LE TRAITÉ DE LONDRES ET NAVARIN
I. — La GBxèsB DU TRAITÉ DE LO?(DRES. — L'activité du cabinet russe. Il fait bon accueil à la proposition française de conclure un traité formeh Intrigues de Metternich pour mettre la désunion entre les futurs alliés. Étude des mesures coercitives contre la Porte. Le projet russe. Le projet français. — Activité identique déployée à Constantinople. Stratford Canning et Ribeaupierre. — Le projet anglais, amalgame des deux autres. Villèle et le comte Apponyi. Les dernières modifications.
II. — Le traite DU 6 juillet 1827. — Le préambule : les motifs. Médiation ou intervention ? Les deux justifications de l'intervention. — Les clauses. — Mort de Canning. — Remise des déclarations collectives au Réis-Effendi. Obstination de la Porte.
III. — La guerre e^i Grèce sovs la direction des pbilhellèkes. — Le congrès de Trézène. Coéhrane est nommé amiral, Church, général en chef. Election de Capodistrias à la Présidence de la République (14 avril). — Les opérations sous Athènes. Infatuation et fautes de Cochrane. Mort de Karaïskakis. Défaite du cap Oolias. L*amiral de Rigny et la capitulation d*Athènes. — Défiance contre les philhellènes. La jonction des deux flottes musulmanes. L*entrée en lice des amiraux européens.
IV . — Navarin (20 octobre 1827). — Entrevues de Codringlon et de de Rigny avec Ibrahim. Hastings à Salone. Dévastation de la Messénie. ^-Brusque décision des trois amiraux. La bataille.
L'adhésion de la France au protocole d'avril, la demande que cette puissance avait formulée de voir transformer cet acte en traité formel, devaient marquer le début d'une période plus active des négociations. Les deux alliés accueillirent favorablement la demande de la France, et le Tsar, estimant que Tadjonction d'un troisième allié ne devait ni modifier, ni même
retarder Texécution de ses desseins, donna l'ordre à Nesselrode de préparer sans délai le projet du futur traité. Il déclara à la Ferronnays qu'il était bien entendu que les puissances, tt ne s'embarquaient pas dans cette affaire pour la laisser incomplète. Si les autres cabinets ne pouvaient accorder leur garantie à la pacification de la Grèce, le cabinet de Saint- Pétersbourg la lui donnerait seul » (I).
A cette époque, la diplomatie russe devient de plus en plus militante (2). Elle sort des lenteurs où la retient Canning et écarte l'un après l'autre les obstacles que lui suscite l'esprit infatigable de Metternich. Il semble que Nicolas soit désireux de prendre une situation prépondérante en Orient, avant que les réformes militaires et administratives de Mahmoud aient abouti à une régénération de la Turquie. Saint-Pétersbourg se trouve être le point central d'où partent la vie et l'action, l'initiative et la direction de toute cette affaire diplomatique.
Le Tsar commença par riposter vigoureusement aux manœuvres perfides par lesquelles Metternich essayait de jeter la désunion entre les trois puissances favorables à la Grèce. Le chancelier d'Autriche avait tenté d'exciter les défiances de la Russie et de la France contre l'Angleterre, en se servant du discours violent et maladroit que Canning avait prononcé, le 12 décembre 1826, à la Chambre des Communes. La phrase célèbre où il se présentait comme l'allié naturel des agitateurs, des mécontents de tous les pays, celle où il se vantait d'avoir appelé à l'existence un nouveau monde (l'Amérique du Sud), pouvaient à bon droit irriter les membres de la Sainte-Alliance (3). Les allusions à la fois dédaigneuses et hostiles qu'il faisait à l'expédition française en Espagne, pouvaient blesser le cabinet de Paris. Metternich communiqua son indignation à son maître, l'empereur François, et celui-ci demanda à Tatitschef, ambassadeur de Russie à Vienne, ce
(1) Rapport de la Ferronn.iys. 16 janvier 1827. vol. 172, A. £•
(2) Études diplomatiques sur la question d'Orient,]^, 58,
(3) Viel-Castel, t. XVI, p. 23, 35.
que le Tsar pensait de cette renaissance de Tesprit révolutionnaire. Nicolas fit répondre par Tatitschef qu'il n'adoptait pas toutes les doctrines et principes politiques du cabinet de Londres, mais que cela ne pouvait Tenipécher de se rapprocher de ce cabinet dans une question spéciale où leurs intérêts étaient communs (l). Tout en rassurant l'empereur d'Autriche, il affirma qu'il était décidé à maintenir son alliance avec l'Angleterre. Le Tsar fit du reste adresser des reproches ù Ganning par M. de Liéven, au sujet de cette intempérance de langage qui aurait pu blesser gravement la France, au moment même où ils recherchaient l'alliance de cette puissance (2).
Ayant échoué de ce côté, Metternich se livra à d'autres intrigues. Voyant que les paroles de Canning n'avaient pas provoqué en France une véritable émotion et n'y avaient été considérées que comme une déclamation sans portée, il insinua à M. de Villèle que l'Angleterre n'avait d'autre but, en Tentraînant dans la question grecque, que de le brouiller avec Méhémet-Ali, et de ruiner l'influence française en Egypte.
Villèle tomba un moment dans ce piège et proposa confidentiellement aux ambassadeurs de Russie et d'Angleterre de garantir dans le futur traité d'alliance l'intégrité territoriale de l'Empire ottoman. Cette clause, destinée, suivant Villèle, à tranquilliser les inquiétudes de l'Autriche, eût été véritablement étrange; comment serait-on parvenu à donner satisfaction aux Grecs sans attenter d'une manière quelconque à l'intégrité de la Turquie? Pozzo di Borgo et Gran ville (3) se récrièrent avec vivacité; Nesselrode écrivit à Pozzo qu'une semblable proposition n'était même pus discutable: « Le territoire turc n'avait pas été délimité parle congrès de Vienne; la situation particulière de la Russie vis-à-vis de la Porte ne lui permettait pas de laisser s'implanter, entre elle et cet État, l'intervention permanente de l'Europe qui résulterait d'une
(1) Frokescb, t. V, p. 1.
(2) Rapport de la Ferronnays, 12 janvier 1827, vol. 172, A. E.
(3) Ambassadeur d'Angleterre à Paris.
garantie territoriale: il lui était nécessaire de maintenir à Constantinople une influence analogue à celle qu'exerçait r Angleterre à Lisbonne. Bien que satisfaite par le traité d'Âckerman et n'ayant aucun intérêt à hâter la chute de Tempire ottoman, il y avait pourtant une grande diFFérenc« entre une absence d'intérêt et un engagement formel, surtout au moment où la Turquie donnait des signes manifestes de décadence (1). » M. de V^illèle n'insista pas, et la bonne intelligence ne fut pas troublée entre la France et les deux cours alliées (2).
A cette activité, que nous pourrions appeler défensive, grâce à laquelle elle triomphe des obstacles placés sur sa route, la Russie ajoute une activité offensive qui se manifeste par les notes envoyées les 21 et 22 janvier à Londres, à Paris et à Vienne (3). Liéven, Pozzo et Tatitschef reçoivent simultanément les instructions les plus énergiques et dont les termes rassortent en vigueur sur la pâleur des instructions émanées naguères de Saint-Pétersbourg. Non seulement le Tsar écarte délibérément les fades contre-propositions de Metternich (4), et toutes les discussions de droit qui pourraient entraver la marche de l'affaire, mais il déclare les mesures coercitives, proposées quelques mois auparavant par l'Angleterre, tout-*àfait insuffisantes :
a Le rappel des ambassadeurs serait inefficace, comme n'étant qu'une de ces simples démonstrations auxquelles la Porte n'attache, par suite de ses principes politiques et religieux, aucune importance. Elle ne s'incline que devant le fait, devant la nécessité absolue.
tt La menace de reconnaître l'indépendance des Grecs n'aurait pas plus d'effet. Le sultan se rend compte que ce
(1) Viël-Castkl, t. XVI, p. Si. — La Russie devait plus tard atténuer tou intransigeance et admettre, dans les traités de Londres (15 juillet 1840) et de Paris (30 uiars 1856), le principe, si hautainement repoussé par elle, de l'intégrité de l'empire ottoman.
[^) Rapports de février et mars, passim^ vol. 172, A. E.
(3) PROKESCH, t. V. p. 3 et 9.
(4) Du 22 décembre 1826.
n'est pas dans son état actuel que la Grèce pourrait être reconnue par les puissances; il presserait la guerre pour empêcher, par la destruction dès insurgés, que cette menace s^accomplisse dans Tavenir. 11 vaudrait mieux déclarer à la Porte, qu'en présence de son obstination, les puissances se verraient amenées à un rapprochement immédiat avec les Grecs.
tt Le traité futur devrait, soiis peine d'aboutir à un échec ridicule,, prévoir des mesures plus énergiques dont le règlement serait inséré dans une clause secrète. On pourrait convenir d'unir les escadres des puissances, pour empêcher tout débarquement en Grèce de vaisseaux ou de soldats musulmans. Enfin, si cette mesure elle-même n'était pas couronnée d'un résultat, on pourrait former une conférence d'ambassadeurs à Londres, pour y discuter sur les mesures à prendre ultérieurement. »
Le langage de ces deux instructions diplomatiques était d'une remarquable clarté. La Russie paraissait prête à passer des paroles aux actes, et il semble que la bataille de Navarin soit en germe dans les dernières lignes de ces documents.
