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LES REPRESAILLES A CONSTANTINOPLE

d^armes existaient dans les maisons des principaux négociants et dans les églises, que les conspirateurs étaient prêts à pénétrer dans le sérail et à égorger Mahmoud. La population phanariote, riche et pacifique, était loin, ainsi que nous Tavons exposé, de nourrir des desseins aussi audacieux : mais dans les périodes de crise, par une sorte de revanche du destin, ceux qui ont voulu ménager tous les partis sont les premiers frappés. Le Phanar allait effacer par le baptême du sang la défiance qui existait contre lui parmi les autres Grecs (1).

Les deux personnages, dont la sûreté était le plus menacée étaient le patriarche Grégorios et l'ambassadeur de Russie, Strogonof. Le prêtre et le diplomate se hâtèrent de déclarer qu'ils désapprouvaient sans réserves l'expédition d'Ypsilanti. Strogonof offrit même le concours des troupes russes pour dompter cette prise d'armes, mais le Divan se garda bien d'accepter cette proposition qui eût mis les Principautés entre les mains du Tsar.

Le sultan fit semblant d'ajouter foi aux protestations de Strogonof (2) et de Grégorios, mais il laissa supplicier un certain nombre de particuliers grecs ou moldo-va laques. Le Grand vizir, le violent Benderli-Pacha, lança, le 31 mars, dans tout l'empire un « hatti-chérif » (3) destiné à réveiller le fanatisme du peuple. «Les Osmanlis vivaient depuis trop longtemps dans le luxe et là mollesse. Leur repos désarmé avait incité les insurgés à leur entreprise. Il fallait que le peuple entier des Turcs, se levant en masse, se retrempât dans la vie militaire des camps, telle que les ancêtres l'avaient menée. » Les pachas de Bulgarie reçurent l'ordre de se préparer à franchir le Danube.

La colère de Mahmoud fut portée à son comble par la nouvelle du soulèvement de la Morée et des îles, et il abandonna les Phanariotes à la férocité de ses vizirs.

(1) GEnvi!(us, t. I, p. 252.

(2) Voir les notes échangées sur ce sujet entre Strogonof et le Réis-Effendi. Prokesco, t. III, p. 72-79. Le Réis-Effendi est le ministre dçâ Affaires Etrangères de Turquie.

(3) Manifeste ou proclamation.

Les exécutions se multiplièrent. Le Grand drogman, le prince Constantin Morousi, fut décapité sans procès : un Callimachi subit le même supplice. Quand le peuple vit qu'on frappait ainsi le Phanar à la tète, il se rua sur les Grecs et les massacra, s'abandonnant sans contrainte à la haine qu'ils lui inspiraient. Une scène atroce termina ces cruelles journées.

Benderli- Pacha résolut, pour terrifier les Hellènes et pour en imposer au Tsar, de frapper le personnage le plus important de la communauté orthodoxe, Grégorios, vieillard de quatre-vingt-quatre ans. Le prétexte fut facile à trouver : un des serviteurs du patriarche venait de faire échapper sur un navire autrichien la veuve et les enfants de Morousi. Benderli fit appeler le vieillard et s'emporta violemment contre lui. Le lendemain, 22 avril 1821, jour de Pâques, Grégorios, qui sortait de Téglise, revêtu des ornements pontificaux, à la tète d'un cortège pompeux et pacifique, fut saisi par des janissaires apostés et pendu à la porte du sanctuaire, aux yeux d'une foule épouvantée par ce sacrilège. Le cadavre resta suspendu pendant trois jours au gibet, puis fut abandonné à la populace, qui le jeta à la mer après l'avoir abreuvé d'ignominies.

Tous les membres du Saint-Synode furent, les jours suivants, torturés et exécutés.

Ces scènes sanglantes imprimèrent désormais à la guerre un caractère indélébile de sauvagerie : elles supprimèrent tout espoir de réconciliation entre les victimes et les bourreaux.

