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CHAPITRE X

LES CONSÉQUENCES DE NAVARIN (Octobre iSST-novembre 1828.)

I. — La ncPTUBE diplomatique avec la porte. — Effet produit par la nouvelle de la bataille à Saint-Pétertbourg, à Paris, à Vienne, à Londres. — L'obstination du sultan. Situation délicate des ambassadeurs. Leur départ de Constantinople. — La note russe du 6 janvier : les mesures coercitives. Changements de ministère en France et en Angleterre: Martignac et Wellington. La déception de Metternich. — Exaspération du Tsar à la suite du beyan-némé de décembre. Disjonction du différend russo-turc et du traité de Londres. Froideur marquée entre les cabinets anglais et russe.

n. — La guerre russo-^turque. — Apaisement du malentendu entre l'Angleterre et la Russie. Wellington accepte la disjonction proposée par le Tsar. Il re^se, ainsi que la Ferronnays, de traiter séparément avec la Porte» — La guerre. En Europe, échec des Russes à Choumla, à Silistrie; ils ne prennent que Varna. Paskévitch en Asie.

III. — L'expéditiok française en Morée. — Le blocus pacifique des côtes grecques. Proposition de la Ferronnays. Le protocole du 19 juillet 1828. — Convention signée le 6 août à Alexandrie, entre Codrington et Méhémet-Ali. — Arrivée de l'expédition française et ctonnement du général Maison en apprenant la convention d'Alexandrie. Ibrahim évacue la Morée. Les Français occupent les places» fortes.

IV. — La Présidence de Capodistrias. — Fabvier à Chio. L'élection deCapodistrias. Son voyage en Europe ; il débarque à Nauplie (Janvier 1828). — Décret du 30 janvier. Le pouvoir dictatorial. Rapporta avec la conférence de Poros. Le» chargés d'affaires européens en Grèce.

Pendant que les Grecs s'abandonnaient à des transports de joie, en apprenant que la flotte ottomane n'existait plus, quelle était rimpression qu'avait produite dans les capitales de TEurope la nouvelle de la bataille ?

A Saint-Pétersbourg, Fenthousiasme avait été sans mélange. L'escadre russe avait vaillamment combattu et s*était montrée digne des marines plus anciennes et des officiers plus expéri- . mentes de l'Angleterre et de la France. Le parti de la guerre exultait, puisque Navarin était susceptible d'amener cette campagne sur le Danube qu*il souhaitait depuis si longtemps. L'éclatante victoire remportée sur la Perse au même moment, et d'importants préparatifs militaires ordonnés en Bessarabie, entretenaient ce parti dans l'espérance de voir prochainement s'engager les hostilités. L'Empereur déclara qu'il regrettait l'effusion du sang, mais qu'il en rendait responsable la mauvaise foi des chefs turcs : il envoya des décorations aux trois amiraux. Les diplomates se félicitèrent surtout du coup terrible dont Metternich était atteint, u Les amiraux, écrivait Nesselrode à Tatitschef, mériteraient d'être placés à la tête des cabinets pour en diriger la politique. Voilà des hommes qui s'entendent h trancher les questions. Jamais gloire n'a été comparable à celle du moment. »

A Paris, la joie fut également très vive. La presse, aussi bien libérale que gouvernementale, poussa des cris de triomphe, et chacun se félicita de cette victoire navale qui rendait un peu de lustre à nos armes, après une inaction de douze années. Le ministère en tira quelque popularité. On ne pensa pas à déplorer la destruction de cette marine égyptienne formée par des officiers français, et que nous avions eu un moment l'idée d'opposer à l'inquiétante puissance maritime de l'Angleterre.

C'est en France, que le philhellénisme des Comités et de la littérature manifesta le plus ardemment, car c'est dans ce pays qu'il avait le plus pesé sur un gouvernement réfractaire, l'amenant peu à peu, à force de pression, à s'agréger à la triple alliance. « La victoire de Navarin, écrivait Lebrun, a été gagnée par les peuples. C'est la première que toutes les nations aient pu accueillir avec une sympathie commune. Elle proclame une ère nouvelle et l'avènement triomphal de l'opinion publique, qui devient véritablement reine, disposant de flottes

et de canons, commandant aux amiraux, entraînant même les princes (1) » .

