‹ L'indépendence grecque et l'EuropeChapitre 38 sur 94 · IBRAHIM EN MORÉE · texte numérisé non relu

IBRAHIM EN MORÉE

L'accusation de M. de Metternich ne pouvait donc être étendue à toute la marine grecque. La piraterie, il faut le reconnaître, avait pris à cette époque une extension déplorable, mais elle n'était pas générale dans TArchipel, et elle n*eut aucune influence sur les échecs maritimes de la flotte hellénique. Au contraire, elle eut ce résultat curieux de provoquer de la part des Anglais une mesure favorable aux Grecs. L'état d'insécurité augmentant dans la Méditerranée orientale, Canning se trouva amené à soutenir qu'une intervention de l'Europe dans l'affaire grecque lui semblait de plus en plus utile. Et l'Angleterre, qui avait reconnu précédemment aux Hellènes certains privilèges du droit des gens tels que celui d'établir un blocus (l), jugea qu'elle pouvait, en retour, leur imposer également les obligations découlant de ce même droit des gens (2).

Le 30 septembre 1825, Canning rédigea une déclaration de neutralité enive les Grecs et les Turcs, au nom de l'Angleterre. Cet acte avait une importance considérable, car il constituait la reconnaissance par la Grande-Bretagne de la qualité de belligérants des Grecs. Les Turcs protestèrent vivement contre cette déclaration. Canning en défendit énergiquement le principe dans les instructions qu'il adressa (12 octobre) au représentant anglais à Constantinople : r Le caractère de belligérant, disait-il, n'est pas tant un principe qu'un fait : un certain degré de force et de consistance acquis par une. masse de population engagée dans une guerre, donne à cette population le droit d'être traitée en belligérante. C'est l'intérêt de toutes les nations civilisées : en e(fet, cette population qui couvre la

cet esprit modéré, il montre les Grecs pillant sous prétexte de rechercher la contrebande. 11 s'élève surtout contre la visite des navires u escortés » . Il est certain que, suivant la théorie française, la parole du comiiiandant du navire de guerre convoyeur doit épargner la visite au navire de guerre convoyé. Les commandants français ne se firent pas faute d'envoyer des boulets aux bricks grecs qui voulaient visiter nos navires de commerce escortés. Mais la théorie anglaise ne reconnaît pas toujours l'exemption de visite en cas de convoi. Et les Grecs n'étaient pas obligés de suivre une pratique plutôt que l'autre.

(1) Voir page 150.

(2; Voir Wheato:* commenté par Lwvresce, t. 11, p. 408.

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mer de ses croiseurs, doit être reconnue ou comme belligérante, ou comme pirate. Et ce dernier caractère ne saurait s'appliquer aux Grecs. En conséquence, les Grecs ne peuvent confisquer des navires marchands anglais, chargés de contretrebande de guerre, qu'après avoir fait prononcer une condamnation par un tribunal de prises. La Porte elle-même a intérêt à ce que les Grecs ne soient plus considérés comme pirates, puisqu'elle échappe par là aux réclamations que les antres États lésés peuvent adresser à l'État auquel appartiennent les pirates (1). »

Le gouvernement grec, plein de gratitude envers cet acte de Canning, essaya, sur le conseil du philhellène Hastings (2), de régulariser sa marine et de lui donner plus de stabilité par l'adjonction de quelques vaisseaux à vapeur, construits et achetés en Angleterre et en Amérique. Mais les constructeurs anglo-saxons, placés en face d'acheteurs pauvres et de solvabilité douteuse, mirent une mauvaise volonté scandaleuse à construire ces vaisseaux qui n'arrivèrent en Grèce qu'en 1826 et 1827.

Le Conseil exécutiF, voulant aussi donner plus d'unité à la direction des flottes, se décida à consacrer une partie de ses faibles ressources à acheter les services d'un marin qui venait de s'illustrer dans les guerres d'indépendance de l'Amérique du Sud. Lord Cochrane consentit, moyennant un prix à forfait de 57,000 livres sterling (1 ,425,000 francs) (3), à venir commander les escadres grecques jusqu'à la fin de la guerre. Mais, comme les constructeurs de navires, il devait faire attendre son concours jusqu'en 1827.

(1) Dépêche citée par lord Russel eu 1861 à la Cbambre des Communes Wbeatosi-Lawrriice, t. I, p. 182.

(2) JuniEn DE laGratiire, t. II, p. 57.

(3) Jbid., t. II, p. 60.

Pendant que ces événements se déroulaient sur le théâtre de la guerre, un signe quelconque pouvait-il faire présager, soit à Saint-Pétersbourg, soit à Constantinople, que l'Europe allait enfin venir en aide à la vaillante nation ?

Lorsque le Tsar ouvrit à Saint-Pétersbourg, le 17 juin 1824, les conférences où l'Europe devait préparer la pacification grecque et discuter le projet des trois Tronçons, les dispositions compai-atives des puissances ne permettaient guère d'espérer que ces conférences dussent aboutir ù un résultat pratique.

La Russie avait déclaré qu'elle voulait établir en Grèce des principautés vassales de la Porte. Si cette solution ne pouvait être obtenue pacifiquement de la Porte, elle désirait être chargée par les puissances de l'expédition militaire, comme la France avait été chargée de régler les affaires d'Espagne, et l'Autriche les affaires d'Italie.

L'Angleterre était absolument opposée à ce projet. Canning admettait que les Grecs fussent secourus, mais il exigeait qu'ils ne le fussent pas par une seule puissance. C'est l'Europe tout entière qui devait étendre sa protection sur eux; de plus, il entendait que cette protection fût entière, et répondit aux desiderata des Grecs eux-mêmes, et non à ceux de la Russie. Si l'on séparait les pays grecs de l'empire ottoman, il fallait que leur situation indépendante fut nettement réglée, et que le traité délimitant et organisant le nouvel État ne donnât pas, comme celui de Kaïnardji, des prétextes constants à la Russie pour menacer la Turquie et l'existence même de Constantinople. En conséquence, si une intervention militaire était nécessaire, elle devait être confiée non à la Russie seule, mais à toutes les puissances. L'Angleterre refusait donc en

principe de prendre part aux conférences de Saint-Pétersbaurg, qui, par leur siège même, par le mémoire qu'on se proposait d'y discuter, semblaient une entreprise purement russe et non philbellénique.

M. de Metternich restait partisan du statu quo, c'est-à-dire du maintien des Grecs sous l'oppression turque ; il ne voulait ni . de l'action isolée de la Russie, mandataire des puissances, ni d'une intervention commune des puissances. Maisilne jugeait pas habile l'attitude raideet hostile de Ganning; il consentait à prendre part aux conférences de Saint-Pétersbourg pour les traîner en longueur et les annihiler (1).

