LE MÉMOIKE DES TROIS TRONÇONS
par les Beschli-Âgas et les trois mille hommes que la Porte y avait laissés (1). Nous avons dit que Strangford, après avoir déclaré (octobre 1823), qu'il était blessant pour son amourpropre et pour sa véracité de soutenir toujours une certaine réclamation russe, comme étant Tirrévocablement dernière, et d*en voir ensuite surgir de nouvelles ou renaître d'anciennes, s'était retiré à l'écart des négociations. Mais l'habitude professionnelle reprenant le dessus, la vanité et le souci des intérêts anglais aidant, il s'était laissé allé à reprendre à l'internonce la direction des pourparlers : il avait eu plusieurs conférences avec Ghalib-Effendi et en avait obtenu des promesses formelles sur le rappel desBescbli-Âgas.
En même temps, était arrivé à Constantinople (22 janvier 1824) un délégué du Tsar, M. de Minciaky, chargé de présider au règlement de la question des détroits. Il avait reçu le pouvoir, ordinairement réservé aux ambassadeurs, d'échanger des notes avec le Divan. Strangford l'avait aidé puissamment dans la discussion d'un nouveau tarif de douanes pour les marchandises russes; il voyait en M. de Minciaky le personnage transitoire qui précéderait de peu le retour de l'ambassadeur titulaire. Ce diplomate reçut en effet, après quelques semaines, le titre de chargé d'affaires, et le gouvernement russe fit même annoncer qu'un ambassadeur, M. de Ribeaupierre, serait envoyé, dans le courant de l'année, à Stamboul.
Les nouvelles espérances qu'avait pu concevoir Strangford au sujet de la terminaison du conflit turco-russe, s'évanouirent brusquement, quand la publication du projet des Tronçons fut connue à Constantinople.
La Porte renvoya à plus tard l'évacuation des Principautés. Une crise intérieure renversa Ghalib-Effendi, cet homme modéré et conciliant. Tout fut remis en question.
Alors Strangford renonça définitivement à amener un rapprochement que ne désirait aucune des deux puissances, et contre lequel elles dressaient sans trêve de nouveaux obstacles,
1) Voir page 158.
épuisants pour celui qui entreprenait de les franchir l'un après Tautre. Il demanda un congé et quitta Stamboul (1). Il n'attacha pas grande importance à la nomination de M. de Ribeaupierre qu'il apprit au moment de son départ, et qu'il considéra comme une simple promesse dilatoire, destinée à contrebalancer auprès du Divan l'effet produit par le projet des Tronçons.
Tant que l'ambassadeur russe ne serait pas installé à Buyuk'Déré, Strangford ne croirait pas au rétablissement des bonnes relations entre les deux États. 11 y croirait d'autant moins qu'une flotte égyptienne était sur le point de quitter Alexandrie pour réduire l'insurrection grecque, et que les puissances mettaient une mauvaise volonté évidente à se rendre aux conférences proposées par Alexandre au mois d'octobre.
Ces conférences, qui devaient se tenirà Saint-Pétersbourg, et qui avaient été remises par les chancelleries après la rédaction du mémoire russe, ne pouvaient plus maintenant être éludées par elles malgré leur désir, puisque le mémoire avait été, non seulement communiqué aux cabinets, mais divulgué publiquement. Depuis le 9 janvier, date de la communication secrète, les chancelleries avaient évité de faire connaître leurs sentiments sur le fameux plan des Tronçons, mais le Tsar devenait de plus en plus pressant, et nous verrons bientôt les ambassadeurs, réunis à Saint-Pétersbourg en conférence internationale^ exprimer respectivement quelle impression avait produite sur les puissances le projet d'Alexandre V\
Au cours de l'année 1823, les opérations militaires avaient langui et présenté une monotone alternative de succès et de revers, sans importance pour l'un comme pour l'autre parti.
(1) Octobre 1824.