Les sentiments les plus opposés à ceux que nous venons de décrire, se donnèrent carrière à Vienne. Les diplomates autrichiens s'indignèrent profondément d'un acte que Tempereur Françoisqualifia d'assassinat, Metternicb, d'épouvantable catastrophe, et qu'Esterhazy compara au partage de la Pologne. M C'était le règne du chaos qui s'ouvrait (2). » Le chancelier de Vienne avait, au début d'octobre, entamé une négociation à laquelle Navarin devait couper court : il s'était figuré que l'Angleterre regrettait, depuis la mort de Canning, d'être engagée dans une affaire qui pouvait la brouiller avec la Porte, et qu'elle serait heureuse de voir les diF&cultés s'aplanir, son amour-propre restant sauf. Il avait donc imaginé de faire demander par le sultan à l'Autriche d'interposer sa médiation entre les trois alliés d'une part, et la Porte de l'autre. Il entendait laisser la pacification grecque en dehors de cette question. C'était simplement une affaire à traiter entre la Turquie et l'Europe. Elle consistait à examiner ce point : l'Europe pouvait-elle imposer une médiation à la Turquie ou n'en avait-elle pas le droit? C'était l'examen d'une question de forme et non de fond. La bataille de Navarin trancha ce projet mort-né avec la netteté d'un coup de sabre (3).

A Londres, l'opinion fut très divisée. S'il y eut unanimité dans le parti whig pour acclamer la victoire navale de l'amiral Codrington, si le Times, cet organe de 1 impérialisme britannique, fit cette fois chorus avec les whigs (4), le parti tory et, avec lui, le gouvernement, marquèrent plus de froideur et de réserve, u Cela ne plait pas aux ministres, écrivait, le 20 novembre, lord Winchester à Codrington ; ils disent que vous vous êtes trop pressé (5). » M. Lawrence, représentant des

(1) LeBRtJ?r, Préface du Voyage en (ircce,

(2^^ M ETTERKICH, t. IV, p. 403. Pour Mctternicli, qui alUitjuait la Turquie attaquait l'Âulriche.

(3^ Melternich à d'OttenfeU. PnoKESCu, t. V, p. 118. — Etudes diplomatiquex^ p. 132.

(4) Études diplomatiquer.^ p, 214.

(5^ Bor,DA!foviTcii, p. 127.

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États-Unis à Londres, écrivait de même : « Beaucoup d'Anglais semblent plus disposés à craindre, à la suite de ce fait^ un agrandissement russe qu'à se réjouir du succès de l'entreprise (1). Ti Cette victoire était pourtant, suivant la très heureuse expression de lord John Russel, une des victoires » les plus honnêtes » remportées depuis le commencement du monde, puisqu'elle avait un but de pitié en faveur d'une population souffrante, et non point un caractère d'intérêt et de conquête (2). Mais elle était en contradiction avec ce principe traditionnel en Angleterre, le maintien de l'intégrité ottomane, et elle livrait la Turquie sans défense navale à l'ambition de la Russie. En outre, elle nuisait, par l'ouverture d'une guerre maritime en Orient, aux intérêts commerciaux de la Grande Bretagne. La fermeture éventuelle des détroits, l'embargo mis sur les exportations venues de la mer Noire, pouvaient faire du tort aux négociants de Londres. Trois mois plus tard, Wellington, arrivant au ministère, devait qualifier, dans le discours du trône, cette victoire « d'événement malencontreux » (untoward event).

C'est évidemment à Gonstantinople, que la bataille de Navarin devait avoir le plus grave retentissement. Les ambassadeurs avaient appris la nouvelle quelques heures avant le sultan, et avaient essayé de lui faire désavouer la résistance d'Ibrahim et ses actes de violence en Messénie, de telle sorte que l'on aurait pu, de part et d'autre, considérer l'attitude d'Ibrahim comme toute personnelle à ce général et la bataille comme une erreur déplorable, mais ne devant pas amener forcément la guerre. Les drogmans demandèrent donc au ministre ottoman quels ordres il avait transmis à Ibrahim, et s'il considérait comme établissant l'état de guerre «ce qui venait de se passer entre les flottes (3) »ï . Pertew-Effendi refusa de déclarer quelles instructions il avait données à Ibrahim : a II ignorait ce qui

(1) WHEiT02ï-LAWIlE»CE, t. II, p. 415.

(2) BOGDAKOVITCB, p. 130.

