Î62 L'ENTENTE ANGLO-RUSSE
cet acte, une bien « funeste célébrité r> . Sa mauvaise hunoieur se déchaîna contre Wellington, contre Nesselrode, contre Canning qui, en cas d'incendie, « se plaçait toujours entre le feu et les pompes » , et qui se livrait en politique à une espèce de u libertinage » (1). On comprit, à ce dépit du chancelier de de Vienne, que si la Porte se trouvait, en première ligne, frappée par le protocole du 4 avril, la politique autrichienne se trouvait, en seconde ligne, mise en échec et amoindrie (2).
La France ne dissimula pas son mécontentement d'avoir été tenue par la Russie complètement à Técart des négociations. La Ferronnays se plaignit à l'Empereur de voir si subitement reparaître des menaces de guerre : Nicolas répondit avec bonhomie : « Je ne suis pas si diable que vous paraissez le croire n , laissant à entendre que le protocole n'aurait point de conséquences graves. La France ne pouvait du reste faire entendre de protestations contre la conclusion même de Talliance : elle avait à plusieurs reprises repoussé les avances de la Russie et ne devait pas s'étonner que cette puissance se fût adressée à qui consentait à l'écouter. « Toutes les fois, dit notre ambassadeur avec une certaine amertume, que la Russie sera forcée d'opter entre la France et l'Angleterre, elle se décidera pour celle-ci, qui peut lui faire beaucoup de mal, tandis que nous ne pouvons lui en faire aucun. L'Angleterre peut ruiner son commerce, détruire ses ports. Et pourtant il existe une antipathie positive entre les deux nations » (3).
Ce qui frappait tous les yeux dans Tévénement diplomatique du 4 avril, c'était la défaite définitive de Metternich, dont le rôle dans la question grecque se trouvait maintenant relégué au second plan, presque annihilé: c'était l'atteinte redoutable portée à la Sainte-Alliance, déjà si ébranlée depuis ^inq années, et la violation de ses principes conservateurs par
(1) Gerviscs, t. II, p. 342.
(2) Au même moment, Nicolas s'exprime contre Metternich avec une antipathie non dissimulée : « Il a tellement usé de la facilité de tromper ses partenaires, que la mauvaise foi est devenue chez lui une habitude, un besoin.» Rapport de la Ferronnays, 19 mai, vol. 170, A. E.
(3) Bapp. du 9 avril, vol. 170, A. E.
Tappui donné à des révolutionnaires; c'était surtout le triomphe officiel du philhellénisme, qui passaitpourla première fois de la presse, de la littérature, de l'initiative privée dans les sphères diplomatiques et gouvernementales. Quant à savoir si les deux alliés étaient sincères, si tous deux allaient obtenir des avantages équivalents dans cette combinaison politique, la suite des événements pourrait seule rapprendre, puisque le travail préparatoire du protocole, exécuté mystérieusement, ne jetait aucune lumière sur les sentiments des parties Tune à regard de l'autre .
Il existe^ dans la politique comme dans la nature, une loi d'évolution rythmique qui fait que tout mouvement prononcé en avant est toujours suivi d'un mouvement en arrière ou au moins d'un arrêt. Le schéma du progrès n'est pas une ligne droite ascendante, mais une sorte de ligne en escalier dont chaque marche aboutit à un palier. L'acte favorable aux Grecs devait être retardé dans sa mise à exécution par ces mille intérêts contraires qui sont les mobiles des grands États. La Russie et l'Angleterre, ces deux puissances si diamétralement opposées dans leurs ambitions, leur constitution, leur essence même, ne pouvaient se trouver réunies sur le même terrain sans que des heurts, des froissements se produisissent.
La plus grande satisfaction des diplomates, dans cet assaut de finesses et de ruses qui est leur vie, est de constater qu'ils n'ont pas été dupes ; et s'ils peuvent se figurer qu'ils ont dupé l'adversaire ou même l'allié, leur bonheur est complet. Nesselrode se figura qu'il avait amené Canning à conclure un acte contraire à ses propres intérêts (l), et Canning eut la même
(1) Voirie récit de l'entrevue de Nicolas avec le comte Zicliyile24 avril 1828. Prokescb, t. \f p. 206. C'était, suivant le Tsar, la première fois que rAnf[leterre signait un engagement désintéressé et consentait à concourir à une entreprise où elle courait des risques.