‹ L'indépendence grecque et l'EuropeChapitre 55 sur 94 · S64 L'ENTENTE ANGLO-RUSSE · texte numérisé non relu

S64 L'ENTENTE ANGLO-RUSSE

illusion. Rares étaient les hommes d'État russes, comme le comte Michel Spéranski, confident et conseiller du jeune Tsar, qui eussent une véritable conformité de vues avec Canning. La plupart de ses compatriotes, désirant surtout la guerre pour le développement du slavisme, ne voyaient dans le protocole, que la renonciation pure et simple de TÂngleterre à défendre contre eux la Turquie, et s'applaudissaient, dans leur for intérieur, de cet aveuglement de Canning sur ses véritables intérêts en Orient.

Au contraire, les Anglais se félicitaient de s^étre introduits par le protocole dans le vif et au cœur d'une question essentiellement orientale, que le colosse russe aurait du résoudre seul, et d'avoir acquis par là des droits à la reconnaissance de la nation grecque.

Les Russes semblaient à l'heure actuelle en meilleure posture que leurs alliés, par suite de l'acceptation par la Porte de leur ultimatum du 17 mars. Les Turcs, effrayés par le langage énergique de l'Empereur, influencés peut-être par les conseils de Metternich qui voyait, dans la soumission de la Porte à des réclamations peu importantes, le maintien, pour quelque temps du moins, de la paix orientale (l), avaient évacué définitivement les Principautés (après une occupation effective de cinq ans) (2). Ilsavaient mis en liberté les députés serbes, et nommé deux plénipotentiaires pour s'entendre, à Ackerman, avec deux délégués russes sur Tinterprétation des anciens traités.

Le Tsar était absolument décidé à tenir, dans ces conférences d'Ackerman, le langage le plus énergique, dut-il conduire à la guerre. Mais il devait être modéré par Canning qui espérait

(1) u Refuser ce» propositions, faisait^il dire par Gcn(z au Réis-Effendi, serait un acte de démence et de suicide. » Gkntz, t. III, p. 124.

(2) La France avait jou(r dans ces négociations un rôle plein d'incertitude, par suite des vues divergentes de ses agents. Tandis que Tainhassadeur Guilleiuinot était peu favorable à la Russie et suivait plutôt l'impulsion autrichienne, l'habile M. Desages, chargé d'affaires, envisageait la question tout auireuient et écrivait à de Rigny avec une singulière hauteur de vues : uNoui» marcherons, je l'espère, avec les Russes. I! serait trop maladroit de nous exposer quand on réglera cette affaire, à ce qu'on se passe du concours ou au moins de l'appui moral de la France*. Juriem de là GnAViknK, t. II, p. 22.

sauver la Grèce, en mettant en avant le nom de la Russie et en spéculant sur les appréhensions de la Turquie, sans avoir à recourir à la guerre. « Jamais, avait dit Wellington à TEmpereur, cette affaire n'aboutira à la guerre : Tenvoi de quelques frégates suffira à intimider les Turcs, n

C'était donc dans un esprit différent, que les deux alliés comptaient interpréter ce protocole d'avril, d'où pouvait sortir suivant les circonstances ou la paix ou la guerre.

La tendance belliqueuse de la Russie lui était dictée par son amour-propre, puisque, depuis cinq ans, elle avait constamment menacé d'une guerre qui n'avait jamais éclaté et devant laquelle on aurait pu finir par supposer qu'elle reculait, et aussi par son intérêt, puisqu'elle avait la conviction de triompher du Turc et de retirer de cette victoire des avantages matériels et moraux.

L'Angleterre penchait pour une interprétation conciliante, conservatrice de la paix. Tout en désirant vivement étendre son influence maritime et commerciale dans la Méditerranée, par la formation d'un État grec qui lui devrait beaucoup, elle redoutait une extension territoriale ou morale de la puissance russe, sa rivale naturelle dans l'Est de l'Europe et en Asie. Cette extension serait amenée par des hostilités qui ébranleraient les œuvres vives de l'empire ottoman et qui menaceraient Constantinople. Canning était donc partagé entre ces deux tendances : faire quelque chose pour améliorer le sort des Grecs, mais restreindre ce démembrement forcé de la Turquie à des proportions minimes, et ne pas l'étendre à l'ossature essentielle de l'empire. De là, les temporisations et les hésitations du cabinet anglais, partagé entre ses intérêts et les promesses contenues dans le protocole.

Ainsi chaque partie se livrait à des illusions d'amour-propre et surtout à des calculs égoïstes. » Le fin mot des rapports entre la Russie et l'Angleterre, disait assez justement Metternich, est dans la peur qu'elles s'inspirent réciproquement. » Et cette défiance entre les deux alliés devait persister, comme nous le verrons, jusqu'à la solution de l'affaire grecque.