La Porte, déprimée par les efforts qu'elle avait faits en 1822, ne pouvait plus concentrer d'armée imposante comme celle de Drama-Ali. Une guerre entreprise contre la Perse Tépuisait du côté de TAsie. Les janissaires, de plus en plus indisciplinés, lassaient la patience du sultan ; les chefs étaient rares ; la plupart, dévorés par la cupidité, trouvaient que THellade était un pays trop pauvre et trop dévasté pour y entreprendre de fructueuses campagnes.
D'autre part, les insurgés, maintenant que le péril turc était moins pressant, se laissaient envahir par Tesprit dé rivalité et d'intrigue. Au moment où ils auraient eu besoin de toutes leurs forces pour consolider des succès encore bien instables, pour organiser leur pays politiquement et administrativement, ils s'abandonnaient aux querelles intestines et aux luttes de factions. Lorsque l'Europe, émue par les malheurs, étonnée par les exploits qui avaient marqué l'année précédente, allait s'éveiller au philhellénisme, les Hellènes glaçaient par leurs discordes cette sympathie naissante. L'éclosion de ces guerres civiles devait porter h la cause de l'indépendance un préjudice considérable et retarder de plusieurs années la formation de l'État grec.
Le Conseil exécutif et l'Assemblée législative, après avoir erré sur les côtes de l'Argolide pendant toute la durée de l'invasion ottomane, sans force, sans considération et sans argent, s'étaient enfin arrêtés à Astros, et y avaient convoqué les représentants de tous les pays grecs, pour procéder au renouvellement des membres des deux pouvoirs. Ces membres n'avaient été élus à Épidaure que pour un an, et voyaient leur mandat toucher à sa fin. Après de longs délais, excusables dans une région dénuée d'administration effective, les éparchies envoyèrent à Astros de nombreux députés qui s'y trouvèrent réunis en mars 1823.
Cette nouvelle Assemblée constituante devait se montrer aussi divisée et tumultueuse que celle d'Épidaure avait été calme et solennelle. La lutte entre le parti civil et le parti militaire se développa avec une plus grande àpreté que l'année
précédente. Les récents succès que Colocotronis avait remportés sur l'armée de Drama Ali lui donnaient une vanité, un orgueil insupportables. Ypsilanti le soutenait; Odysseus, resté dans la Grèce orientale, était également contraire à rétablissement d'un gouvernement civil.
Le parti civil avait pour chef Mavrocordato. Le siège de Missolonghi avait rendu à cet homme d'État un peu de son prestige ébranlé à Péta : mais, si ses vertus civiques, son courage, ses capacités administratives étaient reconnues de tous, on ne pouvait lui attribuer les capacités militaires qui eussent été si utiles à cette époque de Tinsurrection.
Pétro-Bey hésitait entre les deux partis. Son ambition le poussait vers Mavrocordato, parce qu'il sentait que Colocotronis ne lui laisserait pas le premier rang parmi les chefs militaires, mais le vieux bey du Magne était mal à Taise au milieu des politiques et des diplomates.
Les insulaires formaient un tiers parti, une sorte de « juste milieu » qui pouvait par cela même exercer une utile action et décider des majorités ; Condouriotis était l'homme de valeur de ce parti.
La discorde devint bientôt si accentuée que les deux principaux groupes délibérèrent dans des quartiers distincts d'Âstros et se communiquèrent leurs décisions par messagers. Enfin le parti civil prit l'avantage, fit élire Pétro-Bey président, et celui-ci eut assez d'influence pour obtenir une réconciliation momentanée des factions. On put s'occuper des intérêts du pays et on confirma, avec quelques modifications, la Constitution d'Épidaure (1). Le vote le plus utile de l'assemblée d'Astros fut la suppression des trois sénats provinciaux (Morée, Grèce occidentale, Grèce orientale), que l'assemblée d'Épidaure avait conservés et qui entretenaient une périlleuse confusion de lois et de règlements. C'était un progrès vers l'unité, mais, pour remédier au péril actuel, c'étaient les mœurs et les caractères qu'il aurait fallu réformer plutôt que les institutions.
