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CHAPITRE II

LES PREMIÈRES PRISES d'aRMES ET LE DÉSAVEU d'aLEXAXDRE

(Février-Mai 1821)

I. — L'expédition d'Ypsilasti Dans les pRiNciPàUTÉs de Moldavie et Valachie. — Conflit avec l'inBurreciion paysanne de Wladimiresko.

II. — L'in$urrectio5 éclate ks Morée. — Patras et Tarchevêque Germanos. — Le Magne. — Pierre Mavromichalis et Théodore Colocotronis. — Prise de Kalamata. -— Victoire de Valtetzi. — La Grèce continentale ; Diacos et Odyssens. — Les îles : Hydra, Spezia^ Psara. — Première croisière de Tombazis.

III. — Les représailles a Constaktisjople. — La mort du patriarche. — L'attitude des ambassadeurs.

IV. — La sitcatios respective des pui6Sa>'CES a l'époque du soulèvement. — Le congrès de Laibach (janvier-mai 1821). — L'Auti'iche. — La Prusse. — L'Angleterre. — La Russie. — La France.

V. — La victoire de M. de Metternich sur Capodistrias. — Capodistrias plaide auprès du Tsar la cause des Grecs : M. de Metternich agite le spectre révolutionnaire. Ce dernier l'emporte : Alexandre désavoue l'insurrection.

A peine nommé président de l'Hétairie, Ypsilanti s'était rendu à Odessa, avait réuni autour de lui quelques centaines de hardis compagnons, et avait délibéré sur les moyens de provoquer un soulèvement de tous les Grecs de l'empire ottoman.

Deux partis se présentaient à lui. Il pouvait se rendre par mer au centre de THellade (1) et se mettre directement à la

(i) Nous réservons cette dénomination d'Hellade aux contrées situées au sud du Pinde et habitées presque exclusivement par des Grecs. L'Hellade comprend la presqu'île de Moréc ou Péloponèse, et une région continentale appelée à cette époque ■ Roumélie » .

tête ide populations toutes prêtes à la révolte. Ou bien il pouvait franchir le Prulh, envahir les Principautés moldo-valaques, les soulever, ainsi que les contrées serbes et bulgares avoisinantes, et marcher sur Gonstantinople, tandis que d'autres chefs agiraient en Morée et qu'Ali de Janina opérerait en Macédoine.

Ce second parti était fortifié par les considérations suivantes : les compagnons d*armes d'Ypsilanti appartenaient aux villes en partie russes, en partie grecques d'Odessa, de Sébastopol... Pour transporter en Attique ou en Morée ce millier de coureurs d'aventures, il aurait fallu des navires : Ypsilanti n'en avait pas. Au reste, ces navires auraient-ils pu franchir le Bosphore sous le feu des canons turcs? D'autre part, passer par Trieste, c'eût été infliger un détour énorme à cette troupe et attirer l'attention sur elle : le sort de Rhigas déconseillait à Ypsilanti de se fier à l'Autriche.

La Moldavie était immédiatement contiguë à la Russie. Si le Tsar se décidait, comme on l'espérait, à favoriser l'insurrection, des troupes russes pourraient facilement passer le Pruth et secourir l'expédition hétairiste. De plus, en vertu des traités, les troupes turques n'avaient pas le droit d'entrer dans les Principautés sans l'assentiment de la Russie : ce qui donnait un délai aux envahisseurs avant d'avoir à livrer une bataille sérieuse.

En ce qui concernait la marche sur Gonstantinople, Ypsilanti avait l'enfantine espérance que les hétairistes de Stamboul réussiraient à brûler, pendant la nuit, la flotte et les arsenaux turcs, et, dans son inexpérience, il regardait les Phanariotes comme des soldats plus sûrs que lesPéloponésiens.

Enfin Ypsilanti était un esprit ambitieux, et il espérait peutêtre qu'en cas de réussite, la Moldo-Valachie lui serait abandonnée par le Tsar en principauté souveraine.