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On est amené malgré sol à d'amères réflexions, en voyant combien peu Tintérét des Grecs pèse dans cette balance d'ambitions. Ils traversent à cette heure des épreuves terribles, et rhomme même qui semble le plus s'intéresser à eux, Ganning, leur marchande sa protection, fait deux pas vers eux, puis un pas en arrière, sans songer qu'ils peuvent succomber d'un jour à l'autre. Quant au philhellénisme de Nicolas, il est si mitigé, qu'il faut le deviner derrière des paroles contraires, destinées il est vrai à donner le change aux puissances hostiles aux Grecs et à dissiper leurs craintes de guerre. Il confie à Lebzeltern(I) qu'il trouve les Grecs a peu mûrs pour ce qu'on veut faire pour eux » ; il rassure l'ambassadeurd'Autriche sur la portée du proto* cole a qu'il ne croit pas devoir être suivi d'un résultat quelconque » . « Cet acte, ajoute-t-il, n'est aucunement contraire aux principes de la Sainte-Alliance, et l'Europe ne devrait pas s'en effrayer, puisque par lui la Russie met un frein à l'ambition anglaise et l'Angleterre à l'ambition russe. » Il dit à la Ferronnays : « Je me suis considéré comme le fondé de pouvoirs de la Sainte-Alliance : j'ai dû veiller à ce que la médiation de l'Angleterre entre la Porte et les Grecs ne fût préjudiciable aux intérêts de personne. Je me suis entendu avec l'Angleterre, parce qu'elle se refusait à toute action collective n (2). Ces paroles n'expriment évidemment pas la véritable pensée de l'Empereur : il veut tromper l'Autriche et la France sur le motif et la portée de son acte : mais ces ménagements mêmes prouvent évidemment qu'il hésite encore à tirer les conséquences de cet acte, et à porter une aide immédiate et efficace au peuple opprimé qui est sur le point de succomber.

La conclusion de ces hésitations est facile à tirer. Si les intérêts russes sont satisfaits par un traité spécial conclu avec la Porte, le penchant belliqueux du Tsar diminuera, et les Grecs devront attendre plusieurs mois, plusieurs années, l'exécution du protocole d'avril ; et peut-être, après ce laps de temps, leurs troupes ayant été décimées, les musulmans s'étant empa-

(1) PnoKEscH, t. IV, p. 263.

(2) Rapport du 9 avril, vol. 170, A. E. — Gehtz, t. III. p. 145.

rés des forteresses encore libres, l'Europe sera-t-elle alors dans rimpuissance de dicter des conditions aux Turcs.

C'est cette pensée, que les secours arriveront trop tard, que les mains tendues ne pourront relever qu'un cadavre, qui soutient le chancelier d'Autriche dans la terrible crise de mauvaise humeur qu'il traverse. « Un prochain avenir, écrit-il à d'Ottenfels (l), pourra nous prouver s'il y a encore des Grecs à sauver. » L'anéantissement des Grecs, ces trouble-féte de l'Europe, c'est sa plus chère espérance (2).

Dès la fin d'avril, réconforté par la chute de Missolonghi, il reprend courage et essaye de jeter la désunion entre les deux puissances alliées. Il fait demander par le prince Esterhazy à Ganning : « quelles suites on donnera au protocole si la guerre éclate? si la puissance médiatrice sera alors l'alliée de la puissance belligérante? de quelle manière le Tsar appliquera le principe des indemnités après la guerre ? ^^ A ces questions perfides, Canning répond, qu'en cas de guerre entre la Russie la Turquie, le protocole n'aura pas d'application, et qu'on ne peut mettre en doute la promesse solennelle de l'Empereur de renoncer à tout agrandissseraent territorial.

L'Angleterre veut paraître avoir confiance dans la bonne foi et le désintéressement de la Russie. Mais cette confiance n'est pas sans mélange, et Canning, craignant des complications, ne propose en aucune manière de mettre le protocole à exécution.

Le 29 avril 182G, la commission permanente de l'assemblée nationale de la Grèce a envoyé à Stratford Canning l'acceptation formelle de la médiation qu'il a offerte lors de son passage à Hydra. « Les Grecs se résignent à reconnaître la suzeraineté de la Porte et à payer un tribut annuel, mais ils exigent en retour la suppression en Grèce de toute forteresse, et même de toute propriété turque : tout contact entre deux races aussi exaspérées l'une contre Tautre éterniserait les dissensions. Ils

(i) 19 mai 1826. PnORESCH, t. IV, p. 244.