(3) MàRTENS, t. XII, p. 133.

avait pu se passer entre lui et les amiraux, et ne pouvait en prévoir les suites, pas plus que prédire le sexe d*un enfant avant sa naissance ; pour donner une réponse, il fallait attendre les couches. )> (30 octobre).

Quand Mahmoud apprit le désastre, sa colère fiit violente; il ne se porta cependant pas, comme on aurait pu le craindre, à des représailles contre les nationaux européens. Il dissimula sous une attitude calme et sombre ses désirs de vengeance. Il se contenta de mettre l'embargo sur les navires venant de la mer Noire, et de refuser aux représentants des puissances Tautorisation de faire partir leurs courriers pour TEurope. « Ce droit, disait-il, n'existait qu'en vertu des traités, et les traités avaient été déchirés à Navarin (1) » .

Quelques jours se passèrent en échange de notes, soit directement, soit par Tintermédiaire de Tinternonce. La position des ambassadeurs était pleine de difficultés. Ils étaient obligés, sous peine de porter la situation à ses dernières extrémités, d'exprimer de vagues regrets au sujet de l'événement qui s'était produit : d'autre part, ils ne pouvaient désavouer les amiraux et amoindrir la posture énergique qu'avait prise la triple alliance.

Le 9 novembre, le Réis-Effendi leur adressa une note par laquelle il repoussait les propositions u incongrues » faites depuis quelque temps par les puissances, contrairement à tous les principes du droit des gens. « L'attentat inouï qui s'était produit, ne pouvait être considéré autrement que comme une rupture et une déclaration de guerre ouverte. Néanmoins, dans sa modération, la Porte consentait à maintenir la paix, si les puissances renonçaient à toute intervention dans les affaires grecques, donnaient une réparation satisfaisante au sultan et l'indemnisaient de toutes les pertes matérielles subies. »

Les ambassadeurs repoussèrent ces conditions, affirmant que, dans la rade de Navarin, les Ottomans avaient tiré les premiers coups ; qu'il n'était, par conséquent, dû aucune indem-

(1) Martehs, t. XII, p. 148.

nité, ni aucune réparation. Ils protestèrent de leurs dispositions amicales (singulière ironie pour les vaincus du 20 octobre), et réclamèrent la levée de Tembargo.

La Réis-Effendi essaya, sur les conseils de Tinternonce, de séparer les alliés, en liant partie avec la France et T Angleterre seules. « La Porte consentirait à admettre une médiation de la part de ces puissances, dit-il à Guilleminot, dans un entretien particulier qu'il lui avait accordé, mais non point de la part de la Russie, qui avait manqué aux engagements d'Âckerman, (cette convention pleine d'épines dont la Turquie sentait encore les blessures). » Guilleminot fit sentir à TOttoman toute la vanité de ces manœuvres : u II ne pouvait y avoir de médiation qu'à trois, et c'était à trois que la Porte aurait affaire, si elle repoussait cette médiation. » — « Mais nous ne pouvons l'accepter, s'écria Pertew-Effendi : l'empire est un vase, plein de lait et d'eau : jetez im ingrédient pour séparer le lait de l'eau, vous corrompez le tout. » — « L'empire est un vase à plusieurs compartiments, répliqua Guilleminot, dans chacun desquels est une liqueur différente : y ajouter un nouveau compartiment pour une nouvelle liqueur, n'est point changer la forme ni la substance du vase (I) » .

Le 24 novembre, dans une conférence (2) qui dura cinq heures, les ambassadeurs insistèrent une dernière fois auprès du Réis-Effendi pour la concession d'un armistice et l'acceptation de la médiation. Le ministre ottoman ne put promettre en faveur des Grecs qu'une amnistie générale, l'abandon du kharadj (3) des sept dernières années, et le rétablissement de l'ancien ordre de choses : « Les Hellènes jouiraient comme auparavant d'un bonheur parfaù et d'une entière sécurité : si le Grand Seigneur voulait concéder d'autres gràces,«il le ferait plus tard, de son propre mouvement, et en se conformant aux prescriptions de lu loi religieuse sur l'état des rayas. Mais il ne pouvait admettre qu'un Grec d'Athènes aspirât à être traité

(1) MARTE58, t. XII, p. 157.

(2) Mahteks, t. Xll, p. 179.