La France et la Prusse, réduites au rôle de comparses dans cette pièce à trois personnages, n'objectaient rien de précis au mémoire russe et se préparaient à donner leur concours à celui des trois cabinets qui leur offrirait le plus d'avantages.

Les attitudes respectives des représentants des puissances, Nesselrode, Lebzeltern, la Ferronnays, Schœler, se dessinèrent dès la première séance. Le chevalier Bagot, représentant de l'Angleterre, ne crut pouvoir se dispenser d'y assister, mais fit les plus expresses réserves sur les sentiments de son gouvernement à l'égard du mémoire du 9 janvier.

Dans cette séance et dans celle du 2 juillet, on s'accorda sur le principe même de la pacification, mais quant aux moyens de l'exécuter, rien de ferme ne put être proposé, les ambassadeurs n'ayant pas reçu de leurs cabinets l'autorisation de transmettre directement des instructions à leurs collègues de Constantinople. Nesselrode dut s'arrêter devant cet obstacle placé à dessein sur sa route par les chancelleries, et proposa en conséquence que les moyens d'exécution fussent discutés à Constantinople même par les représentants des puissances. En attendant la réponse des cabinets à cette nouvelle proposition^ les conférences de Saint-Pétersbourg furent suspendues. Ces premières séances n'avaient donc été qu'un simulacre, un trompe-l'œil. L'Europe paralysait la volonté du

(i) Ge^tz l'avoue cyniquement : « On y prendrait des résolutions quelconques, positives ou négatives. " T. 11, p. 430.

Tsar, et celui-ci, ne se livrant à aucune démarche énerg^ique au moment où les Égyptiens allaient entrer en lice, semblait donner raison à la nonchalance des puissances.

Le moment était mal choisi pour transporter les conférences de Saint-Pétersbourg à Gonstantinople. La situation des ambassadeurs des puissances dans cette capitale ne semblait pas propice à une action efficace. Lord Strangford s'apprêtait à partir^ constatant que les nouvelles réclamations de la Russie en faveur de la Grèce n'avaient réussi qu'à exaspérer le sultan, et qu'une intervention diplomatique de l'Europe dans l'affaire hellénique n'avait aucune chance de réussir. Si quelque puissance avait la ferme volonté de soutenir les Grecs (ce que personnellement il désapprouvait), elle devrait le fÎEiire les armes à la main : la Porte ne céderait que devant une intervention militaire. Le représentant de la France, le général comte Guilleminot, récemment nommé, et arrivé seulement le 7 juin 1824 à Stamboul, ne pouvait avoir encore une connaissance sufffisante des questions à discuter, ni exercer une influence prépondérante sur la Porte. Enfin M. de Ribeaupierre, l'ambassadeur que l'empereur Alexandre avait consenti à désigner pour renouer les relations diplomatiques rompues depuis trois ans, ne faisait même pas mine de quitter Saint-Pétersbourg, et laissait M. de Minciaky gérer par intérim les intérêts russes.

Tous ces changements ne pouvaient inspirer à la Porte une crainte salutaire, et M. de Metternich considéra avec une certaine ironie les efforts que fit à cette époque le comte Guilleminot pour s'emparer de l'emploi vacant de premier rôle, devenu disponible par le départ de lord Strangford (octobre 1824). Persuadé que le Tsar se bornerait à présenter des mémoires au lieu de se préparer à la guerre, convaincu en outre que l'influence française ne serait jamais redoutable à Gonstantinople, il autorisa Tinternonce à soutenir les démarches de conciliation auxquelles se livrait notre représentant, et qui ne devaient aboutir à modifier en rien la situation diplomatique.

Le chancelier autrichien avait d'autres sujets d'inquiétude que rétablissement d'un tribunal d'ambassadeurs à Constantinople. L'attitude de Ganning vis-à-vis des Grecs et le malentendu qui avait surgi entre ce ministre et le cabinet russe lui semblaient autrement redoutables.

Ganning avait reçu au mois de novembre 1824 une note du gouvernement provisoire de la Grèce renfermant de vives protestations contre le mémoire des trois Tronçons; les Grecs réclamaient dans cet acte la protection de l'Angleterre et la reconnaissance de leur indépendance par cette puissance, conformément à l'exemple qu'elle venait de donner vis-à-vis des colonies espagnoles. Le ministre anglais avait été, suivant son biographe, plus satisfait de cette démarche, que de tout ce que les Grecs avaient fait depuis Ëpaminondas(l).

Non seulement il avait fait bon accueil à la note des Grecs, mais il s'était décidé à une démarche qui devait exciter l'étonnement de toute l'Europe : il était entré directement en correspondance avec les rebelles. Il leur avait adressé une lettre {V décembre), dans laquelle il analysait les propositions contenues dans le mémoire russe : « Entre deux adversaires, disait-il, réclamant d'une manière irréductible, l'un, l'indépendance absolue, l'autre, une soumission complète, il était naturel que des médiateurs proposassent simplement un moyen terme, une modification de ta souveraineté turque. Mais il reconnaissait pleinement aux Grecs le droit de refuser cette proposition... Quant à l'attitude de l'Angleterre, cette puissance avait déjà beaucoup fait en reconnaissant la qualité de belligérants (2) aux insurgés. Elle ne pouvait pour le moment que conserver une équitable neutralité ; mais, à défaut de protectorat, une demande de médiation pourrait être un jour accueillie et devenir efficace si les autres puissances y coopéraient. »

(1) Stapleton, Canning and his time,

(2) Cakhi^c considérait qu'en reconnaissant le blocus grec, l'année précédente, il avait reconnu les Hellènes comme belligérants.

LES CONFERENCES DE SAINT-PETEttSBOlIRG 199

M. de Metternich fut saisi de la crainte de voir s'implauter sur la partie méridionale du territoire ottoman une influence anglaise, en face de Tinfluence russe établie sur la partie septentrionale. Le cabinet de Saint-James semblait résolu à aller plus loin que la Russie elle-même dans le sens philhellénique : et la lettre de Ganning était une étape franchie par ce ministre sur la route qui conduisait à une reconnaissance d'indépendance.

Metternich ne fut pas rassuré par une lettre assez curieuse, de Mavrocordato à Gcntz, où cet homme d'État semblait réclamer également le protectorat de rAutriche. il pensa, non sans raison, que cette lettre était simplement destinée à lui donner le change, et que Mavrocordato restait avant tout rhomme-lige de l'Angleterre. 11 fit donc refuser par Gentz, au nom des principes de légitimité, ce que Mavrocordato lui offrait au nom des intérêts autrichiens (1). Les diplomates les plus réalistes sont ceux qui éprouvent le plus de plaisir à jongler avec les théories abstraites.

