‹ L'indépendence grecque et l'EuropeChapitre 77 sur 94 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

l'indépendance de la GRÈCE. LE CHOIX d'uN SOUVERAIN

I. — Lbs protocoles du 3 février 1830. -— Impressions des puissances à la nouvelle du traité d'AndrtnopIe. ^ La question de l'indépendance de la Grèce. Nouvelle attitude de l'Angleterre. Alternative proposée par cette puissance à la Turquie : vassalité de la Grèce, ou son indépendance avec un territoire moins étendu. La France proteste contre le recul des frontières. Le sultan accepte la seconde alternative. — Le choix d'un souverain. Les candidatures. Léopold de Saxe-Cobourg. L'intrigue ambitieuse de Capodistrias. — - Les trois protocoles du 3 février 1830.

II. — La REKONGiATiOEf DE LÉOPOLD. — Les «Conditions» ou observations de Léopold. Le protocole du 20 février 1830. Les lettres de Capodistrias troublent profondément le prince. La scission des partis en Grèce augmente ses craintes. Il refuse le trône. (21 mai 1830).

III. — La mort de Capodistrias. Le roi Othon. — Mécontentement des puissances contre Léopold et contre la Grèce. — L'autoritarisme de Capodistrias et les progrès du parti constitutionnel. Miaulis détruit la flotte grecque à Poros. Assassinat du Président (9 octobre 1831). Augustin Capodistrias et la guerre civile. Gouvernement provisoire de Condouriotis. — Choix d'Othon de Bavière par les puissances. Le protocole du 7 mai 1832. Rectification de frontières par la convention du 21 juillet 1832 entre la Porte et les puissances. — Conclusion.

Après le traité d'Andrinople, l'Europe respira. Les graves complications, les chocs redoutables en germe dans la question d'Orient étaient conjurés. La Russie, satisfaite du grand effort qu'elle avait donné et qui avait été couronné d'un plein succès, n'aspirait plus qu'à consolider et organiser pacifiquement l'influence prépondérante qu'elle venait de conquérir en Orient. La France se félicitait discrètement delà réussite de cette intervention en faveur des Grecs, à laquelle elle s'était consacrée

388 l/INDEPENDANCE DE LA GRECE — 1830

avec désintéressement, et grâce à laquelle elle avait repris une situation honorable dans le directoire européen : elle applaudissait au succès de la Russie, en qui elle avait trouvé une alliée loyale, et elle s'apprêtait à profiter de cette alliance pour s'emparer d'Alger, en dépit de la jalousie que cette conquête devait causer à la Grande-Bretagne. La Prusse était fière d'avoir joué un rôle de conciliation au moment du dénoûment de l'affaire.

L'Angleterre était partagée entre la satisfaction d'avoir contribué à créer l'État grec, d'avoir acquis des droits h sa reconnaissance, et le dépit d'assister à un sérieux progrès de la puissance slave, à un amoindrissement de l'empire ottoman ; son ministère actuel considérait même ce dernier résultat comme annulant le premier, et ne dissimulait passa méchante humeur.

L'Autriche enfin, s'inclinant devant le fait accompli, était forcée d'avouer qu'elle avait subi un grave échec, et qu'après la Turquie, c'était elle qui avait le plus perdu dans toute cette affaire, en considération et en crédit.

Malgré le mécontentement avoué ou dissimulé de ces deux derniers cabinets, il n'était pas probable que l'exécution du traité d'Andrinople donnât lieu à des conflits. Après avoir craint, au moment de la prise d'Andrinople, une solution dangereuse pour l'équilibre européen, ces cleux puissances éprouvaient un véritable soulagement à voir que l'ossature propre de l'empire ottoman n'était pas entamée, et qu'il ne subissait pas, du chef du nouveau traité, un affaiblissement trop sensible. Si le sultan exécutait ses engagements de bonne grâce et de bonne foi, ces puissances ne se montreraient pas plus turques que le Turc lui-même, et laisseraient à leurs chancelleries un repos bien mérité, après les soucis et les émotions des dernières années (1).

^1} Suivant une expression de McUernich, TEurope aurait éprouvé la fati(;ue qu'on ressent après une grande débauche. A Esterhazy, lettre du septembre 1 829.