(3) Impôt de capitation. Voir le chapitre V',

autrement qu'un Grec de Salonique ou dAndrinople. » Les ambassadeurs ne pouvaient se contenter de promesses aussi vagues, te Si les Grecs avaient joui d'un bonheur parfait^ répondirent-ils, ils ne se seraient pas révoltés. » — k C'est le démon qui a suscité cette révolte, allégua le Réis-Effendi. » — « Il $*agit d'exorciser ce démon, w observa en souriant Stratford Canning. A la suite de cette entrevue, les représentants des puissances réclamèrent leurs passe-ports.

Le Divan refusa ces passe-ports, espérant que les ambassadeurs ne mettraient pas leur menace à exécution, si on les retenait de force à Constantinople et si leur dignité était à couvert : il espérait surtout que l'Anglais hésiterait à rompre les relations traditionnelles qui avaient toujours uni son gouvernement à la Turquie : mais il comptait sans le caractère opiniâtre et résolu de Stratford Canning, qui avait fait en quelque sorte de la pacification grecque son affaire personnelle. Pertew- Effendi ayant persévéré dans son refus de sauf-conduits, les ambassadeurs s'embarquèrent à leurs risques et périls, le 8 décembre ; le sultan veilla à ce qu'ils ne fussent pas inquiétés par une foule fanatique. Ils avaient voulu confier les intérêts de leurs nationaux au baron de Zuylen, ministre des Pays-Bas (et non à l'internonce, pour bien marquer quelle était leur défiance^vis-à-vis des agents de Metternich), mais le Réis-Effendi avait également refusé cette demande, et déclaré que ces nationaux étaient en sécurité sous la protection des autorités ottomanes (l).

Cette rupture diplomatique s'était opérée sans violence, contrairement aux précédents qui voulaient que la Porte ne respectât presque jamais le caractère sacré des ambassadeurs d'une puissance qui lui devenait hostile. La raison de cette modération était, que celte rupture avait eu lieu par la force des circonstances, sans que les ambassadeurs eussent reçu l'instruction formelle de l'opérer, sans que la Porte, de son côté, se souciât d'entamer une guerre avec trois des plus grandes puissances européennes.

(1) Martews. t. XII, p. 216 et 242.

3Î8 LES CONSÉQUENCES DE NAVARIN — i8«8

Mais, quelques jours après(l), Mahmoud adressaità tous les u ayans » ou chefs de district de Tempire un manifeste ou beyan-némé^ rédigé dans les termes les plus violents, véritable appel à la guerre religieuse, à la levée en masse de tous les mahométans. La Russie, « cette ennemie jurée de Tislamisme, qui depuis soixante ans saisissait les prétextes les plus frivoles de guerre, qui avait excité les Grecs à la révolte, qui avait entraîné par ses intrigues deux autres puissances » , était spécialement attaquée (2). Le manifeste se terminait par une attaque contre tous les Francs, pris d'une manière générale : « Ceux-ci voulaient s'emparer progressivement de toutes les provinces de Tempire où se trouvaient des rayas, mettre ces derniers à la place des musulmans, convertir toutes les mosquées en églises, faire partout sonner les cloches, en un mot exterminer le peuple mahométan. . . Cette guerre ne serait donc pas, comme les précédentes, un combat politique, mais une lutte religieuse et nationale: il fallait que tous, riches et pauvres, grands et petits, regardassent ce combat comme un devoir sacré. «

La divulgation de ce manifeste (3) indigna les cours européennes et aggrava la situation, déjà tendue depuis le départ des ambassadeurs.

Dès que la rupture des relations diplomatiques fut devenue officielle, la Russie pressa ses armements afin d'être prête à entrer en campagne au printemps. Le Tsar s'assura qu'il n'avait rien à craindre de l'Autriche, et son représentant à Vienne, Tatitschef , exigea que l'empereur François promit de ne donner, en cas de guerre, aucun appui à la Porte. Metternich dut dévorer cette humiliation (4).

Nicolas se retourna ensuite vers ses alliés et essaya de leur faire partager son zèle. Les instructions adressées, le 6 jan-

(1) Le 20 ilécemhre 1827. PnOKESCU, t. V, p. 140.

(2) Le «ultan avounit, dans ce document, qu'il n'av.iit signé l'exorbitante convention d'Âckenuan, que parce que l'exécution n'en devait pas être immédiate (lisons : ne devait jamais avoir lieu\

(3j Qui eut lieu au milieu de février.

