‹ L'indépendence grecque et l'EuropeChapitre 36 sur 94 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

l'intervention égyptienne, les conférences de saint-pétersbourg et les modifications

d'aLUANCES CONSÉCUTIVES (Juin 1824-déceinbre 1825).

I. — Mahmoud fait appel a Méhémet-Ali. — • Puissance du pacha d'Egyple. — Chute de Psara. Les opérations de la flotte égyptienne en 182^. — Le gouvernement de Condouriotis. Continuation de la guerre civile. Insulaires, Moréotcs et Rouméliotes.

II.-— Ibrahim eu Morée et les suprêmes périls. — Perte de Navarin. Invasion du Péloponcse. Ibrahim devant Nauplie et son recul inespéré. — Deuxième sièj^e de Missolonghi. — Campagne maritime. Accroissement de la piraterie- Le décret du 20 juin 1824 et la contrebande de guerre. Proclamation anglaise de neutralité.

III. — Les coxFÉREtfCES de Saimt-Péters bourg. — L'attitude des puissances en présence du projet des trois Tronçons. Premières conférences (juin-juillet 1824). —> Canning en correspondance officielle avec les Grecs. Refroidissement marqué entre la Russie, l'Angleterre et rAutrichc. Stratford Canning à Saint- Pétersbourg. Le dilemme de Metternich. — Deuxième série de conférences (février-avril 1825).

IV. — Une modification d'alliances. — Les circulaires russes du 16 avril et du 18 août 1825. — Le Tsar s'isole de l'Europe et semble enfin décidé à agir militairement contre la Porte. Demande de protectorat adressée par les Grecs à la Grande-Bretagne et refus de Canning. — Subite orientation. d'Alexandre vers l'Angleterre. M. et Mme de Liéven. Situation prépondérante de Canning. Mort d'Alexandre (l*' décembre 1825).

C'est au mois de mars 1824 que le sultan Mahmoud se décida à appeler à son aide son puissant vassal, Méhémet-Âli. Les trois années de guerre que venait de traverser l'empire ottoman, avaient suffi pour épuiser une armée dont nous

avons constaté Torganisation défectueuse (1). La Porte ne pouvait plus guère réunir que vingt à trente mille hommes (2), en y comprenant les Albanais, dont la fidélité était sujette à caution. Ce n'était pas assez pour venir à bout de l'insurrection. Et cependant il fallait en finir, car Tesprit de révolte pouvait gagner les Bulgares, les Macédoniens et autres sujets de Tempire. Bien qu'il en coûtât à son amour-propre, le sultan suivit les conseils suggérés par M. de Gentz et la diplomatie secrète de TÂutriche, et envoya un agent à Méhémet-Ali, comme étant le seul allié capable de lui apporter un secours efficace contre les Grecs.

Le très intelligent vice-roi d'Egypte était alors parvenu à Tapogée de sa puissance. Cet Oriental avait eu Tbabileté de mélanger dans son administration les progrès militaires et économiques des Européens aux coutumes et aux traditions de sa race. Il s'était affranchi des préjugés étroits qui enchaînent le musulman dans les liens d'un système religieux et politique suranné. Tout en restant, comme ses compatriotes, cupide, cruel, dissimulé, il avait contraint ces défauts à se faire les serviteurs d'un but élevé, l'ouverture de l'Egypte à la civilisation moderne. Au contraire des Turcs, qui placent la prospérité d'un souverain ou d'un pays dans l'accumulation du numéraire et dans le rendement féroce des impôts, il établit la fortune de TÉgypte sur un développement commercial et agricole intense. Il fit de ce pays à la fois le grenier et l'entrepôt du Levant. En même temps, il transforma l'ancien corps des mamelucks et lui donna une organisation militaire de premier ordre, ce qui lui permit d'asservir tous les pays voisins et de mettre la prospérité de l'Egypte à l'abri de toute attaque étrangère. Avec ces deux éléments de puissance en main, richesse et armée, il aurait pu se rendre indépendant de la Porte. Mais il ne croyait sans doute pas le moment venu de lever l'étendard de la révolte : il préférait, en 1824, se faire donner par le sultan des pachaliks à administrer, étendre son

(1) Voir page 89.

(S) GERTIEIC0, t. I, p. 607.

