LA DERNIÈRE INTRIGOE DE METTERNICH
Tout en dédaignant ces machinations, Nicolas fit cependant demander des explications à Vienne, et déclarer par Tatitschef qu'il n'accepterait en aucun cas la réunion d'un congrès européen pour régler les affaires d^Orient.
L'Europe eut alors un spectacle risible. Metternich, décontenancé et humilié, voyant l'effondrement de tous ses rêves, fit de plates excuses. Il demanda aux trois cabinets de Londres, de Paris et de Berlin de véritables certificats de bonne conduite, attestant qu'il n'avait aucunement conspiré contre la Russie (1). Le Tsar, qui avait les preuves du contraire, se contenta de cette rétractation (2). Et ce fut dans toutes les chancelleries une joie sans mélange d'assister au dénouement piteux de la comédie, qu'avait essayé de jouer le prince des diplomates.
Cette comédie eut un épilogue. Metternich envoya à Saint- Pétersbourg M. de Ficquelmont(3). €e personnage, non seulement désavoua tous les projets de quadruple alliance, mais demanda à Nicolas s'il consentirait à rétablir les anciens rapports d'amitié enlre les cours autrichienne et russe, et à unir leur force commune contre le danger révolutionnaire qui réapparaissait en France. » La question d'Orient, écrivait l'empereur François au Tsar, n'est que secondaire à côté du péril social que peut déchaîner la France contre tous les trônes. »
Ces insinuations étaient entourées de flatteries, auxquelles Nicolas ne fut pas plus sensible qu'il ne l'avait été aux perfidies précédentes. Il répondit, qu'avant de se tourner contre le danger social, il était déterminé à mener à bonne fin sa querelle personnelle avec la Porte.
La dernière intrigue de Metternich avait échoué, et le traité de Londres demeurait debout, indemne de toute atteinte. L'application de ce pacte faisait de mois en mois des progrès lents, mais continus.
(i) Lettre de Tatitschef. 5 février 1829. Martkns, M. S., t. III, p. 397. (S) Nesselrode à Tatitschef. 12 février 1829. Marikrs, N. S., t. III, p. 401. (3) Janvier 1829.
366 LA DÉMMITATION DE L'ÉTAT GKEC — 1828
Si rorgaiiisation du futur État grec par l'Europe ne s'opérait pas aussi vite que Fauraient souhaité les Hellènes, c'est que le mode de discussion adopté ne se prétait pas à une action rapide, c'est que les difficultés à résoudre étaient multiples, c'est que les intérêts en présence étaient divergents. Il fallait que les demandes formulées par Gapodistrias fussent examinées par la conférence des ambassadeurs à Poros, et transmises à la conférence de Londres qui décidait en dernier ressort. On discutait ainsi, article par article, la question des frontières, celle des indemnités à donner aux propriétaires turcs dépossédés, la quotité du tribut à payer annuellement à la Porte, le contrôle ou le veto qu'exercerait le sultan sur la magistrature suprême en Grèce, la forme de gouvernement intérieur qu'on appliquerait au nouvel État. Dans toutes ces discussions, il n'était aucunement question de donner à la Grèce une indépendance complète : ce devait être un État autonome, mais vassal. Nous voyons cependant apparaître pour la première fois, dans un document russe du 28 août 1828(1), cette affirmation que, «si ses alliés jugeaient l'indépendance fsomplète de la Grèce plus propre à consolider la paix du Levant, la Russie ne s'opposerait pas à cette combinaison, n L'aveu était précieux à enregistrer de la part de la puissance qui avait rédigé naguères le projet des trois Tronçons, et à qui toute l'Europe attribuait le désir d'exercer un protectorat sur la Grèce, comme sur les Principautés danubiennes.
Avant que la charte internationale du futur État, préparée par la conférence de Poros, put être promulguée, il fallait que la Porte admît l'état de fait créé en Grèce par l'expédition
(1' Nesselrode à Liéven. Prokesgh, t. V, p. 304.
française. La conférence de Londres s'était réservé cette partie de la tache, la plus délicate sans contredit.
