LE MÉMOIRE DES TROIS TRONÇONS
L'entrevue qui eut lieu, au commencement d'octobre 1823, dans la capitale de la Bukovine, à Czernovitz, entre Tempereur d'Autriche et l'empereur Alexandre, fut un des tableaux de la mise en scène officielle de Metternich. Quand il sentait le Tsar plus froid et plus capricieux, plus disjposé à lui échapper, il reprenait contact avec lui. Ici le contact ne fut pas direct. Tandis que les deux empereurs se rencontraient à Czernovitz, Metternich, souffrant et fiévreux, dut s'arrêter à Lemberg où Nesselrode vint conférer avec lui. L'expédition d'Espagne venait de se terminer par la prise de Cadix, et Metternich craignait que l'autocrate, débarrassé de toute préoccupation occidentale, ne se décidât brusquement à une guerre orientale. Gentz écrivait que des résolutions u immenses » étaient sur le point d'être prises. Tout se réduisit à deux décisions diplomatiques qui n'avaient rien de subversif. Au point de vue du conflit turco-russe, le Tsar reprenait la réclamation concernant l'évacuation des Principautés (1). En ce qui touchait la pacification grecque, Nesselrode annonçait qu'il allait rédiger un mémoire précis sur cet objet : ce mémoire serait présenté à l'approbation des puissances et discuté par elles. Nesselrode, en faisant cette déclaration, allait à l'encontre des vues de Metternich, car celui-ci prétendait que le mémoire du 19 avril 1822 était parfaitement clair et suffisant. Mais le chancelier n'osa pas contrarier trop ouvertement la proposition de Nesselrode, ayant la persuasion que le nouveau mémoire ne serait pas rédigé de longtemps et surtout qu'il ne serait jamais discuté par les puissances.
Le philhellénisme renaissant d'Alexandre allait précipiter les événements. Le 21 octobre (2), il demandait aux puissances de vouloir bien participer à des conférences qui auraient lieu à Saint-Pétersbourg : il les priait de donner à leurs ambassadeurs en Russie ou à des plénipotentiaires spéciaux, pleins pouvoirs pour assister à ces conférences et prendre des décisions qui seraient communiquées directement de Saint-
(1) LeUre de Nesselrode à StraDgford, 10 octobre 1823. Voirplus haut page 158.
(2) Circulaire de Nesselrode. Corr. poliliquef \o[, 165, pièce 49, A. E.
i6V LE CONFLIT D'INFLUENCE ANGLO-RUSSE — 1823
Pétersbourg à Gonstantioople, sans passer à nouveau par les chancelleries. Le Tsar voulait s^assurer par là que, si des mesures étaient prises en faveur des Grecs, elles seraient décidées à Saint-Pétersbourg et non à Londres, comme semblaient le faire craindre les menées de plus en plus actives des agents anglais en Morée (1).
Metternich fut pris d'inquiétude. Si ces conférences avaient lieu, c'était la solution de la question grecque à brève échéance. Il n'osait cependant refuser d'y participer. L'attitude de son ennemi Çanning vint le tirer d'embarras. Ganning, dont nous avons exposé les plans et les espérances, ne pouvait voir sans dépit et sans déplaisir le Tsar travailler à reconquérir dans la péninsule des Balkans cette influence qu'il avait un moment négligée.
Il protesta donc contre l'utilité de ces conférences^ et objecta que ces réunions tenues h Saint-Pétersbourg encourageraient le parti de la guerre si vivace en Russie. Il réclama, avant de donner sa réponse définitive, l'envoi d'un représentant russe à Stamboul et la rédaction du mémoire annoncé à Czernovitz.
Quand il eut connaissance des objections que faisait Ganning À la réunion des conférences, M. de Metternich n'hésita plus à en accepter le principe. L'opposition de l'Angleterre, le caractère même d'Alexandre lui permettaient de prédire à cette assemblée diplomatique la même issue qu'à celle de Vienne. La France et la Prusse envoyèrent également leur adhésion.
Plusieurs mois s'écoulèrent; la proposition du Tsar semblait être tombée dans l'oubli, quand subitement ce souverain prit une résolution qui annonçait une tendance, inaccoutumée chez lui à l'action. Il fit rédiger le mémoire sur la pacification grecque, réclamé par Ganning, mémoire dont Metternich espérait ne jamais lire le texte, et le communiqua aux puissances.
Ge mémoire, expédié le 9 janvier 1824, étonna par sa netteté les chancelleries européennes : ce n'était plus la ter- Ci) ViEtrCiSTEL, t. XHI, p. 24.