La plupart des ambassadeurs des puissances à Constantinople, indignés de ces cruautés, proposèrent, dans un conciliabule qui eut lieu chez l'internonce (le représentant de l'Autriche), d'en référer à leurs gouvernements et de demander l'envoi de vaisseaux pour leur protection personnelle. Mais lord Strangford, ambassadeur d'Angleterre, combattit cette démarche comme devant aggraver la situation (1), et décida ses collègues à ne pas se déclarer froissés par le message hautain que leur avait adressé le sultan. Celui-ci avait répondu à la

(i) Hertzbero, t. IV, p. 87. — Prokescu, t. I, p. 47.

demande d'explications des ambassadeurs que : « souverain absolu et indépendant, il ne devait compte de sa conduite à personne : il avait le droit de punir ses sujets révoltés contre une autorité qu'il tenait d'Allah. »

Cependant le baron Strogonof, qui s'était montré prudent et conciliant tant qu'il ne s'agissait que de l'expédition d'Ypsilanti, avait pris, après les massacres pbanariotes, une attitude plus énergique. Non content d'exprimer au sultan la douleur que lui avait causée l'exécution du patriarche, il présenta au Divan les réclamations les plus précises au sujet des atteintes portées à la vie ou à la liberté des Grecs protégés de l'ambassade russe, notamment au sujet de l'incarcération du banquier Danésis. N'ayant reçu aucune satisfaction, il s'enferma dans sa demeure de Buyuk-déré, attendant les instructions du Tsar, et ne reparaissant plus au Palais.

Cette protestation fut la seule que firent entendre les ambassadeurs européens. Ils ne donnèrent point asile aux victimes, et le courage qu'avait montré Hugues Pouqueville à Fatras ne trouva pas d'imitateurs à Stamboul. Ces diplomates laissèrent même les autorités turques procéder à la visite de certains navires francs, abandonnant ainsi un des plus importants privilèges que les Capitulations eussent concédés aux Européens. Us craignaient de compromettre leurs gouvernements. Pour comprendre les motifs de cette réserve peu généreuse, il nous faut examiner quelle était, en 1821, la situation respective des puissances.

Depuis le congrès de Vienne et les traités de 1815, l'Europe était en réalité gouvernée par une sorte de directoire formé par les principaux États ou a grandes puissances » .

L'empereur des Français, bouleversant toutes les anciennes monarchies, avait tenté de les remplacer par un État unique,

sorte de confédération sous la présidence de la France. Il était naturel que ceux-là mêmes qui avaient empêché, en se coalisant, ridée gigantesque de s'accomplir, héritassent de la puissance du vaincu. Mais la France, même écrasée et humiliée, avait gardé une force intrinsèque assez grande pour qu'il eût semblé expédient aux vainqueurs de la ménager : la Russie, TAutriche, l'Angleterre et la Prusse s'étaient donc décidées à lui ouvrir les portes du tribunal européen et l'avaient invitée, au congrès d'Aix-la-Chapelle, à participer à leurs délibérations.

Ce gouvernement à cinq, cette Pentarchie européenne, constituée depuis 18 18, tenait chaque année de grandes assises ou congrès où elle tranchait les plus graves problèmes et où se jouaient les destinées des nations.

Les Cinq ayant des intérêts contraires, des scissions et des groupements s'étaient bientôt formés dans le sein du directoire et les révolutions d'Espagne et d'Italie avaient été la pierre d'épreuve de ces scissions.

Au congrès de Troppau, en 1820, un groupe est formé par la Russie, l'Autriche, la Prusse, signataires de la Sainte-Alliance, cette renaissance sous une forme mystique des alliances de l'Ancien Régime, toujours constituées en vue de dépouiller et de partager. Ces puissances soutiennent la légitimité des rois, ce que, dans tous les documents de l'époque, on appelle u le principe de la stabilité » , et réclament le droit d'intervenir dans les affaires intérieures des autres États pour défendre ce principe contre les peuples révoltés.

En face d'elles, l'Angleterre, royauté libérale et parlementaire, soutient le principe de non-intervention, c'est-à-dire la liberté pour les nations de modifier leur gouvernement et leur Constitution.

La France, partagée à l'intérieur entre deux partis, celui du droit divin et celui des chartes constitutionnelles, hésite, à l'extérieur, à favoriser le principe anglais ou les théories austro-russes. Louis XVIII, par goût personnel, est favorable à la Grande-Bretagne, et, sous le ministère Decazes, notre gouvernement a entretenu avec cette puissance des rapports cordiaux.

