MAHMOUD ET MÉHÉMET-ALI
cher de porter la dévastation dans Tile voisine de Samos. C'est alors que Khosrew-Pacha se décida à se joindre à Ibrahim, afin d'assurer, parla prise d'un certain nombre d'iles, les communications de celui-ci avec sa base d'opérations, Alexandrie. L'escadre du Croissant forma une masse formidable d'une centaine de vaisseaux de guerre, armés de deux mille cinq cents canons. Miaulis fut chargé de lui barrer la route. Grâce aux dissensions qui s'élevèrent entre Khosrew et Ibrahim, grâce aussi aux exploits de quelques hardis brûlotiers, l'amiral grec put empêcher l'Armada musulmane de voguer vers la Morée. Les escarmouches navales, qui eurent lieu dans le voisinage d'Halycarnasse et de Samos, conduisirent Ibrahim jusqu'au mois de novembre, et le forcèrent à hiverner en Crète, après avoir perdu six vaisseaux, une cinquantaine de transports et un tiers de ses hommes. Mais les Grecs avaient aussi beaucoup souffert : ils avaient eu vingt-deux brûlots détruits, et le péril égyptien, pour être reculé, n'en restait pas moins comme une menace redoutable pour le printemps de 1825.
Avertis qu'ils étaient de cette attaque prochaine, les Grecs auraient dû mettre à pro6t l'inaction des généraux turcs (qui attendaient maintenant l'arrivée d'Ibrahim pour combiner leur attaque avec la sienne), pour s'emparer hardiment des dernières places occupées par les Ottomans en Morée et les fortifier puissamment. La guerre civile les paralysa et les empêcha de se prémunir contre les dangers qui allaient fondre sur eux de toutes parts.
Les discussions revêtirent cette fois un caractère plutôt local et provincial, que politique. Au lieu d'un parti civil luttant contre un parti militaire, on vit la faction des îles opposée d'une part à la faction de la Morée, et d'autre part à la faction de la Roumélie (Hellade du nord).
Le président du Conseil exécutif, Condouriotis, était parvenu, par son intégrité et son bon sens, à faire respecter et reconnaître par tous l'autorité du gouvernement d'Hermione;
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grâce à lui, le parti insulaire, d'abord timide et peu considéré, comme tous les tiers partis, avait dominé les deux autres. Mais, dans une révolution, la puissance du bon sens et de la modération est Forcément discutée et contrebalancée par les Factions extrêmes. On Faisait un grieF à Gondouriotis d'être plus Hydriote qu'Hellène, d'avoir les vues étroites d'un commerçant enrichi, de manquer d'ampleur et d'énergie pour les entreprises concernant le bien général. Il était Fâcheux que son honorabilité ne se doublât pas d'une Force et d'un prestige.
Gondouriotis écoutait les conseils de Mavrocordato, et beaucoup le lui reprochaient. Il écoutait aussi le médecin Golettis, et ces deux influences lui enlevaient l'autorité de l'initiative personnelle. Le plus clair de la confiance qu'on lui témoignait, venait du succès qu'avait obtenu sous son administration l'emprunt négocié à Londres dès 1823. Il avait touché environ trois cents mille livres sterling et en avait Fait un usage équitable (1). Ge Conseil exécutiF avait donc eu le mérite d'intéresser une nation européenne à sa cause et beaucoup d'hommes modérés lui en savaient gré (2).
L'influence dominante de Mavrocordato poussait Gondouriotis contre les Péloponésiens ; ceux-ci, les Golocotronis, les Lontos, les Nikitas, etc., reprochaient au président de consacrer une trop grande partie des Fonds anglais à l'entretien des flottes et à la déFense des iles, négligeant la Roumélie et surtout le Péloponèse. Quand une nouvelle assemblée nationale, réunie à Nauplie (octobre 1824), eut réélu le Gonseil exécutiF en Fonctions, la Morée se révolta. Gouras et les Mavromichalis déFendirent le pouvoir légal. On se battit pendant plusieurs mois, on se disputa Tripolitza, et Golocotronis qui avait repris les armes, malgré les promesses Faites au mois de juillet de la
(1) Le chiffre nominal de l'emprunt était ile 800.000 livres sterling. M.ii8 plus de la moitié de cette somme resta entre les mains des préteurs, courtiers et intermédiaires. (Meîtdëlssohn-B., t. I, p. 327.) On commença à négocier à Londres, en août 1824, un second emprunt plus considérable de 2 millions sterling sur lesquels la Grèce ne reçut guère que 600,000 livres.
