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LA GUERRE RUSSO-TURQUE 34J

sorte d'Étai-major diplomatique, le duc de Mortemart(l), lord Heytesbury^ etc., qui reprësentaient auprès de lui les grandes puissances, et qu'il avait conviés, soit pour assister à ses succès présumés, soit pour affirmer la modération et le désintéressement dont il ferait preuve lors du règlement définitif du conflit.

L'armée turque, à peu près égale en nombre à celle de Nicolas I*% ne présentait pas la désorganisation sur laquelle comptaient les Russes; les régiments formés depuis la suppression des janissaires avaient eu le temps de s'instruire et de prendre de l'assurance. Ils manquaient d'officiers, mais, plus disciplinés que les anciennes cohortes de Todjak, ils présentaient un aspect calme et solide que n'avaient jamais eu les armées ottomanes. Il n'était donc pas du tout certain que les Russes pussent terminer la guerre en une seule campagne.

Les Turcs, à tort ou à raison, ne cherchèrent pas à défendre le Danube : ils s'enfermèrent dans les grandes places fortes de Brada et Silistrie en première ligne, de Varna et Choumla en seconde ligne. Ils défendaient ainsi la partie orientale de la Bulgarie, la seule attaquée par les Russes. Nous n'entrerons pas dans le détail des opérations (2), qui furent conduites par les Russes avec une certaine légèreté, et une confiance en euxmêmes que l'événement ne devait pas justifier. Cette fois, pour reproduire une expression du grand Frédéric, un peu'dédaigneuse pour ses voisins d'Orient, les aveugles résistèrent vaillamment aux borgnes.

Les Russes s'étaient emparés assez facilement de Braïlaetde toute la Dobroudja (18 juin] : ils avaient investi Silistrie et dirigé leurs principales forces sur les deux clefs des Balkans, Varna et Choumla. Mais là, ils furent contraints de s'arrêter. Varna tint bon pendant plus de trois mois et ne se rendit que le 12 octobre. Quant à Choumla, où le Grand vizir avait établi

(1) Le duc de Mortemart, nommé ambassadeur de France en Russie (le poste était vacant depuis le départ de la Ferronnays) présenta ses lettres de créance au Tsar à Bender (en Bessarabie) le 27 mai 1828. Vol. 174. A . E.

(2) Voir, sur cette guerre, les ouvrages spéciaux de de Moltkr etd'IvAiiiTSCHEW.

un vaste camp retranché, il fut impossible aux Russes de s'en emparer.

La présence du Tsar paralysa plutôt qu'elle n'encouraf^ea ses lieutenants : ils craignirent Thumiliation de subir un échec sous ses yeux, ou ne voulurent pas compromettre sa sûreté par des tentatives trop hardies.

Les maladies que le climat chaud et malsain de la basse Bulgarie provoque toujours chez les Slaves du Nord, décimèrent Tarmée; trois jours après la capitulation de Varna, Wittgenstein abandonnait ses positions devant Ghoumla( 15 octobre), et rétrogradait sur Silistrie, bloquée depuis le début de la guerre. Après de vaines tentatives pour s'emparer de cette place, Tarmée russe, très maltraitée par Tapproche de la mauvaise saison, renonçait à cette entreprise, repassait le Danube, et opérait une retraite désastreuse sur Jassy (19 novembre).

La capture des sept mille prisonniers de Varna ne compensait pas les pertes considérables subies par Tarmée russe dans sa retraite sur le Danube, et surtout n'atténuait pas l'impression produite en Europe par l'échec de cette prestigieuse armée, qui devait écraser sans lutte les hordes dégénérées du sultan .

Nicolas fut profondément attristé : il avait manqué périr sur la mer Noire, en quittant Varna pour regagner Odessa. Une tempête l'avait poussé vers la côte d'Ânatolie, et il avait pu craindre un moment d'être obligé de s'y réfugier pour échapper à la mort, au risque d'être pris par les Ottomans. Les représentants des puissances, qui s'étaient embarqués sur un autre navire, le Pantaleimon, avaient traversé les mêmes périls (1).

L'amertume de ces événements ne fut pas dissipée par le succès des opérations de Paskévitch en Asie. La prise de Kars etd'Akhalzik par ce général, celle du port d'Anapa par l'amiral Greigh, relevèrent la gloire des armes russes, mais ne rachetèrent pas l'insuccès subi sur le Danube. Le Tsar était

(1) Voir le récit émouvant qu'en fait Morteinart} 19 octobre 1828, vol. 175, A. E.

obligé de préparer pour Tannée suivante une seconde campagne dont Tissue demeurait douteuse.