Et cependant, si nous en croyons un mémoire confidentiel qu'il dicta vers cette époque à Gentz, il semblait songer à avoir, lui aussi, son « parti » en Grèce. Ce parti aurait été celui des KlephteS; des chefs de clan, rudes et sans civilisation, des oligarques du Péloponèse, opposés aux partis civilisés de Mavrocordato et de Colettis. Il n'aurait pas manqué à ses principes en soutenant, parmi ces rebelles, ceux qui étaient les adversaires de la démocratie de Nauplie et d'Hydra. Ici comme ailleurs, la marche du gouvernement anglais (qui soutenait les Naupliotes), devait servir à Metternich a d'avertissement pour suivre une marche contraire » . Mais ce projet n'était qu'un pis-aller : il préférait encore, dans l'intérêt de la légitimité, les pachas turcs aux plus aristocrates des Grecs. Et nous ne trouverons nulle part un commencement de mise à exécution de cette conception (2).

(i^ Prokesch, t. IV, p. 132-142.

(2) GRnviRrs^ t. Il, p. 152. — Le incmoire est dans la Corr, politique y Russie, Yol. 16B. A. E.

JOO L'INTERVEÎ^TION EGYPTIENNE — 1824-1825

Un autre sujet de préoccupation pour le chancelier de Vienne était la froideur marquée qui séparait de plus en plus les cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg;, depuis qu'ils étaient entrés en conflit d'influence par rapport aux Grecs.

Canning^ tout en refusant de prendre part aux conférences de Saint-Pétersbourg, avaitchargé un de ses cousins, Stratford Canning, de se rendre auprès du Tsai", de lui expliquer les raisons de cette abstention et d'éviter ainsi une rupture officielle entre les deux cours. Ce diplomate s'était arrêté à Vienne en se rendant à Saint-Pétersbourg, mais son caractère altier [over bearing, suivant Texpression de la Ferronnays) (l), Tavait préservé des séductions de Metternich. Les motifs d*abstention qu'il donna furent les suivants : « Le moment était mal choisi pour s'interposer entre les combattants, puisque la Turquie, ayant obtenu le concours des Égyptiens, était absolument décidée à tenter jusqu'au bout le sort des armes, et puisque les Grecs étaient résolus à soutenir, envers et contre tous, le principe de leur indépendance complète. Toute solution intermédiaire du genre du projet des Tronçons, devait donc, à Theure actuelle, être imposée aux intéressés parla force, et le ministre anglais n'était pas d'avis d'employer ces moyens extrêmes. » Tel fut l'argument que Stratford donna officiellement. La véritable raison, nous la connaissons, c'était de ne pas per* mettre une médiation russe, discutée sur le territoire russe, et de réserver pour l'avenir une médiation, sinon anglaise, au moins européenne et générale (2).

Le cabinet de Saint-Pétersbourg accueillit Stratford Ganning avec la plus grande froideur. « L'Angleterre, disait Alexandre à la Ferronnays le 16 février 1825, paraît renier les grands exemples qu'elle a donnés au monde. Elle est

(1) Rapport da 8 février 1S25, vol. 167, A. E.

(2) Nous trouvons tous les desseins politiques de Canning énumérés avec clarté et perspicacité dans une lettre de Guilleminotà la Ferronnays : «Ce ministre a quatre buts, écrit notre ambassadeur. Attendre. — Inquiéter la Russie. — La contenir dans ses velléités de guerre. — Acquérir de la popularité dans son pays. » 18 novembre 1825, vol. 169, A. £. — Et Gentz dit également : u La chose n'étant pas mûre^ Canning veut en attendre la consommation, et non la brusquer. » Gentz, t. II, p. 444.

dirigée par un homme d'esprit, sans doute, mais qui, n'ayant la conBance ni de son roi, ni de la partie éclairée de la nation, court après une popularité quelconque... Toujours extrême dans ses irritations, il menace sans cesse et frappe rarement. Ne nous fatiguons pas à suivre dans ses aberrations cet esprit faux et violent; montrons à TAngleterre les quatre puissances fermement unies et terminons nos affaires sans elle (1) » . Et Nesselrode ajoutait quelques jours après : « Prouvons a TÂngleterre qui se moque de tout le monde, que Ton peut aussi se moquer d'elle (2). »

L'assertion du Tsar touchant la prétendue impopularité de Ganning n'était pas, ou mieux, n'était plus exacte au moment où il prononçait cette phrase. La reconnaissance de l'indépendance des colonies d'Amérique par la Grande-Bretagne venait de consolider la situation de ce ministre. Metternich et les antilibéraux du continent avaient espéré qu'il ne se maintiendrait pas longtemps aux affaires : il devenait au contraire très populaire, et était de mieux en mieux accueilli par le roi et la cour, qui lui avaient jusque-là témoigné une certaine froideur.

Stratford resta à Saint-Pétersbourg jusqu'au commencement d'août, mais sans recevoir aucune communication officielle, et Nesselrode fit déclarer à Londres « qu'il considérait comme définitivement fermées les délibérations entre son gouvernement et le cabinet de Saint-James sur la question d'Orient (3) » .

Tout en détestant Ganning, Metternich était fort contrarié de la brouille peut-être passagère, mais indéniable, qui séparait en ce moment l'Angleterre des puissances continentales, car il n'allait pas avoir, dans les conférences qui devaient prochainement se rouvrir à Saint-Pétersbourg, un contrepoids anglais h opposer aux ambitions russes. Il ne pourrait plus faire semblant d'approuver le Tsar, tout en le contrecarrant en sous main. Il serait obligé de prendre lui-même la respon-

(1) Rapport de la Ferronaays : 22févrirr 1825, vol. 167, A. E.

(2) Ibid., 15 mars 1825, vol. 167, A. E.

(3) Gektz, t. II, p. 43'*.

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sabilité de son opposition. Le comédien émérite serait forcé de déposer le masque. Et Ganning, qui avait deviné ses plans, se réjouissait fort à Tidée de l'embarras où il le plaçait. N'oublions pas le jugement que cet homme d'État portait sur le chancelier de Vienne : « C'est le plus grand coquin et le plus effronté menteur qu'il y ait sur le continent et peut-être dans le monde civilisé (1) » .