M. de la Ferronnays proposa, pour faire produire à l'expédition de Morée un résultat sérieux, et pour mettre définitivement les Grecs à Fabri d'une agression des Turcs, trois alternatives (1) : V Ou obtenir un armistice de la Porte et lui demander d'entrer en négociations, soit directement avec les Grecs, en présence des plénipotenliaires des puissances, soit avec ces plénipotentiaires seuls, soit enfin uniquement avec les délégués français et anglais, si le Tsar ne consentait pas, dans sa situation actuelle^ à traiter avec les Ottomans. 2" Ou placer la Morée et l'Attique sous la garantie provisoire des puissances, jusqu'au moment où une négociation définitive réglerait le sort de ces provinces, et déclarer que toute agression contre ces territoires serait considérée par les alliés comme une agression contre eux. 3" Ou bien, en l'absence de cette garantie, mettre les Grecs en état de se défendre euxmêmes, c'est-à-dire leur donner, par une expédition francoanglaise dans la Roumélie, une frontière plus solide et plus stable que l'isthme de Corinthe, par exemple la ligne qui va du golfe de Volo au golfe d'Arta (2).
Cette troisième alternative fut trouvée trop radicale, même par M. de Liéven, et ne fut pas prise en considération. La première (c'est-h-dire l'armistice suivi de négociations) fut discutée, mais elle avait pour corollaire le retour des ambassadeurs à Constantinople, et soulevait de grosses difficultés, par suite de l'état de guerre existant entre la Russie et la Porte : on la prit en considération, sans en décider encore les moyens d'exécution, et on se mit immédiatement d'accord sur la seconde alternative (la garantie des puissances), qui conciliait tous les intérêts.
Toutefois, lord Aberdeen ne consentit pas à ce que la garantie s'étendît sur l'Attique. La prise de possession de ce territoire aurait exigé une conquête, des hostilités, contraires selon lui à
il) Prokesch, t. V, p. 343.
(2; C'était la limite fixée pour le blocus maritime des côtes.
Tesprit du traité de Londres. On remplaça donc TAttique par les Cyclades et, le 16 novembre 1828, le protocole suivant Fut adopté :
u La Morée et les Cyclades étaient placées sous la garantie des trois cours, jusqu'à ce que le sort de ces pays eût été définitivement réglé, sans cependant qu'on préjugeât en rien les limites définitives à donner à la Grèce : cette question serait décidée dans les négociations qui seraient ouvertes prochainement avec la Turquie.
« La France était autorisée à laisser en Morée un certain nombre de troupes (1). »
Ce protocole fut porté et communiquée la Porte par l'orien^ taliste français, Âmédée Joubert, a qui Charles X donna une véritable mission diplomatique (2).
Le Réis-Effendi lut le protocole sans trop de déplaisir, puisque la mauvaise impression, causée par la garantie européenne de lu Morée, était contrebalancée par l'annonce du retour prochain des ambassadeurs. L'Ottoman, qui avait deviné quelle désunion secrète régnait parmi les alliés, se faisait fort de les jouer à nouveau par des réponses savamment dilatoires, lorsqu'ils auraient renoué les négociations avec lui.
Capodistrias et ses compatriotes ne pouvaient être satisfaits d'un acte qui réduisait, au moins provisoirement, leur république à un territoire si médiocre. Un demi-bienfait ^'éveille guère la reconnaissance. « Comment, dirent les Grecs, pourrons-nous nous défendre, si Athènes et Missolonghi restent aux mains des Turcs ? Quelques mois après la formation du nouvel État, les Ottomans franchiront l'isthme de Corinthe, s'empareront de la Morée et rétabliront l'ancien état de choses, sans que l'Europe puisse protester contre le fait accompli. Le traité de Londres a voulu, sinon l'indépendance, du moins la
.1} PnoKEscu, t. V, p. 342.
(2) Martels, N. S , t. III, p. 354. LeUre de Pozzo.
LE l'UOTOCOLE t)U 22 MARS 369
pacification (1); ce but est-il atteint par une disposition qui crée une source de conflits incessants et inévitables? »
Les Grecs auraient voulu mettre le fait accompli de leur côté, en s*emparant de la Roumélie (ils savaient que les puissances ne s*y seraient pas opposées), mais la réorganisation de leur armée n*était pas achevée, et ils ne pouvaient être, de quelque temps encore, en mesure de reprendre les places fortes situées au Nord de Tisthme (2).