Il y avait, dans les instructions de M. de Liéven^ une justification juridique de Tintervention collective des puissances en Turquie. « Cette affaire, y était-il dit, sort du droit commun. Le droit de souveraineté se modifie quand un État est dans l'impossibilité de Texercer, et que cette impossibilité cause un grave préjudice à un tiers : à Theure présente, le tiers lésé, c'est l'Europe, qui souffre dans ses sentiments de la destruction d'un peuple chrétien, et dans son commerce, d'une piraterie impossible à réfréner. L'Europe a donc le droit et le devoir d'exercer une intervention bienfaisante en Turquie » (1). Il était impossible d'exprimer plus nettement les motifs qui légitiment, dans certains cas exceptionnels, l'intervention d'un État dans les affaires intérieures d'une autre État (2).
Le cabinet de Saint-Pétersbourg résumait ses vues en un tt canevas » ou projet de traité. Les quatre mesures coercitives
(1) PnoKESca, t. V, p. 14.
(2) Voir plue loin, % II, et notre avanl-propoB.
étaient énumérées dans Tordre où il paraissait expédient de les employer : Menace d'un rapprochement avec les Grecs — Rappel des ambassadeurs — Réunion des escadres et mesures navales — Conférence des représentants à Londres pour arrêter les mesures ultérieures. La caractéristique de ce projet était un abandon apparent du rôle prépondérant à TAngleterre. C'était l'Angleterre qui devait porter la parole, et représenter r Alliance vis-à-vis de la Porte. C'était elle qui devait proposer la médiation, les autres puissances ne feraient qu'appuyer ses démarches. C'était à Londres qu'une conférence serait réunie, s'il en était besoin, pour terminer l'affaire. Et pourtant, en réalité, c'était la Russie qui dirigeait les négociations.
Nicolas mettait tout en jeu, avances et flatteries, pour empêcher Canning de se retirer de l'entreprise commune : « Il faut user de précautions avec lui, disait le Tsar à la Ferronnays, il n'est pas facile à manier; c'est un fou qui a des accès : il faut le prendre dans un de ses bons moments. Le mot de Grande- Alliance le met ordinairement de mauvaise humeur (1).» Cette dernière phrase était une allusion à la crainte qu'avait Canning de voir se reformer une nouvelle Sainte-Alliance, moins imbue de légitimité que l'ancienne, mais aussi fermée et aussi autoritaire. On prétait alors à ce ministre le désir de faire participer à l'alliance projetée certaines petites puissances maritimes et commerçantes, telles que les Pays-Bas (2). Mais Nicolas, quelque indulgence qu'il eût pour Canning, ne voulait pas le suivre sur ce terrain, et M. de Villèle devait se charger également de modérer le libéralisme croissant de l'homme d'État anglais.
Le projet de traité, proposé par la France à la même époque, différait en plusieurs points du projet russe. Les trois puissances contractantes y étaient placées sur le même plan : elles offraient u simultanément » leur médiation et faisaient à la Porte une déclaration a collective » . Les moyens coercitifs proposés se réduisaient à celui-ci : menacer d'établir avec les Grecs des relations commerciales par agents publics, en atten-
(1) Rapport de la Ferronnays, 16 janvier 1827, yoL 172, Â. E.
(2) Prokescd, t. V, p. 40. Lettre de M. de VerUolk à M. de Zuyien.
dant qu'on put reconnaître leur gouvernement et établir avec eux des relations politiques.
Tandis que Ganning examinait les deux projets russe et français, et se préparait à les amalgamer en un troisième, où en étaient les négociations à Constantinople? L'activité russe s'était donné carrière dans ses rapports avec la Porte, comme dans ses rapports avec les puissances. Mais sur ce théâtre, au lieu d'avoir a vaincre les tergiversations anglaises, elle s'était trouvée prévenue par le zèle de Stratford Ganning.
Ge diplomate énergique, irritable même, n'avait pas attendu l'arrivée de M. de Ribeaupierre, l'ambassadeur qui allait reprendre la direction de la légation russe, après une rupture diplomatique de près de six années. Il avait communiqué au Réis-Effendi une note (1) où étaient consignés les desiderata des Grecs, basés sur le protocole d'avril (sans faire d'allusion directe à ce protiocole), et où était proposée formellement une médiation anglaise. Au milieu de tous les ménagements de la langue diplomatique, le droit de souveraineté delà Porte sur la Grèce était transformé en simple droit de conquête : » La pacification proposée^ était-il dit, était basée sur le principe de la restitution, bien plutôt que sur celui de la perte (2).» La Porte n'était pas démembrée, elle rendait à la nationalité qu'elle avait jadis vaincue le territoire conquis sur celle-ci. Remarquons que l'application de ce principe eut conduit à l'expulsion complète des Turcs hors d'Europe, puisqu'ils n'avaient réussi, presque sur aucun point, à assimiler leurs conquêtes à leur organisme propre.
Les ambassadeurs de France, d'Autriche et de Prusse n'avaient pas voulu appuyer cette démarche. Le comte Guillerainot était encore peu au courant des pourparlers de son gouvernement avec l'Angleterre et la Russie, et ses tendances personnelles le poussaient à ne pas engager prématurément la France dans l'affaire grecque (3).
(1) 4 février 1827.
(2) Prokescu, i. V, p. 31.
(3) Rapport de la Ferronnays, 5 mars 1827, vol. 172, A. E.
292 LA TRIPLE ALLIANCE — 18i7
M. de Ribeaupierre arriva le 10 février 1827 à Stamboul, porteur d'instructions graves, presque solennelles, où étaient retracés tous les principes politiques qui devaient guider la Russie vis-à-vis de Fempire ottoman* Il avait mission de présenter la pacification de la Grèce comme a indispensable » à la Russie, et de faire connaître officiellement au Divan Talliance anglo-russe. Il devait s'associer complètement aux démarches de Stratford si elles étaient commencées, ou stimuler leur exécution, si ce diplomate les avait différées.
Dix jours après son arrivée, M. de Ribeaupierre eut une entrevue avec le Réis-Effendi. Dès que le mot de pacification grecque eût été prononcé, TOttoman se récria, prétendant qu'à Âckerman, le cabinet russe avait déclaré qu'il ne formulerait aucune demande ayant rapport aux insurgés. Ribeaupierre le détrompa : la Russie, ayant disjoint ses griefs personnels, n'avait pas eu à parler des Grecs à Ackerman, mais elle n'avait jamais renoncé à en parler dans l'avenir; et cette pacification restait une nécessité absolue pour la paix de l'Europe.
A la suite de cette entrevue, l'ambassadeur de Russie haussa encore le ton de ses paroles : « 11 n'était pas venu à Constantinople, disait-il, pour intriguer : il allait droit au but, car il était l'organe de la force. Son souverain ne rêvait que gloire et conquêtes ; il avait une tête de fer et un cœur de bronze. Si l'Angleterre ne suivait pas l'Empereur sur le chemin de la pacification, celui-ci marcherait séparément, comme il avait eu le soin de le faire insérer dans le protocole du 4 avril. « Bref, Ribeaupierre parlait comme s'il eut eu en poche un nouvel ultimatum, et comme si son gouvernement était absolument décidé à la guerre (1).
Cette attitude provocante troubla Stratford Canning. Ce diplomate intelligent, mais nerveux, très porté à subir Tinfluence des impressions du moment, se formalisa de ces expressions volontairement comminatoires. 11 se figura qu'il avait
(i) Rapport de l'internonce, 7 mars 1827. Prokesch, t. Y, p. 34.
compromis les intérêts de l'Angleterre en Orient, en tenant au Divan un langage trop menaçant, qui amenait maintenant la Russie à tenir un langage encore plus violent que le sien. Il n'avait voulu qu'effrayer les Turcs, leur jeter de la poudre aux yeux (I), et il avait fait le jeu des Russes qui, eux, ne voulaient pas seulement menacer, mais agir. Il commit la faute de faire à l'internonce d'Autriche les confidences les plus bizarres et les plus maladroites. Il lui avoua « qu'il regrettait profondément le protocole d'avril; que cet acte n'avait été signé que pour lier la Russie ; que l'Angleterre, en présence d'une guerre imminente, devait reconnaître qu'elle avait été dupée. L'Autriche et l'Angleterre, véritables gardiennes de l'équilibre européen, devraient finir par s'entendre » . Il demanda à l'internonce de le réconcilier avec le Réis-Effendi et d'éclairer celui-ci sur les véritables sentiments de l'Angleterre (2).
Ces discours un peu incohérents, et qui eussent motivé le rappel de l'ambassadeur, si Canning les eût connus, égayèrent Metternich, mais sa joie fut de courte durée, car Stratford, rassemblant ses esprits troublés, rentra peu après dans son rôle de médiateur et d'allié de la Russie, dont il n'aurait pas dû se départir.
Le Divan ne fut pas ému des menaces de Ribeaupierre. 11 adressa une réponse très brève à la communication officielle du protocole d'avril : « L'acte dans lequel deux puissances disposaient arbitrairement des droits d'une troisième, n'était considéré par la Porte que comme un papier blanc, dont la commucation était un outrage (3) » .