Après Tassasainat du duc de Berry, M. de Richelieu est rentré aux affaires : ami personnel du Tsar, il serait porté à un rapprochement avec la Russie. Mais M. de Richelieu n'est pas un ultra : il ne s*inféode pas à la Sainte -Alliance : son esprit modéré lui interdit de signer la déclaration de Troppau, véritable manifeste de croisade contre-révolutionnaire, et il suit Tattitude expect^nte et réservée du cabinet anglais. L'Angleterre et la France se refusent à reconnaître aux grands États le droit de s'immiscer dans les affaires intérieures de toutes les nations européennes.

A cette époque, un rapprochement franco-russe, bien que soutenu par de brillants avocats (M. de Chateaubriand en est le plus éloquent), n'est pas encore populaire. Les souffrances de la campagne de Russie^ les invasions cosaques en France sont encore trop récentes. L'exemple donné par le pouvoir autocratique du Tsar effraye beaucoup de libéraux. Et pourtant l'alliance russe semble seule capable de rendre à la France son prestige ébranlé (1), et nous verrons notre gouvernement et notre opinion publique y incliner peu à peu.

En janvier 1821, les représentants des cinq puissances se transportent à Laibach pour achever le règlement de la question napolitaine. C'est dans cette ville que parvient, à la fin de mars, la nouvelle de l'expédition d'Ypsilanti, puis, en avril, l'annonce des troubles de Morée.

Une nouvelle phase de la question d'Orient, c'est-à-dire des rapports des puissances chrétiennes avec la Turquie^ semble s'ouvrir. Les intérêts des puissances en Orient étant différents de leurs intérêts en Occident, un groupement différent doit naturellement s'effectuer entre elles.

L'Autriche adopte dès le début des événements l'altitude la plus nette. Elle se déclare hostile au soulèvement des Grecs, et cela pour deux raisons* Le sultan représente, pour le cabinet de Vienne, la légitimité au même titre que le roi de Naples

(l) Voir A. SoREL, Essais d'/tisloire et de critirfue : « L* Alliance russe et la Restauration, •>

OU le roi d'Espagne : les Grecs, sujets rebelles, n'ont aucun droit à la liberté, et ne doivent pas songer à rejeter une domination consacrée par le temps. De plus, le soulèvement peut servir de prétexte à TÉtat russe pour prendre la défense des rayas et pour intervenir dans les affaires intérieures de Tempire ottoman. L'Autriche, dont la Russie est, en Orient, la rivale séculaire, a un intérêt de premier ordre à empéchercette puissance d'augmenter, à la faveur de cette intervention, son influence matérielle ou morale dans la région du Danube.

Pour comprendre la politique autrichienne en 1821, il faut pénétrer dans les replis du caractère de M. de Metternich, qui représente à lui seul toute cette politique : il faut Tétudier dans ses propres Mémoires, dans les pages remarquables que lui a consacrées un de nos plus éminents historiens (1), enfin dans la correspondance des diplomates qui ont eu à lutter contre lui.

Le prince de Metternich, chancelier d'Ëtat et ministre des Affaires Étrangères de l'empire d'Autriche, est, de 1815 à 1848, l'homme politique le plus influent, le plus redouté de l'Europe. Pendant plus de trente ans, tous les diplomates considéreront d'un œil à la fois craintif et admirateur la figure si connue de l'illustre chancelier, son regard sardonique et hautain, son sourire mordant et désabusé, cet ensemble de ruse et d'esprit où l'on ne saurait trouver la moindre trace d'idéal. A moins qu'on ne regarde comme un idéal le double désir de maintenir la puissance de son pays par tous les moyens, et de défendre les traditions du passé contre tous les progrès. Sa prodigieuse intelligence, sa connaissance universelle des hommes et des choses de son temps, font de lui une véritable puissance avec laquelle tous les souverains ont à compter : un point vulnérable, son amour-propre extraordinaire, qui l'aveugle dans bien des circonstances, permet cependant à ses adversaires politiques de triompher souvent de lui, surtout lorsqu'ils ont pour eux cette force immanente et irrésistible qui est le bon droit.