(1) MÉTAXAS, Mémoires^ p. 122.
Quand rassemblée d'Astros se sépara, le 11 avril, elle nomma un gouvernement provisoire, composé de Pétro-Bey, Charalampis, Zaïmis (appartenant tous trois au parti civil), André Métaxas et Colocotronis (appartenant au parti militaire) . Cette composition hybride devait amener d'interminables disputes.
Le choix du président de l'Assemblée législative donna lieu à des scènes déplorables. Les représentants élurent Mavrocordato : mais Colocotronis, qui avait toujours détesté le Grec civilisé et occidentalisé qu'était Mavrocordato, se répandit en injures violentes contre lui et menaça de lui rendre sa tâche impraticable. Mavrocordato donna sa démission (14 juillet), non par crainte des outrages et des voies de fait, mais par patriotisme, et afin de permettre au parti adverse de faire ses preuves pour le bien du pays (1). L'assemblée, espérant qu'il reviendrait sur sa décision , ne nomma Notaras président qu'à litre provisoire. Mavrocordato se retira à Hydra et laissa les factions s'user l'une contre l'autre, se réservant pour un avenir plus calme. Il fut nommé quelque temps après directeur des affaires de la Grèce occidentale (15 octobre).
Le Conseil exécutif et l'Assemblée législative commencèrent alors une série de pérégrinations, se transportant successivement à Tripolitza, à Mégare, à Salamine, sur le navire ieParalos, aux moulins de Lernc (2). Il est à remarquer que le Conseil ne siège jamais dans la même résidence que l'Assemblée ; on estime que la proximité ferait naître des désaccords entre ces deux fractions de l'État. A la fin de 1823, le Conseil s'établit à Nauplie etTAssemblée à Argos.
C'est à cette époque que les dissensions politiques dégénèrent en guerre civile : on se croirait en Toscane au temps des Médicis et des Strozzi. L'Arcadie tout entière forme un véritable fief à la discrétion de Colocotronis : l'Achaïe est dévouée aux Zaïmis. On en vient aux mains, et malgré l'indifférence des gens du peuple pour les luttes des grands, le sang coule. L'Assemblée législative, favorable au parti civil, destitue
(1) VoirBOa discours de démission dans Blakcard, op. cit,, p. 27-30.
(2) DnAGOCMis, p. 14.
MétaxaS) Taini le plus zélé de Colocotronis, et le remplace par Golettis. Le docteur Jean Golettis, né dans la montagne du Pinde, d'une origine plutôt macédo-valaque que grecque, devait être un des hommes politiques les plus distingués de la révolution par son sang-froid, sa connaissance des esprits et des partis (1).
La disgrâce de Métaxas servit de prétexte au Conseil exécutif pour opérer un coup d'État. L'assemblée fut envahie le 10 décembre par une troupe armée, dévouée au parti militaire, et dispersée par la force. Les députés s'enfuirent à Hermione, ville située sur la côte d'Ârgolide, non loin de Spezia, et là, avec le concours du parti insulaire, ils nommèrent un nouveau Conseil exécutif présidé par Condouriotis, et composé en outre de Colettis, Lontos, Botassis et Spiliotakis (18 janvier 1824).
L'ancien Conseil s'étant transporté à Tripolitza, et ayant fait élire une nouvelle Assemblée législative, la malheureuse Grèce se trouva avoir deux gouvernements séparés et hostiles. Les hommes d' Hermione traitaient ceux de Tripolitza de Klephtes et de rebelles, et étaient traités par ceux-ci de Phanariotes. En déBnitive, le gouvernement d'Hermione restait le gouvernement légal : il était soutenu par tous les amis de l'ordre, tels que Mavrocordalo, et par un embryon de presse formé à Hydra et Missolonghi : il avait pour lui la flotte, et il négociait des emprunts avec l'Angleterre. Ses partisans occupèrent successivement Argos et Corinthe (récemment délivrée des Turcs) (2) ; enfin, après une longue série d'escarmouches (avril-juin 1824), le plus ferme soutien des hommes de Tripolitza, le vieux Colocotronis, apprenant que l'emprunt anglais avait réussi, laissa sa cupidité prendre le dessus sur son amourpropre et consentit à déposer les armes : il rendit la ville de Nauplie pour une somme de 25,000 piastres et fit sa soumission à l'assemblée d'Hermione.