LES PUOTOCOLES DU 3 FEVRIEU 389

Le calme renaissait donc dans les esprits. En Grèce, la guerre venait de se terminer ; le dernier combat avait été livré au pied de THélicon, à Pétra, par Ypsilanti et Kriézis, le 24 septembre, et les soldats turcs n'occupaient plus que TAcropole et l'île d'Eubée. Mais ce grand drame de neuf années devait avoir un épilogue. Il restait en effet deux questions à trancher. La Grèce avait lutté avec trop d'acharnement contre la Turquie, pour ne pas désirer que tout lien de vassalité, même le plus ténu, fût rompu entre elle et cet empire. Une seconde question, le choix du souverain que lui avait promis TEurope, était également d'une importance considérable pour elle, puisque c'est de ce souverain, de la Constitution qu'il établirait, que devaient dépendre l'avenir et le bonheur du nouvel État. Ces deux questions, c'est à la conférence de Londres qu'il convenait de les résoudre, et c'est à cette tâche qu'elle devait consacrer ses séances pendant les derniers mois de 1829.

Si les patriotes grecs avaient été seuls désireux d'obtenir l'indépendance (1), il est douteux qu'ils y fussent parvenus : car ils se seraient heurtés à la mauvaise volonté de la Russie, cette protectrice née de tous les États mi-souverains d'Orient. Le Tsar venait de faire assez en faveur de la Grèce pour se croire le droit de la maintenir dans la situation la plus favorable à ses intérêts, et Capodistrias, tout dévoué au cabinet de Saint-Pétersbourg, ne devait pas insister plus qu'il ne le fallait pour réclamer l'indépendance.

Mais les Grecs allaient trouver un secours qu'ils n'auraient pas osé espérer. L'Angleterre, qui s'était montrée si parcimonieuse à Tégard de la délimitation des frontières, qui avait manifesté par ses représentants (Gordon à Constantinople, Dawkins à Nauplie) des tendances si peu amicales pour les Hellènes, se déclarait subitement en Faveur de la concession d'indépendance.

Wellington avait étudié avec soin la situation créée en

(1) Voir sur l'aptitude île la Grèce à l'indépendance, un intéressant mémoire de Mavrocordato. PnoKESca, t. VI, p. 219.

390 IVINDÉPENDANCE DE LA GHECE — 1830

Orient par la formation de lÉtat grec vassal de la Porte ; il avait constaté que ce vasselage était tout à l'avantage de la Russie, et que cette puissance entireraitprétexte pour s'ingérer continuellement dans les affaires intérieures de la Porte, comme elle le faisait déjà à propos des Principautés. L'influence maritime anglaise ne pourrait s'établir que sur une Grèce libre, et non sur une Grèce mi-souveraine, qui s'inféoderait à la politique de Saint-Pétersbourg et ne commercerait qu'avec les ports de la mer Noire.

En outre, la Grande Bretagne, craignant depuis la dernière campagne que la décadence militaire de l'empire ottoman n'accélérât son démembrement, voulait prendre ses précautions et s'assurer Tamitié de l'État qui pourrait être appelé un jour à remplacer cet empire. 11 y aurait là pour elle une espèce d^ assurance contre les risques (I).

La France était également favorable à l'indépendance, non point par des motifs d'influence ou de jalousie, mais parce qu'elle voyait dans la situation bâtarde du vasselage une source de nombreuses contestations pour Tavenir, et une nécessité pour les grandes puissances de perpétuer leur contrôle et leur intervention : surtout, parce qu'elle considérait cette modification comme une condition de bonheur et de sécurité pour le nouvel Etat.

Mais, en admettant que la Russie n'osât pas s'opposer ou vertement à une proposition présentée par ses deux alliés, afin de ne pas trahir ses arrière-pensées (2), la Porte accepterait-«lle cette extension importante des stipulations du protocole du 22 mars? Henoncerait-elle à toute suzeraineté, à tout tribut, quand, deux mois auparavant, elle né voulait même pasentendre parler de la moindre concession d'autonomie?

On pouvait d'autant moins s'attendre à cette renonciation

(1^ Rnpporl d'Kslcrliazy, PnORESCii, l. VI, p. 183.