(1) Albebt Sorbl^ Essais d'histoire et de eriiigue : u MeUernich. ■

M' de HETTERXICH

Voici comment M. de la Ferronnays, ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, le dépeint (l) : « Cédant aux événements quand il ne se croit pas de force à leur résister^ hardi jusqu'à la témérité lorsque les circonstances lui sont favorables, il ne prend jamais conseil que de son intérêt, auquel il sacrifiera toujours sans balancer (et en se couvrant tantôt du voile de la morale, tantôt du principe de la politique pratique) Thonneur, la loyauté, la bonne foi, enfin tout ce qui devrait donner de la considération à un gouvernement et inspirer confiance en "j

ceux qui le dirigent. Il possède au suprême degré Tart de connaître et de subjuguer les hommes : malheur à ceux qu'il ne parvient pas à entraîner à sa suite et dont les opinions et le langage sont contraires au but qu'il se propose d'atteindre, ils ont tout à redouter de lui. Ennemi dangereux, profond dans ses intrigues, inplacable dans ses ressentiments, il tient dans ses mains mille ressorts cachés qu'il fait jouer avec habileté, v

En avril 1821, le chancelier de Vienne annonce, sans hésitation, qu'il réprouve Tinsurrection hellénique. Il invoque très haut le principe de la légitimité, et consacre tous ses efforts à persuader au Tsar qu'il trahirait la cause de tous les rois, s'il manifestait quelque intention de prendre le parti des rebelles.

La Prusse est désintéressée dans la question d'Orient : mais elle peut aspirer à jouer le rôle de médiatrice, comme elle l'a fait en 1791 au congrès de Reichenbach. Elle fait partie de la Sainte-Alliance et obéit alternativement aux impulsions de l'Autriche ou de la Russie. Lorsqu'elle songe à s'agrandir, lorsque les vues ambitieuses prédominent dans ses conseils, elle se rapproche d'Alexandre : elle est attachée à ce souverain par la reconnaissance ; elle n'oublie ni Tilsit, ni le don de la Saxe en 1815. Mais le plus souvent, elle penche pour le maintien rigoureux des traités de 1815 : alors elle incline vers

(1^ Archives des Affaires Étrangères, • Réflexions de la Ferronnays sur la situation actuelle de la France da.is le syxlème polit i.fue de l'Europe, « (Avril 1822.) Vol. 699.

rAutriche et gravite dans Torbite de M. de Metternich. M. de Bernstorf, ministre des Affaires Étrangères de Frédéric-Guillaume III, a déclaré à Troppau que «la Prusse voulait tout ce que voulait l'Autriche » , et, nous verrons ce ministre, lorsque des chocs se produiront au sujet des affaires d'Orient entre Alexandre et, Metternich, prêter son concours plutôt au chancelier autrichien qu'au souverain russe.

L'Angleterre ne semble pas dévoir prendre, dans la question d'Orient, la positioi^ libérale qu'elle a adoptée dans la discussion des questions italienne et espagnole. Elle n'attache cependant aucune importance au principe de légitimité : les Grecs, sont dans leur droit en réclamant la reconnaissance de leur nationalité. Mais, à défaut des principes, les intérêts anglais exigent la conservation de la Turquie parce que ces intérêts sont contraires à l'agrandissement de la Russie. La Grande-Bretagne craint les progrès de la Russie dans Ip mer Noire et la Méditerranée ; elle ne veut pas partager la suprématie que ses navires acquièrent peu à peu dans les eaux orientales. En Asie, sa colonie des Indes pourrait être compromise par le voisinage de forces slaves prenapt la place des forces musulmanes en décadence. Elle est donc amenée à défendre l'intégrité de la Porte, à blâmer l'agitation que la Grèce soulève en Orient et à faire cause commune avec l'Autriche.

L'Angleterre retrouve en Autriche une traditionnelle conformité de craintes et de jalousies. De grandes luttes ont été entreprises en commun contre la France dans les siècles précédents, interrompues passagèrement par le changement d'alliances de 1 756. En Orient, c'est la Russie qui, depuis le milieu du dix-huitième siècle, leur porte ombrage à toutes deux. Diminuer la puissance croissante de cet État, et surtout prévenir toute espèce d'alliance entre lui et la France, tel est le but identique des Anglais et des Autrichiens depuis le congrès d'Aix-la- Chapelle. Tous les efforts de lord Castlereagh, chef du Foreign Office (1), et de M. de Metternich, vont tendre à éviter une con-

(1) Ministère des Affaires Etrangères de l'Angleterre

flagration générale qui donnerait peut-être naissance à une alliance franco-russe.