Quant à la réponse adressée à la note anglaise du 5 février, elle contenait une fois de plus la déclaration « que la constitution politique et religieuse de la Porte ne lui permettait pas d'accepter la médiation proposée. L'Angleterre n'avait pas
(1) Suivant une expression à la mode de nos jours, il avait : « bluffé. •
(2) PnoKBSCu, t. V, p. 37. — Gentz traite à ce propos Stratford de pécheur pénitent, t. III, p. 240.
(3) Prokksch, t. V, p. 41.
plus à s'occuper de la Grèce, que la Turquie de l'Irlande » . La prise d'Athènes venait de donner aux Turcs une recrudescence d'opiniâtreté. Mais Tintérét n'était pas à Gonstantinopie, où les mêmes réclamations et les mêmes réponses négatives se succédaient de mois en mois. Il était dans les chancelleries où s'élaborait peu à peu le traité constitutif de la triple alliance.
Mettermch devait, jusqu'à la dernière minute, essayer de retarder par ses manœuvres obstructionnistes la signature du pacte. Il avait pris argument du passage du projet russe où il était question de faire décider à Londres, parles réprésentants des puissances, les mesures coercitives nécessaires, pour mettre en avant l'idée d'un congrès européen. Nesselrode dut remettre les choses au point (1), et déclarer que le temps des discussions était passé, qu'il ne s'agissait pasd'un congrès, mais seulement de déterminer par l'intermédiaire des ambassadeurs à Londres, jusqu'où irait la coopération de chaque puissance dans l'œuvre entreprise. Trois cours étaient déjà d'accord. Que comptaient faire les deux autres? Telle était la seule question à résoudre entre ambassadeurs et sans la convocation d'assises solennelles.
Au reste, les chancelleries n'attachaient plus guère d'importance aux propositions tombées de la plume déconsidérée de Metternich. Elles ne prêtèrent qu'une médiocre attention aux objections venues de Vienne et concentrèrent toute leur attention sur le projet de traité qu'avait préparé Ganning.
Celui-ci prenait dans les canevas russe et français les clauses capables d'obtenir un résultat, sans blesser aucune susceptibilité, et leur donnait la forme la plus persuasive en même temps que la plus ferme. Son œuvre personnelle ne consistait guère que dans renonciation expresse « que la suzeraineté du Sultan remplacerait son ancienne souveraineté » . Le projet anglais, qui allait devenir le traité lui-mémCf fut accepté purement et
(i) PROKESCH, t. V, p. 45.
simplement par la Russie. La France réclama deux ou trois modifications qui lui furent octroyées : on renonça à faire mention du protocole d'avril auquel elle n'avait pas été associée, et Ton donna ainsi satisfaction à son amour-propre; on ajouta, parmi les causes de la médiation, la lésion considérable causée à r£urope par la piraterie (1), et Ton donna par là satisfaction au désir que manifestait Villèle d'asseoir son intervention sur une base juridique : on supprima une mesure core* citive qu'elle jugeait inutile, le rappel des ambassadeurs : enfin on effaça la dispense formelle de garantie qu'avait stipulée pour elle-même l'Angleterre.
S'il faut en croire un rapport du comte Apponyi (2), ambassadeur d'Autriche à Paris, rapport dont les expressions ont été sans doute exagérées, M. de Villèle ne serait entré dans l'alliance que contraint et forcé. Il aurait confié à Apponyi « qu'il considérait l'alliance anglo-russe comme monstrueuse et éminemment dangereuse, mais aussi comme très solide à l'heure présente : qu'il ne pouvait lutter seul contre cette alliance au nom de la légitimité, et que jamais l'Autriche et la Prusse ne lui avaient fait d'ouverture pour partager le poids de cette lutte; qu'il ne pouvait davantage rester spectateur inactif, poussé qu'il était par l'opinion entière d'un pays imbu de libéralisme et prêt à regarder toute inaction comme un nouvel amoindrissement. Il était donc obligé d'entrer dans l'alliance, mais il était résolu à la paralyser, à la neutraliser, à surveiller son action funeste, à travailler secrètement à sa dissolution. Il fallait quelquefois transiger avec le mal pour arriver au bien ! » Ce langage, prêté à M. de Villèle, nous semble bien fort pour être exact. Que le ministre ultra fût entraîné un peu malgré lui aux côtés de Canning, cela est possible, mais, en admettant qu'il remuât de semblables pensées au fond de luimême, il nous paraît invraisemblable qu'il les ait exprimées sous cette forme au représentant d'une autre puissance, et nous sommes porté à croire que le comte Apponyi a mis pêle-
(1) Voir plus loin^ § IL
(2) Rapport d*Apponyi, 5 juin 1827. Prokesch, t. V, p. 79.
mêle dans la bouche de notre ministre les phrases prononcées parles deux interlocuteurs. Suivant l'expression même de TAutrichien, il y aurait eu trop de candeur h exposer ainsi la faiblesse de son gouvernement, et, nous ajouterons, trop d'hypocrisie à entrer dans une alliance pour la dissoudre : cette politique, qualifiée par Apponyi d'homœopathitjue^ eût été plus en rapport avec le machiavélisme de son chef, M. de Metternich, qu'avec le système souvent dur et étroit, mais, à tout prendre, honnête, de M. de Villèle.
Cependant Canning pressait le dénoùment de Taffaire. Devenu premier ministre depuis le mois d'avril, il avait rallié à lui par la composition de son ministère une partie des whigs : les tories intransigeants, dont le chef désigné était Wellington, ne pouvaient plus rien contre la marche des événements ; mais ils voyaient avec inquiétude les menaces de guerre grandir de jour en jour à mesure qu'on s'acheminait vers le traité. L'amiral russe Siniavine avait quitté Kronstadt pour se rendre à Plymouth(l), d'où il devait détacher dix vaisseaux qui feraient voile vers l'Archipel. La prise d'Athènes accélérait l'action de tous ceux qui désiraient sauver les débris mutilés de l'insurrection. Il fallait arrêter par un acte solennel et décisif la Porte prête à triompher.
En vain Metternich, sentant les événements se précipiter, distillait son venin le plus subtil. 11 avait communiqué à la Russie les propos hostiles à cette puissance tenus si maladroitement par Stratford Canning devant l'internonce. Il avait répandu les discours prêtés par Apponyi à Villèle. Il était trop tard ; aucune diffamation ne pouvait plus empêcher de se rapprocher ceux que la fatalité historique poussait les uns vers les autres.
Après une tentative infructueuse de M. de Bulow, ambassadeur de Prusse à Londres, esprit ouvert et patriote avisé, pour amener son gouvernement à sortir de sa torpeur, et à adhérer au traité, Canning se débarrassa brusquement des dernières
(i) Bapport de la Ferronnays, 15 juin 1827, voL 172, A. E.
objections émanées de Vienne, et obtint, le 6 juillet 1827, les signatures qui décidaient delà nouvelle alliance.
Le traité (1), signé à Londres par lord Dudley, le prince de Polignac et le prince de Liéven, était basé sur trois motifs ,
1* « La nécessité de mettre un terme à la lutte sanglante qui, en livrant les provinces grecques et les iles de l'Archipel à Tanarchie, apportait chaque jour de nouvelles entraves au commerce des États européens, donnait lieu à d'incessants faits de piraterie, exposait les sujets de ces États à des pertes considérables, et exigeait qu'ils prissent des mesures onéreuses de surveillance et de répression.
2* a L'invitation pressante, adressée par les Grecs aux rois d'Angleterre et de France, de prêter leur médiation auprès de la Porte.
3* «< Le désir commun aux trois souverains anglais, français et russe, d'arrêter l'effusion du sang et de prévenir par un sentiment d'humanité les maux de tout genre que pouvait entraîner la prolongation d'un pareil état de choses. »
Le traité semblait, suivant ses termes mêmes, être un traité de médiation. Il n'en était rien.
Il ne peut y avoir médiation qu'entre deux États souverains, et la république grecque n'avait été reconnue comme État, ni par la Russie, ni par la France, ni même par l'Angleterre qui n'avait, dans ses déclarations de 1823 et 1825, reconnu que l'état de belligérance des insurgés. La médiation n'était donc que le nom dont se parait une intervention des puissances dans les affaires intérieures de l'État turc. Le deuxième motif du traité ne se trouvait, au point de vue juridique, que très impar-
(1) Martbiïs, Nouveau recueil, t. VII, p. 465. — Prokesch, t. V, p. 104. — De Clebco, Becueit de traitée^ t. III, p. 454.
faitement justifié, et l'on comprend, en présence de cette extension un peu arbitraire donnée au mot a médiation » , les protestations de M. de Metternich, strict observateur des formes.
Puisque intervention il y avait, cette intervention était-elle légitime ? Nous n'envisagerons pas ici les raisons politiques de cette intervention (telles que Tambition d'exercer une influence prépondérante dans le Levant aux dépens de la Turquie), qui tenaient évidemment une place importante dans les mobiles intimes des trois États, mais qui ne pouvaient pas être insérées dans un traité. Demandons-nous seulement si les deux motifs invoqués, les sentiments moraux j V intérêt commercial, étaient suffisants pour justifier Tintervention, et plaçons-nous d*abord au premier point de vue, celui des sentiments d'bumanité.