(1) HERTZBEnc, t. lU, p. 368. — FiwLAT, t. I, p. 244 et 345.
(2) Les derniers débris de Tarniée de Drama-Ali avaient obtenu par une capitulation la faveur de «e retirer avec armes et bagages, et avaient été loyalement transportés à Salonique
Les Turcs ne surent pas profiter de ces déplorables querelles pour reprendre l'avantage et réparer leurs échecs de 1822. Leurs opérations ne furent que la reproduction, avec une moindre importance, de celles de Tannée précédente. Deux corps d'armée quittèrent Larisse pour envahir, Tun THellade orientale, l'autre THellade occidentale : mais ces corps d'armée n'avaient pas les imposantes proportions qu'avaient présentées les forces de Drama AU et d'Omer Yrioni, et ils échouèrent encore plus misérablement dans leurs tentatives.
L'armée orientale perdit plusieurs mois à ravager File d'Eubée, puis elle envahit l'Âttique; Odysseus n'avait autour de lui que quelques centaines d'hommes et n'aurait pu empêcher l'ennemi de franchir l'isthme de Corinthe, mais une épidémie éclata, précieuse alliée pour les insurgés, et les Turcs se décidèrent, au mois de septembre, à rentrer en Thessalie.
L'armée occidentale, mieux conduite et plus compacte, aurait pu mettre en sérieux péril la place de Missolonghi : mais elle rencontra devant elle un héros admirable, d'un courage et d'une patience que rien ne décourageait, Marko Botzaris. Il harcela cette armée et la tint en échec pendant plusieurs mois dans les défilés de l'Âcarnanie. Le hardi Souliote fut malheureusement tué, le 19 août 1823, au combat de Karpénizi. Ses compatriotes le pleurèrent amèrement et lui firent, h Missolonghi, de touchantes funérailles dont Pouqueville nous a tracé un éloquent tableau (1).
Âpres la mort de Botzaris, les Ottomans se portèrent contre Anatoliko, ville située dans la même baie que Missolonghi, à quelques milles au Nord. Le Souliote Tsavellas défendit cette petite place avec vigueur et les Turcs, après d'inutiles bombardements, regagnèrent découragés leur quartier général de Larisse.
Quelques semaines plus tard, Mavrocordato était rejoint à Missolonghi par l'illustre philhellène lord Byron (2), et bientôt après, par certains Français, MM. de Rumigny, Regnault de
(1) POUQUBTILLE, t. III, p. 418-423.
(S) Voir chapitre VII.
Saint-Jean d'Ângély, Roche, qui venaient, au nom du comité philhellénique de Paris, le pressentir sur la candidature éventuelle au trône de Grèce d'un prince français (le duc de Nemours, fils du duc d'Orléans). Mavrocordato repoussa ces propositions cpmme devant irriter Charles X, et exciter la jalousie des puissances (1). On dit que Colettis accueillit beaucoup mieux ces Français, lorsqu'ils se rendirent à Nauplie, que ne l'avait fait Mavrocordato. Les sympathies personnelles de cet homme politique le portaient vers la France, tandis que celles de Mavrocordato le portaient vers l'Angleterre (2).
Ces démonstrations individuelles pouvaient donner aux Grecs l'espérance que les nations européennes se décideraient unjouràJeur prêter assistance. Cette aide devait leur être d'autant plus nécessaire qu'après l'accalmie des derniers mois, un nuage menaçant montait à l'horizon. Les Hellènes apprenaient avec consternation qu'une flotte et une armée étaient en formation à Alexandrie et allaient être dirigées contre eux par le pacha d'Egypte, Méhémet-Ali.
(1) Blamcard, p. 34.
[t) Ibid.y p. 93.