L'inimitié personnelle qui séparait Metternich de Ganning, fit que le chancelier d'Autriche n'essaya pas de réconcilier la Russie avec l'Angleterre, quelle que fût la gène qu'il ressentait de cette situation. Il prit parti pour la Russie et accentua la froideur qu'il avait témoignée au cabinet de Saint-James, depuis l'arrivée de Ganning aux affaires. Son esprit délié ne tarda pas à lui suggérer un expédient qui lui permit de se passer du concours de l'Angleterre : il trouva un ingénieux moyen de combattre le projet des Tronçons, sans se compromettre et sans exprimer sa pensée. Il donnaàM.deLebzeltern l'instruction suivante : « Vous poserez au Tsar ce dilemme : ou la soumission complète des Grecs à la Porte, ou leur indépendance absolue. » Le rusé savait bien qu'Alexandre redoutait encore plus une Grèce libre qu'une Grèce esclave, et que ne pouvant obtenir une Grèce protégée, il ne mobiliserait pas un soldat pour la cause hellénique pure.

Quand la seconde série des conférences de Saint-Pétersbourg s'ouvre, le 24 février 1825, le cabinet russe se trouve donc en une sorte de téte-à-lête avec le cabinet autrichien. L'Angleterre n'est pas représentée, la France et la Prusse se retranchent dans une attitude passive. Cependant il est visible que la France^ ou plutôt que la diplomatie de M. de Villèle incline à prendre le mot d'ordre de M. de Metternich. Depuis Tavènement de Charles X, le parti de la « stabilité » a pris une nouvelle consistance et le gouvernement ne se laisse pas influencer par la campagne que mène la presse en faveur des

(1) Lettre à lord Granvilie, citée dans Viel-Castël, t. XIV, p. 593.

Grecs. Les instructions de la Ferronnays sont a si sérieuses, si correctes, suivant l'expression de Metternich, qu'on ne saurait désirer mieux (!) » . Nesselrode, par contre, s'en montre vivement irrité : « Les gens du cabinet français, s'écrie-t-il, ne savent jamais ce qu'ils veulent ! Au moins Metternich n'a jamais varié dans son langage ! » Le ministre russe déplore que Pozzo di Borgo ait eu si peu d'influence sur les diplomates de Paris, et il dit à la Ferronnays au début des conférences : « Vous avez donc fait la conquête de Metternich ? Il a mandé ici des merveilles sur votre compte/Vous allez sans doute vous unir à Lebzeltern comme les deux doigts de la main (2) » .

Dès la première séance des conférences, Nesselrode proposa qu'un armistice fût imposé à la Porte, pour prévenir l'entrée en campagne dlbrahim et pour conjurer le plus grand danger qu'eussent encore couru les insurgés; au cas d'un refus de la Porte d'accepter l'armistice, les puissances retireraient leurs ambassadeurs de Stamboul.

Les trois représentants de l'Autriche, de la France et de la Prusse répondirent qu'ils ne pouvaient consentir à formuler une aussi grave menace ; Lebzeltern ajouta immédiatement « qu'il valait mieux franchir d'un coup tout le fossé qui se trouvait devant eux, et que son gouvernement préférait la reconnaissance d\me indépendance qui mettrait fin à bien des embarras (3) »> .

Le comte Nesselrode ne put retenir un mouvement de dépit en recevant ce coup droit; il s'étonna véhémentement qu'une pareille idée fût née sur le sol autrichien et sortit d'un cabinet, défenseur de tout temps des principes corrects et antirévolutionnaires.

La Ferronnays lui-même se prêta, plus ou moins sincèrement, au jeu de Lebzeltern, en déclarant que cette reconnais-

(1) Voir dans set Mémoires, t. IV, passim et notamment p. 195, la manière féroce dont il s'exprime contre Pozzo, Taventurier, le partisan corse. Il enveloppe dans une haine égale Gapodistrias, Chateaubriand, Canning, Pozzo.

^) Rapport de la Ferronnays, S3 février 1825, vol. 167, A. Ë.

(3) Prokesgh, t. IV, p. 157.

sance d'indépendance n'était évidemment pas conforme aux principes admis par la cour de France comme par la cour d'Autriche, mais qu'on se trouvait entre deux maux, entre deux R nécessités » , et qu'il préférait la nécessité de reconnaître l'indépendance grecque, à la nécessité de faire la guerre, découlant directement du projet russe.

La même situation se reproduisit dans les neuf séances suivantes : les propositions russes furent constamment neutralisées par les propositions autrichiennes. Les intérêts en présence étant différents, et celui des Grecs comptant pour zéro, on résolut de ne rien faire plutôt que de donner satisfaction sur aucun point à la puissance contredisante. La proposition russe d'envoyer auprès des Grecs des agents diplomatiques qui feraient apprécier les vues de la Sainte-Alliance, offriraient un armistice, etc., ne fut pas acceptée comme impliquant une sorte de reconnaissance d'un nouvel État (I). Peu de réunions diplomatiques présentèrent un pareil vide et un pareil conflit de discussions oiseuses, a Les grands mots de philanthropie, ditGentz, de liberté hellénique, de tyrannie musulmane se retrouvaient encore quelquefois dans les pièces russes, composées d'après le dictionnaire Capodistrias, mais l'on n'y attachait plus la moindre valeur (2) » . Les conférences de Saint- Pétersbourg se terminèrent par un protocole d'une insignifiance presque ridicule (7 avril 1825) (3). Il fut simplement convenu « que les ambassadeurs à Constantinople essaieraient défaire admettre par la Porte le principe de l'intervention des grandes puissances et d'obtenir qu'elle réclamât cette intervention de son propice mouvement » .

Alexandre comprit, mais un peu tard, qu'il avait été encore une fois berné par Metternich. Il se plaignit amèrement que la méfiance et l'inquiétude fussent toujours cachées sous les protestations de confiance et d'admiration qu'on témoignait pour son caractère (4). Il résolut de se séparer nettement de

(1) Rapport de la Ferronnays, 19 mars 1825, vol. 168, A. E. (i) Dépêches, t. II, 471 et 472.

(3) Prokescu, t. IV, p. 161. — Con\ politique, vol. 168, A. E.

(4) Rapport de la Ferronnay», 15 avril 1825, vol. 168, A. E.

cet ami trop habile, dont son intelligence plus rêveuse ne pouvait dépister toutes les finesses. L'attitude résolue que les réclamations de son peuple, les exhortations de Capodistrias, et même sa jalousie coQtre TÂngleterre n'avaient pu lui Faire prendre, il se décida enfin à Tadopter par dépit et par amourpropre (l). Il était las d'être dans la question d'Orient le jouet de la politique autrichienne : il allait délibérément rompre la Sainte-Alliance et se dresser avec fermeté en face de la Turquie, comme le lui commandaient les intérêts russes et ses propres sentiments.