(4j Tatitschef à r^esselrode, 2 décembre 1827.

vier, à M. deLiéven (1), exposèrent les résolutions belliqueuses et fermement arrêtées de la Russie, a II était impossible à cet État de rester, vis-à-vis de la Porte, dans la position fausse et bâtarde où les deux puissances se trouvaient depuis la rupture des relations diplomatiques. Le Tsar ne pouvait laisser ses nationaux sans protection, ses rapports commerciaux avec la Méditerranée sans défense, la ntivigation de la mer Noire sans garantie, et plusieurs des clauses d'Ackerman sans exécution. Ces objets qui n'étaient pour la France et TAngleterre qu'une convenance, une source de plus ou moins de profit, étaient pour la Russie une nécessité^ une question vitale. Quanta Texécution du traité de Londres (que les alliés avaient renouvelé expressément le 12 décembre) (2), elle ne se rattachait pas à un vain désir de gloire, à une maxime abstraite d'humanité, mais à fmiérét bien entendu de la Russie, à Futilité, pour cette puissance, de voir se former en Grèce un État qui put commercer librement avec la mer Noire: et cet intérêt s'identifiait avec celui des autres nations commerçantes »

Cette énumération de motifs, précise et réaliste, nette et tranchante, ne renfermait plus, comme celle du traité de Londres, des raisons de sentiment : c'étaient la question matérielle d'intérêt commercial et la question politique d'influence nationale, qui étaient mises en avant pour expliquer la nécessité de la guerre.

Passant à 1 examen des moyens coercitifs propres à amener la soumission de la Porte, Nicolas proposait : » d'occuper par ses armées la Moldavie et la Valachie, et de ne s'arrêter que lorsque les conditions du traité de Londres seraient acceptées : cette occupation des Principautés aurait lieu au nom des trois cours, et non pas au nom de la Russie seule. Les escadres continueraient à bloquer les côtes de la Grèce, pour prévenir tout débarquement d'hommes et de munitions; de plus, une démonstration, soit devant Alexandrie, soit dans le port de

(i) Marteks, t. XII, p. 228.

(2)/AiV., t. XII, p. 219.

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Constaiitinaple, sous les murs du sérail, pourrait avoir de l'efficacité. »

Le Tsar discutait ensuite Torganisation du futur État grec, u qui pourrait être réglée dans une ile neutralisée de TÂrchîpel par les trois ambassadeurs, Ribeaupierre, Guilleminot, Stratford Canniug, auxquels se joindraient (si la Porte adhérait à Tultimatum qui lui serait prochainement adressé) des plénipotentiaires turcs et, dans tous les cas, des plénipotentiaires grecs, il était nécessaire que les puissances prétassent leur assistance au nouveau Président de la République de Grèce, dont la tâche présentait tant de difficultés ; on consentirait notamment à garantir un nouvel emprunt de deux millions sterling (50 millions de francs), et on enverrait en Grèce des agents dont les talents et la considération seraient d'un utile secours pour le gouvernement naissant. »

Enfin le cabinet de Saint-Pétersbourg mettait en garde ses alliés contre « tous leurs adversaires secrets et connus >' (c'està-dire contre les manœuvres possibles d*un Metternich), et déclinait toute intervention étrangère dans leurs différends avec la Porte.

L'envoi de cette note correspondit précisément à deux changements de ministère, qui eurent lieu, l'un en France, l'autre en Angleterre, et qui semblèrent présager une modification de la politique des deux pays. En France, M. de Yillèle céda la place à M. de Martignac. La politique de ce ministère libéral s'annoiiçait comme devant être plus favorable aux Grecs que la politique de Villèle, qui ne s'était laissé entraîner dans la triple alliance qu'à son corps défendant (1), pour ne pas heurter l'opinion publique, •et qui avait toujours gardé l'arrière-pensée et la crainte de déplaire à M. de Metternich. Désormais la France devait suivre sans hésitations, ni réticences, la route que lui tracerait la politique russe. Le ministre des Affaires Étrangères du nouveau cabinet n'était autre que

(1) « C'était un homme d'affaires et non un homme d'État. » Telle eil l'oraiBon funèbre que Metternich décerne à Villèle. Il ajoute, en apprenant la nomination de M. de Martignac, « que la France est pourrie jusqu'à la moelle des os. ■

M. de la Ferronnays, notre ancien ambassadeur à Saint- Pétersbourg, « persona gratissima » auprès de Nicolas, et dévoué de cœur à Taffaire grecque, dont il était à même de connaître les moindres détails. La Ferronnays fit le meilleur accueil à la note russe, et, dans Texposé de la situation diplomatique qu'il présenta aux deux Chambres (1), glorifia la victoire de Navarin et la conduite de Tamiral de Rigny, tout en ne considérant pas les relations diplomatiques avec la Porte comme définitivement rompues.