En vain les principaux hétairistes, Xanthos, Dikaios^ Perrhœbos lui objectèrent : « que les boyards moldo-valaques , opprimés et pressurés depuis un siècle par les hospodars grecs, les détestaient et seraient peu pressés de lutter pour eux

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contre les Turcs : que les paysans très asservis n'auraient pas la force suffisante pour s'armer (1). La jalousie nationale des Roumains contre les Grecs serait plus forte que la haine commune de TOttoman. Il n'était pas probable que les Serbes se joignissent à l'expédition; leur prince Milosch avait eu rbabileté d'obtenir de la Porte, par une diplomatie entêtée et habile, un grand nombre de concessions qu'il ne voudrait pas compromettre. Pour faire réussir l'insurrection, il valait mieux planter son drapeau au cœur du pays grec, et au Nord une simple diversion devait être tentée pour tromper les armes turques » .

Un événement imprévu vint trancher les hésitations d'Ypsilanti. L'hospodar de Valachie, Alexandre Soutzo, étant mort le 1'" février 1821, un soulèvement de paysans éclata dans l'Ouest du pays sous la direction d'un certain Théodore, surnommé Wladimiresko. Cette révolution, espèce de jacquerie plutôt sociale que politique, était dirigée contre les riches propriétaires roumains (ou boyards).

Ceux-ci essayèrent de résister, mais les soldats qu'ils auraient pu opposer aux paysans, Albanais ou Hellènes amenés par les hospodars, comptaient dans leurs rangs beaucoup d'bétairistes, tels qu'Athanase, Georgiaki, Savvas : ceux-ci ne voulurent pas combattre une insurrection qui pouvait être une alliée précieuse pour un soulèvement grec. Les principaux boyards quittèrent Bucarest, et cette ville fut occupée par deux corps distincts, les paysans de Wladimiresko, les Arnautes (2) de Savvas.

Bien que le mouvement de Wladimiresko fut exclusivement roumain et qu'il fût plus hostile aux Phanariotes qu'aux Ottomans (plusieurs déclarations de Wladimiresko le prouvent clairement), Ypsilanti se décida à profiter du désordre qu'il causait dans les Principautés et à donner dans cette région le signal de l'insurrection grecque. Il se contenta d'envoyer en Ëpire et en Morée des émissaires pour que le soulèvement

(i) MeHOEL880DK-B., t. I, p. 150.

(2) Mercenaires albanais.

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éclatât partout à la fois, et il franchit le Pruth, au début du mois de mars, avec huit cents cavaliers.

L'hospodar de Moldavie, Michel Soutzo, le laissa entrer dans Jassy et fit cause commune avec lui.

Le prince manchot (1) avait eu d'abord l'idée d'apporter un profond bouleversement politique dans les Principautés eu supprimant les privilèges des boyards, mais il craignit de s'aliéner ainsi toute une fraction de ces populations, et, passant d'une extrémité à l'autre avec la versatilité qui le caractérisait, il résolut de ne point s'occuper de la constitution intérieure de la Roumanie.

Il prit le titre assez vague de « Commissaire du Gouvernement général » et publia, dès son arrivée à Jassy, deux manifestes. Le premier était adressé aux Daces : « Il ne faisait que traverser leur pays ; il leur promettait une sécurité complète pour leurs personnes et leurs propriétés. Si quelques Turcs désespérés . faisaient une incursion sur leur territoire, une redoutable puissance s'apprêtait à châtier leur insolence et à les anéantir » (2). Le second manifeste, conçu dans le style boursouflé de l'époque, était adressé à tous les Grecs de l'empire ottoman : ceux-ci étaient conviés à suivre l'exemple des Espagnols et des Italiens et à prendre les armes pour la liberté. Les héros de l'antiquité, les Miltiades, les Épaminondas, défilaient en un musée d'exemples héroïques. L'appui d'une grande puissance était encore promis dans ce manifeste (3).

Il composa à Jassy un troisième document, supérieur par le style et les pensées aux deux autres (4). C'était une lettre adressée au Tsar (alors au congrès de Laibach), dans laquelle il lui demandait secours et assistance. Il donnait à la révolution une cause quasi-divine : « Les nobles instincts des peuples viennent de Dieu, écrivait-il, et c'est par suite d'une inspiration céleste que les Grecs se lèvent aujourd'hui pour secouer

(1) On donnait ce surnom à Ypsilanti depuis qu*il avait perdu un bras dans la campagne de Saxe.

(2) PROKESCH, t. III, p. 54.

(3)/6W.,t. III, p. 55.

(4) Ibid., t. III, p. 61.

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