Le Tsar tenta cependant une dernière démarche de conciliation. Une circulaire qu'il adressa aux chancelleries le 16 avril 1825 réclamait de la manière la plus pressante une intervention des puissances en Orient, u indispensable aussi bien au cas de victoire des Turcs, dans l'intérêt de l'humanité, qu'au cas de la victoire des Grecs, dans Tintérêt de l'ordre. Mais cette intervention devait nécessairement s'appuyer sur des mesures coercùives, la Porte ne comprenant que ce genre de langage » .

On n'attacha pas dans les cours alliées plus d'importance à ce langage énergique qu'aux autres propositions non moins énergiques qu'Alexandre avait émises en 1821 , et qui n'avaient jamais été suivies d'aucun effet (2). Il avait perdu, depuis quatre années, toute autorité sur TEurope. On ne le croyait plus et surtout on ne voulait plus avoir l'air de le croire.

La France et la Prusse ne firent à la circulaire du 16 avril qu'une réponse évasive. La première de ces puissances venait

(1) Gkstz, t. m, p. 20.

(î)/6iV/., t. m, p. 24.

de recevoir la visite de M. de Metternich. Mme de Metternich, gravement malade, étant venue se faire soigner à Paris (1), le chancelier Tavait accompagnée; il avait profité de son séjour pour avoir plusieurs entretiens avec M. de ViU lèle et lui avait prodigué les avances les plus flatteuses (2). Celui-ci voyait à cette époque Tamitié de la France recherchée séparément, mais simultanément, par T Autriche, T Angleterre et la Russie, les trois puissances étant en froid les unes avec les autres. Il ménageait chacune d'elles, évitant avec soin de se compromettre et Metternich constata avec plaisir que s'il ne voulait rien promettre à T Autriche, il ne s'engagerait pas davantage vis-à-vis d'Alexandre, ni de Canning.

En effet, c'est inutilement qu'Alexandre et Nesselrode essayaient au même moment d'arracher à la Ferronnays une promesse ferme d'alliance franco-russe. [Is avaient tenté de lui démontrer que l'Angleterre et l'Autriche avaient trop d'intérêts communs pour rester longtemps en froid l'une avec l'autre. Ces deux puissances n'étaient-elles pas les rivales séculaires, et de l'expansion russe en Orient, et de l'expansion française en Occident! Alexandre disait à notre représentant: «Canning et Metternich ne peuvent se souffrir, c'est une inimitié personnelle; mais vous connaissez assez les affaires, pour savoir que, sans beaucoup d'inconvénient, Canning peut dire du mal de Metternich, et Metternich de Canning; cela n'ira pas plus loin (3)! » La Ferronnays reconnaissait la justesse de cette observation (4), mais il n'osait pas jeter aveuglément la France dans les bras de la Russie : « Pourquoi, demandait Nesselrode, ne pas vous rapprocher de nous?» « Parce que, répondait notre ambassadeur, l'expérience nous a appris les soupçons

(i) Elle y mourut quelques jours après son arrivée.

(2) Le ministre des Affaires Etrangères était M. de Damas, mais Villèle dirigeait en fait notre diplomatie.

(3) Rapport du 22 février 1825. L'entrevue est du 16 février, vol. 167, A. E. (4] Rapport du 22 janvier 1825, vol. 167, .A. E. — Voir également sur cette

conformité d'intérêts entre l'Angleterre et l'Autriche, et sur les bases d'une entente qui aurait pour but » le principe de conservation de toute chose légalement existante >» , une lettre de Metternich à Eeierhazy dans ses Mémoires, t. IV, p 220-222.

que nous vous inspirerions à vous-mêmes, si nous allions plus loin avec vous (1) ».

Metternich, tout en constatant avec quelle défiance la France recevait les avances de la Russie, pouvait craindre qu'il n*en fût pas toujours ainsi. Il sentait si bien (Alexandre ne s'y était pas trompé), que les intérêts de rAutriche exigeaient un rapprochement du cabinet de Vienne avec le cabinet de Saint-James, qu'il fit le projet, surmontant sa haine pour Canning, d'aller à Londres en sortant de Paris. Mais lorsqu'il pressentit lord Granville sur Taccueil qui lui serait réservé en Grande-Bretagne, s'il rendait visite à Georges IV, Canning lui fit répondre a que son devoir était d'assister à toute entrevue de Sa Majesté Britannique avec un ministre étranger » . Metternich se le tint pour dit et se plaignit amèrement au prince Esterhazy u que le mal (le libéralisme) eût fait de si grands progrès en Angleterre, que l'apparition d'un ministre autrichien y fût devenue désormais une impossibilité (2) » . Il rejoignit à Milan son maitre, l'empereur François. C'est de cette ville qu'il adressa à Alexandre sa réponse à la circulaire du 16 avril.

Il se crut assez fort pour pouvoir quitter, dans cette réponse, le ton de feinte condescendance qu'il employait ordinairement avec le Tsar. Il se servit, avec une ironie amère, de ce refus de consentir ù l'indépendance grecque que Lebzeltern avait arraché à Nesseirode dans les conférences de Saint-Pétersbourg. Il s'opposa une fois de plus aux mesures coercitives que réclamait la Russie contre la Porte et reprit la fameuse disjonction entre la question grecque et la question turco-russe (3). Mais cette fois, il laissa entendre, avec plus de franchise qu'en 1822, qu'il ne voulait se mêler en rien de la question grecque, et que la prétendue violation des traités de Bucarest ne lui paraissait pas assez grave pour provoquer une guerre entre la Russie et la Porte.

(1) Viel-Ca8tel, t. X[V, p. 596.

(2) Metternich, t. IV, p. 165.

(3)Voir page 128.

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C'en était trop. Alexandre perdit patience. Il déclara qu'il ne reprendrait pas les conférences de Saint-Pétersbourg, et que désormais il allait s'occuper de régler seul, sans le concours de la grande Alliance, tout ce qui regardait la question d'Orient. Une nouvelle dépêche circulaire fut lancée aux cours alliées le 18 août, annonçant la détermination de l'empereur de ne plus prendre conseil que des intérêts de la Russie et de ne s'occuper de ceux de l'Europe qu'en seconde ligne (l). Enfin des instructions très énergiques partirent pour Constantinople, où Minciaky dut reprendre le rôle et l'attitude de Strogonof en 1821.