11 serait souhaitable que les chefs de gouvernement fussent assez généreux pour intervenir dans les affaires intérieures d'un autre État quand le droit naturel des peuples, quand les sentiments communs à l'humanité sont ouvertement violés, et en même temps assez modérés pour n'intervenir que lorsque cette intervention est absolument nécessaire. Si cette charité et si cette discrétion idéales devenaient la règle et non l'exception, nous applaudirions de grand cœur à l'érection de ce principe de droit public : légitimité de l'intervention dans les affaires intérieures d'un autre État, quand elle est dictée par des sentiments désintéressés et d'humanité. Il est certain qu'en 1827, une intervention de ce genre était largement justifiée par l'incurie et les cruautés du sultan, et d'autres interventions dans les affaires ottomanes devaient être semblablement justifiées dans l'avenir. Nous rendrons donc un hommage sincère au désintéressement qui fut la caractéristique (pour la première fois, dans l'histoire politique de l'Europe) de l'intervention réglée par le traité de Londres.
Mais l'intervention ne s'exerce pas toujours dans des vues aussi nobles ; c'est une arme à deux tranchants. Les interventions imposées précédemment à l'Italie et à l'Espagne par la Sainte-Alliance, n'avaient point pour but de secourir l'huma-
nité souffrante, mais de défendre les traditions égoïstes des rois. La règle d'intervention au nom de motifs moraux, de tendances psychologiques, de principes purement abstraits, serait donc dangereuse à formuler.
C'est ce que sentirent les rédacteurs du traité, et c'est pour cette raison qu'ils insérèrent dans les motifs de l'acte : « l'intérêt commercial » résultant des déprédations des pirates et de l'insécurité de la navigation dans la Méditerranée orientale. Il y avait une utilité évidente pour les nationaux européens à voir cesser un état de guerre funeste à leur commerce ; la tranquillité de l'Europe était en jeu, et cet intérêt patent devait être reconnu par tous les juristes et diplomates comme un motif d'intervention indiscutable. C'est parce que ceux-ci n'étaient pas d'accord sur la légitimité du motif désintéressé, que le motif intéressé fut ajouté au traité, sur la demande de la France.
Ainsi basée sur ces fondements, que nous trouvons pour notre part aussi solides l'un que l'autre, le sentiment d'humanité, l'intérêt matériel, l'intervention du traité de Londres était juridiquement inattaquable. Elle présentait de plus un caractère solennel parla réunion et l'action collective de trois grandes puissances, tandis que les interventions des siècles précédents avaient été isolées et spéciales à une seule puissance. Cette forme collective, exigée par les intérêts de « l'équilibre européen y) , devait désormais caractériser les interventions en Orient et diminuer les abus que les souverains auraient été tentés de commettre sous le prétexte de ces ingérences.
Voici maintenant quelles étaient les clauses du traité. Plusieurs nous sont déjà connues, pour avoir été mentionnées, soit dans le protocole d'avril, soit dans les divers projets préparatoires.
w Les puissances offriraient à la Porte leur médiation, pour amener une réconciliation entre elle et les Grecs, au moyen d'une déclaration collective des ambassadeurs à Constanti-
tinople : une demande d'armistice accompagnerait la déclaration.
tt Les Grecs relèveraient du sultan comme d'un seigneur suzerain et payeraient une redevance annuelle. Ils choisiraient eux-mêmes les autorités qui les gouverneraient, mais la Porte aurait une certaine part dans cette nomination. Ils entreraient en possession des propriétés turques situées sur leurs territoires, à charge d'indemniser les propriétaires. Ces territoires seraient ultérieurement déterminés, et Toeuvre de pacification de la Grèce serait poursuivie sans délai par les représentants à Constantinople, munis des instructions nécessaires.
a Les puissances contractantes ne chercheraient aucune influence exclusive, aucun avantage de commerce pour leurs sujets, que ceux des autres nations ne pussent également obtenir.
a Les arrangements seraient garantis par celles des puissances qui jugeraient utile ou possible de contracter cette obligation. »
Un article additionnel et secret portait u qu'en cas de refus de la Porte d'accepter cette médiation dans le délai d'un mois, les puissances se verraient obligées de se rapprocher des Grecs, c'est-à-dire d'établir avec eux des relations commerciales, en leur envoyant et en recevant d'eux des agents consulaires, en tant qu'il existerait chez eux des autorités capables de maintenir de telles relations. Si les Turcs n'acceptaient pas l'armistice dans ce délai d'un mois, ou si les Grecs se refusaient à l'exécuter, les puissances déclareraient à la partie récalcitrante qu'elles étaient résolues à imposer cet armistice en prévenant toute collision entre les belligérants: elles emploieraient, immédiatement après cette déclaration, les moyens propres à en accom* plir l'objet, sans toutefois prendre part aux hostilités. En conséquence, des instructions éventuelles seraient transmises aux amiraux commandant les escadres des trois cours dans le Levant. Si ces mesures ne suffisaient pas et rencontraient une opposition de la part des Turcs ou des Grecs, les puissances n'en continueraient pas moins à poursuivre l'œuvre de pacification
sur les bases dont elles étaient convenues. Elles autorisaient dès maintenant les ambassadeurs à Londres à discuter les mesures qu'il pourrait être, dans Tavenir, nécessaire d'employer. »>
Tel était ce traité célèbre par lequel, après bien des hésitations, l'Europe prenait en main le règlement de la question grecque. Les libéraux de tous les pays Taccueillirent avec faveur. Capodistrias le qualifia de « Fait immense n (1). Metternich, tout en le traitant de a bousillage rempli de mensonges et d'indécisions » et en soutenant « qu'il pouvait mener à tout, excepté à ce qu'il proposait » , vit assez clair en prédisant qu'il aboutirait fatalement à une guerre de la Russie contre la Porte (2).
La diligence que firent les alliés pour le mettre à exécution, prouva qu'ils avaient sincèrement le désir d'obtenir un résultat prompt et satisfaisant.
Le 12 juillet, s'ouvrit à Londres la conférence formée en vertu de Tarticle additionne], pour servir de comité directeur aux démonstrations de la triple alliance en Orient. Elle était formée par le ministre des Affaires Étrangères de la Grande- Bretagne, lord Dudiey, et par les deux ambassadeurs de France et de Russie, les princes de Polignac et de Liéven.
Cette conférence allait exécuter un double travail. D'une part, elle rédigerait les instructions destinées aux trois ambassadeurs de l'alliance à Constantinople, qui tiendraient dans cette ville une conférence parallèle à celle de Londres. D'autre part, elle serait en correspondance directe avec les amiraux et réglerait leurs mouvements autant que Téloignement le permettrait (3).
Dès la première séance, des instructions détaillées furent envoyées à Constantinople. H fut convenu qu'on laisserait aux
. 1"! Correspondance de Capodistrias, t. I, p. 130.
^2) tttudcs diplomatiques, p. 113.
(3) De juillet 1827 à mars 1828 les principales pièces sont dans Martens, t. XI L p. l'264. — Pour tout ce qui re^rarde la conférence de Londres, on peut consulter avec fruit la correspondance du prince de Polignac. Corr. politiquCy Angleterre, Vol. 621 et suiv. A.É.
ambassadeurs la latitude de réduire d'un mois à quinze jours le délai concédé à la Porte pour se soumettre. Nicolas fit même proposer de considérer le refus de la médiation angolaise, communiqué par la Porte le 9 juin, comme devant emporter présomption du refus analogue de la triple médiation, et de passer sans délai aux moyens coercitifs. M. de Yillèle refréna cette ardeur et fut chargé de rédiger la déclaration collective prévue par le traité.
Tout-à-coup, la nouvelle la plus inattendue se répandit en Europe ; Canning était mort le 8 août, après une courte maladie inflammatoire, causée parles fatigues excessives de son existence politique. La mort de ce grand ministre qui avait inauguré en Angleterre le système de protection des nationalités opprimées, continué plus tard par Palmerston (système libéral, mais avant tout destiné à étendre par le monde l'influence anglaise), ne causa cependant pas de perturbation dans les affaires engagées. Survenue six mois plus tôt, elle eut peutêtre porté à la cause grecque un préjudice irréparable, Mais après la signature du traité, l'impulsion donnée à la politique anglaise se continua en vertu de la force acquise, et rien ne fut changé dans le règlement de la question d'Orient par le nouveau chef du Foreign Office, lord Goderich.
Les plus éclairés parmi les Grecs, ainsi que les libéraux des nations occidentales, n'en regardèrent pas moins la disparition de Canning comme un malheur public. Au contraire, Metternich et Gentz proclamèrent que, sous tous les points de vue, cet événement était u une grâce d'en haut... Le météore malfaisant s'était éteint. Une nuit profonde allait succéder à sa disparition (1). »
Malgré son ambition toute britannique, Canning était un esprit ouvert, brillant, accessible à la générosité et aux meilleurs sentiments, et le philhcllénisme pouvait prendre le deuil
(1} Mettërmcq, t. IV, p. 381. Et pourtant, quelques mois plus tard, GcDtz refjretUlit la disparition de cet homme qui pouv.iit mettre un frein à l'ambition russe. — Etudes (liplojnatiffuc.t, p. 112.
h meilleur droit qu'après la mort d'Alexandre. C'était le second des principaux personnages de ce grand drame européen qui disparaissait. Nicolas et Metternich restaient seuls en présence, Tun jeune, ardent, belliqueux; l'autre morne, fatigué, sentant ses finesses dévoilées et déjouées (l); Tissue de la lutte des deux principes n'était plus douteuse, en dépit de la mort du ministre anglais.