En Angleterre, le changement effectué fut absolument contraire. A un ministère modéré succéda un ministère tory présidé par Wellington. Bien qu'ayant négocié le protocole du 4 avril 1826, le vainqueur de Waterloo, élève intransigeant de William Pitt, ne pouvait approuver sans restrictions une politique qui tendait à affaiblir la Porte au profit de la Russie : ses rapports avec Metternich et avec son envoyé, le prince Esterhazy, avaient toujours été des plus courtois, tandis qu'il n'aimait ni l'ambassadeur de Russie, ni sa femme, la sédui* santé princesse de Liéven. Le chancelier de Vienne avait considéré ce changement de ministère « comme le triomphe de la vérité sur l'erreur, du bien sur le mal, de la raison sur les passions, » (2) et il avait un moment espéré que le nouveau « Premier »» désavouerait le système de son prédécesseur. Mais, de même que Canning, tout en inclinant au libéralisme, restait avant tout Anglais, Wellington, tout en étant conservateur, faisait passer avant tout les intérêts britanniques. Il étudia loyalement et mûrement toutes les pièces qui concernaient les affaires d'Orient, et en conclut qu'il était impossible d'empêcher les Grecs de parvenir un jour ou l'autre à Tindépendance: il fallait donc faire la part du feu, et se borner à empêcher le démembrement de l'empire ottoman d'être trop considérable : il fallait surtout établir dans le futur État grec une influence britannique égale ou supérieure à l'influence russe.

(1} 15 février 1828.

(2) Etudes diplomatiffitcv, p. 263

Le jour même où il prononça au Parlement sa phrase restée fameuse sur a Tévénement malencontreux de Navarin » , Wellington ne demeura pas insensible aux éloquents discours de lord HoUand et de M. Brougham (i), en Faveur de la médiation en Orient; tout en soutenant que le sultan avait toujours été « Tancien et fidèle allié j* de TAngleterre, il promit de persister vis-à-vis de la Turquie dans la politique du précédent cabinet, et de ne pas désavouer la victoire de Godrington.

M. de Metternich éprouva donc une déception, en constatant que Wellington ne dénoncerait pas le traité de Londres. Les tentatives d'Esterhazy pour séparer l'Angleterre de la triple alliance n'aboutirent qu'à un pitoyable échec, et le chancelier d'Autriche dut assister impuissant à la discussion entre le cabinet de Londres et le cabinet de Saint-Pétersbourg, au sujet des mesures coercitives que la Russie proposait de prendre contre la Forte.

Fidèle au système de Ganning, qui voulait bien intervenir en Grèce, mais qui entendait que Tintervention restât « pacifique » , Wellington ne répondit que le G mars à la note du 6 janvier, gagnant ainsi deux mois sur la marche, trop rapide à son gré, des événements (2). Il objecta au Tsar « qu'une guerre sur le Danube, guerre qui serait probablement terrible par son caractère religieux et national, troublerait profondément rOrient et ne répondrait pas au caractère pacifique du traité de Londres. Le traité n'avait prévu une intervention en Turquie que dans les limites strictement indispensables pour rétablir la paix en Orient: il avait visé exclusivement l'état de la Grèce, et par conséquent, c'était à la Grèce seule que devait être restreinte la sphère des opérations coercitives. » Wellington

(1^ Ceux-ci exprimèrent l'espoir • que le nouveau cabinet ne reviendrait pas à ce vieux et funeste système de politique étrangère qui avait perverti lon^jtemps la marche des relations extérieures, et qu'il accepterait le legs du système plus sage, plus humain, plus libéral, et surtout plus anglais qu'avait inauguré M. Cauning, protégeant les persécutés, les hommes libres de tout pays. » Séance du 29 janvier 1828. (Dans Viel-Castel, t. XVII, p. 173. V^oir aussi Études diplomatiques^ p. 235 et suiv.)