(2) Au contraire les Klepktes et les patriotes intransigeants lui reprochaient d'être soutenu par l'argent anglais.
IBRAHIM EN MOUÉE J81
même année, vit son fils Panos succomber dans cette guerre fratricide. Le malheur engagea l'incorrigible Klephte à faire de nouveau sa soumission : il fut enfermé dans Tile d'Hydra avec les Delyannis et Notaras.
La Boumélie s'agita aussi; Odysseus, dont le caractère présentait un singulier mélange de vaillance et de bassesse, finit par traiter avec les Turcs, et le Conseil exécutif, l'ayant appris, fit assassiner ce brave mais peu fidèle partisan.
Le gouvernement de Condouriotis triompha donc des rébellions, mais celles-ci gaspillèrent un temps précieux qu'il aurait pu employer à organiser la défense du Péloponèse contre le débarquement prévu des Égyptiens.
Ibrahim-Pacha choisit, pour aborder en Morée, l'extrémité méridionale de la Messénie où les Turcs avait conservé deux places fortes, Modon et Coron. Le 24 février 1825, la flotte égyptienne jeta l'ancre devant Modon et mit a terre quatre mille cinq cents hommes ; en mars, sept autres mille hommes furent débarqués (l). Le fils de Méhémet-Ali, avant de pénétrer dans l'intérieur du Péloponèse et de marcher sur Tripolitza, résolut de reprendre aux insurgés la place de Navarin, située sur la côte de Messénie, au Nord de Modon.
Navarin (ou Néokastron) était défendue par deux Mavromichalis, fils de Pétro-Bey, par Makrijannis, par le Piémontais Collegno, etc. Une armée de secours, formée par les soins du gouvernement et composée surtout de Rouméliotes, de Souliotes et de Macédoniens > vint camper aux environs de la ville
(1) Beaucoup de ces troupes furent transportées par des navires appartenant à des armateurs neutres (autrichiens et français) et les pbilbellènes s'en plaignirent vivement. Chateaubriand dénonça à plusieurs reprises cet abus, notamment n la Chambre des Pairs (mars 1826). Voir chapitre VIII. — JtRiE!f de lk GnAViènE, t. I , p. 324.
assiégée. Mais Condouriotis n'eut pasTénergie de commander ces forces en personne, et son délégué, Skourtis, ne sut pas se faire obéir, lui, marin des îles, par les Klephtes des montagnes. Dès le premier combat, une vigoureuse charge à la baïonnette des Égyptiens (leur instruction militaire par des officiers de l'école napoléonienne portait ses fruits), jeta le désordre parmi les Grecs (1); les Rouméliotes, se plaignant d'être mal commandés, quittèrent le camp et retournèrent dans THellade du Nord, menacée par une armée turque.
La baie de Navarin qui se termine à l'extrémité Sud par le nouveau Navarin, à l'extrémité Nord par le fort du vieux Navarin, est presque entièrement fermée par l'île de Sphactérie. Les pointes de cette île montagneuse commandent les deux places et l'effort des Égyptiens devait se porter contre elle en première ligne. Mavrocordato s'y établit avec un millier de défenseurs et l'amiral Miaulis essaya de jeter le désordre dans la flotte égyptienne qui la bloquait. Mais il ne put forcer les lignes d'Ibrahim-Pacha et, le 8 mai, un combat acharné mit Sphactérie entre les mains des assiégeants. Mavrocordato s'enfuit à grand peine sur une barque, prêt, dit-on, à se faire sauter plutôt que de tomber en captivité. Cette défaite amena la prise du vieux Navarin.
Néokastron tint encore quelques jours, mais l'artillerie des Égyptiens ouvrit un feu si violent que les assiégés durent accepter, le 18 mai, la capitulation honorable que leur offrait Ibrahim. La garnison, composée de onze cents survivants, fut transportéeà Kalamata aux frais des assiégeante.
