UNE LITTERATURE AMIE DES GRECS
le tribun ou le penseur qui vous entraîne. Et ce regret^ on éprouve d'autant moins de difficulté à l'exprimer, que Victor Hugo a été plus tard dans les Châtiments et les Misérables y ce tribun et ce penseur qu'il n'était pas encore en 1827.
Ces réserves faites, admirons ce sinistre et puissant morceau : Les têtes du Sérail. Les trois tètes de Botzaris, de Canaris (1], de l'évéque Joseph, clouées à la porte du Sérail, se mettent à parler et évoquent les terribles sièges de Missolonghi, les cruautés des Turcs, les débauches du sultan. Elles terminent leurs lamentations par un appel à l'Europe :
Et toi, chrétienne Europe, entends nos voix plaintives. Jadis, pour nous sauver. Saint Louis vers nos rives Eût de ses chevaliers guidé Tarrière-han.
Choisis enfîn, avant que ton Dieu ne se lève. De Jésus et d'Omar, de la croix et du glaive. De l'auréole et du turban.
Dans la pièce appelée Canaris , le poète chante le hardi chef de brûlot : mais ces strophes sont plus particulièrement empreintes du défaut que nous avons signalé. En quelques coups de pinceau illuminés d'éclairs, le poète ébauche le tableau d'un navire incendié, puis il se perd dans Ténumération des différents pavillons des puissances, tandis que Canaris,
Sur le vaisseau qu'il prend, comme son pavillon,
Arbore l'incendie!
Tout est sacrifié pour produire cette antithèse finale, et Victor Hugo passe, sans le traiter, à côté d'un admirable sujet: le départ de Canaris dans la nuit sombre, les sentiments qui l'agitent, lui et ses compagnons, pendant qu'ils approchent du vaisseau turc, Tabordage soudain du brûlot, l'incendie, la fuite rapide et miraculeuse, rien de tous ces faits, de toutes ces passions n'est décrit.
(i) C'est par erreur, à la suite d'uoe fausse nouvelle de presse, que V. Hugo fait mourir Canaris au siège de Missolonghi*
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Ce nom de Canaris séduit Victor Hugo, et il le place plus tard en tête des morceaux VIII et XII des Chants du crépus^cule. Il est probable que, pour le poète, Canaris est uQ.e sorte de généralisation vague et typique du héros grec.
L'éloquence du poète s'anime dans Y Orientale intitulée : Enthousiasme. H y a ici un véritable souffle de passion :
En Grèce, en Grèce! Adieu vous tous^ il faut partir! Qu'enfin, après le sang de ce peuple martyr, Le sang vil des bourreaux ruisselle !
Des armes, des chevaux, un navire à Toulon!
Un navire ou plutôt des ailes !
La strophe qui concerne Fabvier est d'une sobre grandeur!
Commande nous, Fabvier, comme un prince invoqué! Toi qui seul fus au poste où les rois ont manqué,
Chef des hordes disciplinées.
Parmi les Grecs nouveaux ombre d'un vieux Romain, Simple et brave soldat qui dans ta rude main
D'un peuple as pris les destinées.
La pièce intitulée : Navarin^ est de toute beauté. L'imagination prodigieuse du poète déborde dans ces strophes aux rythmes divers. La description de la ville et du golfe de Navarin, la situation des flottes dont
L'une s'étend en croix sur les flots allongée.
L'autre ouvre ses bras lourds et se courbe en croissant...
la peinture de la bataille, canonnades, abordages, incendies, toutes ces scènes se déroulent en une succession de tableaux étincelants. La dernière partie conclut par de larges considérations politiques sur TindiFférence de l'Occident.
Depuis assez longtemps les peuples disaient : « Grèce ! Grèce! Grèce! Tu meurs. Pauvre peuple en détresse, A l'horizon en feu chaque jour tu décrois.
En vain pour te sauver, patrie illustre et chère. Nous réveillons le prêtre endormi dans sa chaire. En vain nous mendions une armée à nos rois.