Le 16 août, les trois ambassadeurs, Guilleminot, Stratford Canning, Ribeaupierre, remirent au Réis-Effendi la déclaration collective d'offre de médiation, accompagnée d'une demande d'armistice (2). Un délai de quinzejours était accordé au Divan pour faire connaître sa réponse. Une réponse évasive, insuffisante, un silence complet gardé par la Porte, obligerait les alliés à avoir recours aux mesures les plus efficaces pour rétablir la tranquillité en Europe.
Le représentant de la Prusse, M. de Miltitz, engagea le Divan à céder, mais l'internonce ne voulut pas se joindre à cette démarche ; il est même certain que cet agent encouragea secrètement la Porte dans sa résistance (3). Perte w-Effendi n'avait pas besoin d'être confirmé dans son opiniâtreté. Il refusa de prendre la note collective et laissa les drogmans européens la déposer sur un sofa [A).
Le délai de quinze jours expiré, les drogmans remirent la seconde note, qui dut encore être laissée sur le sofa (5). « Les puissances, était-il dit dans cette note, se décidaient à employer les moyens coercitifs capables d'obtenir l'armistice qu'elles avaient inutilement réclamé. » La politesse diplomatique ne perdant jamais ses droits, les puissances déclaraient u qu^elles n'entendaient porter aucune atteinte aux relations amicales
(t) Les paroles de Metternich, dit un contemporain, n'étaient plus considérées que comme des bulles de savon.
(2) PnoKKSCB, t. V, p. 111.
(3) Etudes diplomatiques, p. 115.
(4) Martens, t. XII, p. 17. — Voir sur le rôle important des drogmans dans ces négociations avec la Porte, les Études diplomatiques, p. 117.
(5^ Marte:«s, t. XII, p. 35.
qu'elles entretenaient avec la Porte. » Suivant l'expression du ministre ottoman, a c'était mettre Teau ou le coton à côté du feu. » Il réclama des éclaircissements : a Gomment les mots, hostilité et amilié, étaient-ils confondus dans le même document? » Les drogmans Desgranges^ Chabert et Franchini ne purent l'expliquer. Mais il était certain que le feu l'emportait sur le coton; sans être une véritable déclaration de guerre, la note était plus qu'une vaine menace et la guerre pouvait en résulter d'un moment à l'autre.
Le 9 septembre, les drogmans se rendirent au kiosque de Pertew-Effendi pour lui donner les éclaircissements réclamés; ils lui annoncèrent que les flottes combinées allaient prendre position pour empêcher, tdt-ce par la force, les débarquements de troupes turques ou égyptiennes en Morée. L'Ottoman crutil ou ne crut-il pas à l'imminence du danger? 11 ne céda pas. Dans une dernière entrevue, les drogmans lui demandèrent ce qu'il ferait au cas d'un contact entre les flottes turque et européenne; il ne voulut pas répondre : « C'est comme si vous me demandiez, dit-il, ce que je ferais si quelqu'un me donnait un soufflet. » Les deux parties en présence cherchèrent à rejeter Tune sur l'autre la responsabilité de l'agression future : Pertew- Effendi mit fin à cet entrelien en disant : « Vous me fatiguez et vous vous fatiguez inutilement » , mais en continuant h se défendre de vouloir une rupture (1).
Les ambassadeurs informèrent alors les amiraux qu'ils eussent à organiser leur croisière et à tout préparer pour un blocus des côtes grecques depuis le golfe de Volo jusqu'au golfe d'Arta. Il fut au même moment proposé à la conférence de Londres par M. de Liéven (2) , que la croisière des escadres alliées autour de la Grèce pût être éventuellement convertie en un blocus des Dardanelles et du Bosphore, afin d'affamer Constantinople. L'amiral russe Greigh était prêt à quitter Sébastopol pour établir ce blocus des détroits, du côté de la mer Noire. Lord
(1) MAnTtss, t. XII, p. 68-69. — C'est à des drogmans qu'il s'adresse, ne l'oublions pas.
(2} MARTE5S, t. XII, p. 64.
Goderich s'inquiéta de cette demande; Tardeur de la Russie avait besoin d'être tempérée ; « il ne trouvait pas qu'on fût allé trop loin, mais il comptait bien qu'on n'irait pas plus loin. » La proposition fut écartée par la conférence, comme devant déchaîner la colère du sultan et nuire au commerce des alliés (1).
Les trois ambassadeurs jugèrent la situation assez grave pour aviser les consuls qu'ils eussent à surveiller les intérêts de leurs nationaux (2), et se tinrent eux-mêmes prêts à partir avec leur famille au premier coup de canon qui serait tiré dans . l'Archipel. Le sultan Mahmoud, décidé à tout, avait fait fortifier les batteries des détroits et hâter l'organisation de ses nouveaux corps d'armée. Au mois de septembre 1827,1a tension était donc extrême dans les rapports entre la Porte et les grandes puissances : il devait suffire d'une étincelle pour mettre le feu aux poudres.
Le désarroi de l'insurrection avait été tel pendant toutes ces négociations, que l'on pouvait se demander si le traité du 6 juillet n'avait pas été signé trop tard.
L'arrivée en Grèce des deux hommes de guerre anglais, Cochrane et Church (3), espérée depuis si longtemps, n'avait pas suffi pour faire taire les dissensions. On les avait accueillis avec enthousiasme; le premier surtout, illustré par ces hardis coups de main qui avaient valu l'indépendance à plus d'une ville américaine, avait été reçu comme un libérateur. Le Comité
(1) Marteks, t. XII, p. 116. — Correspondance de M. de Fontenay, charj^é d affaires à Saint-Pétersbourg. Août 1827, passim, vol. 173. A. E. — Etudes diplomatiques, p. 130 et 138.
(2) Martens, t. XII, p. 43.
(3) Mars 1827. •<
306 LA TRIPLE ALLIANCE — iSJT
hellénique de Paris, beaucoup plus richejque celui de Londres, lui avait acheté un brick de dix-huit canons, le Sauveur^ et lui avait donné une somme de 355.000 francs (1). Mais la joie ressentie par les Grecs en recevant tous]ces secours, n'avait pas calmé leurs ambitions et leurs jalousies. Ils se rendaient compte du mal qui les rongeait, et de leur impuissance à le guérir : « Si nous avons planté Tarbre de la liberté, disait Tun d'eux, notre ignorance nous rend impropres à le cultiver (2). »
Cochrane, Ghurch et le commodore Hamilton réunirent leurs efforts pour amener une réconciliation entre les factions. Ils conseillèrent aux députés d'Hermione de relire à haute voix les Pliilippiques de Démosthènes, pour donner à l'assemblée une leçon d'union et de patriotisme. Ils menacèrent d'écrire à StratFord Canning qu'une médiation était devenue impossible en faveur d'un peuple en voie de dissolution. Ce langage si ferme finit par en imposer aux partis, et les deux assemblées d^Égine et d'Hermione se réunirent en congrès à Trézène sous les ombrages d'un bois de citronniers. (F' avril 1827).
Ce congrès prit, comme les assemblée nationales précédentes, de nombreuses décisions administratives et constitutionnelles. Il proclama l'indivisibilité de l'État grec, composé de toutes les éparchies où l'on avait pris les armes : il tenait à protester par avance contre la tentation que pourraient avoir les puissances de constituer une Morée indépendante, en laissant la Roumélie aux mains des Turcs. Le congrès nomma Ghurch, général en chef, et Cochrane, amiral; Miaulis consentit, avec une modestie exemplaire, à se démettre de ses fonctions de principal navarque. Golocotronis ne refusa pas non plus de céder son rang à un Anglais.
La décision la plus imposante du congrès fut le remplacement du Gomité des Onze par un Président de la République. Après avoir dispersé le pouvoir exécutif entre plusieurs membres, les Grecs tendaient maintenant à le concentrer en une seule main. Golocotronis n'avait cédé aux philhellènes
(i)6BRVISU8, t. Il, p. 320.
(2)DA4oouaiis, p. 31.
LA GUERRE ET LES PHILHELLÉNES 3«t
anglais les principales fonctions militaires qu'à condition quik accepteraient son candidat à la Présidence; il commença pmr demander à Hamilton si TAngleterre ou quelque autre puissance consentirait à leur envoyer un régent. w Non
répondit Hamilton, prenez un Grec. » — Golocotronis, deveDo partisan zélé de Tinfluence rusée, mit aussitôt en avant le nom de Capodistrias. Celui-ci n'était Grec (Gorfiote) que de naissance, et non d'éducation, mais ayant appris la diplomatie et la politique dans les cours européennes, il était beaucoup plus apte à diriger la république que les Grecs purs, qui n'avaieat pu s'exercer aux affaires sous la domination ottomane (1). L'ancien ministre du Tsar avait partagé pendant quelque» années l'impopularité du versatile Alexandre, maisl'attitudeet les actes de Nicolas avaient aidé le parti russe à se reconstituer en Grèce, et Capodistrias avait bénéficié de ce retour d'amitié des Hellènes en faveur des Slaves. Colocotronis fit écarter la candidature de Mavrocordato, qui aurait achevé, après la nomination de Church et de Cochrane, d'inféoder le nouveau gouvernement à la Grande-Bretagne. Capodistrias fut élu Président de la République, le 14 avril, pour une durée de sept ans. Une commission executive de trois membres dut exercer le pouvoir jusqu'à son arrivée, qui n'eut lieu qu'en janvier
La conduite suprême des opérations militaires se trouve donc, en 1827, confiée aux philhellènes. A part Karaiskakis qui déploie en Attique toutes les ressources de son génie de partisan, à part Colocotronis qui continue dans le Péloponèse à harceler les soldats d'Ibrahim, tous les principaux chefs sont étrangers. Cochrane, Church, Hastings, Gordon, Fabvier, Bourbaki (2) se distingueront par une activité, une énergie, une vaillance remarquables ; malheureusement ils essaieront d'imprimer à la guerre une régularité tout occiden-
(1) Études diplomatiques, p. 106.