Ibrahim, homme de guerre rude et brutal avec ses soldats, dont il partageait le genre de vie et les dangers, se montrait
(1) Voir dans les Mémoires de Metterkich, t. IV, p. 177, rinsiouation qu'il émet sur la présence de nombreux Européens dans le camp égyptien : « Les libéraux européens, dit-il, sont tous entrés au service de la Porte, bien que dans leur patrie, ils jouent les pbilbellènes. Les volontaires vont du côté où il y a Tarirent. " La vérité est que ces Européens turcopbiles, ou mieux égyptopbiles, furent en très petit nombre. Le colonel Sève (Souleïman-Bey), un des créateurs de l'armée égyptienne, vint en Morée, mais il évita d'une manière absolue de combattre les Grecs, et racbeta même de ses deniers plusieurs prisonniers chrétiens. — Jurieh de L4 Gbavière, t. II, p. 64.
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aivcontraire après la bataille diplomate souple et conciliant. » Il avait, dit Villemain (1), emprunté Thumanité comme la tactique de l'Europe; il ne brûlait pas tous les villages, ne massacrait pas tous les vaincus, il avait une espèce de clémence moderne qu'on lui avait soigneusement recommandée comme un moyen de victoire » . Il essayait d'attirer à lui par des flatteries et des promesses ceux des chefs grecs avec lesquels il était mis en contact. Mais, après l'échec de ses tentatives d embauchage, il ne gardait pas rancune aux réfractaires. C'était donc, malgré les défauts de sa race, une figure curieuse et attachante que celle de cet Ottoman, doué d'une intelligence rare et d'une loyauté plus grande que la plupart de ses coreligionnaires.
Les émissaires d'Ibrahim lui avaient appris dans quelles dissensions se débattait la Moréo ; les habitants n'étaient que mollement disposés à se défendre, depuis que leur chef Colocotronis était prisonnier de Condouriotis. Âppuyë, comme base d'opérations, sur le redoutable triangle, Navarin, Coron, Modon, Ibrahim s'avança avec lenteur et prudence, mais avec sûreté, mettant en fuite successivement les troupes isolées que lui opposaient Pétro-Bey et Dikaios.
Quand il eut brûlé Kalamata, il se dirigea sur Tripolitza, et se trouva soudain en face d'un adversaire digne de se mesurer avec lui. Colocotronis venait d'être mis en liberté; le président Condouriotis avait cédé aux objurgations de tous et donné le commandement au seul chef qui pût sauver la Grèce.
Colocotronis essaya vainement de recommencer avec Ibrahim la tactique qui lui avait si bien réussi avec Drama Âli en 1822. Il se trouvait en présence d'un ennemi d'une autre envergure. Ibrahim n'avançait qu'en assurant sur ses derrières ses communications avec la mer, et n'était nullement disposé à se laisser enfermer dans les montagnes. La rapidité de ses mouvements empêchait les Hellènes de détruire tout sur son pasage. Le pacha culbuta ses adversaires à Achovo
(1) ViLLEMAia, préface de Lascaris,
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et pénétra dans Tripolitza, avant qu'on eût le temps d'incendier cette place (22 juin).
Trois jours plus tard, les Égyptiens occupaient les hauteurs qui dominent Nauplie et Argos ; encore un effort, et le siège du gouvernement tombait en leur pouvoir. La soumission de la Morée et peut-être celle de THellade entière n'étaient plus qu'une question de jours. Pourtant Ibrahim ne poussa pas ses succès jusqu'à leur entière conséquence et s'arrêta brusquement en chemin. Par quelles circonstances providentielles Nauplie futelle sauvée? Plusieurs explications ont été données de ce fait.
On a soutenu qu'Ypsilanti et Makrijannis, à la tête d'une bande de Klephles, ayant opposé près des moulins de Lerne une résistance acharnée aux Égyptiens, ceux-ci avaient éprouvé cette stupéfaction que ressent au premier échec toute armée depuis plusieurs mois victorieuse. Mais Ibrahim n'était pas homme à renoncer pour si peu aune entreprise qu'il eût jugée décisive. La présence dans Nauplie du colonel Fabvier, un habile officier français (dont nous aurons à signaler plus d'une fois l'héroïque dévouement), la vue des vaisseaux anglais et français du commodore Hamilton et de l'amiral de Rigny, à l'ancre dans la rade, ne l'auraient sans doute pas effrayé davantage. Mais il est probable qu'il attacha plus d'importance à la défaite de Golocotronis, resté aux environs de Tripolitza, qu'à la prise de Nauplie; son coup de main contre cette place ayant échoué par suite du beau fait d'armes d'Ypsilanti, il ne voulut pas disperser ses forces et préféra les concentrer autour de Tripolitza, comme base de ravitaillement et d'opérations (I). S'il y eut erreur de conception stratégique de sa part, les meilleurs généraux nous en offrent, dans leur carrière, de semblables exemples.