(2) Mahtess, t. XII, p. 245.

.proposa même de limiter à la Morée la zone où s'exercerait Faction militaire des puissances, les frontières à donner au iutur État au nord de Visthme de Gorinthe n'étant pas encore fixées.

Ce langage modéré ne pouvait plaire à Fempereur de Russie qui venait précisément d'apprendre la publication du beyan^néméy rédigé par le Divan au mois de décembre ; Nicolas avait reçu en même temps Favis que des dispositions de plus en plus agressives étaient prises à Constantînople, contre les nationaux et le commerce européens. Exaspéré de Finsolence de la Porte, il ne se contint plus, et écrivit à Londres(l] , qu'il avait pris la résolution d'agir, avec ou sans le concours de ses alliés. « L'expulsion de Gonstantinople des sujets russes, français et anglais, et l'interdiction aux navires de toute nation étrangère de traverser les détroits, constituaient des violations effrontées des traités passés et de véritables actes (V hostilité. La Forte franchissait d'un saut les bornes que l'Empereur pouvait mettre à sa longanimité. La Russie se considérait donc, pour le redressement de ces griefs, comme étant tout à fait en dehors de la teneur du traité de Londres. Cependant elle ferait servir la guerre qui allait éclater au résultat visé par ce traité, et elle était prête, en outre, à exécuter, conjointement à cette guerre, les mesures coercitives qui concernaient directement la pacification grecque. »

Par cette dépêche, le Tsar disjoignait complètement la réparation de ses injures personnelles et sa propre guerre contre les Turcs, de tout ce qui regardait la question grecque. Il reprenait sa liberté absolue sur le Danube et en Asie. En Morée et sur mer, il restait prêt à coopérer, dans la mesure où le désireraient ses alliés, à l'œuvre de pacification. Il ajoutait, un peu ironiquement, que la meilleure coopération serait encore la redoutable diversion par laquelle il obligerait les Ottomans à porter toutes leurs forces au Nord de leur empire. Enfin il déclarait que si ses alliés, dans ces nouvelles conjonc-

(1) 26 février 1828. Martetcs, t. XII, p. 255. — Prokescii, t. V, p. 169,

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tures, voulaient dénoncer le traité de Londres, il le reprendrait pour son compte : mais alors, « abandonné à lui-même et ne recevant aucun appui, il ne consulterait plus, dans l'exécution de cet acte, que ses intérêts et convenances, »

Nicolas rejetait complètement le masque de désintéressement que son prédécesseur et lui avaient conservé depuis sept ans. 11 sortait du traité de Londres pour échapper à la clause de renoncement à tout agrandissement matériel. Il y rentrait seulement pour prendre sa part d'influence à exercer sur le futur État grec. Tout cela était à la fois très adroit et très ferme. Le jeune souverain ne démentait > pas les promesses qu'avaient données les débuts de son règne ; l'autorité et l'habileté se confondaient dans sa politique suivant la plus heureuse proportion.

L'Angleterre allait-elle prendre son parti de l'attitude dégagée de la Russie et s'accommoder de cette disjonction des questions russe et grecque? Un allié était-il en droit de ne conserver d'un traité solennel que les clauses favorables à ses intérêts particuliers? Wellington ne pouvait admettre cette prétention, mais, s'il s'y opposait, c'en était fait de la triple alliance (l).

Pour témoigner son mécontentement, il commença par suspendre la conférence de Londres (2) : « Il n'était pas compatible avec la dignité de l'Angleterre de participer à des conférences qui n'étaient plus libres, et dont les décisions étaient par avance annulées par la déclaration de l'Empereur (3). ^ Puis il écrivit à Nesselrode(4), lui reprochant, en termes modérés, mais fermes, de sacrifier le repos et les intérêts de l'Europe à des vues égoïstes : « Le beyan-némé et les mesures subséquentes n'étaient considérées par la Russie comme des actes de franche hostilité, que parce que cette puissance était absolument décidée à la guerre ; à d'autres époques, des faits analogues n'avaient pas amené de conflit. L'Angleterre ne

[\) Mettersicïi, t. IV, p. 426.

(2) La dernière coiiFérence est du 12 mars 1826.

(3) Aberdeen à Ueytesbury, Prokescu^ t. V, p. 310.

