est un témoignage assez curieux de ses mœurs diplomatiques : il consent, pour une somme annuelle de trois mille ducats (2), à tenir les princes valaques au courant de la politique européenne : naturellement il présente les événements sous un jour favorable à son maître, et celui-ci fait glisser dans les lettres les conseils qui doivent contrebalancer dans l'esprit des hospodars l'influence et la protection russes.
Pendant que Metternich temporise, gagne du temps, en discutant avec les souverains et les chanceliers, Gentz a pour mission d'agir sur le Divan, et de lui fournir les moyens de terminer au plus vite toutes ces complications par l'écrasement des Grecs. C'est lui qui conseillera au sultan d'appeler à son secours le pacha d'Egypte, Méhémet-Ali(3).
« Peu d'hommes, dit Gentz dans sa correspondance, ont été plus attachés que moi à la cause de la Porte. J'ai admiré la fermeté, la constance des ministres turcs : la lecture des protocoles de Constantinople a été pour moi une véritable jouissance (4) !... V Cette jouissance n'est pas exempte de fatuité, si l'on songe qu'il a inspiré directement nombre de ces protocoles.
(1) Publiée en 1877 par Phokesch-Ostek.
(2) Gervinus, t. III, p. 533.
(3) Voir le chapitre VI.
(k) Gehiz, t. II, p. 178, 179, 180.