Quant à l'opinion émise d'une intervention directe de l'Angleterre, d'une visite du commodore Hamilton au camp d'Ibrahim (2), elle ne nous semble aucunement démontrée. Voici ce qui a donné lieu à ce bruit. La ville de Nauplie se
(1) PnoKESCu, t. I, p. 364.
(2) Gervi:«cs, t. II, p. 106.
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trouvait, au moment où Ibrahim paraissait devant ses murs, en proie à un désordre inexprimable. La guerre, la maladie et surtout la disette consécutive à une mauvaise récolte, avaient attiré dans cette place une multitude de gens affamés, de fugitifs et d'aventuriers. Cette foule insultait le gouvernement, adressait les plus violents reproches aux généraux et aux amiraux. Colocotronis lui-même; naguère si populaire, n'échappait pas aux invectives. Tandis que tous les hommes politiques grecs étaient ainsi Tobjet d'une défiance générale, les étrangers, autrefois si peu appréciés, étaient devenus le but des espérances de cette foule affolée. Elle demandait un dictateur, un roi, a quelque nationalité qu'il appartint.
La présence du commodore Hamilton et de Tamiral de Higny, chefs des escadres anglaise et française dans le Levant, attirait naturellement l'attention des Naupliotes sur la protection possible de l'Angleterre et de la France. Un parti s'était formé sous Colettis, Démélrius Ypsilanti, Gouras, etc., qui penchait vers la France, et qui avait accueilli avec bienveillance les propositions apportées par le général Roche, au nom de Louis-Philippe, duc d'Orléans (l); ce parti avait supplié l'amiral de Higny d'imposer un armistice à Ibrahim, mais l'amiral ne voulut pas compromettre son gouvernement et refusa. Un second parti, beaucoup plus nombreux que le premier, avait les yeux tournés vers l'Angleterre ; ce parti avait été encouragé par une note de Canning (1" décembre 1824) (2), laissant entendre que si la Grèce demandait plus tard la médiation de l'Angleterre, cette puissance ne se refuserait pas à l'accorder, et aussi par l'attitude du nouveau gouverneur des fies ioniennes, sir Adam, sympathique à la cause hellénique autant que son prédécesseur, Thomas Maitland, l'était peu. La conséquence de ces dernières influences avait été la rédaction d'un acte demandant officiellement au gouvernement anglais son protectorat. Le commodore Hamilton avait félicité, en arrivant à Nauplie, les rédacteurs de cet acte qui circulait
( l) Voir page 174.
(2) Voir plus loin, § IV.
dans la région et qui portait déjà la signature d'un millier de gens notables.
Cette démarche bienveillante, mais discrète, fut la seule que se permit le commodore Hamilton. Quant à faire hisser le drapeau britannique sur les murs de la ville pour arrêter Ibrahim, quant à le menacer personnellement de prendre fait et cause pour les insurgés, le commodore n'aurait pu le faire sans risquer de compromettre gravement Ganning aux yeux des grandes puissances, et le ministre anglais ne pouvait, en 1825, tolérer une pareille initiative de la part d'un de ses agents.
Ibrahim reprit donc le chemin de Tripolitza et s'y fortifia, mais il ne commit pas la faute de s'y laisser enfermer comme les pachas turcs en 1821. Il ne s'en servit que comme d'un centre de ralliement et livra à plusieurs reprises d'importants combats aux Klephtes de Colocotronis. Yaltetzi, après avoir été le théâtre de la première victoire des Grecs, quatre ans auparavant, fut, le 5 juillet, le lieu d'une sanglante défaite. Les insurgés démoralisés osèrent de moins en moins affronter les Égyptiens en bataille rangée, et Ibrahim, rayonnant en Laconie et en Messénie, s'empara successivement de toutes les places de ces contrées. A l'exception des régions du Nord et du Nord- Est, toute la Morée était aux mains des soldats de Méhémet- Ali.
La guerre d'embuscades, de guérillas, ne semblait plus réussir aux insurgés, et plusieurs membres du gouvernement essayaient de faire instruire les soldats à l'européenne par des officiers étrangers. Le seul moyen, pensaient-ils^ de résister avec succès aux Égyptiens, était de s'approprier aussi cette discipline et cette tactique qui faisaient leur avantage. Le caractère du Klephte, quelque indomptable qu'il parut être, finirait par se plier à la règle. Le colonel Fabvier, cet énergique élève de Napoléon, ne pourrait-il jouer en Morée le rôle de Sève à Alexandrie?