(4) PR0KE8CH, t. V, p. 230.

pouvait s'empêcher de regretter qu'une médiation offerte pour la pacification du Levant fît naître une conflagration des puissances orientales. Comment les trois alliés pourraient-ils combiner une action commune, puisque Tun d'eux allait de Tavant et que les deux autres se voyaient obligés de suivre celui-ci dans cette voie, ou de ne pas agir du tout ? » Wellington n'admettait pas que le traité de Londres fût regardé comme rompu ; il considérait que l'Empereur marchait au but convenu par des voies spéciales, mais que le but restait le même ; il lui rappelait les promesses formelles de renonciation aux conquêtes qu'il avait faites dans le traité, et dont il ne pouvait se dégager arbitrairement.

Le ton de cette lettre n'était pas agressif. Wellington savait le Tsar irritable, prêt à tout; il n'osait pas le contredire trop ouvertement, de peur de le pousser aux dernières extrémités. Mais il se déclarait prêt à intervenir après la guerre, au moment du règlement définitif des comptes et indemnités, et^ dans une phrase lancée incidemment, menaçait la Russie d'une entente anglo-française venant faire contre-poids aux ambitions du slavisme.

Le ministre anglais, sentant que ses rapports avec la Russie devenaient de jour en jour plus tendus, avait, en effet, essayé de convertir la France à sa politique de temporisation : il avait fait des avances à la Ferronnays et lui avait demandé de se joindre à lui pour arrêter la marche inconsidérée de la Russie. Mais ce dernier avait repoussé les avances de Wellington, pensant avec raison que la France n'avait rien à perdre à un agrandissement de la Russie, et que celle-ci lui tiendrait compte de son attitude amicale (1). Au contraire, TAngleterre restait la rivale née, traditionnelle, de qui tout était à craindre et qui ne se rapprochait de nous que pour un intérêt motnentané.

La Ferronnays, depuis qu'il était aux affaires, était non seulement resté « russophile, » mais il était devenu philhellène.

(1) Il reprenait, avec plus d'à-propos, la politique inaugurée «ix ans auparavant par Chateaubriand.

aae les conséquences de navarin — i828

II se disposait à envoyer Juchereau de Saint-Denis comme chargé d'affaires en Grèce, et pressait Touverture des conférences qui devaient avoir lieu à Gorfou entre Guilleminot, Stratford Canning et Ribeaupierre. Enfin, il allait proposer à la conférence de Londres Fenvoi d'un corps de troupes de six mille Français en Morée, pour en expulser les Égyptiens.

Le prince de Polignac, notre ambassadeur à Londres, eut donc Tordre de ne pas accueillir les ouvertures de lord Dudiey. Il dut affirmer sa confiance dans l'assurance que donnait la Russie, qu'elle respecterait les conditions de Tulliance, et ferait servir sa guerre particulière au but commun. Il dut en outre s'opposer à ce que les conférences de Londres, interrompues depuis le 12 mars, se rouvrissent entre les représentants de la France et de l'Angleterre, sans la présence du délégué russe, ce qui eût été manifestement contraire à l'article additionnel du traité de Londres. « Employer ce procédé et briser l'alliance, faisait observer la Ferronnays à Wellington, n'était-ce pas dégager la Russie des obligations qu'elle avait promis de remplir et abandonner sans contrôle l'empire ottoman à toutes les ambitions du Tsar(l]?

Wellington, voyant qu'il ne réussirait pas à détourner la France de l'alliance russe, aurait pu s'adressera M. de Metternich, toujours disposé à tendre des chausse-trapes sous les pieds des Tsars. Mais celui-ci venait de porter à son comble le discrédit où il était tombé depuis plusieurs années, en reprenant le stratagème tenté par lui à plusieurs reprises (2), mais complètement éventé et qui consistait, après avoir repoussé toute concession, à passer brusquement à la complaisance la plus extrême. H avait proposé à Londres et Saint-Pétersbourg (3) de couper court à tout malentendu en Orient, en reconnaissant absolument et définitivement l'indépendance grecque. « Cette proposition, disait-il, était contraire à ses propres principes, mais, en certains moments, les résistances

(1) Instructions à Polignac, 20 avril 1828. Prokesch, t. V, p. S37.

(2) Notamment en 1825, aux conférences de Saint-Pétersbourg.

(3) Mémorandum du 15 mars. Prokesch, t. V, p. 177.

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