Capodistrias ne pouvait donc que plaider la cause hellénique, oralement ou par écrit, et les juges (c'est-à-dire la conférence de Poros) n'étaient pas toujours disposés à écouter ses réclamations : ^^ Stratford^ disait amèrement le président, ne répondait à rien, Guilleminot se grattait le front et n'en disait guère plus ; il aurait préféré, qu'au lieu de le berner, on lui avouât franchement qu'on ne voulait pas de lui. Sa position était fausse; les puissances se défiaientdelui en tant que Grec, et de leur côté les Grecs se défiaient de lui, en tant qu'agent des puissances (3) >' .
Le 12 décembre 1828, les trois ambassadeurs quittèrent Poros, après avoir rédigé un protocole qui résumait leurs délibérations, et qui allait servir de base à la conférence de Londres pour trancher les questions en litige, la délimitation des frontières de l'État grec, ses rapports avec la Porte, le principe de sa constitution intérieure.
Capodistrias avait jugé utile de faire connaître directement au Tsar ses vues personnelles sur la forme gouvernementale qu'il croyait la plus favorable aux intérêts de la Grèce : a L'esprit turbulent des primats, qui étaient jadis les instruments et les alliés des oppresseurs turcs, et qui aujourd'hui fomentaient sans trêve l'anarchie et le désordre, rendait nécessaire l'établissement d'un gouvernement " fort » . Les
(1) Aberdeen à Stralford, 18 novembre, Prokesch, t. V, p. 353.
(2) Vpsilanti 8*était emparé de Salone et de Makrynoro : mais les Turcs s'étaient enfermés dans Athènes et dans Missolon^^bi, et les Grecs avaient dii prendre le rôle d'assiégeants, devant ces places où ils s'étaient illustrés nagucres comme assiégés.
^3) Lettre au gi'néral Maison.
principes constitutionnels et libéraux, que certains doctrinaires l)ien intentionnés voulaient faire prévaloir, seraient insuffisants pour contenir l'esprit de rébellion des primats. La forme élective que proposaient ces doctrinaires, ne convenait donc pas plus que la forme fédérante que les primats auraient volontiers préconisée. Le repos de l'Europe, la pacification de la Grèce, exigeaient Tadoption d'une forme monarcAigfMc (royauté ou magistrature suprême) puissamment centralisée (l). »
Ces vues de Gapodistrias ne devaient rencontrer aucune opposition de la part de la conférence de Londres. Les alliés, considérant les désordres qui avaient signalé les huit années de république, ne pouvaient qu'approuver la constitution d'une monarchie. Ils devaient donc insérer dans la charte créatrice de la Grèce rétablissement d'un gouvernement monarchique, tout en ne préjugeant en rien la forme spéciale, parlementaire ou absolue, de cette monarchie, que les Grecs resteraient libres d'adopter eux-mêmes.
Les clauses concernant la vassalité, le tribut à payer à la Turquie, les indemnités, l'armistice, établies par le protocole de Poros, furent acceptées par la conférence de Londres sans difficultés. Mais la délimitation des frontières donna lieu à de plus longues discussions, et aune obstruction assez sérieuse delà part de l'Angleterre. Et cependant, lesargumentsqu'avaient exposés les trois ambassadeurs en faveur d'une frontière allant du golfe de Volo au golfe d'Arta, étaient irréfutables : « Si l'on ne donnait pas aux Grecs une frontière naturelle, c'està-dire montagneuse, ardue, difficile à franchir, la guerre risquerait sans cesse d'éclater à nouveau. En réduisant le nouvel État à la Morée, on ne faisait rien pour sa sûreté : les Turcs, maîtres des meilleurs mouillages du golfe deLépante, auraient In tentation constante de le franchir et de débarquer sur la côte opposée. Le château de Morée et le château de Roumélie, ces deux forteresses séparées par un étroit chenal, seraient en perpétuelle hostilité Tune contre l'autre, si elles n'appartenaient
(1) Lettre de M. Ruljîari à Nesselrode. Prokebcii, t. VI, p. 25.