Fabvier, un de ces vigoureux Lorrains nés pour l'action et pour la guerre, ancien élève de l'École polytechnique, officier d'artillerie pendant la plupart des guerres de l'Empire, nommé
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chef d'escadron à la Moscova, colonel pendant la campagne de Saxe, avait été entre temps envoyé en mission à Constantinople et à Téhéran ; TOrient avait exercé sur lui un puissant attrait. Le gouvernement de la Restauration Tayant mis en disponibilité, quelques spéculations commerciales, une participation indirecte à certains complots bonapartistes, ne suffirent pas à occuper son esprit aventureux. La cause grecque l'attira d'une manière invincible, et dès 1823, il avait apporté aux insurgés son aide généreuse, sa vaillance et ses talents stratégiques.
11 accepta la mission d'instructeur et d'organisateur que lui confia Condouriotis, et partit pour Athènes, où il fit promulguer de nouveaux règlements militaires (1) ; mais il devait se heurter, dans ses tentatives pour former un corps de tacticiens, à deux obstacles terribles : l'indiscipline native des Grecs et le caractère montagneux du terrain qui se prétait mal aux mouvements réguliers. Peut-être d'ailleurs n'était-il pas prudent d'enlever aux troupes grecques cette indépendance d'allures et cette vivacité qui étaient leur caractéristique et leur force.
Par un surcroit de mauvaise fortune, le commandement de l'armée turque chargée d'opérer contre l'Hellade du Nord, fut donné en 1825 à un homme d'une activité supérieure à celle de ces prédécesseurs. Béchid-Pachu, surnommé Kiutagi, avait^ dit-on, reçu avec le titre de généralissime l'instruction suivante : « Que Missolonghi tombe, ou ta tête! » Un semblable mot d'ordre est pour un officier turc le stimulant le plus efficace. Aussi s'empara-t-il de l'Acarnanie en quelques jours, et mit-il le siège devant Missolonghi dès le 25 avril. C'est en définitive à cette opération de guerre, que devait se borner toute la campagne de 1825 dans la Roumélie.
Missolonghi était la place principale de l'Hellade occidentale; les Turcs se rappelaient avoir échoué en 1822 devant cette ville, et leur amour-propre plus encore que leur intérêt les
(i) JuHlETf DE I.A GnAVlÈRE^ t. II, p. 61.
poussait à s'en emparer. D'autre part les Grecs devaient mettre un égal acharnement à conserver ce petit port, devenu depuis le blocus de Patras et la perte de Salone, le meilleur du golfe de Lépante.
Le deuxième siège de Missolonghi différa profondément du premier. Celui-ci n'avait été qu'une sorte d'investissement entrecoupé, tantôt d'escarmouches, tantôt de négociations, entre des adversaires séparés seulement par quelques marécages et un fossé. Une poignée de défenseurs avait, dans ces conditions, suffi à tenir en échec un ennemi irrésolu et peu porté aux. actions décisives. Il n'en devait plus être de même en 1825. Un ingénieur habile, Kokkinis. avait mis les années précédentes à profit pour construire autour de la ville de véritables fortifications : ces nouveaux bastions qui avaient été baptisés assez pompeusement : le Franklin, le Botzaris, etc., étaient capables de supporter de véritables assauts. Mais les assiégés allaient se trouver en présence d'un adversaire opiniâtre, actif, et décidé à employer pour réussir toutes les ressources de l'art moderne, l'offensive par la sape et par la mine, par les tranchées et les parallèles. Cette opération militaire eut donc cette fois l'importance et la longueur d'un siège, et concentra l'attention, non seulement de l'Orient, mais de l'Europe entière. Missolonghi, déjà tristement illustrée par le séjour et par la mort de lord Byron, devint universellement célèbre. Et de cette célébrité naquit l'illusion exagérée, que le sort de la Grèce future reposait sur l'issue du siège de Missolonghi.
Ses trois mille défenseurs étaient commandés par Makris, Notis Botzaris, Kitsos Tsavellas. Ces chefs, d'une réputation moindre que celle des Colocotronis ou des Pétro-Bey, devaient faire preuve dans cette circonstance d'une endurance admirable, que ne déployèrent pas à la même époque les défenseurs de la Morée.