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influence et se substituer peu à peu à une dynastie en décadence, que d'ébranler de fond en comble par une guerre civile le vieux monde musulman^ et de faire peut-être ainsi le jeu des Européens.

Vassal ambitieux mais soumis, il accueillit avec joie la requête de son suzerain. Des engagements dont nous n'avons pas les preuves, furent évidemment pris : Méhémet-Âli était trop intéressé pour dépenser une piastre ou sacrifier un soldat, sans avoir la certitude d'obtenir un avantage territorial. Déjà le sultan, en 1822, lui avait donné le gouvernement de la Crète, à la charge de rétablir la paix dans cette île révoltée. Son gendre, Hassan-Pacha, puis le général Housseïn-Bey avaient débarqué dans cette lie et, après deux ans d'une guerre acharnée contre les Cretois (1) commandés par Tombazis, avaient obtenu une soumission à peu près générale (avril 1 824). Cette fois, la tâche à accomplir était plus considérable : la réduction de la Morée coûterait au pacha plus d'hommes et d'argent que celle de la Crète. Mais la promesse qu'il reçut sans nulle doute de recevoir le pachalik de Morée, une fois la guerre terminée, dut le tenter profondément. Quelle séduction ce devait être pour le pacha africain de mettre le pied sur le sol européen, et de franchir ainsi la moitié de la distance qui le séparait de Constantinople.

On a prêté au sultan l'arrière-pensée suivante : ou Méhémet- Ali serait vainqueur des Grecs, et l'empire serait pacifié; où il serait vaincu et ses redoutables régiments armés à Teuropéennc seraient décimés (2). Le sultan aurait ainsi annihilé un péril par l'autre. Mais le péril grec, à cette heure, était plus grave pour l'unité ottomane que le péril égyptien, et il est probable que Mahmoud souhaitait avant toute chose l'anéantissement des Hellènes. »

Méhémet-Âli accepta le commandement de l'expédition, non pour lui-même, mais pour son fils Ibrahim (3), et promit d'en-

(i) Le« habitants de Sphakkiase distinguèrent particulièrement dans cette lutte.

(2) pROKESCB, t. I, p. 269. — Memdelssouk-b., t. I, p. 337.

(3) Son fils adoptif seulement, d'après la plupart des historiens.

voyer en Morée un corps d'armée de trente mille hommes sur ses propres vaisseaux. Le pacha venait précisément de multiplier ses armements. Ses officiers de terre et de mer, instruits eux-mêmes par les Français Sève et Letellier, avaient été chargés de dresser des régiments de fellahs. Le chiffre de l'armée égyptienne s'était élevé progressivement de vingt mille à quatre-vingt-dix mille hommes. Ces forces étant à la fois plus résistantes et plus souples que les armées turques, les Grecs pouvaientestimer à juste titre qu'ils n'avaient jamais couru de plus grand danger, depuis le début de l'insurrection.

Le 16 juillet 1824, Ibrahim quitta Alexandrie avec une flotte imposante de cinquante-six vaisseaux de guerre et de deux cents transports, ayant à leurs bords environ dix-huit mille soldats, et rejoignit en septembre la flotte turque de Khosrew- Pacha sur les côtes de l'Asie-Mineure. Cette flotte venait de se signaler par un fait d'armes peu glorieux, mais important pour la Porte. Elle avait attaqué la petite île de Psara, un des premiers berceaux de l'indépendance. Les Psariotes avaient commis la faute de mouiller leurs vaisseaux dans leurs ports et de chercher à défendre l'ile elle-même et ses faibles fortifications, au lieu de livrer bataille sur mer. C'était renoncer à ce qui faisait leur supériorité sur les Turcs, leur agilité de matelots abordeurs. Ils furent écrasés par des forces supérieures et les Turcs renouvelèrent les massacres de Chio sur une population moins nombreuse, mais tout aussi intéressante par l'exemple de patriotisme qu'elle avait donné (1). Les principaux Psariotes se firent sauter dans leur citadelle plutôt que de se rendre. Trois mille cinq cents habitants à peine (sur sept mille) purent se sauver; heureusement pour la cause grecqae, Canaris fut parmi les survivants.

Les marins d'Hydra et de Spezia arrivèrent trop tard pour sauver Psara. Miaulis et Sachtouris ne purent que jeter le désordre dans la flotte turque ancrée autour de l'île, etl'empé-

(1) 1-4 juillet 1824.

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