pas au même État. La Grèce, sans frontière naturelle, serait obligée d'avoir sur pied une armée permanente dont Fentretien la ruinerait. Enfin, les cent quatre-vingt mille Rouméliotcs compromis dans l'insurrection depuis son début, seraient obligés de subir toutes les représailles et toutes les vexations des Turcs, ou d'abandonner leur pays natal. Au lieu que la montagne de l'Othrys, le Pinde et ses contre-forts, formeraient pour les Grecs un excellent retranchement contre les invasions venant du Nord, et sépareraient nettement les Hellènes qui s'étaient insurgés, des Hellènes Thessaliotes, restés soumis pour la plupart au Croissant, et des Albanais, portés par religion et par avarice à demeurer fidèles au Grand Seigneur (1). Enfin l'admirable conduite des défenseurs de Missolonghi et d'Athènes était un motif puissant pour ne pas laisser ces villes aux mains des Turcs. »
Beaucoup d'Anglais s'indignaient que leur ministre mit obstacle à cette délimitation : « Abandonner Athènes, disait lord Heytesbury, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, ce serait un crime de lèse-antiquité (2). »
L'île d'Eubée était aussi comprise dans l'État grec, sur le plan tracé par la conférence de Poros ; au point de vue militaire, cette ile prenait en flanc toute la côte de TAttique et de la Béotie : sans sa possession, ces provinces seraient exposées à de continuelles incursions. La Crète, qui contenait une majorité de chrétiens grecs, pourrait également être annexée : mais cette question n'était indiquée que sous forme d'un vœu, peutêtre difficile à réaliser (3).
La France et la Russie avaient accueilli de bonne grâce ces propositions de délimitation et poussaient l'Angleterre à les
(i; Mémorandum de Polignac. Prokesch, t. VI, p. 9.
(2; Rapport de Mortemart, 24 mars 1829, vol. 177. A. E.
(3^ Depuis plusieurs mots, l'amiral russe IleydeD avait établi un véritable blocus autour de l'île de Crète, malgré l'opposition de l'Angleterre. Les débarquements fréquents de troupes égyptiennes dans cette ile y entretenaient une guerre acharnée, et ce blocus était une mesure utile et toute d'humanité. Méhcmel-Ali, n'ayant tiré aucun avantage de son expédition de Morée, tenait à s'assurer au moins la possession de la Crète. — Correspondance de Heyden, dans fioGDAROViTCii, p. 192.
ratifier. Pendant que Wellington se livrait à l'examen de cette délicate question des frontières, une autre difficulté donnait lieu à de sérieuses controverses.
Gomment les puissances amèneraient-elles la Porte à reconnaître TÉtat grec, et à s'incliner devant les résolutions décisives et solennelles que prendrait la conférence de Londres? La Russie ne se préoccupait guère de cette question, parce qu'elle espérait clore par une victoire importante sa guerre personnelle contre la Turquie, et imposer par contre-coup à son ennemie vaincue la médiation de la triple alliance. Mais TAngleterre n'était pas aussi sûre de la victoire des Russes, surtout après leurs échecs de l'automne précédent, et Wellington ne voulait même pas arrêter sa pensée sur la possibilité de cette victoire, qui était pour lui un sujet d'inquiétude. 11 entendait donc imposer la médiation à la Porte par des u voies diplomatiques » .
C'est ici que lu situation se compliquait. Sous quelle forme rétablirait-on les relations diplomatique rompues avec la Porte depuis Navarin? L'état de guerre, existant entre la Turquie et la Russie, était un obstacle invincible à la présence d'un ambassadeur russe à Stamboul. Quand bien même la Russie y aurait consenti, l'amour-propre turc se serait révolté contre la fausseté de cette situation (1). D'un autre côté, la Russie ne pouvait admettre qu'on l'exclût d'une négociation concernant la Grèce : sa dignité et son intérêt s'y opposaient d'une manière absolue. Cette puissance n'avait pas combattu à Navarin, pour être absente lors du règlement définitif de Talfaire ; d'autant plus que cette absence, commentée par les feuilles publiques, légitimerait les bruits exagérés qu'on avait fait courir sur l'échec subi par le Tsar, et nuirait à la reprise prochaine de ses opérations militaires sur le Danube. L'intérêt des deux autres puissances s'opposait également à cette exclusion, car le manque d entente qui en semblerait résulter aux yeux des Turcs, ferait
(1} ^iesselrodc à Lir\en, Proilbsch, t. VI, p. 20.
un effet déplorable, et encouragerait ceux-ci à refuser leur adhésion aux décisions de la conférence de Londres (1).