Réchid- Pacha, connaissant la valeur des Grecs dans les combats à l'arme blanche, n'opéra qu'avec lenteur et prudence. Il fit creuser un grand nombre d'ouvrages d'approche,
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et élever un rempart de terre considérable vis-à*vis du bastion Franklin, se rapprochant ainsi progressivement de la place. Il ne voulait livrer bataille qu*à coup sûr, contre des adversaires épuisés par un long blocus. Les Grecs comprirent cette tactique, mais le manque de munitions fit qu'ils ne purent, s'y opposer. Une flotte turque surveillait la mer, et empêchait tout ravitaillement de la part de la flotte grecque. Cependant, le 3 août, les amiraux Miaulis et Sachtouris purent, avec quelques brûlots, répandre Teffroi dans Tescadre ottomane, et jeter dans la place quelques vivres et quelques munitions. Les assiégés reprirent courage et s'entendirent en secret avec les bandes de Karaïskakis qui tenaient les montagnes voisines, pour faire une attaque simultanée contre le camp de Réchid. Mais cette escarmouche, glorieuse pour les Grecs, ne modifia pas les dispositions des assiégeants qui réussirent, quelques jours après, à se rendre maîtres du bastion Franklin (1). Les Grecs avaient prévu cet événement et construit des ouvrages plus forts en arrière du Franklin. On se battit autour de ce bastion pendant les mois de septembre et d'octobre, et l'énergie indomptable des assiégés finit par venir à bout de l'opiniâtreté des Turcs : ils reprirent le bastion, et firent sauter à la mine le grand ouvrage en terre qui le menaçait directement.
L'hiver arrivait avec son cortège d'épidémies et de fièvres. Les Turcs, sans renoncer à leur dessein, se renfermèrent dans leur camp, et continuèrent passivement le blocus de la place, n'attaquant pas les défenseurs et n'en étant pas attaqués, par suite d'un épuisement réciproque.
 la fin de l'année 1825, le siège de Missolonghi était donc en suspens. Les Grecs rouméliotes avaient mieux résisté que les Grecs du Péloponèse, mais le danger était toujours extrême, car l'armée égyptienne pouvait être portée d'un moment à l'autre au Nord de l'isthme de Corinthe, si le sultan se décidait, malgré sa jalousie à l'égard de Méhémet-Ali, à
(1) 31 août 1825.
lui confier Id pacification de la Roumélie, après celle de la Morée.
La fortune des armes avait-elle été plus favorable aux Hellènes sur mer que sur terre?
Le !•' juin 1825, Sachtouris avait détruit la flotte turque de Khosrew-Pacha, au moment où celle-ci, passant entre Tîle d'Eubée et l'Ile d'Andros, s'apprêtait à faire subir à Hydra le sort de Chio et de Psara.
Ce beau succès fut malheureusement le seul de cette campagne maritime. Une tentative de Miaulis pour détruire la flotte égyptienne à Souda, sur les côtes de la Crète, échoua, et les vaisseaux de Méhémet-Ali purent continuer, sans être inquiétés, leurs transports de troupes entre Candie et le Péloponèse. Une expédition de Canaris, empreinte de la plus folle témérité, ne réussit pas davantage.
L'aventureux brCdotier avait imaginé de pénétrer seul, avec deux navires et trois brûlots, dans le port d'Alexandrie, pour y détruire les grands vaisseaux qui y étaient à l'ancre et mettre, s'il lui était possible, le feu à l'arsenal. Cette entreprise, presque inexécutable, faillit pourtant réussir : mais un coup de vent contraire arrêta le hardi marin au moment même où il pénétrait dans le port, et il ne put que se retirer loin des atteintes d'un ennemi revenu de sa stupeur et l'accablant de projectiles.