À ces trois puissances, portées à prendre le parti du sultan, la Bussie pourrait s'opposer. Nous avons dit précédemment quels sentiments de sympathie le peuple russe et ses Tsars ont toujours professés pour cette nation grecque à laquelle ils doivent leur religion. Mais nous avons vu aussi combien le principe de la 'stabilité est cher à Alexandre. En 1821, il n'y a pas de journaux à Saint-Pétersbourg, pas d'opinion publique pour agir sur l'esprit du souverain. Le loyalisme d'une nation qui n'a aucune participation à la vie publique ne peut faire sentir aucune pression à l'autocrate. Il ne subit que l'influence de quelques conseillers intimes. Parmi ceux-ci, Capodistrias, directeur des Affaires Étrangères, Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie à Pari^, le baron Strogonof et le gé* néral Yermolof forment un parti favorable à l'émancipation des Grecs. Mais, d'autre part, M. de Nesselrode, qui partage avec Capodistrias la direction des Affaires Étrangères, diplomate prudent et timoré, n'a aucuji(ie propension à encourager les tendances généreuses d'Alexandre et pousse le Tsar à écouter les arguments que lui présentent les hommes d'État autrichien^. et anglais.

L'Autriche, l'Angleterre et la Prusse pesant sur un des plateaux de la balance politique, la France serait-elle disposée à peser sur l'autre plateau et à entraîner avec elle la Russie hésitante?

Notre gouvernement et notre diplomatie ne sont malheureusement pas en état à cette époque de prendre l'initiative d'une intervention philhellénique, ni de jouer les premiers rôles sur la scène européenne. Nos armées épuisées, nos finances ruinées ne nous permettent guère les entreprises généreuses et hardies. Les vues honnêtes, mais courtes, dominent par la force des circonstances, dans nos conseils des Affaires Étrangères. Trois hommes les dirigent: M. de Ri-

chelieu^ président du Conseil , Pasquier, ministre des AfFaires Étrangères, et Gérard de Bayneval, sous-secrétaire d*État.

Le duc de Richelieu est le modèle du grand seigneur diplomate, très-indépendant, d'une haute probité politique, d'une droiture toujours estimable, manquant parfois d'habileté(l]. Cette droiture le fait respecter de tous, mais laisse à un Metternich et à un Castlereagh le loisir d'en tirer profit. Émigré en Russie pendant la Révolution et l'Empire, il avait été nommé par Alexandre, qui appréciait ses talents d'administrateur, gouverneur d'Odessa et de la Petite-Russie. Il a conservé une sympathie marquée pour la Russie. Mais il a trop d'honnêteté pour faire prévaloir une préférence personnelle sur les vues de son entourage, de son parti et de son roi. Quand bien même il acquerrait la persuasion quel'intérêt de la France serait de modeler sa politique sur celle de la Russie, il serait impossible à la France de prendre une initiative en Orient et de proposer à la Russie une intervention en faveur des Grecs, à laquelle cette puissance ne semble aucunement décidée.

Le baron Pasquier, homme d'État adroit, orateur disert, n'a aucune capacité spéciale en ce qui concerne les affaires de son ministère. Richelieu, ne lui a confié ce poste que parce que Pasquier, parlementaire très expert à la tribune, est un porte-parole plus insinuant et souvent plus écouté que luimême.

Quant à M. de Rayneval, il possède à fond le maniement des cabinets européens, comme les commis aux Affaires Étrangères de l'ancien régime, mais il est d'avis de conserver à la France une dignité, sans chercher à lui procurer un prestige, et sans la faire sortir du second plan où elle est placée depuis Waterloo.

Après les rudes épreuves traversées six ans auparavant, il est peut-être sage de ne pas se laisser éblouir par de vastes

(1) Voir Grouzâs-Chbtet. Xe duc de Richelieu en Bussie et en France, 1897. — Revue des Deux Mondes, !•' décembre 1888. — Revue de Paris, octobre* novembre 1897. — Revue des (questions historiques, octobre 1897.

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