Le cabinet de Saint-Pétersbourg ne pouvant être ni représenté, ni exclu, s'opposait donc à cette reprise des négociations que proposait Wellington : Nicolas s*étonnait avec une certaine aigreur de voir l'Angleterre, qui avait formellement refusé, Tété précédent, de se rendre aux avances du Divan, se départir de cette attitude hautaine, la seule qui eût jamais réussi auprès des sultans.
La France s'interposa encore une fois entre ses deux alliés, prêts à rompre leur accord, et proposa qu'on remit après la terminaison de la guerre russo-turque le rétablissement des relations diplomatiques avec la Porte, tout en continuant à régler à l^ondres le sort de l'État nouveau (2). Mais ce moyen terme ne pouvait plaire à l'Angleterre, qui aspirait à tout terminer et à se dégager le plus tôt possible de la triple alliance, afin d'avoir les mains libres lors du traité qui terminerait la guerre d'Orient (3).
Le Tsar finit par modérer ses exigences, et le comte Matuchevitz, adjoint à M. de Liéven, adoucit les heurts que causait parfois dans la conférence de Londres le philhellénisme agressif de ce dernier. Nicolas consentit à ce que les deux ambassadeurs anglais et français, revenus à Constantinople, négociassent à la fois au nom de leurs gouvernements et au nom de la Russie. Mais il exigea en retour que ces négociations eussent une base ferme; un acte décisif devait établir, avant tous pourparlers, les frontières du nouvel État grec et sa situation par rapport à la Porte.
Au même moment, Wellington, |)ressé par le Parlement de rétablir les relations diplomatiques avec la Turquie, renonça aux objections qu'il avait faites à l'extension des frontières, et les trois parties se mirent d'accord.
(t) Rapport de M. de Bour(roin{;, 16 décembre 1828, vol. 175, A. E.
(2) Rapport de Murteinart, janvier 1829, vol. 177, A. E.
(3) Instruriiont à Polijînac, février 1829, vol. 177, A, E.
Le protocolesigné à Londres, le 22 mars 1829, est le premier en date et le plus important des trois grands actes diplomatiques qui créent TÉtat grec (1). En voici les principales clauses :
« Il sera proposé à la Porte que TËtat grec s'étende jusqu'à une ligne allant du golfe de Volo au golfe d'Ârta^ par le mont Othrys et les contre-forts duPinde. Les Cycladeset TEubée en feront partie (2).
K Les Grecs paierontausultan un tribut annuel de 1,500,000 piastres.
ff Les propriétaires turcs de biens-fonds, les usufruitiers des (c vakoufs » (biens ecclésiastiques ou des mosquées), devront vendre leurs biens à Tamiable, dans le délai d'une année, sinon ces biens seront vendus par les soins d'une commission mixte^ composée de Grecs, d'Ottomans et de délégués des puissances.
« L'État grec jouira, sous la suzeraineté de la Porte, de l'administration intérieure la plus propre à lui garantir la liberté religieuse et commerciale. Cette administration se rapprochera autant que possible des formes monarchiques, et sera confiée à un Chef ou Prince chrétien dont l'autorité sera héréditaire. Ce Prince ne pourra en aucun cas être pris parmi les princes des familles régnantes, dans les trois États signataires du traité de Londres. Il sera choisi par les trois cours et par la Porte. 11 recevra l'investiture du sultan. En cas d'extinction de la branche régnante, la Porte participera au choix du nouveau Prince.
« Amnistie pleine et entière sera accordée par la Porte et par la Grèce à leurs adversaires respectifs.
« Le droit d'émigration sera laissé aux chrétiens grecs habitant les territoires maintenus sous la puissance turque, et semblable droit sera laissé aux musulmans habitant la Grèce.»
Cet acte constituait donc la charte, non point intérieure et politique, mais extérieure et internationale, de la Grèce moderne. Tout y était prévu avec sagesse et modération, mais
(1) PnoKESCii, t. VI, p. 4. — De Clercq, t. III, p. 533.