Les historiens ont essayé d'expliquer cet arrêt des succès maritimes des Grecs. La première cause en aurait été l'entrée en lice des vaisseaux armés à l'européenne des Égyptiens : ces navires, plus rapides dans leurs mouvements que les vaisseaux turcs, décourageaient l'audace de beaucoup de brùlotiers. La seconde et principale cause aurait été l'accroissement, dans des proportions néfastes, de la piraterie.
il est certain qu'à cette époque, la piraterie, qui existait depuis plusieurs siècles à l'état endémique dans l'Archipel, comme le brigandage dans les montagnes, avait pris un développement considérable, et rendu ces parages redoutables
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pour tous les navires étrangers. Les dévastations de Ghio, de Psara avaient laissé beaucoup de marins inoccupés; en outre, Tirrégularité que mettait l'Amirauté grecque à payer les soldes favorisait les désertions : quelques-uns de ces hommes ne se figuraient pas manquer de patriotisme en combattant sur les u misiiks (1) » pirates, et en se payant eux-mêmes par la rapine et le pillage. Hermopolis, dans Tile de Syra, Smyrne, Constantinople même leur servaient de places de recel. On estimait à quatre-vingt le nombre de ces navires pirates, et à trois mille le nombre des forbans qui les montaient.
Cependant, il ne faut pas exagérer cet accroissement de la piraterie (2). Nous ne devons pas oublier qu'au commencement du siècle, trente ans avant la fameuse déclaration de Paris sur les corsaires (1856), la marine officielle des insurgés ressemblait singulièrement à une marine corsaire, et que les yeux prévenus d'un Metternich pouvaient souvent ne pas tenir compte de la différence énorme qui existe entre un corsaire et un pirate. On sait comment s'était formée la flotte grecque. Les commerçants des iles avaient armé à leurs frais des bâtiments, et obtenu des autorités des lettres patentes : des navires ainsi armés ont une analogie avec des bâtiments corsaires, mais aucune puissance ne pouvait faire un crime aux insurgés de se servir de leurs bricks de commerce, puisqu'ils n'avaient pas les moyens de fabriquer ou d'acheter des frégates et des corvettes. Et nous trouvons plus rationnel de considérer ces navires, malgré leur origine privée, comme formant une marine officielle, puisqu'ils n'avaient pas l'indépendance, l'individualisme des corsaires, et puisqu'ils opéraient par escadres sous le commandement de capitaines choisis, non pas par leurs propres équipages, mais par l'Amirauté (3).
M. de Metternich, considérant les Grecs comme des sujets
(i) Sortes de bricks.
(2) Jurien de la Gravière nous semble tomber dans cette exagération. II voit les marins grecs au travers des rapports de Guilleminot et de l'amiral de Rigny, quj sont souvent très dors pour les Hellènes, t. Il, ch. i.
(3) RiTiER, Droit des gens^ t. Il, p. 258.
rebelles, devait naturellement être amené à dénoncer aux yeux du monde civilisé leurs navires comme des navires pirates, d'autant plus que des différends assez graves s'étaient élevés entre la marine autrichienne et la marine hellénique.
L'Amirauté grecque avait rendu, le 20 juin 1824, un décret qui lui avait été vivement reproché au nom du droit des gens; par ce décret, elle autorisait ses croiseurs à brûler et couler à fond les navires étrangers qui seraient saisis, porteurs de contrebande de guerre. Évidemment, cette mesure était barbare et abusive; mais les expressions du décret u brûler et couler à fond » eussent été remplacées par les mots u saisir et confisquer n , que le décret eût été parfaitement conforme au droit maritime. Les Grecs, se considérant comme de véritables belligérants, ne pouvaient permettre aux navires autrichiens de transporter, comme ils le faisaient sans vergogne, et à de constantes reprises, des munitions et des troupes pour le service de la Porte. M. de Metternich, ayant déclaré que vis-àvis de rebelles, le pavillon neutre couvrait toutes les marchandises, même la contrebande de guerre, les Grecs étaient en droit de protester contre cette déclaration et d'exercer un droit de visite, quand ils en avaient la force, pour empêcher une puissance neutre de transporter à leurs dépens de la contrebande de guerre.
Grâce à Tintervention de l'amiral Neale et de sir Adam, Haut Commissaire des îles Ioniennes, les expressions du décret du 20 juin 1824 avaient été modifiées dans le sens que nous avons indiqué (3 septembre), et les croiseurs grecs, en vertu de cette autorisation, s'étaient livrés à une visite assez stricte des navires autrichiens. La colère qu'avait ressentie M. de Metternich à la suite de ces faits, explique l'exagération avec laquelle il dénonça à l'Europe les déprédations des pirates grecs, et confondit à dessein les pillages exercés par certains forbans avec les visites de navires auxquelles se livrait la marine régulière (1).
(i) JcniEx DELA GnAviènE (II, chap. i) qualifie Texercice du droit de visite par les Grecs d' ■ épouvantable brigandaj^e ■ . Avec une animosité, étonnante chez