Bien que, depuis de longues années, le crédit de la France se trouvât relégué en Turquie au troisième ou quatrième rang, le comte Guilleminot avait saisi avec empressement le moment où la brouille survenue entre la Russie, TAngleterre et TAutriche paralysait l'influence de ces puissances, pour essayer de rétablir celle de son pays. L'absence de tout diplomate de marque à Constantinople rendait cette ambition plus facile à réaliser. C'est donc par l'entremise du drogman français, M. Desgranges, homme compétent et habile, que les propositions des puissances (en conformité avec le protocole final des conférences de Saint-Pétersbourg) avaient été présentées à la Porte. Il s'agissait, on s'en souvient, de pousser le Divan à réclamer /;7*o/;7'io motu un médiation européenne. La demande fut présentée en termes d'une modération si plate (le mot

« médiation » y fut même remplacé comme trop violent par le terme : « bons offices » ), que le Divan y fit une des réponses les plus dédaigneuses qu'il eut jamais adressées à l'Europe.

« La Porte réglait sans le concours de personne ses affaires intérieures; sa loi religieuse lui suffisait et la dispensait des bons offices de quelque puissance que ce fût »» . Les succès d'Ibrahim en Morée, de Réchid-Pacha autour de Missoloughi,

(l) Voir dans le rapport <Ie la Ferronnays du 22 octobre, vol. 169, A. E. , l'expression de la rolèrc d'Alexandre contre les pui88nnci.'8.

enflaient à un trop haut point l'orgueil des Ottomans pour qu'ils pussent consentir aux moindres concessions.

Quelque temps après cette réponse, étaient parvenues à M. de Minciaky les nouvelles instructions du cabinet de Saint- Pétersbourg, fruit de Tindignation du Tsar contre Metternich et l'Europe. Les instructions lui donnaient Tordre de rompre absolument tout accord et toute conTérence avec les représentants des autres puissances et d'agir seul. (15 septembre.) De plus il avait mission de réclamer énergiquement l'évacuation des Principautés par les Beschli-Âgas, ces officiers qui ne devaient primitivement qu'organiser une police pour la sécurité des habitants, et qui avaient formé en réalité un véritable corps de surveillance imposé aux hospodars. u Depuis longtemps le départ de ce corps avait été promis à lord Strangford. Tant qu'il ne serait pas effectué, Alexandre ne rétablirait pas son ambassade à Stamboul (1) ».

En même temps, l'Empereur prenait le chemin de la mer Noire. Le motif de ce déplacement était la santé de l'Impératrice : mais cette circonstance, en l'amenant à Taganrog, le plaçait au milieu des provinces méridionales de son empire, peuplées de Grecs et d'anciens hétairistes, et pouvait encourager ceux-ci à une nouvelle prise d'armes. II était accompagné du général Diébitch, un des chefs du parti de la guerre en Russie. Wittgenstein, commandant de l'armée du Sud, était venu s'entendre avec lui avant de rejoindre ses troupes en Bessarabie. Il avait eu aussi des conciliabules avec l'amiral Siniavine (2).

Tandisqu'Alexandre conversait avec ses généraux, il se tenait au contraire vis-à-vis des puissances dans une réserve significative, n L'attitude de la Russie, gardant depuis plusieurs mois un silence diplomatique absolu, avait quelque chose de sinistre (3) » dit M. de Gentz,

Metternich trouva la situation assez grave pour essayer

(I)Gestz, t. m. p. 15.

(2) Rapport de la Ferronnayp, i9 novembre 1825, vol. 169, A. E, (3)Gkii'I7., t. III, p. 55.

d'exercer une pression sur le Divan et de supprimer sinon les causes profondes, du moins les prétextes superficiels de la guerre. Sur un avis menaçant de Tinternonce, le Réis-Effendi dut promettre formellement à Minciaky le départ des Beschli- Âgas. Alexandre n'ajouta pas plus de foi à cette promesse qu'on n'en attachait à ses menaces. Peu lui importait. Si le Divan se décidait à évacuer les Principautés, il trouverait un autre prétexte pour attaquer la Turquie. Il semblait absolument résolu à intervenir manu miliiari en Turquie, pour sauvegarder à la fois les intérêts de la Russie et ceux des Grecs.

Il sentait qu'il devait hâter ses préparatifs d'action, s'il ne voulait pas se laisser devancer par l'Angleterre. En effet, les Grecs tendaient de plus en plus à placer leurs espérances dans une intervention britannique. Nous avons vu qu'ils avaient adressé une première lettre à Canning en 1824 (I). Le 20 juillet 1825, dans une séance du Conseil exécutif, Mavrocordato proposa formellement a de placer volontairement le dépôt sacré de la liberté nationale de la Grèce et de son existence politique sous la protection de la Grande-Bretagne » . Cette proposition n'était autre que l'exposé officiel de la pétition que nous avons vue circuler dans Nauplie et se couvrir de milliers de signatures (2) : elle fut votée par le gouvernement provisoire, et la demande de protectorat fut portée en Angleterre par le fils de l'amiral Miaulis. On fit savoir officieusement à Canning qu'on serait heureux de recevoir de sa main un souverain tel que le prince Léopold de Saxe-Cobourg, prince allié à la famille royale anglaise.

Cette proposition eut un grand retentissement dans le monde diplomatique. L'acte, qui contenait des récriminations contre les marines française et américaine, fut vivement attaqué par les agents en Grèce des comités philhelléniques de ces deux pays, le général Roche et M. Washington. Ils menacèrent de se retirer si la cause de l'Indépendance, qu'ils avaient cru soutenir, n'était plus que celle d'une nation protégée par

(1) Voir plus haut page 198.

(2 ; Voir plus haut page 185.

U:^E MODIFICATION D'ALLIANCES îil

TAngleterre. A Paris, le duc d'Orléans alla voir M. de Villèle et lui demanda, mais inutilement, de soutenir la candidature de son fils, le duc de Nemours, au trône de Grèce (l).

L'acte des Grecs était un brûlot d'une nouvelle invention lancé au milieu de l'Europe. M. de Metternich s'indigna contre la faiblesse de Canning (2), qui ne déchirait pas de semblables requêtes. Quant aux Grecs, disait-il, » ils renonçaient de fait par cet acte à toute indépendance politique. L'Europe dès lors était en droit de décider à quelle puissance ils devraient appartenir (3). »>

Chose curieuse, le Tsar ne se montra pas froissé outre mesure de la demande formulée par les Grecs, et il n'en garda pas rancune à l'Angleterre. Son aversion pour Metternich, devenue subitement très vive, neutralisa le mécontentement qu'il aurait éprouvé s'il eût été dans ses dispositions d'esprit du mois précédent. Il fit même refuser au chancelier de Vienne, par Tatitschef, de participer à une protestation commune des puissances contre cet acte.

Le 30 septembre, Canning fit connaître sa réponse aux envoyés grecs. Il déclinait l'offre du protectorat en donnant pour motif que « s'il entrait en lutte avec la Turquie, les puissances verraient dans ce fait une violation des traités et protesteraient contre cette guerre, qui pourrait aboutir à un agrandissement de l'Angleterre » .

