LE TRAITE D'AN DKINOPLE
s'était terminée à l'avantage des Russes. La seconde partie devait leur être encore plus favorable. Diébitch ne chercha pas à attaquer de front la position redoutable de Choumla; il la tourna, s achemina vers les défilés orientaux des Balkans avec une quarantaine de mille hommes et franchit cette chaîne de montagnes non loin delà mer Noire (fin juillet). 11 battit le Grand vizir à Slivno et, se dirigeant à marches forcées sur Ândrinople, se présenta le 19 août devant cette ville. C'était une entreprise hardie, car cette grande ville contenait cent mille habitants, dont le quart environ était armé, et le corps d'armée de Diébitch se trouvait peu à peu réduit à une vingtaine de mille hommes. Mais telle est la terreur que répand autour d'elle une action vraiment audacieuse, que la garnison capitula sans résistance (19 août).
La Turquie se trouvait dans une situation des plus graves. L'armée russe n'était plus qu'à soixante kilomètres de Constantinople. Les populations ne montraient aucune disposition à se lever en masse. Les Albanais du pacha de Skodra se tenaient à l'écart. Enfin les anciens janissaires s'agitaient et voulaient changer la dynastie.
L'Europe, en recevant la nouvelle de ce fait de guerre considérable, la prise d'Andrinople, éprouva une stupéfaction profonde. La prise de Constantinople par les Russes, la conquête et le démembrement de l'empire ottoman, apparurent à tous les cabinets comme un danger imminent et effrayant. H fallait à tout prix conjurer le péril russe, parvenu à son apogée.
Les projets les plus utopiques germèrent en quelques instants dans le cerveau des ministres et des diplomates. Metternich envoya à Saint-Pétersbourg et à Berlin un plan de démembrement de Tempire ottoman, dont la France était exclue : Nicolas rejeta ce plan et assura au duc de Mortemart qu'il n'abandonnerait jamais sa loyale et fidèle alliée (l). Mais en même temps, il l'engageait à pressentir son gouvernement
(1) Rapport de Mortemart, 3 novembre 1829, vol. 178, A« £« — Sorll, Essais d'his'oire^ p. 109.
sur les suites que pourrait avoir la chute éventuelle de la Turquie (1).
Wellington pensa un moment à envoyer une flotte dans la mer de Marmara ou devant Sébastopol; il envisageait la prise de Constantinople avec autant d'effroi que Metternich.
Enfin, à Paris, M. de Polignac, arrivé récemment aux affaires (8 août), se livrait à un remaniement théorique de l'Europe qui était examiné et discuté en conseil de cabinet: ce plan, rédigé par M. de Bois-le-Comte, bouleversait la carte de cette partie du monde, et organisait un grand État grec à la place de la Turquie, tandis que les autres États acquéraient des territoires plus ou moins à leur convenance (2).
Au milieu de cette agitation universelle, la Prusse, qui n'avait joué, depuis l'ouverture de cette phase de la question d'Orient, qu'un rôle efface, passa subitement au premier rang. Dès le mois de juin, alors que le Tsar ignorait encore quelle serait l'issue de la campagne, ce souverain, inquiet de l'animosité de plus en plus prononcée que lui témoignaient l'Angleterre et l'Autriche, s'était tourné vers la Prusse.
Il s'était rendu à Berlin, auprès du roi, son beau-père, et là, il avait essayé de jeter les bases d'une nouvelle triple alliance, entre la Prusse, la France et la Russie, pour faire contre-poids à l'entente anglo-autrichienne dont il redoutait la formation. M. de Bernstorf, premier ministre de Prusse, et l'ambassadeur de France, M. d'Agoult, auraient volontiers conclu un accord secret, mais ils répugnaient à faire la démonstration officielle par laquelle le Tsar aurait voulu effrayer ses ennemis. Les pourparlers n'aboutirent pas. On décida seulement qu'un général prussien, Muffling, serait envoyé à Constantinople pour engager le sultan à conclure la paix. L'Empereur promettait de se contenter d'une indemnité de guerre, sans exiger de conquête territoriale (3).
(1) Viel-Castel, t. XX, p. 10.
(2) Mémoire ilu 4 septembre, destiné uu duc de Morteinart, à la fin du vol. 178, A. E.
