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Î74 I/ENTENTE ANGLO-RUSSE — 18Î

cité. « Si nous ne pouvons, s^était écrié Chateaubriand en terminant son discours, secourir par nos armes la malheureuse Grèce, séparons-nous du moins par nos lois des crimes qui s'y commettent; donnons un noble exemple qui préparera peutêtre en Europe les voies à une politique plus élevée, plus humaine, plus conforme à la religion et plus digne d'un siècle éclairé... » La Chambre des Pairs avait voté Tamendement de Chateaubriand et infligé un échec au ministère (1).

Le protocole du 4 avril avait achevé de transformer les vues de M. de Villèle (2). Il avait compris que fimmobilité de la France allait lui faire perdre tout son prestige en Orient (3), et qu'en présence de l'intervention imminente de certaines puissances, il était nécessaire que notre gouvernement fît aussi quelque chose pour la Grèce. Il était naturel que l'Autriche ne voulût point aider la Russie dans une intervention d'où celleci pourrait sortir agrandie. Mais la France ne devait souffrir en aucune façon d'un agrandissement de la Russie, et elle pouvait, par un concours habilement ménagé, s'en faire une alliée précieuse. Notre intérêt était surtout d'empêcher l'Angleterre de prendre notre place dans l'Est delà Méditerranée, en Grèce d'abord, puis peut-être, par la suite, en Syrie ou eu Egypte. La politique d'abstention, en Orient, avait toujours été et devait toujours être funeste à la France (4).

Toutes ces réflexions, M. de Villèle les avait faites dans les mois qui avaient suivi la signature du protocole, et quand Canning vint à Paris, il y reçut l'accueil le plus cordiat II dîna chez le Roi, et Charles X lui témoigna les sentiments de grande pitié qu'il éprouvait pour les Grecs. Villèle et M. de Damas ne lui cachèrent pas que la politique de Metternich n'était plus

(f) Viel-Gastel, t. XV, p. 130.

(2) Pozzo à Nesselrode, 8 août 1826. liecueil de documents relatifs à la Russie, p. 267.

(3 Ce dont se rendaient compte depuis longtemps certains de nos diplomates. Voir plus haut, p. 264, la lettre de Desa{;es.

(4) Nous savons quelles conséquences a eu notre abstention en E^pte en 1882 : l'effaceuient de notre rôle lors du conflit gréco-turc, lors de l'établisseiuent de rautonomie Cretoise, atteste la décadence de notre influence en Orient.

la leur, etque, tandis que celui-ci restait pétrifié dans le dogme immuable de la Sainte-Alliance, leurs idées admettaient Téventualité d'une politique plus active. Bien que, suivant l'expression de Pozzo (1), « il n'y eut à cette époque pas un point sur lequel Canning fût entièrement d'accord avec la France » ce ministre revint h Londres, fort satisfait de son voyage. Mette rnich se figurait qu'il n'avait fait qu' « effleurer i« la question : il y était bel et bien entré jusqu'au vif et, sans avoir posé les bases d'aucun accommodement, il remportait l'impression que la France était plus favorable à ses vues qu'à celles du chancelier d'Autriche.

Malgré ce courant sympathique aux Hellènes, qui envahissait l'un après l'autre les milieux gouvernementaux, les voies de la diplomatie sont si lentes que l'automne de 1826 se passa en notes et pourparlers entre l'Angleterre et la Russie, sans que la situation fit de progrès sensibles. Les divergences de vues qui régnaient entre les deux alliés ne s'étaient pas modifiées, la Russie continuant à vouloir que la médiation eût lieu, dût-elle aboutir à la guerre, Canning désirant que la médiation restât pacifique. Avant le traité d'Ackerman, Canning n'avait proposé^ uu sujet du protocole d'avril, que des mesures d'exécution insignifiantes (2). Les instructions qu'il avait envoyées à son cousin Stratford portaient la marque de son indécision, et l'envoyé n'avait pu avoir avec le Réis-Effendi que des conversations banales. Après Ackerman, bien que le ministre anglais fût plus rassuré sur l'éventualité d'une guerre, il n'avait aucunement accéléré l'action de Stratford, sous le prétexte d'attendre l'arrivée de l'ambassadeur russe, M. de Ribeaupierre, et de faire proposer la médiation simultanément par les deux diplomates.

Nicolas, qui s'était mis à l'unisson de ses ambassadeurs phil-

(1) Pozzo A Nesaelrode. Recueil de documents, p. 270.

(2) Telles que le rappel simultané des cinq ambassadeurs à Gonstantinople, rappel auquel l'Autriche ne se serait pas prêtée. Note de Canninp, \ Lieveo, 4 septembre 1826, résumée dans Gervinus, t. II, p. 359.