(2} La Russie sentait tout ce qu'elle avait t;ap,né aux derniers événcmentiv, au point de vue influence et commerce : elle ne voudrait pas compromettre tout cela par une mauvaise humeur intempestive. — INesseIrode au f^rand-duc Constantin (12 février 1830\ JHecueil lie documents, p. 60,

de la part du sultan que, quelques jours après le traité d'Ândri* nople (1), il avait fait des réserves sur Tadhésion au traité de Londres^ contenue dans Tarticle X. Avec une mauvaise foi flagrante, il avait prétendu, qu*en se mettant le 9 septembre (2) à rentière disposition de la conférence de Londres, qu'en signant ensuite le traité d'Andrinople, il avait eu la persuasion que les puissances ne maintiendraient pas la teneur intégrale du protocole de mars, mais se reporteraient au protocole de novembre 1828.

Cette prétention n'était pas discutable : de gré ou de force, la Porte avait accepté par traité les limites fixées par le protocole de mars : elle ne pouvait réduire son acceptation aux limites garanties par le protocole de novembre, c'est-à-dire à la Morée, sous le prétexte « que ce protocole était plus conforme à Tesprit du traité de Londres ; qu'un traité de pacification ne pouvait suivre des considérations stratégiques pour une délimitation de frontières, que la stabilité du nouvel État devait reposer sur la sainteté des traités, et non sur le plus ou moins de force d'une limite géographique... (3) »

Cette opposition était heureusement plus apparente que réelle; la situation militaire de la Porte vis-à-vis des puissances, surtout vis-à-vis de la Russie, ne lui permettait pas de se dérober à ses promesses. Elle modifia bientôt son attitude, s'adoucit progressivement, et consentit à reconnaître le protocole de mars.

Il était plus délicat de l'amener à reconnaître une indépendance, pour laquelle elle n'avait pris aucun engagement. Mais on s'aperçut bientôt qu'elle attachait, à tort ou à raison, une importance secondaire à cette question de vassalité ou d'indépendance, et que la délimitation des frontières conservait au contraire pour elle une gravité considérable.

Wellington proposa alors à ses alliés la transaction suivante : on offrirait à la Porte de choisir entre une Grèce vassale avec

(i) Le 25 septembre 1829.

(S) Voir page 383.

(3) Prokeacu, t. VI, p. 142.

392 LMNDÉPEISDANCE DE LA GKÈCE — 1830

les frontières du protocole de mars, ou une Grèce indépendante avec des frontières plus restreintes (1).

Le Tsar ne fit pas d'opposition à cette proposition, et ce fut encore la France qui se montra le plus attachée à la Grèce, en réclamant pour elle non seulement Tindépendance, mais le maintien des frontières promises, et en insistant même vivement pour qu'on lui annexât File de Crète (2).

Le gouvernement français ne pouvait malheureusement réclamer trop de concessions dans l'affaire grecque, ayant besoin de Tindulgence de ses alliés pour mener à bonne fin une entreprise qu'il méditait depuis plusieurs mois. En présence des avantages acquis par la Russie dans son heureuse campagne, et surtout en considérant quelle bienveillance le Tsar déployait en toute circonstance à son égard, M. de Polignac aurait cru jouer un rôle de dupe s'il n'avait retiré quelque résultat matériel de sa coopération à la triple alliance. C'était un politique plus réaliste que MM. de Martignac et de la Ferronnavs : ceux-ci n'avaient vu dans le traité de Londres qu'une œuvre de désintéressement; le nouveau ministre y voyait un moyen pour la France d'acquérir des possessions territoriales. L'attitude de plus en plus énergique, adoptée pendant les derniers mois de 1829 vis-à-vis du dey d'Alger, prouvait à l'Europe que la France avait des projets de conquête dans la Méditerranée (3).

M. de Metternich dénonça hautement aux autres cours les desseins de cette France, « qui avait tant de peine à se soutenir dans son intérieur, et qui n'en couvrait pas moins tout le Levant de ses rêves de prépotence, faisant de la politique turque à Constantinople, grecque à Nauplie, et française à

(1) Viel-Castel, t. XX, p. 197.

(2) BiKÉLAs, op. cit., p. 302.

(3) La France avait éubli depuis 1827 un blocus des côtes de l'Algérie. Polignac avait également entamé des négociations avec Méhémet-Âli, qui aurait voulu être chargé par la France de pacifier l'Algérie. Mais le sultan s'y était opposé. La France eût probablement joué un rôle de dupe en donnant dix millions et quatre vaisseaux au pacha, qui aurait vengé les injures infligées à notre pavillon par les pirates barbaresques, mais qui aurait gardé l'Algérie pour lui.