^3) Il avait déclaré au duc de Mortemart que, quelle que fût l'importance de
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Miïffling était arrivé à Constantinople au momeat où Diébitch venait de rranchir les Balkans (10 août); ce succès des Busses facilita sa tâche pacificatrice. 11 eut Thabileté de présenter la situation à Mahmoud sous un jour très sombre; en présence d'un grave revers qui mettait en péril les forces vives de Tempire, Topiniàtreté du sultan céda brusquement, et il consentit à entrer en pourparlers avec la Russie par l'intermédiaire de MiifHing. En même temps, pour donner un gage de sa bonne volonté, il annonça aux ambassadeurs de France et d'Angleterre son intention d'adhérer au traité de Londres.
Dans une note remise le 15 août à Mliffling, Mahmoud se déclarait prêt, tout en réservant l'intégrité pleine et entière de l'empire ottoman, à exécuter les traités antérieurs, y compris celui d'Ackerman, et à donner toute satisfaction à la Russie, relativement à son commerce et au passage des détroits. Le même soir, les ambassadeurs Guilleminot et Gordon recevaient une autre note, exprimant l'adhésion de la Porte au traité de Londres, sous certaines conditions dont les principales étaient : la réduction de l'Rtat grec à la Morée et aux Cyclades, la fixation d'un tribut proportionnel aux anciens impôts, l'interdiction aux Grecs de Tempire ottoman d'émigrer dans l'État nouveau (1).
La prise d'Andrinople acheva de décourager le sultan. Il se figura que les Russes allaient pénétrer dans sa capitale, s'emparer de ses trésors, et cette consternation de Mahmoud accéléra les négociations dirigées par les agents de la Prusse, Mliffling et de Royer. A la suite d'un simulacre de marche en avant qu'effectua Diébitch sur la route de Stamboul, le sultan s'engagea, par une note du 9 septembre, à se conformer, dans l'affaire grecque, à tout ce que déciderait la conférence de Londres.
La mission de Muffling ne rencontrait donc aucune dif-
sa vicloire, il ne demanderait que de l'ar{;eut à Monsieur Mahmoud, — Rapport du 15 août 1829, vol. 178, Â £.
(1) Prokescb, t. VI, p. 91.
ficulté du côté (les Ottomans. Mais ce gënéral pouvait craindre que Tambition du Tsar ne fut démesurément enflée par ses succès inespérés : n'allait-il pas oublier ses promesses de modération, exiger des territoires, ou même se refuser à traiter avant que ses troupes ne fussent entrées à Constantinople. Mîiffling fit démontrer adroitement à l'empereur de Russie que la situation de Diébitch était aventurée et périlleuse, u Isolé, sans aucune réserve, n'étant en communication, ni avec le reste des troupes russes, ni avec les flottes, ce général était exposé ci être cerné d'un moment à l'autre, si le moindre sursaut d'énergie se déclarait parmi les Turcs. La maladie avait réduit considérablement l'effectif de ses régiments, il ne fallait donc pas s'illusionner sur la possibilité de l'entrée de ce corps d'armée à Constantinople : il serait sans nul doute écrasé par une population fanatisée. Enfin, les vaisseaux anglais s'approchaient, menaçants, des Dardanelles, et entreraient peut-être en lice, si la capitale de l'empire était attaquée. »
Toutes ces considérations pesèrent sur l'esprit du Tsar, et, sans s'abandonnera des rêves gigantesques, il consentit à clore les hostilités en proposant à la Porte des conditions de paix assez modérées.
L'Europe, qui attendait avec anxiété la décision de Nicolas, fut délivrée d'une redoutable inquiétude, quand elle apprit que les deux adversaires avaient signé, le 14 septembre, a Andrinople, un traité qui mettait fin, non seulement à la guerre russo-turque, mais à l'affaire de la pacification grecqlie (l).
Nous n'entrerons pas dans le détail de tous les avantages que le traité et les deux actes annexes procuraient à la Russie ; cession en Asie des places fortes d'Anapa, Poti, Akhalzik; confirmation des privilèges précédemment accordés à la Serbie et aux Principautés moldo-valaques : nomination des bospodars roumains à vie, et non plus seulement pour sept ans; ouverture des détroits aux navires marchands de la Russie et des puis-
; 1) Pr )Kesch, t. VI, p. 106. — Martbxs, N. S., t. VIIÎ, p. 143.