(2) Et cependant il soutient audacîeusement qu'il se trouve lui-même plus chrétien que Cliateaubriand^ De Pradt, Benjamin Constant, plus humain que Cochrane et Fabvier, plus spirituel et plus raisonnable qu'Eynard, et qu'il préfère les Grecs aux Turcs. METTKRrfiCH, t. IV, p. 288.

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réclameot une autonomie administrative absolue, citant l'exemple des troubles de Moldavie et de Yalachie^ comme preuve de l'instabilité des situations bâtardes. La conclusion immédiate d'un armistice leur semble urgente, et la garantie de la Grande-Bretagne pour le futur traité, indispensable. »

Malgré l'envoi de ce document qui prouve combien les Grecs jugent leur situation critique, sinon désespérée, les deux alliés du 4 avril demeurent immobiles, chacun d'eux attendant que son allié prenne Tiiiitiative des propositions, et se regardant, sinon avec la figure ironique de deux augures, du moiusavec le masque impassible de deux sphinx.

Plusieurs diversions se produisent à cette époque, qui servent de prétexte aux alliés pour ne faire aucune démarche eu laveur des Hellènes. Ce sont : en Orient, la crise des janissaires et les conférences d'Âckerman; en Occident, les affaires hispano-portugaises .

Le sultan Mahmoud s'était rendu compte, en voyant les échecs que les bandes d'insurgés grecs infligeaient à ses troupes régulières, que l'organisation militaire de la Turquie était défectueuse : son esprit, assez ouvert aux réformes, comparait les progrès accomplis sous ce rapport en Europe à la stagnation dans laquelle était restée l'armée turque depuis un siècle. L'aristocratie des janissaires, cette caste privilégiée et fermée qui constituait le noyau central de l'armée et qui imposait plus souvent ses volontés au Grand Seigneur qu'elle ne subissait les siennes, lui était devenue à charge. Il en supportait péniblement l'orgueil, et ne s'aveuglait pas sur la faiblesse irrémédiable de ce corps, dontia bravoure était annihilée par la férocité, le penchant au pillage, le manque de discipline, l'absence de tout contrôle. L'odjack des janissaires était un de ces rouages vieillis de l'empire, qui contribuaient le plus à le déconsidérer aux yeux de l'Europe et à provoquer l'intervention des puissances dans les affaires intérieures de la Turquie. Il fallait modifier cet état de choses et enlever aux souverains étrangers ce prétexte d'immixtion.

Mahmoud s'assura le concours des troupes de province, sans attaches avec Todjak, et de la population civile, prévoyant qu'une réforme serait accueillie par une révolte, et décidé à supprimer le corps tout entier s'il lui résistait. L'événement attendu se produisit. La réforme publiée le !28 mai, conçue pourtant dans les termes les plus modérés, ne touchant qu'aux abus les plus criants de vente ou dé transmission héréditaire des soldes, ne modifiant que partiellement le statut et l'instruction militaires, fut accueillie avec indignation par les intéressés. La révolte couva quelques jours, puis éclata le 15 juin. Les casernes de Constantinople furent le théâtre de masssacres sanglants, mais Mahmoud ne céda pas, et le corps des janissaires fut anéanti. On incorpora dans de nouvelles unités militaires les soldats qui firent leur soumission ; on passa par les armes les plus obstinés.

La destruction des janissaires et la réforme de l'armée turque pouvaient avoir, pour les États voisins de l'empire, des résultats importants. On considéra en général cet acte comme devant consolider, dans l'avenir, le pouvoir central du sultan et augmenter son absolutisme, en sapant le pouvoir féodal des castes. Si le Grand Seigneur se servait de cet accroissement du pouvoir dans un esprit de réforme administrative (comme paraissaient l'annoncer les mesures qu'il prit à cette époque, modification des vieilles coutumes, des anciens impôts, etc.), une régénération de la Turquie, une pénétration de la civilisation dans cet État pouvait en résulter.

Mais, dans le présent, il ne résultait de cet événement qu'une désorganisation grave de l'armée turque. Les quarante mille homme qui formeraient la future armée n'étaient encore ni instruits, ni même enrôlés. Il y avait donc un intérêt puissant pour la Russie à profiter de cette crise, pour pousser énergiquement ses réclamations, et pour engager, si les Ottomans faisaient à Ackerman la moindre réserve dans leurs concessions, des hostilités dont l'issue ne serait pas douteuse. Une guerre heureuse que Nicolas soutenait au même moment contre la Perse, allait augmenter encore ses prétentions. « On peut lais-

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