(î) Celui-ci, Ionien de naissance, a toujours habité la France et servi dans ce payt.
iule, et, mal secondés dans cet essai par des hommes uniquement habitués k la guérilla, ils échoueront sur presque tous les points, de telle sorte que la nomination de ces officiers étrangers sera plutôt un mal qu'un bien. Ils troubleront et désorienteront le soldat grec (1), et TÂcropole sera moins bien défendue par eux qu'elle ne Teût été par les Klephtes, combattant avec leur tactique accoutumée.
La délivrance d'Athènes, opération importante il est vrai, fut considérée à tort par Gochrane comme le but unique de toute la campagne. On dit que, reconnaissant au Comité hellénique français des secours d'argent qu'il en avait reçus, il tenait avant tout à délivrer Fabvier, enfermé dans l'Acropole. L'illustre aventurier aurait fait plus de mal aux musulmans, en restant à bord de ses vaisseaux et en combattant sur Télëment qui lui était familier. Deux navires à vapeur venaient d'arriver, l'un d'Angleterre, l'autre d'Amérique, et Gochrane eût pu, avec ces engins redoutables pour l'époque, accomplir dans l'Archipel une utile croisière. L'archinavarque préféra s'entendre avec l'archistratège, Ghurch, pour consacrer tous leurs efforts à débloquer Athènes.
Ce but une fois donné, il fallait reprendre les procédés qui avaient réussi à Karaïskakis dans la première partie du siège, c'est-à-dire couper les communications de l'armée assiégeante, l'affamer, la harceler, sans l'attaquer directement en bataille rangée. Gochrane n'adopta pas cette méthode. Habitué pourtant en Amérique à la guerre de partisans, il se laissa griser par l'importance de ses fonctions et voulut conduire les opérations à l'occidentale, avec une grande concentration de forces. Get homme audacieux n'avait pas une vision nette des choses ; il prenait, avant d'avoir remporté le moindre succès, une attitude hautaine : il parlait de restaurer l'empire byzantin, d'arborer le drapeau grec à Sainte-Sophie. Il écrivait à Méhémet-Ali, comme eût pu le faire un souverain, pour l'engager à employer ses forces et son intelligence à civiliser
(1) JuniBN DE LA GnAViÈRE, t. II, p. 83.
rÉgfypte, au lieu de ruiner la civilisation grecque. Bref, il tranchait du dictateur et mécontentait les Hellènes.
Quand il arriva à Phalère, le 25 avril 1827, avec douze cents Hydriotes et Cretois d'élite, Karaïskakis, qui campait sur les hauteurs du Pirée, lui conseilla d'agir prudemment; une attaque directe venait d'être repoussée par les Turcs et avait coûté la vie à Bourbaki ; une diversion du côté des Thermopylcs ou de TEubée paraissait avoir plus de chances de réussir. Il fallut s'incliner devant l'impétueuse ardeur de l'amiral. « hà où je commande, dit-il, tout autre commandement doit cesser. » Le premier combat fut marqué par un incident déplorable. Cochrane avait cerné dans le couvent d'Hagio-Spiridion un détachement de deux ou trois cents Albanais; ne pouvant réussir à prendre d'assaut ce monastère, il accorda une capitulation aux Albanais et leur permit de se retirer avec leurs armes. Gomme ceux-ci traversaient les lignes grecques, des injures furent échangées entre eux et les Bouméliotes, des coups de fusil furent tirés : une mêlée violente s^en suivit et les Albanais furent presque tous massacrés, malgré les efforts de Karaïskakis pour contenir ses soldats (1).
Les chefs philhellènes s'indignèrent violemment de la cruauté et du manque de foi de leurs soldats. Cochrane menaça de quitter la Grèce, et Gordon se retira, désillusionné sur une cause qu'il avait jusque-là soutenue avec ferveur.
Après une semaine de repos, Cochrane etChurch résolurent de livrer bataille. Malheureusement Karaïskakis, le chef vaillant, l'Armatole respecté de tous, succomba dans une escarmouche d'avant-garde la veille du jour fixé pour l'attaque (2). Les autres chefs, Tsavellas, Notaras, Kalergi, découragés par cette mort, ne consentirent à combattre qu'après des hésitations du plus mauvais présage ; ils guidèrent mollement leurs soldats à l'assaut du camp de Béchid-Pacha etd'Omer-Vrioni,
(i) JCRIËR DE U GraVIKRE, t. II, p. 124.
(2) L'armée, le congrès de Trézène, la Grèce enfière prirent le deuil en apprenant la mort du héros. Dragocmis, p. 39. — Métâias, p. 281.
et furent repoussés sur toute la ligne. Les chefs anglais durent descendre dans la mer pour regagner leurs canots, et ne furent sauvés que par le feu des navires en rade (3). A la suite de cet engagement malheureux, un grand nombre de Grecs quittèrent le camp du Pirée.
La bataille du cap Colias amena chez les chefs anglais un revirement complet. Ils renoncèrent à délivrer Athènes et engagèrent Fabvier à capituler. Cochrane s'embarqua, sans même attendre le résultat des négociations. La garnison, composée d'environ quatorze cents hommes, avait des vivres et aurait pu tenir encore quelques mois. Il y aurait eu intérêt à résister avec la même opiniâtreté qu'à Missolonghi, afin de laisser les puissances activer les pourparlers qui devaient amener une intervention de leurs amiraux. Ce fut donc une nouvelle faute des philhellènes de passer de la plus extrême jactance à un découragement absolu.
Le capitaine Le Blanc, commandant le vaisseau français, la Junorif fut prié par Churcli de se mettre en rapport avec Réchid-Pacha. Celui-ci se montra assez modéré et fit offrira Fabvier de se retirer avec armes et bagages. Fabvier et Kriézotis commencèrent par refuser d'entrer en accommodement, mais voyant Church s'embarquer comme l'avait déjà fait Cochrane, ils en conclurent que Grecs et philhellènes les abandonnaient, et ils profitèrent de l'arrivée de la frégate la Sirène, ayant à son bord l'amiral de Rigny , pour rouvrir les négociations (1). La capitulation fut acceptée et exécutée le 5 juin. Les Grecs craignaient beaucoup le ressentiment des Albanais, désireux de venger les victimes d'Hagio-Spiridion, et il fallut en effet la présence des marins français et toute l'autorité de Réchid, pour empêcher les Ârnautes de se précipiter sur les défenseurs d'Athènes quand ils s'engagèrent sur la route du Pirée. Les quatorze cents survivants furent transportés sur les vaisseaux français dans l'île de Salamine. L'amiral de Rigny sauva ainsi, par ses bons offices, une garnison vail-
(1) 28 mai 1827.
lante qui pouvait encore rendre de précieux services à la cause de Tindëpendance.
Les échecs subis devant Athènes discréditèrent les chefs étrangers. Les partisans grecs se retirèrent dans leurs montagnes et reprirent leurs anciens procédés de guerre,, coupant les convois de Tennemi et l'épuisant sans le combattre. Réchid- Pacha et Ibrahim, toujours jaloux Tun de l'autre , ne mirent pas à profit leur excellente situation, et se contentèrent de subsister dans les plaines aux dépens des places conquises, sans cherchera déloger les insurgés de leurs derniers repaires.
Toute l'attention se porta à cette époque sur la campagne maritime. Mahmoud et Méhémet-AIi étaient décidés à s'emparer de l'ile d'Hydra, à lui faire subir le sort de Psara et de Chio, et à clore ainsi la révolution par un coup terrible, avant que l'Europe pût mettre à exécution Tintervention navale qu'elle présentait comme imminente. Gochrane comprit tout le danger qui pouvait résulter de l'expédition que préparait Méhémet-Ali et, se mettant à la tête d'une escadrille de vingt bricks et brûlots, il voulut essayer d'incendier les vaisseaux égyptiens dans le port d'Alexandrie, avant qu'ils eussent pris la mer. Cette tentative hardie, renouvelée de celle qu'avait faite Canaris quelques années auparavant, et de celle que Cochrane lui-même avait entreprise à l'île d'Aix en 1809, ne réussit pas davantage. Méhémet-Ali ne se laissa pas surprendre, et, met^ tant à la voile, poursuivit son adversaire jusqu'à Rhodes avec quelques vaisseaux (1). Pendant ce temps le gros de sa flotte se dirigeait sur la rade de Navarin, où était déjà mouillée la flotte turque de Tahir-Pacha. Une centaine de vaisseaux musulmans se trouvèrent réunis dans cette rade au commencement de septembre.