(2) Voir la carie annexée in fine.
sans largesse ni générosité. Les Grecs regrettèrent qu'on ne leur concédât pas TÉpire, la Thessalie, la Crète, pays où les chrétiens remportaient en nombre sur les musulmans : ils se réservèrent dès lors l'ambition de conquérir ces provinces, et ce fut la naissance de cette tendance qu'on a appelée au cours du siècle, la a Grande Idée hellénique » , et que Gapodistrias définissait : « l'aspiration à affranchir les hommes qui, depuis la conquête de Constantinople, n'ont pas cessé de professer la religion orthodoxe et de parler la langue grecque, tout en habitant la Turquie (1). »
Les puissances protectrices, TÂngleterre principalement, n'avaient pas voulu faire subir à la Turquie un démembrement trop important; c'est pour cette raison que des provinces, helléniques au point de vue ethnographique, avaient été laissées à Tempire ottoman.
Le protocole décidait in fine u que les ambassadeurs de France et de Grande-Bretagne partiraient incessamment pour Constantinople, où ils ouvriraient des négociations avec la Porte au nom des trois cours alliées. Il était entendu que la Russie, bien que non représentée, ne serait exclue directement ou indirectement d'aucun des points de la négociation.
a Les ambassadeurs réclameraient du sultan le maintien de l'armistice qui existait en fait depuis septembre 1828. En échange de cette concession de la Porte, les alliés obtiendraient des Grecs l'évacuation des territoires, même concédés par le présent protocole, qui étaienten dehors des territoires j'aran/î^ parle protocole du 16 novembre, c'est-à-dire de la Morée et des Cyclades. (Cette clause étrange, insérée sans doute sur la proposition de l'Angleterre, devait provoquer parmi les Grecs de graves récriminations.)
«Enfin les ambassadeurs s'efforceraient par tous les moyens d'obtenir l'adhésion de la Porte au protocole, dans le plus bref délai. »
C'est donc uniquement par des voies conciliantes et diplo-
(1) Correspondance^ lettre ;i Wiliiiot Horion, t. I, p. Î65.
matiques, que les puissances comptaient obtenir la reconnaissance de l'État grec. Mais la Porte s'inciinerait-elle devant la décision solennelle du 22 Mars? Le souvenir de Navarin lui servirait-il de leçon et la pousserait-il à la modération? L'empereur de Russie en doutait, et ne cachait pas à ses alliés qu'il avait plus de confiance dans ses canons, que dans les plaidoiries des ambassadeurs, quelque énergiques ou persuasives qu'elles dussent être.
Les Grecs accueillirent le protocole du 22 mars avec une certaine reconnaissance, mais leur satisfaction ne fut pas complète. Non seulement ils formulèrent des réserves au sujet de l'exclusion de l'Épire, de la Thessalie et de la Crète, non seulement les stipulations concernant la vassalité et le tribut semblèrent onéreuses à tous ceux qui rêvaient Tindépendance, mais ils se plaignirent surtout de la clause bizarre qui exigeait l'évacuation de la Roumélie par les troupes grecques, et leur cantonnement dans les limites de la Morée, garanties par le protocole de novembre 1828. Pourquoi faire cette différence subtile entre le territoire concède et le territoire garanti? Pourquoi exiger des troupes helléniques une retraite qui pourrait être très préjudiciable aux populations chrétiennes de l'Hellade du nord? Les Turcs ne massacreraient-ils pas ces populations, quand leurs défenseurs seraient partis?
Capodistrias se refusa donc à se conformer aux décisions des alliés, et à adhérer officiellement aux clauses du protocole : « H ne pouvait ni transplanter toute la population rouméliote en Morée, ni abandonner aux fureurs de la soldatesque ottomane les hommes qui avaient le plus fait pour la délivrance de la patrie, et qui étaient encouragés, par la délimitation même établie le 22 mars, à considérer leur sol natal comme arraché au joug turc. Les défenseurs musulmans de
LE TKAITE D'ANDRIXOPLE 37T
Missolonghî étaient sur le point de se rendre ; il était impossible que la Grèce renonçât à un résultat si heureux, dont Tinfluence sur les négociations qui allaient s'ouvrir à Gonstantinople, serait considérable (1). » Capodistrias aurait pu ajouter que sa popularité, déjà très discutée, n'aurait pas résisté à un coup aussi rude que l'évacuation de la Roumélic.