L'influence de la Russie se trouvait donc, du fait de cette guerre, ébranlée en Europe. Metternich, à qui la crainte de ce conflit avait coûté tant de nuits sans sommeil, pouvait donner carrière à sa joie. L'empire turc ne serait pas encore cette fois la proie des Slaves. La diplomatie autrichienne gagnait du temps, ce qui était énorme pour elle, et Tavenir lui apparaissait sinon dégagé de nuages, du moins éclairé d'un rayon de soleil. Wellington ne pouvait non plus s'attrister de l'échec de cette campagne entreprise malgré lui : il avait trop redouté un démembrement des provinces centrales de l'empire ottoman, pour ne pas applaudir aux circonstances qui le débarrassaient de cette inquiétude.

Nicolas semblait être puni par la Providence d'avoir voulu partiellement se dégager du traité de Londres. Par une sorte de justice immanente des choses, il avait échoué dans sa querelle personnelle, mais, en revanche, il avait puissamment aidé à la pacification grecque, grâce à la diversion qui avait retenu les troupes turques sur le Danube.

Pendant que les boulets russes tombaient inutilement sur les bastions de Silistrie, la conférence de Londres avait fait produire au traité du 6 juillet des effets de plus en plus satisfaisants.

La tâche délicate que cette conférence s'était proposée était la suivante : obtenir l'évacuation de la Morée par les Égyptiens (les seuls ennemis que les Grecs eussent encore à craindre), et cependant ne pas engager d'hostilités réglées contre Méhémet-Ali.

Malgré Navarin, cette bataille engagée presque fortuitement

par les amiraux, la triple alliance (1) n'était en guerre ni avec la Porte, ni avec TÉgypte» Les relations diplomatiques avaient été suspendues à Constantinople, et non rompues : quant au blocus des côtes de Grèce, c'était le premier exemple de blocus pacifique appliqué par l'Europe. Ce blocus n'était pas, comme les blocus précédemment employés, le complément et l'accessoire d'une guerre maritime. C'était un simple moyen de coercition compatible avec l'état de paix. L'Europe s'en servait, non comme d'une mesure hostile, mais comme de représailles, justifiées par l'intérêt lésé de son commerce et par les sentiments blessés de sa religion (2).

Après la bataille de Navarin, le blocus avait été interrompu pendant quelques mois. Les escadres s'étaient dispersées pour réparer leurs avaries. Puis, dans les premiers jours de 1828, les vaisseaux des puissances avaient rétabli ce blocus, pour empêcher les corvettes égyptiennes de ravitailler Ibrahim (3).

La contrariété de vues qui s'était produite à cette époque au sein de la triple alliance, s'était reflétée dans les instructions adressées aux amiraux. Le cabinet de Saint-James avait paralysé le zèle de Codrington (4), et le cabinet de Paris lui-

(i) Nous y comprenons la Russie, puisque, en qualité de membre de la triple alliance, elle avait déposé sur mer la qualité de belligérant. Voir plus haut page 338.

[%) Le blocus pacifique suscitait une difficulté d'application. Devait-on interdire l'accès des ports bloqués non seulement aux navires turcs ou égyptiens, mais aux navires neutres? (Voir plus haut page 338, en note). Rigoureusement, on devait le faire. Mais, à la suite des protestations que firent entendre les marines neutres, notamment la marine autrichienne, on admit des tempéraments, on négocia séparément avec ces protestataires pour obtenir d'eux l'engagement qu'ils ne forceraient pas le blocus, et finalement on en arriva à leur laisser une très grande latitude. — En fait, le peu de développement des relations commerciales des ports grecs pendant cette guerre, enlevait beaucoup d'intérêt à cette question. — (Voir la Corr, politique de Polignac, notamment il juillet 1828, vol. 624, A. E).

- Beaucoup d'auteurs contestent la légitimité du blocus pacifique, (Voir Fav- CHILLE, le Blocus Maritime, p. 37-67) qui, depuis 1828, fut appliqué à plusieurs reprises.

^3) Instructions de la conférence de Londres (12 mars 1828). Mautbns, t. XII, p. 253.