(1) C'est à cette époque que fut envoyé à Alexandrie le major anf;laie Craddock, avec la mission confidentielle d'empêcher, s'il était possible, le départ de la flotte égyptienne et de promettre en échange à Méhémet-Ali la reconnaissance de son indépendance par l'Angleterre. Craddock arriva trop tard ; la flotte était partie, et Méhémet-Ali, en écrivant au messager anglais, se drapa fièrement dans la fidélité an sultan. Études diplomatiques , p. 142.
Slî LA TRIPLE ALLIANCE — 18t7
' Mais au moment même où cette flotte redoutable menaçait d'un danger terrible Tile d^Hydra et la ville de Nauplie, dernier espoir de la Grèce, le secours tout-puissant de TEurope, attendu depuis plus de six années, se faisait enfin sentir. Les amiraux européens, entrant en lice, se préparaient à trancher, fût-ce par le sabre d'abordage ou par le canon, le nœud gordien de la question grecque.
Dès que le refus opposé par la Porte à la médiation avait été officiel, les ambassadeurs l'avaient communiqué aux trois amiraux. Les instructions expédiées par Stratford Canning étaient des plus énergiques : « Dans mon opinion, disait ce diplomate, tout dommage infligé à la flotte d'Ibrahim, et même tout danger imminent réussira à faire fléchir la détermination du vice-roi d'Egypte. Les événements vont apprendre d'une manière décisive au pacha que nous sommes résolus à obtenir par la force un armistice. L^ traité de Londres n'a pas d'autre objet. Vous devez interposer vos forces entre les belligérants et leur imposer la paix avec votre porte-voix, si la chose est possible, avec vos canons, si vous ne pouvez faire autrement. » Les instructions adressées à de Rigny, soit par Guilleminot, soit par M. de Chabrol, ministre de la marine, étaient moins précises : « Devons-nous, écrivait de Rigny au ministre, interdire seulement aux flottes ottomanes de débarquer, ou faut-il même les écarter des ports du Péloponèse? Faut-il arrêter les mouvements qu'elles pourraient faire d'un port de la Grèce à un autre port aux mains des Turcs? Quelle attitude faut-il prendre vis-à-vis des navires autrichiens de l'amiral Dandolo qui accompagnent fréquemment les flottes turques? Si on les arrête, ne demanderont-ils pas
dequel droit?(l). » Et de Bîgny, dont le caractère impétueux et ardent ne se prétait guère aux demi-mesures, (bien qu'il eût témoigné longtemps une certaine froideur aux Grecs), demandait s'il fallait prendre des décisions tranchantes avant l'arrivée de Tescadre russe, et avant que nos nationaux eussent quitté Constantinople.
Le 4 septembre, les ambassadeurs envoyèrent de Constantinople aux amiraux l'ordre de couper court aux expéditions de la flotte ottomane le long des côtes, et, si elle s'acharnait, soit à continuer les croisières hostiles, soit à rester à Navarin, de lui laisser courir les risques de la guerre. Il est certain qu'à partir de ce moment, une grande latitude fiit laissée à l'initiative des amiraux, et une grande responsabilité au hasard (2) ; les événements se passaient trop loin pour que les gouvernements pussent les suivre au jour le jour et y conformer leurs avis.
Le traité de Londres avait été communiqué aux Grecs, le 2 septembre, par le commodore Hamilton et le commandant français Hugon. Ils y avaient adhéré avec reconnaissance et avaient promis d'observer la suspension d'armes. Il fallait maintenant faire la même communication à Ibrahim (3). L'escadre anglaise croisait devant Hydra redoutant une attaque pour cette ile. La flotte française était à quelque distance de là, dans les eaux de Paros. L'escadre russe, venue de Kronstadt par l'Océan, était encore dans la Méditerranée occidentale.
L'amiral Codrington prit les devants et vint croiser devant Navarin, au moment où la flotte d'Ibrahim mettait à la voile (4). Codrington lui fit immédiatement porterie message qui l'informait du traité et de la décision des puissances : « Les alliés, y était-il dit, avaient réuni, par humanité, des forces navales considérables, pour empêcher toute résistance des commandants turcs, résistance qui pourrait amener leur destruction
(i) RocDAifOViTCH, La bataille de Navarin j pages 68, 78, 82.
(2) Instructions de la conférence de Londres da 12 juillet 1827. MARTE^8, t. XII, p. 71 et suiv.
(3) Mautens, t. XII, p. 72.
(4) Le 19 septembre 1827.
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et causer pour longtemps un grand préjudice au sultan. L'amiral avait reçu Tordre de se porter à la dernière extrémité plutôt que de souffrir que le but des alliés ne fût pas atteint : si un seul coup de canon était tiré contre le pavillon anglais, il deviendrait funeste à la flotte ottomane » . Godrington signifia en même temps à des bâtiments autrichiens qui se trouvaient en rade de Navarin, que ses instructions, concernant tout débarquement de munitions, Tempéchaient de faire aucune distinction entre les navires autrichiens et turcs (1).
L'amiral de Rigny arriva le 2 septembre, et eut dès le lendemain une entrevue avec Ibrahim, où il chercha à le décider à obtempérer aux vœux des alliés. L'amiral fut clair et menaçant, Ibrahim étonné et légèrement incrédule. Ce dernier exprima à l'amiral français sa contrariété de se voir arrêté au moment où il comptait frapper un coup décisif. Il ne cacha pas de quelles défiances il était l'objet de la part de l'amiral turc, Tahir-Pacha (2), et combien la moindre démarche imprudente ou simplement hésitante lui serait reprochée par le sultan, a Faudrait-il aussi remettre les places fortes, demandat-il? » — « C'est une affaire qui se décidera plus tard, répondit de Rigny. Nous ne voulons aujourd'hui qu'un armistice qui sauvera votre père et son héritage. Songez qu'il est vieux, inquiet, changé. L'Egypte riche vaut mieux pour vous que la Morée dévastée (3)! » Ibrahim promit d'en référer au sultan et à Méhémet-Ali, et de ne pas quitter, en attendant ces instructions, le mouillage de Navarin.
Il donna la même réponse, le 25 septembre, aux deux amiraux venus en grande pompe faire une sommation officielle, en présence des officiers supérieurs turcs. Le ton de la conversation fut courtois, mais empreint d'une ironie assez mordante : t( Nous n'avons h bord comme marchandises que des balles et de la poudre n dit Ibrahim. — a Nous en avons aussi, répon-
(1) Lettre de Godrington, dans Boodarovitcii, p. 83. — Mettebsïch, t. IV, p. 402.
(2) Il avait pris soin que celui-ci ne pût assister à l'entrevue.
(3) De Bigny à Guilleminot. Martens, t. XII, p. 104.
dit de Rig^y ! Nous pouvons faire un écbânge et vous en donner plus que vous ne voudrez (1). »
La modération d'Ibrahim avait permis un moment d'espérer que les événements auraient un dénoûment pacifique, et que les flottes ottomane et é^ptienne regagneraient leurs ports d'attache sous l'escorte des vaisseaux occidentaux.
Mais les Grecs, au lieu d'appliquer l'armistice qui devait résulter de leur adhésion au traité du 6 juillet, réfléchirent que les Turcs, n'ayant pas adhéré au traité, allaient continuer les opérations militaires; ils joueraient donc eux-méme un rôle de dupes en attendant bénévolement qu'on vint les attaquer. En outre ils avaient tout intérêt à se mettre en possession de la plus grande étendue possible de territoires, pour le cas où une convention européenne admettrait leurs prétentions d'indépendance. Ils savaient que le principe « possession vaut titre» est souvent admis par les rédacteurs des traités.
Le commandant philheilène Hastings pénétra donc dans le golfe de Gorinthe, et infligea un sérieux échec naval aux Turcs, devant Salone(30 septembre).
A la nouvelle de ce fait d'armes, Ibrahim entra dans une violente colère : « On liait les mains aux Ottomans, tandis que les Grecs étaient laissés libres de poursuivre les hostilités » . Il donna Tordre à ses lieutenants de dévaster toute la Messénie, de brûler les villages et les moissons. Puisque les Grecs ne respectaient pas l'armistice qu'il avait lui-même observé, bien qu'à contre-cœur, il n'était plus tenu à garder envers eux aucun ménagement. Puis il commanda à ses lieutenants de reprendre le golfe de Gorinthe sur Hastings.
Codrington, qui était à Zante, vit les vaisseaux turcs s'avancer vers le golfe de Gorinthe ; il quitta son mouillage, s'approcha du premier bâtiment du Groissant, et fit signifier qu'il tirerait sur tout navire qui ferait mine de vouloir entrer dans le golfe. La flotte turque s'arrêta. Une tempête, qui survint, la dispersa et l'obligea à rentrer dans la rade de Navarin. Il est
(1) BoGDAiroTiTGH, p. 95. De Rigny reconnaît qu'Ibrahim avait un esprit et un bon sens fort au-deesus du commun.
difficile de conjecturer ce qui serait advenu, si Ibrahim avait voulu forcer la passe, et si Tamiral anglais avait attaqué avec ses sept vaisseaux toute Tescadre ottomane (1).