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hellènes, Pozzo et Liéven,ne pouvait approuver les temporisations de son allié. Il s'était déclaré satisfait de Taccueil fait à Ganning lors de son voyage à Paris, et n'en avait pris aucun ombrage, sachant que des causes de rivalité profondes et latentes empêcheraient une alliance entre TAngleterre et la France d'être jamais redoutable pour les autres puissances (1). Mais il entendait que ces projets de rapprochement entre la double alliance et la France ne retardassent pas Texécution du protocole d'avril, et il demandait à Ganning de s'engager formellement, une fois l'œuvre de médiation commencée, à aller jiisqu au bout et à ne reculer devant aucune mesure coercitive (2). Gelui-ci, laissant enfin Tintérét que lui inspiraient les Grecs prévaloir sur la crainte que lui inspirait la Russie, se décida à prendre cet engagement, et le 19 novembre, il fut entendu entre lui et M. de Liéven que la médiation serait proposée dans un assez bref délai, accompagnée d'une double menace : le rappel des. deux ambassadeurs britannique et russe à Gonstantinople, et la reconnaissance de fait de rindépendaiice* des Grecs (3). En même temps, on convenait de demander aux trois autres puissances leur adhésion au protocole, tout en stipulant que celui-ci s'exécuterait même si les puissances n'y adhéraient pas. Gette demande fut adressée, le 22 novembre, aux cabinets de Paris, de Vienne et de Berlin.

Dans les premiers jours de décembre de cette année 1826, qui lui était décidément néfaste, M. de Metternich fut atteint par un nouveau coup aussi sensible que celui qu'il avait reçu au mr)is d'avril. 11 apprit que le cabinet de Paris avait adhéré aux propositions anglo-russes et était prêt à concourir aux mesures d'exécution du protocole : convaincu qu'un accord complet des puissances pourrait seul triompher de l'obstination de la Porte, ce dernier cabinet proposait de convertir en

(1) Rapport de la FerroiinaySf 6 décembre 1826, vol. 171, A.

(î) Gkrvisl'S, t. II, p. 361.

(3) Prokescu, t. IV, p. 309. Par une concession flatteuse pour Ganning, le Tsar consentait à ce que son ambassadeur, M. de Kibeaupierre, suivit à Gonstantinople toutes les instructions du cabinet anglais.

traité le protocole d'avril (1). Ainsi la France, hésitante depuis plusieurs années entre la politique russe et la politique autrichienne, suivait Texemple donné par les Tsars et abandonnait décidément Tédifice chancelant de la Sainte-Alliance. I^a lézarde qui s'était produite au printemps dans ce grand édifice s'accentuait. C'en était trop, et le chancelier d'Autriche s'abandonna sans contrainte à son désappointement.

M. de Metternich juge à cette époque la politique de la Russie a incertaine et obscure; cellede l'Angleterre, hautaine, arrogante, pleine de coups de théâtre; celle de la France, vacillante et sans réflexion; celle de la Prusse, timide et comprimée (2) » . Par modestie, il ne nous donne pas le qualificatif de la sienne. Il se fait l'effet u d'un crucifié dont un bras est cloué à Constantinople et l'autre à Lisbonne. Canning est le crucificateur. .. La vie ou la mort de l'Europe dépend de la défaite ou du triomphe des entreprises anglaises sur le Tsar. On est au moment solennel qui décidera de tout (3) n .

Il eut cependant la consolation de voir le cabinet de Berlin lui demeurer fidèle. Quels que fussent les liens de famille qui unissaient l'empereur Nicolas au roi de Prusse, le ministre Bernstorf resta dans le sillon de son allié germanique, d'autant plus que Canning l'avait récemment blessé; Bernstorf ayant ironiquement félicité le ministre anglais d'avoir renié le principe de non intervention, traditionnel en Angleterre, celui-ci lui avait répondu sèchement que l'intervention actuelle était une médiation réclamée par un des intéressés, et non une médiation imposée comme les interventions de la Sainte-Alliance en Italie ou en Espagne.

(1) PROKESCH, t. IV, p. 318.

{%] Prohesco, t. IV, p. 330.

(3) Metternicb, t. IV, p. 295, 326, 331. « Il y a dans ce monde deux genres d*espnt, dit-il quelque part, avec une certaine solennité : l'un effleure tout et n*approfoDdit rien , l'autre appuie sur les choses et les pénètre. Canning, possède à un haut degré ce premier esprit : j'en ai moins que lui, mais j'appartiens à la seconde catégorie. Il vole, je marche. Il a pour lui les romantiques, et je suis réduit aux prosateurs. Son rôle est brillant comme un éclair, mais passager comme lui : le mien n'éblouit pas, mais il conserve ce que l'autre consume. • Op. vit,, t. IV, p. 289.

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