Mais les rois restent sourds, les chaires sont muettes^ Ton nom n'échauffe ici que des cœurs de poètes. »
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Le poète rend hommage à la triple alliance qui permet à la France de reprendre son rang sur la scène européenne :
Salut donc, Albion, vieille reine des ondes ! Salut, aigle des Tsars, qui planes sur deux mondes ! Gloire à nos fleurs de lys, dont l'éclat est si beau ! L'Angleterre aujourd'hui reconnaît sa rivale. Navarin la lui rend. Notre gloire navale A cet embrasement rallume son flambeau.
Citons encore l'Enfant^ où les massacres de Chio sont rappelés :
Les Turcs ont passé là : tout est ruine et deuil! Chio, l'ile des vins, n'est plus qu'un sombre écuell!
L*enfant assis, farouche, sur ces ruines, refuse tout plaisir, toute distraction jusqu'à ce qu'il ait vengé ses parents massacrés, son Ile incendiée :
Ami, dit l'enfant grec, dit l'enfant aux yeux bleus, Je veux de la poudre et des balles!
Cette réponse hardie et pittoresque n'est pas due à l'imagination de Victor Hugo. Elle fut réellement prononcée, en 1790, par des Grecs envoyés à la cour de Catherine et interrogés par elle sur leurs souffrances.
Enfin le morceau qui a pour titre : Lazzara^ et qui met en scène une jeune Grecque des montagnes, fiancée d'un Pallicare, se termine par ces vers si connus qui caractérisent d'une manière saisissante l'existence des Klephtes :
Un Klepbte a pour tous biens l'air du ciel, l'eau des puits, Un bon fusil bronzé par la fumée, et puis La liberté sur la montagne.
En dehors de Victor Hugo et du Cénacle romantique, la révolution grecque a été chantée par d'autres poètes, soit indépendants, soit classiques. Lamartine, classique par la forme, romantique par les sujets et l'inspiration, ne se réclamant d'aucun groupe, d'aucune coterie, a consacré aux Grecs quelques pages émues. Le principal mérite de Lamartine est
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la sincérité, le sentiment : il se met tout entier dans ses vers, son àme tendre et généreuse s'y déverse sans interruption : sa poésie, c'est de la sensibilité exhalée et écrite. Malheureusement, cette sensibilité ne revêt à aucun moment une forme précise : elle est fluide, diffuse, s'échappe continuellement en vagues rêveries et, à force d'élre générale et psychologique, ne frappe pas Timagination.
Lamartine avait été nommé, en 1821, par le gouvernement de la Restauration, secrétaire d'ambassade à Naples, puis à Florence : ces postes diplomatiques, dans les petites cours italiennes, étaient de véritables sinécures, et le poète pouvait se livrer à loisir à l'inspiration lyrique. Le voisinage de la révolution grecque lui permit d'en suivre les événements avec un vif intérêt. Ne pouvant abandonner son poste pour imiter le noble exemple de lord Byron, il écrivit un poème d'assez longue haleine sur l'expédition du poète anglais en Grèce.
Lord Byron ayant composé un poème en quatre chants, à la fois descriptif, épique et lyrique, Le Pèlerinage de Childe Harold^ dans lequel il se mettait en scène sous le nom de Harold, Lamartine composa : Le dernier Chant du pèlerinage d'Harold {IS25).
Dans ce poème, la Grèce n'était l'objet que de quelques apostrophes ou descriptions isolées. Le véritable sujet était Byron, dont Lamartine cherchait à exprimer les doutes religieux, la passion pour la gloire des armes et le dédain pour la gloire littéraire. On connaît la mésaventure que lui attira, à Florence, la fameuse imprécation contre les Italiens dégénérés, qu'il avait intercalée dans ce poëme et qui se terminait par ces vers :
Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine) Des hommes, et non pas de la poussière humaine.
Il se trouva qu'un certain colonel Pepe, Piémontais, moins « poussière humaine » que ses compatriotes, provoqua Lamartine et le blessa en duel. Celui-ci publia après coup un commentaire expliquant que l'imprécation était l'expression