(4) L'amiral Codrington était d'avis d'user, pour terminer l'affaire, de moyens énergiques, tels que le blocus effectif de Smyrne et d'Alexandrie, mais sa fougue déplaisait en haut lieu, et lord Aberdeen prit même la résolution de le remplacer

même avait montré une certaine mollesse : « 11 faut reconnaître, écrivait M. de Chabrol à de Rigny, que les cours ont été menées dans cette affaire par Topinion plus que par la réflexion et la sagesse ; mais enfin Taffaire est engagée, il faut aller jusqu'au bout » . La Russie seule avait exécuté rigoureusement le traité de Londres, et Nesselrode avait recommandé à Tamiral Heyden «d'aider les Grecs, en leur fournissant des armes et en approvisionnant leurs forteresses : n'étaient-ils pas les alliés naturels de la Russie? II fallait arriver à fixer les limites de leurs positions, à Tencontre des vues de l'Angleterre, de la France et de F Autriche (1) » .

Enfin, au mois de juin, la Ferronnays se décida à agir; estimant avec raison que te blocus pacifique était un moyen de coercition insuffisant, il proposa à la conférence d'y joindre une occupation de la Morée par des troupes françaises, qui obtiendraient degré ou de force le départ d'Ibrahim.

Le nouveau chef du Foreign Office, lord Âberdeen, ami de Metternich et d'Esterhazy, souleva des objections, et soutint que cette mesure amènerait une guerre formelle avec le pacha d Egypte, si Ibrahim s'obstinait à rester. La vérité était, que l'Angleterre craignait de voir une influence française s'implanter en Morée. Et pourtant cette expédition avait, même au point de vue anglais, l'avantage d'ôter tout prétexte à la Russie d'envoyer des régiments en Morée, comme elle aurait pu être tentée de le faire, pour opérer une diversion favorable au succès de ses armes. Si un débarquement européen était utile, l'Angleterre, maîtresse des îles Ioniennes, ne pouvait l'effectuer sans être suspecte à ses alliés. La France seule, n'ayant aucun territoire en Orient, présentait des garanties de désintéressement telles, qu'on ne pouvait prendre ombrage de l'envoi de ses troupes.

à la tête de l'escadre par Sir Pulteney Malcolm, sous prétexte précisément qu'il transformait peu à peu sa croisière devant Alexandrie en véritable blocus. — Voir un rapport de Polignac du 7 juillet 1828. vol. 62^^ Â. E.

(1) BOGDàROTiTCB, p. 160.

Lord Aberdeen finit par reconnaître la justesse de ces raisonnements, et renonça à son opposition. La Russie acceptant de bonne grâce la proposition de la Ferronnays, qui engageait de plus en plus la France dans TaFfaire grecque, l'expédition française fut résolue.

Le protocole du 19 juillet 1828 (1) décida que : « le blocus de mer étant inefficace pour obtenir un armistice entre les belligérants, on y joindrait un blocus de terre qui couperait les ravitaillements reçus de Roumélie par Ibrahim. L'Angleterre n'étant pas actuellement en position d'envoyer des troupes en Morée, la Russie en guerre avec la Porte ne pouvant coopérer à cette expédition sans exciter une vive irritation, la France enverrait un corps d'occupation, au nom des trois cours, dans un intérêt commun, et avec l'engagement de rappeler ses troupes, une fois le but de l'expédition atteint. L'objet de l'expédition serait notifié à la Porte avec l'assurance qu'elle n'était point opérée dans des vues hostiles à son égard » .

Lord Aberdeen n'avait pas voulu que les puissances garantissent, comme le demandait la Feroonnays, l'intégrité du territoire qui serait évacué par Ibrahim, car il n'était pas encore d'accord avec ses collègues sur l'étendue qu'on donnerait à l'État grec.

Metternich s'indigna de la décision de la conférence : » elle offrait, suivant lui, une source immense de compromissions pour l'ordre social tout entier. La France, où l'organisation philhellénique présentait tout le danger d'un club politique avoué, donnait un déplorable exemple en portant la liberté et l'émancipation à un peuple étranger (2) • .

Le corps d'armée français, fort de quatorze mille hommes, et commandé par le général Maison, s'embarqua les 17 et 19 août. La flottille qui transportait les troupes, était en outre chargée de munitions et d'argent, destinés au gouvernement

(1) PnoKESCH, t. V, p. 270.