Le 13 octobre, Famiral russe Heyden fit sa jonction avec Tescadre anglaise et, le même jour, de Rigny jeta Tancre également dans les eaux de Zante. La flotte de la triple alliance, composée de vingt-six navires (dix vaisseaux de ligne, neuf frégates, sept corvettes ou bricks), était au complet.
C'est à Zante que les amiraux apprirent la dévastation de la Messénie ; ils en furent indignés et, ne pouvant débarquer aucun régiment pour s'opposer à ces actes de violence, ils résolurent de ne garder aucun ménagement vis-à-vis de la flotte ottomane. De Rigny démontra qu'un blocus de Navarin pendant l'hiver serait absolument inefficace, la côte ne présentant aucun bon mouillage aux environs de ce port. Il fut d'avis de pénétrer dans la rade avec toute l'escadre ; cette démonstration imposante suffirait sans doute à amener les flottes turque et égyptienne à se disloquer; sinon il proposait de courir les chances d'une bataille. H avait confiance dans la supériorité incontestable des navires occidentaux, et pensait d'ailleurs que la bataille se réduirait à quelques bordées de coups de canon, l'idée d'entrer en lutte sérieuse avec l'Europe devant effrayer et arrêter Ibrahim. Codrington et Heyden se rangèrent à son avis, ayant l'intime conviction que cette démonstration et la bataille qui pouvait en résulter, étaient absolument nécessaires pour ne pas rendre le traité de Londres illusoire (2). Il fut décidé qu'on entrerait le 20 octobre dans la rade de Navarin.
Au jour convenu, vers midi, un vent de sud-ouest permit
(4) 6 octobre 1827.
(^2) On a souvent répété que le duc de Clareiice aurait tenu ^l'amiral Codrington avant son départ le propo« suivant : «Vous pourrez brûler de la poudre, si l'occasion s'en présente, • ou même aurait employé l'expression plus énergique : • Hâve at thcm vilonncz sur eux, tombez dessus !) • f^tudes diplom. p. 155. — Capooistrias, Corresp.i. ],p. 78. — SkVLA^EhLEf histoire des deux Jiestaurations. t. VU, p. 406.
aux escadres de pénétrer dans la passe (entre Tf le de Sphactérie et la Tille de Navarin) qui faisait communiquer la rade avec la haute mer. Les amiraux trouvèrent les soixante-quatre vaisseaux tu rco-égyptiens (trois vaisseaux de ligne, vingt-quatre frégates, trente-sept corvettes ou bricks), rangés en bataille sur une triple ligne en forme de croissant ou de fer à cheval, suivant du sud au nord les contours de la baie (1). Cette flotte était deux fois plus nombreuse que les escadres alliées^ mais elle avait moins de vaisseaux de ligne : la proportion des canons était de deux mille quatre cent trente-huit (turcs) à mille deux cent soixante-seize (alliés).
En voyant le bel ordre dans lequel se présentait Tescadre du Grand Seigneur, les amiraux comprirent que les Turcs étaient décidés à la lutte (2).
Les dix navires anglais marchaient en tète, suivis par les huit vaisseaux français : les huit voiles russes faisaient route sur la gauche, un peu en arrière. A une heure et demie, VAsia, battant pavillon de Tamiral Codrington, encadrée par V Albion et le Genouy pénétra hardiment au centre du fer à cheval formé par la flotte turque, et vint se placer par le travers des vaisseaux qui portaient les deux capitans, Tahir- Pacha et Moharem-Bey. La 5irè7ie, portant Tamiral de Rigny, suivie des vaisseaux français, prit position à droite des navires anglais, en face des frégates égyptiennes .
Vers deux heures, Codrington envoya par son pilote grec un message à Moharem-Bey : il le priait d'éviter une effusion inutile de sang et de se retirer hors de la rade. Un matelot turc tua d'un coup de pistolet le malheureux pilote au moment où celui-ci retournait h son bord. En cet instant, un feu de mousqueterie éclatait sur la droite de la ligne. Un canot détaché par
^1) Voir dans Bogdamovitcu, op. cit. in fine, un plan de la bataille. — Une dizaine d'officiers français, qui servaient dans la flotte égyptienne, furent avertis par de Bigny qn'ils couraient le risque de combattre leur propre pavillon. Ils se retirèrent le 17 octobre à bord d'un vaisseau de commerce autrichien. Juribn db LA Gravière, t. II, p. 178. — Martems, t. XII, p. 114.
(2) Ibrahim n'était pas à bord de la flotte, mais à quelques lieues de Navarin, en Messénie. . *
318 LA TRIPLE ALLIANCE — 18t7
le Darimouih pour parlementer avec Téquipage d'un brûlot, avait été mitraillé à bout portant. Ces deux incidents donnèrent le signal de la mêlée, et la canonnade éclata à la fois sur toute la ligne.
Bientôt la baie de Navarin présente un spectacle tragique. Ces quatre-vingt-dix navires vomissant le fer et le feu, cette fumée épaisse qui obscurcit le ciel, ce bruit rendu plus épouvantable par Técho des montagnes avoisinantes, transforment la paisible et pittoresque baie en une arène sanglante et lugubre, tt Du sein de cette fournaise, rapporte de Rigny, on voit parfois s'échapper des navires tout en flammes, d'autres volent soudain en Tair avec un fracas effroyable. Bouillonnante sous les boulets, couverte de débris flottants, la rade a revêtu Taspect d'un de ces lacs infernaux où nagent les damnés au milieu de vagues de feu et de bitume (1) » . L'horreur qui se dégage d'une bataille navale est, dit-on, beaucoup plus intense que celle qu'on éprouve dans une bataille terrestre. Tous les éléments y sont déchaînés, et celui qui échappe au fer, peut succombera Taction du feu ou de l'eau.
La position de Tamiral Godrington, placé au centre du feu convergent de l'ennemi, fut un moment très critique : mais les bordées de VAsia détruisirent avec un rare bonheur les deux vaisseaux de Tahir-Pacha et de Moharem-Bey; les capitans durent couper leurs cables et se laisser aller à la dérive, ayant perdu les trois quarts de leurs équipages. L'amiral de Rigny soutint également, sur la Sirène y un combat acharné contre trois frégates égyptiennes. Ce furent les deux vaisseaux qui souffrirent le plus, étant les plus avancés au milieu des ennemis et ayant soutenu le combat pendant quatre heures consécutives (2).
L'escadre russe fut la moins engagée des trois flottes ; la tombée du vent ne lui permit d'entrer en ligne qu'à trois heures. Elle réduisit au silence les batteries de l'Ile de Sphactérie, et l'amiral Heyden vint se placer, sur YAzofy à la gauche
(1) Dans JcniBN de l4 GRAViènE, t. II, p. 189.
(2) Dépêche de Godrington à l'Amirauté. Prokesgh, t. V, p. i28«
de l'escadre anglaise, la couvrant ainsi contre les feux croisés venus du Nord. Vivement pressé par un vaisseau turc et cinq frégates, VAzofy en grand danger, fut sauvé par le vaisseau français le Breslau (commandant La Bretonnière) (1).
Nous n'entrerons pas dans le récit des épisodes héroïques et multiples dont se composa la bataille (2). A cinq heures, la flotte ottomane était détruite : il ne restait à Ibrahim qu'une vingtaine de vaisseaux, réduits pour la plupart à un état déplorable. Plusieurs d'entre eux furent incendiés parleurs propres équipages et menacèrent par d'effroyables explosions les vaisseaux des vainqueurs. Les pertes du Croissant s'élevèrent à cinq ou six mille hommes. Les alliés perdirent relativement peu d'hommes : sept cents environ (3) .
Le lendemain, les amiraux firent dire à Ibrahim qu'il eût à arborer le drapeau blanc sur les forts de Navarin, sinon ils détruiraient les débris de la flotte ottomane. Le pacha céda et les escadres alliées se retirèrent à Malte et à Toulon pour réparer leurs avaries (4) .
Telle fut cette célèbre bataille de Navarin, dont on peut dire à juste titre qu'elle a sonné l'heure précise de l'indépendance grecque. Le sang versé, le coup de canon tiré, c'est l'irréparable, l'inéluctable, c'est la consécration donnée au traité du 6 juillet. Les trois alliés sont maintenant engagés d'honneur à aller jusqu'au bout. Cette destruction en commun de la flotte turque les lie, malgré les divergences de leurs intérêts, jusqu'à rentier accomplissement de l'œuvre entreprise.
Le résultat matériel n'était pas moins important que le résultat moral. Le sultan n'avait plus de vaisseaux. Méhémet- Ali, désavoué et vaincu par la puissance française sur la neutralité de laquelle il comptait secrètement, comprenait enfin qu'il avait conclu un marché de dupe le jour où il avait promis
(1) Lettre de l'amiral Heyden, 88 octobre 1827, au volume 173, A. Ë.
(2) Telle fut la belle défense de VArmide, dont le commandant, llugon, se couvrit de gloire.
(3) 300 Anglais, 200 Français, 200 Russes, en chiffres ronds.
(4) L'amiral de Rigny demeura seul dans les eaux grecques, sur le Trident,
son aide à Mahmoud. Les Grecs, voyant avec une stupeur reconnaissante s'effondrer en un jour les forces les plus redoutables de leurs oppresseurs, pouvaient reprendre courage et établir peu à peu sur les ruines de leurs villages les bases de leur futur État.