L'empereur Alexandre applaudit ouvertement au langage modéré et prudent du ministre anglais et, à ce moment précis, une idée nouvelle germa dans son esprit. Reconnaissant la gravité des manifestations grecques à l'égard de l'Angleterre,

(1) Une démarche moins officielle, mais aussi réelle, fut faîte à cette époque auprès de l'amiral de Rigny par le parti français en Grèce. L'amiral la repoussa, sachant que toute autre réponse serait désavouée par M. de Villèle. Voir les instructions à la Ferronnays du 10 octobre 1825, vol. 169, A. E. •« Il fut même question d'envoyer un agent grec en France, Axioti. Voir use lettre de Guilleminot a la Ferronnays, 18 novembre, ibid,

(2)Gehtz, t. ni, p. 35-

(3) METTEnsicii, t. IV, p. 23*.

2J2 1/INTERVENTlON EGYPTIENNE — 1824-1825

et considérant quelle était la minime importance du parti russe en Hellade^ il crut sage de renoncer au conflit d'influence qui durait depuis deux ans entre lui et Canninç. Pourquoi ne partageraient-ils pas d'un commun accord cette influence au lieu de se la disputer? Un isolement hautain ne convenait pas au caractère du Tsar : il lui fallait des amis, des alliés auxquels il pût communiquer ses pensées. Décidé à ne plus se laisser tromper par les feintes d'amitié de Metternich, il devait être amené n se rapprocher des cabinets de Londres et de Paris. 11 fut encouragé dans cette orientation nouvelle par ses ambassadeurs Pozzo di Borgo et Liéven. Comme il s'était informé auprès d'eux si ses projets contre la Turquie ne rencontreraient pas d'opposition en Angleterre ou en France, M. de Liéven lui avait répondu de Londres que le moment était favorable pour frapper un grand coup, qu'il ne trouverait sur sa route aucune coalition, et lui avait même insinué que la Grande- Bretagne ne se refuserait pas à une entente sur ce terrain. Quanta Pozzo di Borgo, il s'était montré, comme toujours, l'apôtre de la guerre, le détracteur juré de Metternich; il avait conseillé à son maître de déchaîner la tempête la plus terrible contre la Turquie et l'Autriche; il croyait que la France suivrait la Russie si celle-ci faisait preuve d'une vigueur entraînante.

Ces lettres confirmèrent le Tsar dans ses nouveaux desseins et attisèrent sa rancune contre Metternich. Il se décida donc A rechercher l'amitié du plus grand ennemi du chancelier de Vienne, Canning. Il allait évidemment résulter de ce fait un retard dans l'intervention qu'attendait impatiemment la Grèce. Le Tsar marchant seul, comme il y semblait un moment disposé avec une fierté trop tôt démentie, aurait dénoué plus rapidement la question. Mais les résultats de ce secours isolé auraient-ils été aussi profitables plus tard, que l'action de forces combinées? Le mois d'octobre 1825 s'annonçait donc comme devant être une date décisive, grosse de l'avenir, et portant en son sein toute la solution de l'insurrection grecque.

Conformément aux instructions de l'Empereur, M. de Liéven

eut plusieurs conversations avec Canning^ à Seaford. L'ambassadeur présenta au ministre un mémorandum sur la situation en Orient et le pria, avec une condescendance dont Tamourpropre de Canning devait être touché, « de prendre en main cette affaire, puisque TÂngleterre était la seule puissance qui pût la terminer d'une manière satisfaisante n . Cette négociation fut habilement conduite non seulement par l'ambassadeur, mais par sa femme, Mme deLiéven, cette personne d'esprit et de sens qui devait être plus tard TÉgérie de Guizot. Mme de Liéven, en relations avec leshommes politiques les plus considérables de l'Europe, s'était assimilé toutes les questions diplomatiques avec une merveilleuse facilité, et elle connaissait sinon le détail des négociations, du moins les tendances, les dispositions, le fort et le faible de toutes les chancelleries. C'est à la cour de Londres surtout qu'elle avait acquis, depuis douze ans, une véritable influence. Elle rendit quelques services mondains à Canning, et, domptant le dédain qu'elle avait pour ce libéral un peu plébéien, elle le mit adroitement au courant de ce que la Russie attendait de lui (1).

George Canning put alors se sentir, avec un orgueil satisfait, le véritable arbitre de la question d'Orient. Car, s'apercevant de la volte-face de l'empereur Alexandre et craignant la formation d'une ligue anglo-russe formidable sur terre et sur mer, les cabinets de Paris et de Vienne s'empressèrent de faire au ministre anglais des avances identiques à celles de la Russie. Nous voyons, dans sa correspondance avec lord Granville, sa joie éclater à chaque ligne avec une franchise un peu brutale : « Ce coquin de Metternich est pris dans le piège qu'il a dressé! » Mais il ne se livre qu'avec prudence, car il connaît la versatilité du Tsar, et il craint que a ni dans le gouvernement autrichien, ni dans le gouvernement français, il n'y ait un grain d'honnêteté »

Puisque l'Empereur lui proposait une sorte de partage des affaires orientales, Canning jugea expédient d'envoyer dans

(1) Vikl-Castkl, t. XIV, p. 616.

le Levant des diplomates capables de mènera bien ces délicates négociations. Il désigna pour le poste de Constantinople son cousin Stratford Ganning (revenu de sa mission à Saint-Pétersbourg), dont il connaissait Tesprit avisé et le caractère énergique : il lui enjoignit de passer par Tile d'Hydra, et d'avoir une entrevue avec Mâvrocordato. Il nomma au poste de Saint- Pétersbourg lord Strangford, qui possédait à fond les affaires en litige : mais en faisant cette nomination, il manqua peutêtre de clairvoyance, car celui-ci était encore sous Tinfluence de Metternicb, ayant eu longtemps avec le chancelier une correspondance suivie. Strangford, partisan de Tintégrité ottomane, du maintien de la paix en Europe, n'était pas Thomme qu'il fallait pour s'entendre avec Alexandre sur une intervention à deux, soutenue au besoin par les armes. En admettant que Ganning ne voulût pas d'une guerre immédiate à laquelle l'Angleterre n*était pas préparée et dans laquelle elle n'aurait pas pu jouer le premier rôle, en admettant que Strangford pût raisonnablement modérer l'ardeur d'Alexandre et l'engager à retarder ses préparatifs militaires, il était certain que ce diplomate allait outrepasser ses pouvoirs et desservir les desseins de son chef.