(2) METTKnnicH, t. IV, p. 490 et 491.

grec. Le général Maison parvint devant Navarin le 29 août; il proBta du voisinage des escadres, pour avoir avec Tamiral de Rigny une entrevue où il apprit d'importantes nouvelles.

Depuis un mois, les événements avaient marché à grands pas dans le Levant, grâce au zèle des amiraux. Ceux-ci, ayant appris qu'Ibrahim faisait difficilement subsister ses troupes aux dépens de la Morée dévastée, avaient essayé de Tamener à évacuer cette contrée de son plein gré. Mais les conditions qu'ils lui avaient posées, telles que la restitution des Grecs transportés comme esclaves en Egypte, l'avaient irrité et avaient empêché la négociation de réussir (1).

Codrington s'était alors rendu à Alexandrie, en vertu d'instructions reçues de Londres, et avait engagé des négociations avec Méhémet-Ali (2); celui-ci, moins opiniâtre que son fils, et apprenant qu'une expédition française menaçait de faire subir à son armée le même sort qu'avait subi sa flotte, s'était décidé à signer le 9 août une convention, par laquelle il s'engageait à restituer les prisonniers grecs, et à envoyer dans le plus bref délai des bâtiments de transport pour ramener l'armée d'Ibrahim en Egypte : l'amiral anglais lui avait permis de laisser douze cents hommes dans les places de Navarin, Coron, Modon, Patras, jusqu'à la pacification complète du pays (3).

Le général Maison fut surpris et un peu mortifié par ces nouvelles, que lui communiqua de Rigny. Il était évident que l'Angleterre avait voulu enlever à la France l'honneur d'obtenir le départ d'Ibrahim ; si la convention d'Alexandrie avait été signée et connue quelques jours plus tôt, le cabinet de Londres eût peut-être réussi à arrêter le départ du général Maison.

L'utilité de l'expédition française se trouvait ainsi singulièrement diminuée. Cependant de Rigny détruisit en partie l'impression fâcheuse qu'éprouvait Maison, en lui démontrant que Méhémet-Ali n'aurait pas traité sans la menace de l'arrivée

(1) Entrevue du 6 juillet.

(2) Le consul français Drovetti joua un rôle important dans ces négociations.

(3) Martbrs, t. XII, p. 679.

imminente des Français ; en outre, la convention n'était pas encore exécutée, et rien ne prouvait qu'Ibrahim l'exécuterait s'il ne voyait pas les brigades françaises débarquer devant son camp. Le général Maison comprit qu'il lui restait encore un rôle décisif à jouer, et il se sépara de de Rigny, résolu a brusquer les choses et à recommencer Navarin sur la terre ferme, s'il rencontrait la moindre résistance.

Le débarquement du corps français eut lieu devant Coron, et le général Maison établit ses tentes à Pétalidi. Gomme Tavait prévu de Rigny, Ibrahim commença à discuter sur les termes de la convention d'Alexandrie. Maison ne l'entendait pas ainsi, et, brûlant d'en venir aux mains, prit ses dispositions d'attaque : tt Je ne veux pas, écrivait-il à de Rigny, dont les vaisseaux croisaient devant Modon et Navarin , en face du camp d'Ibrahim , me laisser berner par de misérables Arabes. Si Ibrahim veut nous tâter, je regarderai cela comme une bonne fortune. Ne pressez pas trop cet Égyptien de s'en aller. Il recevra, je vous en réponds, une rude leçon, s'il se hasarde à nous combattre (I) ». 11 fit exécuter au général Sébastiani un mouvement prononcé sur Coron. Mais de Rigny lui répondit le 7 septembre, en s'excusant « de lui enlever sa proie » , qu'Ibrahim venait de céder et de signer un engagement d'évacuation immédiate.

Le général Maison assista, frémissant, à l'embarquement des Africains qui dura trois semaines. Ibrahim se montra, pendant ce laps de temps, d'une courtoisie si parfaite, que le général s'adoucit, le fit assister à une revue de ses troupes, et le convia même à sa table. C'est en cette circonstance que ce musulman, frotté de civilisation et doué d'un esprit sagace, demanda à Maison a pourquoi la France, qui était allée faire des esclaves en Espagne, venait maintenant en Grèce pour faire des hommes libres? »

Le 5 octobre, le départ des Égyptiens était consommé. Il ne restait plus en Morée que les douze cents hommes autorisés

(1) 5 septembre 1828. JcniEti de la Gravibbe, t. II, p. 264. •

par la convention d'Alexandrie à occuper certaines places fortes.