En cette circonstance, l'Angleterre fit preuve vis-à-vis des Grecs des dispositions les moins amicales. Son chargé d'aCfaires, M. Dawkins, exigea la levée du blocus maritime que les navires grecs avaient établi devant Missolonghi depuis plusieurs mois: en vain MM. Hulgari et Juchereau de Saint-Denis protestèrent, au nom delà Russie et de la France, contre cette interprétation rigoureuse du protocole, conforme à sa lettre, mais non à son esprit. Une frégate anglaise se dirigea vers Missolonghi : nul ne peut prévoir ce qui serait arrivé, si la place ne s'était précisément rendue la veille même de ce jour. Les Anglais s'inclinèrent devant le fait accompli. La prise de Missolonghi et d'Anntoliko(I 4 mai) donnait aux Hellènes toute la Roumélie occidentale. L'Altiquc seule et l'Eubée restaient encore au pouvoir des Turcs.
En Europe, ce fut surtout la clause établissant la vassalité, qui donna lieu à de.<^ protestations de la purt des philhellènes. Les libéraux français reprochèrent au protocole d'être incomplet, de s'arrêter à mi-chemin dans l'œuvre de délivrance, de ne pas être en rapport avec l'énergie des réclamations présentées a la Porte depuis huit années, avec la canonnade de Navnrin, avec les flots de sang versés par les Grecs. Le 9 juillet, à la tribune de la Chambre française, La Fayette prit à partie le ministère (2) : »« Le protocole, dit-il, détruisait les espérances des philhellènes. Les Grecs restaient soumis à un odieux tribut, analogue à 1 ancien ^ khuradj » ; la plus grande partie de la Grèce était laissée hors de la Grèce, et pour gouverner le peu qui en était conservé, on irait chercher un prince étranger, hospodar métis de l'Orient et de l'Occident, dans lequel les
,1) Viel-Castel, t. XIX, p. 244.
2) IbUl., t. XIX, p. 488 et auiv.
378 LA DÉLIMITATION DE L'ÉTAT GREC — iS29
Grecs ne verraient qu'un vassal de la Porte. Cela pouvait convenir a la Russie et à l'Angleterre, mais pas à la France, qui avait intérêt à avoir en Grèce une nation amie à opposer à l'ambition conquérante de la Russie et à l'ambition mercantile de l'Angleterre. »
Le général Sébastiimi reprit la même thèse : u Si Canning avait vécu, on n'aurait pas signé le protocole du 22 mars, où tout était incohérence et obscurité, où tout semblait réuni à plaisir pour rendre impossible la conclusion d'un traité. Une politique aussi entortillée ne pouvait prévaloir à Constantinople, où il est de principe que le glaive seul peut enlever ce que le glaive a donné et que la plume ne fait point de conquête. Navarin, l'expédition de Morée, voilà les seuls arguments qu'eut compris la Porte. Quel était le prince chrétien qui consentirait à devenir le « voïvode » du sultan? » (1).
M. Portalis, qui remplaçait depuis plusieurs mois aux Affaires Étrangères M. de la Ferronnays^ répliqua » que ses adversaires n'avaient qu'à relire le traité de Londres pour constater que le protocole en était rigoureusement déduit. Le tribut prévu n'avait aucun rapport avec l'infâme kharadj : l'un était individuel, l'autre national; l'un était le rachat de la vie, l'autre le prix de la liberté publique et civile. La ville de Raguse, vassale et tributaire de la Porte depuis de longues années, avait toujours été heureuse. Aucune comparaison n'était possible entre un prince héréditaire, tenant son autorité du droit européen, et un hospodar, créature temporaire du sultan, gardé ù vue par les janissaires. »
Si les Grecs, soutenus parles libéraux français, trouvaient le protocole du 22 mars incomplet, les Turcs devaient le juger au contraire exagéré et incompatible avec l'intégrité de leur empire. Cependant le Réis-Effendi avait réservé l'accueil le plus courtois au comte Guilleminotet à sir Gordon (2) (24 juin),
(1) Au même moment, Metterutch disait : » Il faudrait être piqué de la tareatule pour vouloir de cette place. Régner sur le vide est une triste besogne. > Met- TKRNICH, t. IV, p. 592.
(2) Ce diplomate venait de remplacer Stratford Canning.