En arrivant à Saint-Pétersbourg, lord Strangford trouva en M. de la Ferronnays un allié sur lequel il ne comptait pas. Le gouvernement français avait été pris d'inquiétude, en constatant que le mécontentement du Tsar et son désir d'agir étaient sérieux et sincères. En repoussant les avances que lui avait faites Alexandre pendant les années précédentes, la France n'avait-elle pas joué un jeu de dupe? N'avait-elle pas laissé prendre à l'Angleterre un rôle qu'elle était destinée à remplir dans la pensée primitive de l'Empereur? Villèle pensa qu'il devait au moins s'efforcer d'avoir sa quote-part européenne dans les modifications qui menaçaient de se produire en Orient, et la Ferronnays dut chercher à renouer les conférences de Saint-Pétersbourg, déclarer à Nesselrode qu'il n'était plus opposé à l'emploi de a mesures coercitives n envers la Porte, en un mot séparer sa politique de celle de Metternich

qu'il venait de suivre pas à pas pendant plusieurs mois (I).

Deux notes verbales furent communiquées simultanément au comte Nesselrode par les ambassadeurs de France et d'Angleterre{novembre 1892). La Ferronnays proposait aux puissances de rédiger une déclaration collective, par laquelle elles exigeraient que la Porte considérât la guerre grecque comme terminée, et réclameraient la liste des concessions que la Turquie consentait à accorder aux Grecs.

Lord Strangford demandait qu'une dernière tentative de conciliation fût faite et que Tenvoi de l'ambassadeur russe à Stamboul, différé depuis si longtemps, précédât la démarche collective des représentants des puissances (2). Il déclarait que les propositions concernant la pacification grecque seraient soutenues « par les voix réunies des cinq cours alliées v , ce qui impliquait la rentrée de l'Angleterre dans le système de la Sainte-Alliance^ dont elle s'était séparée depuis le début des conférences de Saint-Pétersbourg.

Canning ne cacha pas son mécontentement, en apprenant que son représentant faisait sortir l'Angleterre de l'isolement par lequel elle en imposait à l'Europe. Il était tout disposé à s'entendre séparément avec l'empereur Alexandre, peut-être même à adjoindre la France à cette entente, mais il ne voulait en aucune manière participer à des discussions soumises au contrôle de M. de Metternich et subordonnées au principe de la légitimité.

Après avoir pris connaissance des notes verbales, M. de Nesselrode répondit assez sèchement aux deux ambassadeurs a en leur conseillant de renoncer à brouiller les choses (3) » ; cependant il envoya les deux projets à Taganrog.

Le Tsar était-il donc absolument décidé à la guerre? Les Grecs allaient-il enfin entendre sonner l'heure, attendue depuis si longtemps, et voir une puissante diversion s'opérer en leur faveur au Nord de l'empire ottoman?

(i) Instructions du 10 octobre, vol. 169, A. E.

(2) Corr, politique, Russie, vol. 169, p. 203, A. Ë.

(3) Viel-Gastel, t. XIV, p. 621.

L'incertitude, les suppositions diverses dans lesquelles se débattaient à la fois les Hellènes et les puissances, ne furent pas de longue durée ; la fatalité se chargea de les trancher.

L'Europe apprit subitement qu'Alexandre revenait d'expirer à Taganrog, enlevé en quelques jours par une fièvre bilieuse, à Tàge de quarante-huit ans(l" décembre 1825). Son mal, qui couvait probablement depuis plusieurs mois, avait été précipité par des chagrins et des préoccupations. La mort d'une fille chérie, la preuve d'une grave conspiration dirigée contre lui dans le sein de son armée, avaient troublé son esprit et rendu son corps plus faible contre la maladie (1).

L'effet produit par ce grave événement fut considérable. Toute négociation fut arrêtée. Chacune des puissances était obligée de suspendre ses décisions jusqu'à ce qu'on fut fixé sur la politique du successeur de l'Empereur.

Amis et ennemis du défunt souverain ne surent s'ils devaient accuser ou remercier la Providence de ce coup subit, car Alexandre ne s'était montré ni ami sûr, ni ennemi redoutable. Les premiers pouvaient trouver mieux, les seconds pouvaient rencontrer pire. M. de Metternich hésita à se réjouir, car, s'il voyait les dangers de guerre momentanément reculés, il ignorait s'il pourrait pétrir le caractère du futur Empereur, comme il avait fait de celui du « grand enfant « (2). La Turquie ne put davantage se féliciter de cet événement, craignant de ne plus retrouver comme chef des ambitions russes un adversaire aussi facile à éconduire. Et d'autre part, les Grecs ne s'affligèrent pas de cette mort, car ils avaient été trop souvent déçus et abusés par la versatilité d'Alexandre pour avoir placé de solides espérances sur sa tête.

A la chambre française des Pairs, M. de Lally-ToUendal

(1) GenU soutient même cette opinion que la mort prématurée du Tsar fut l'effet des embarras politiques dans lesquels l'avait plongé la question d'Orient t. III, p. 66.

(Sj Voir le jugement porté sur l'Empereur par Mettermich, t. IV, p. 276 ; mais n'oublions pas que ce jugement est porté par l'esprit le plus sec, le plus matérialiste de son temps, le plus fermé aux envolées souvent généreuses et idéales du Tsar.

termina l'adresse ofBcielle rédigée après la mort du Tsar par ces mots : « II fut le gardien et peut-être le martyr de cette paix continentale à laquelle il avait sacriBé jusqu'aux antiques intérêts de sa couronne, jusqu'aux affections les plus naturelles de son cœur » . Les Russes et surtout les Grecs ne pouvaient lui savoir gré de ce sacrifice; les hommes des autres nations étaient bien loin, pour se rendre compte de son « martyre » et pour l'en plaindre. Et pourtant, ce prince était un charmeur ; ses amis personnels, à quelque nation qu'ils appartinssent, le pleurèrent sincèrement. Son esprit séduisant était plein de généreuses intentions, mais il ne les réalisait pas et ne pouvait se décider à passer des pensées aux actes.

La mort d'Alexandre fut, en ce qui concerne Tindépendance grecque, comme le point final d'une première période d'événements diplomatiques, dont la caractéristique avait été la confusion, l'hésitation, où les volte-faces et les revirements n'avaient pu se compter. A partir du mois de décembre 1825, nous entrons dans une seconde période où les négociations revêtent un caractère de netteté, de fermeté, inconnu dans les chancelleries depuis plusieurs années. Les attitudes se dessinent, les amitiés et les inimitiés se précisent . Nous sommes donc autorisés à conclure que l'ami de Mme de Krûdener a été, par 8a nature même et malgré lui, une source de malaises et d'incertitudes, et que sa disparition a permis à la cause de l'indépendance grecque de s'affirmer et de rallier à elle non seulement la sympathie des nations, mais la bonne volonté des gouvernements.

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