Les soldats du général Maison, qui avaient tout d'abord été émerveillés du climat et des paysages de fa Grèce (1), ayant été pris de dysenterie et de fièvres, à la suite de pluies torrentielles, et ayant besoin d'un abri plus solide que les tentes du camp de Pétalidi (2), le général se vit obligé de pénétrer dans les places fortes, en dépit de la convention d'Alexandrie, dont il contesta le caractère officiel.

Les places étaient défendues par quelques soldats turcs, réunis aux douze cents Égyptiens : ces hommes ne voulurent pas ouvrir leurs portes, mais ils ne voulurent pas davantage entrer en lutte avec les Français. Il fut donc convenu que les Français franchiraient les murailles avec des échelles ou par d'anciennes brèches. Cette subtilité musulmane devait dégager la responsabilité des officiers égyptiens vis-à-vis du Grand Seigneur. Seule, la forteresse du Château de Morée se défendit pendant quelques heures, etc'estlà qu'eut lieu Tunique combat livré en Morée par les troupes françaises (3).

Le Péloponèse était entièrement délivré du joug musulman qu'il subissait depuis plusieurs siècles. Quelques milliers de Turcs noii-combattants qui avaient continué à habiter les villes, malgré les dangers auxquels les exposait la révolution, furent transplantés à Smyrne.

Le général Maison eût volontiers franchi l'isthme de Gorinthe, pour occuper la Roumélie et se mesurer avec les Arnautes de Réchid-Pachaoud'Omer-Vrioni. Mais l'Angleterre ne pouvait admettre que le drapeau tricolore flottât non seulement sur la Morée, mais encore sur la Grèce continentale. La

(1) Viel-Castel, t. XVIII, p. 390. — Vaulabelle, i. VII, p. 471.

^2) Trois cents hommes succombèrent ainsi.

(3) 30 octobre 1828. Nous eûmes 25 hommes hors de combat. — Eugène Cavaignac, à cette époque lieutenant du génie, s'est plaint de Taccueil de la population grecque « qui entourait les soldats de l'expédition, mendiante et immobile, et qui les considérait d'un œil aussi défiant que les soldats d'Ibrahim. • Les Klephtes finirent cependant par sympathiser avec les soldats français. — Cor^' responetance d'Eugène Cavaignac. Revue des Deux Mondes, mii 1897»

conférence de Londres interdit au général Maison de, franchir Tisthme. Il dut même revenir en France au printemps suivant (1), avec la plus grande partie de ses troupes, puisque le but visé par le protocole du 19 juillet, l'évacuation égyptienne, était atteint. Une brigade d'infanterie de trois mille hommes, sous les ordres du général Schneider, fut autorisée à rester à Navarin, à Goron et à Modon, jusqu'à une date qui serait ultérieurement déterminée.

Les amiraux des trois puissances avaient détruit une flotte, les troupes françaises étaient venues en Morée, le canon russe avait tonné et détourné sur lui les forces ottomanes; pendant ce temps, qu'avaient fait les Grecs pour eux-mêmes? Avaientils mis toutes ces diversions à profit pour libérer les nombreux points du territoire encore occupés par les Turcs, et pour fonder un gouvernement stable, susceptible d'inspirer confiance à l'Europe.

Au point de vue militaire, la Grèce, épuisée par sept années de guerre, n'était plus susceptible d'aucun effort. Dans l'hiver de 1827-1828, Fabvier avait tenté inutilement de reprendre l'île de Ghio avec son petit corps de tacticiens ; mais les garnisons ottomanes de Tile avaient été renouvelées et ravitaillées par les frégates de Tahir-Pacha, échappées au désastre de Navarin, et Fabvier avait dû se rembarquer, accompagné des malédictions des Ghiotes, qui ne l'avaient aidé en aucune manière, et qui lui reprpchèrent son abandon.

Tout l'intérêt se concentre alors sur l'arrivée du nouveau Président de la République, Gapodistrias. Les factions diverses lui obéiront-elles? Lui permettront-elles de mener à bien cette

(1) Le 22 mai 1829.

tache effrayante de mettre de Tordre là où tout est désordre, et de faire taire les jalousies des ambitieux de tous les partis?

