L'ENTENTE ANGLO-RUSSE
Ganning de réfléchir et de délibérer sur Tacceptation éventuelle d'une autonomie administrative sous la suzeraineté de la Porte. Il fallait qu'ils fussent bien découragés pour renoncer à leur chère indépendance, dont ils avaient été jusque là si jaloux.
Wellington put donc, à bon droit, mettre à Saint-Pétersbourg, dans la balance des avantages et des mérites respectifs des deux parties conversant ensemble, toute la confiance que les Grecs témoignaient à TAngleterre et tout ce que TAngleterrre était disposée à faire pour eux.
Il est vrai que les nouvelles venues de Constantinople, tout en indiquant qu'un partage d'influence et d'action se faisait au même moment dans cette ville entre les ambassadeurs de Grande-Bretagne et de Russie, présentaient la situation de l'Angleterre comme étant moins favorable en Turquie qu'elle ne l'était en Grèce. Or, pour faire prévaloir une médiation, il faut se trouver en posture prépondérante auprès des deux belligérants.
Stratford Ganning avait eu, dès son arrivée à Stamboul, une entrevue secrète avec les ministres ottomans (1), et avait essayé de les effrayer par un tableau frappant des progrès du philhellénisme en Europe : il avait vivement protesté contre le projet attribué récemment à Ibrahim de transplanter loin de la Morée toute la population hellénique de cette contrée, et de la remplacer par des musulmans, projet divulgué par sir Frederick Adam et qui avait excité la plus vive indignation en Angleterre. Le Divan avait répondu par un refus obstiné de laisser une puissance européenne se mêler d'une affaire purement intérieure, et la médiation de l'Angleterre avait été complètement écartée (2).
L'échec de Stratford Ganning eut son contre-coup à Saint- Pétersbourg. Wellington baissa le ton et renonça à réclamer pour l'Angleterre le règlement exclusif de l'affaire grecque, tandis que la Russie réglerait exclusivement ses différends per-
(i) Le 15 mars 1826.
(2) Jdrien de Là Gravièrb, t. II, p. 23.
sonnels. Il fut forcé de demander Taide de la Russie pour la solution de la question hellénique. L'Europe, si elle avait eu connaissance des pourparlers de Saint-Pétersbourg, aurait assisté à un curieux renversement des rôles : TÂngleterre, récemment encore le plus ferme pilier de Tempire ottoman^ demandait à la Russie son concours pour opérer un démembrement de cet empire ; la Russie, nation coreligionnaire et protectrice par tradition des Hellènes, professait une indifférence un peu dédaigneuse pour ce peuple et se faisait prier pour lui venir en aide.
Les pourparlers furent menés dans le plus grand secret; c'est à peine si quelques mots échappés à l'Empereur laissèrent deviner Tévénement qui se préparait. Au début du mois de mars, la Ferronnays était resté stupéfait du langage que lui avait tenu le Tsar: « Personne, lui avait dit Nicolas, n'a plus le droit de se mêler de mes griefs personnels avec la Porte. Quant à la question grecque, si TAngleterre me faisait des propositions acceptables, je les accepterai^ » (1). Malgré les réticences de l'autocrate, notre ambassadeur comprit qu'un rapprochement s'effectuait mystérieusement entre les deux puissances naguères rivales.
L'idée émise comme une possibilité devint brusquement une réalité. Le projet attribué à Ibrahim de dépeupler la Morée agit sur l'Empereur de la manière la plus décisive (2). Il prit sa résolution avec une célérité qui contrastait avec la lenteur de son prédécesseur, et signa, le 4 avril 1826, le protocole qui posait les bases d'une médiation anglo-russe en faveur des Grecs.
Le Tsar songea un moment à faire participer la France à cette entente, mais Wellington s'y opposa absolument, en objectant que la France était aussi opposée que l'Autriche à
;!} Rapport du 7 mars, vol. 170, A. E.
(2) PROKKSCH, t. IV, p. 271. — D'aprc's JrniES dk i,a Gramkhk (\. H, p. 69), Ibrahim enleva de Morée environ 20,000 habitants. Ce chiffre semble exagéré, mais il est certain que nous trouvons dans les documents diplomatiques de 1826 de fréquentes allusions à ces procédés barbares d*Ibrahini. vol. 170, A. E.^ notamment dans les rapports du 5 avril et du 19 mai.