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UNE LITTERATURE AMIE DES GRECS 3I2T

Charles Nodier à la bibliothèque de l'Arsenal; on y voyait Victor Hugo, Soumet, A. de Vigny, Gaspard de Pons, Jules de Rességuier, Jules Lefèvre, Pichald, Adolphe de Saint-Valry, Emile Deschamps. Ce Cénacle fit hautement profession de philhellénisme. La forme vivante, pittoresque du vers que ces poètes commençaient à prôner, devait s'accommoder admirablement de ce sujet vibrant, la révolte grecque : à la férocité des massacres contemporains on pouvait mélanger savamment la pureté et la grandeur des souvenirs antiques. La comparaisou et Tantithèse, ces deux moyens principaux de la poésie romantique, pouvaient se donner librement carrière, grâce aux récits tragiques venus du théâtre de la guerre.

Jules Lefèvre-Deumier, dans un poème écrit à Venise, en juin 1824, le Clocher de Saint-Marc, chante en vers éloquents et sincères la mort de Byron et la destruction de Psara.

Pichald faitjouer le 26 novembre 1825 au Théâtre-Français, une tragédie, Léonidas; cette pièce, pleine d'allusions à la vaillance des Grecs modernes, remporte un succès éclatant. Talmay tenait le principal rôle.

Pendant ces années si fertiles en productions philhelléniques, Victor Hugo se recueille : aucune de ses Odes royalistes ne contient d'allusion à la guerre d'Orient. Mais tout en composant son Han d* Islande^ son Bug-Jargal^ son Cromwelly il semble prendre des notes sur les événements de la Grèce, et de 1825 à 1828, il écrit les Orientales (1).

Ainsi que l'indique le titre de ce recueil, Victor Hugo n'a pas eu l'intention de chanter spécialement l'insurrection grecque : son sujet est l'Orient, la vie musulmane dans ce qu'elle a à la fois de nonchalant et de féroce. Six morceaux seulement s'appliquent directement à l'insurrection grecque.

Les Orientales ne sont pas une œuvre d'enthousiasme, de conviction, de polémique, inspirée par la vue des souffrances de la société chrétienne d'Orient. C'est une remarquable œuvre d'art, mais ce n'est qu'une œuvre d'art. L'auteur prend

(1) Publiées en 1829.

288 LE PHILHELLÉNISME

soin de nous le dire un peu naïvement dans sa préface : « Si on lui demande ce que signifie ce livre inutile de pure poésie, jeté au milieu des préoccupations graves du public? Où est Topportunité? A quoi rime TOrient?... Il répondra qu'il n'en sait rien, que c'est une idée qui lui a pris d'une façon assez ridicule, l'été passé, en allant voir coucher le soleil. » Il y a dans ces phrases une affectation de dilettantisme, d'indifférence politique qui cause quelque malaise. Il est évidemment permis à l'artiste, au poète de se placer au-dessus et en dehors des événements politiques contemporains et de traiter des sujets esthétiques et désintéressés. Mais, s'il choisit précisément un sujet d'une brûlante actualité, alors nous lui demaindons de le traiter avec une chaleur vraie, avec sincérité. Les cris de détresse qui s'exhalent en faveur des Grecs dans certaines pièces, nous paraissent sonner un peu faux, quand nous les rapprochons de cette autre phrase qui termine la préface : tt La vieille barbarie asiatique n'est peut-être pas aussi dépourvue d'hommes supérieurs que notre civilisation le veut croire. II faut se rappeler que c'est elle qui a produit le seul colosse que ce siècle puisse mettre en regard de Buonaparte, si toutefois Buonaparte peut avoir un pendant, cet homme de génie, cet Ali-Pacha qui est à Napoléon ce que le tigre est au lion, le vautour a l'aigle. »

Ainsi, au seuil de cette œuvre, Victor Hugo ne s'incline que devant u la vieille barbarie asiatique » , il élève le féroce Albanais, pacha de Janina, aux cotés de Napoléon ; il ne trouve pas un hommage à rendre à la régénération de la race grecque et aux Klephtes épiques, susceptibles pourtant de frapper son imagination de poète ! Comment, après cela, ne pas donner raison aux critiques qui soutiennent que les Orientales sont un splendide jeu de style et d'images, empourpré de soleil et parfois de sang, mais manquant de cette puissance de sentiment qu'ont les œuvres vraiment vécues? On voudrait sentir l'émotion palpiter derrière le splendide décor d'opéra et l'on regrette à plusieurs reprises que le ciseleur de mots qui vous charme et vous éblouit, ne soit pas aussi

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