Nous avons vu Capodistrias, au seuil de la révolution, cherchant à soulever l'Europe en faveur de la Grèce. Nous le retrouvons au cinquième acte du drame, essayant d'organiser en Grèce un gouvernement fort et respecté de tous.

Il avait quitté Genève quelques mois après la mort d'Alexandre, et il était venu à Saint-Pétersbourg, encouragé par Nicolas à rentrer dans la carrière diplomatique. C'est là qu'il avait appris son élection par le congrès de Trézène (14 avril 1827). Diplomate peu belliqueux, plutôt fait pour les discussions de cabinet que pour la vie publique, il aurait pu refuser cette fonction suprême que la guerre civile et étrangère rendait redoutable. Mais il aimait la Grèce, et nous verrons qu'il aimait aussi le pouvoir. Il préféra accepter ce poste dangereux mais éminent, que les fonctions lucratives et tranquilles que lui offrait le Tsar. « Considérez-moi comme un homme mort, disait-il à un de ses compatriotes, avec une sinistre prescience, mais il faut que j'y aille (I). » Il fit donc agréer sa démission à l'Empereur et quitta définitivement le service de la Russie.

Avant de se rendre en Grèce, il résolut de passer quelques semaines à Londres et à Paris : il était sûr de l'appui d'une des trois cours alliées, pourrait-il compter sur les deux autres? Il voulait surtout visiter certains personnages financiers et s'assurer le concours des comités philhelléniques, car il sentait que la pénurie d'argent serait la grosse difficulté que devrait vaincre son administration. Il n'eut pas à se louer de l'accueil que lui réserva le roi d'Angleterre. Celui-ci disait, quelques jours après son arrivée, au prince de Liéven : « Vous avez Capodistrias ici : vous connaissez mon opinion sur son compte : j'ai les révolutionnaires en horreur. » Et Georges IV ne put se décider à lui accorder audience : il lui dit quelques mots en passant, dans une galerie de Windsor. Capodistrias, qui n'aimait guère l'Angleterre, fut blessé, et remporta en Grèce

(1) Papadopoulo Vrétos, Mémoires biographiques y t. I, p. 96.

une défiance invincible contre le cabinet de SainWames.

A Paris, il reçut un accueil plus cordial. Les philhellènes le traitèrent en chef d*État, et de Pradt lui dédia, avec Tenthousiasme dont il était coutumier, son : u Intervention armée en Grèce. «Mais les belles paroles ne suffisaient pas, et il eut Tamertume de ne pouvoir emporter d'Occident tous les encouragements pécuniaires qu'il souhaitait. L'emprunt de deux millions sterling que Nesseirode avait proposé à la conférence de Londres de faire garantir parles trois puissances, n'avait pas été accordé. Cependant Capodistrias reçut du gouvernement français la promesse de mensualités s'élevant à cinq cent mille Francs, égales à celles que le Tsar s'était engagé à lui verser.

En passant par CorFou, sa patrie, il dut mettre en vente ses propriétés pour avoir, à son arrivée en Grèce, de quoi subvenir à ses premières dépenses. La correspondance suivie qu'il entre* tient avec son fidèle ami, le banquier Eynard, nous le montre constamment aux prises avec ce besoin d'argent, auquel s'ajoute bientôt le besoin d'hommes. Il réclame avec instance aux philhellènes d'Allemagne l'envoi d'une solide légion de trois mille Suisses ou Bavarois, qui se rendraient en Grèce par petits détachements (1). Mais il ne peut rien obtenir, et il déplore dans ses lettres le « fatal isolement » de son pays.

U perdit deux mois à Ancône, attendant que l'Angleterre consentit à lui envoyer un navire : enfin il s'embarqua sur le fFarspite^ et parvint à Nauplie le 18 janvier 1828. C'est dans cette ville, sans cesse dévastée par les factions, qu'il devait être assassiné trois ans plus tard.

La situation de la Grèce était des plus précaires. Un des membres de l'assemblée disait à Capodistrias : « Votre autorité ne peut s'étendre que sur Ëgine, Poros, Mégare, Eleusis et Salamine. La caisse de la République est vide, ou mieux, elle n'existe pas. » Mais le Président ne se laissa pas effrayer par les difficultés, et se mit résolument à Tœuvre.

(1 ■ ConesponJance^ t. I, p. 193 et 263.

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