Alexandrie (1). '* Il signalait en raéme temps les manifestations religieuses auxquelles se livraient nos représentants, et qui cachaient, suivant lui, des visées d'influence politique. Le comte Guilleminot cherchait en effet à protéger les Arméniens catholiques à Stamboul, et M. de Laval (représentant de la France à la conférence de Londres), à faire insérer dans les protocoles concernant la Grèce des clauses en faveur des catholiques de ce pays; notre ambassadeur réclamait pour les catholiques, dans le nouveau royaume, le même traitement que pour les orthodoxes, la même liberté de culte, le maintien des privilèges des évéques (2), etc. Ce rôle de protectrice des catholiques en Orient, TAutriche Tavait autrefois partagé avec nous, et souffrait de ne plus l'exercer. Très mécontente de l'indépendance de notre attitude, de la hardiesse de nos réclamations, cette puissance excita la jalousie de l'Angleterre et empêcha Wellington d'écouter le plaidoyer que présenta M. de Laval à la conférence, en faveur des frontières grecques.

M. de Laval dut céder sur ce point : on promit en compensation de lui donner satisfaction pou ries catholiques de Grèce, et la conférence, après avoir obtenu l'assentiment du sultan à la seconde des alternatives qu'on lui avait offertes, décida que la Grèce serait indépendante, mais qu'on lui retirerait la contrée située entre l'Aspropotamos et la mer Ionienne, et en outre toute la vallée du Sperchius (3).

Tout en réglant la question de l'indépendance, la conférence de Londres s'occupait assidûment du second point à résoudre, le choix d'un souverain. C'était une tâche délicate; beaucoup de princes devaient hésiter à s'expatrier et à régner sur une population turbulente, de langue et de religion différentes des leurs : la plupart de ceux qui auraient eu la hardiesse

(1; MeUcrnich a d'OttenfeU, 2 janvier 1830, Prokesch, t. VI, p. 189. — Rapport de d'Ottenfels du 25 février.

(2) Viel-Cabtel, t. XX, p. 203.

(3) Voir la carte.

nécessaire pour accepter cette mission, appartenaient aux familles régnantes de France, d'Angleterre et de Russie, et se trouvaient exclus par la clause de prudence que les alliés de Londres avaient insérée dans le protocole de mars. Le choix ne pouvait donc se porter que sur un petit nombre de candidats, appartenant presque tous à des maisons princières d'Allemagne, chacun se présenfantcomme le client avoué ou indirect d'une des trois puissances.

Le candidat français fut, dès la première heure, le jeune Othon de Bavière, fils puîné du roi Louis. Plusieurs considérations militaient en sa faveur. Son père avait donné de fréquentes marques de sympathie aux Hellènes : la famille de Bavière était influente, sans être ambitieuse : le prince, âgé seulement de quatorze ans, pourrait s'habituer aux mœurs, à la langue de son royaume, mieux qu'un souverain plus âgé, et surtout pourrait subir plus docilement la tutelle de la conférence de Londres.

Mais le Tsar objecta que la religion catholique du candidat ne lui permettait pas de régner en Grèce (1), et Wellington reprocha aux princes bavarois leur tendance au libéralisme.

D'autres candidatures surgirent. Le prince de Hesse-Hombonrg fut écarté comme inféodé à la politique de Metternich; «< c'était, disait Mortemart, un militaire autrichien, mou et à système antique (â). » Le prince Bernard de Saxe-Weimar, le prince Jean de Saxe, le duc Charles de Mecklembourg, ne réunirent pas les trois suffrages des membres de la conférence.

Il peut sembler étrange que, dans cet examen de candidatures, on ne prît pas Tavis des principaux intéressés, c'est-àdire des Grecs. Ceux-ci, depuis plusieurs années, avaient pourtant manifesté leurs sympathies pour un prince qui avait des titres aussi sérieux que les candidats précédents, Léopold de Saxe-Cobourg. Ce prince, qui avait été marié à la fille du

(r Un candidat catholique devait être inoins porté qu'un protestant à se convertir à la religion orthodoxe.

(â) Rapport du 10 novembre 1829, vol. 178, A. E.

roi d'Angleterre, la princesse Charlotte, avait perdu prématurément sa femme, mais il était resté allié à la famille royale par le mariage d'une de ses sœurs avec le duc de Kent, frère de Georges IV, et il avait continué par goût à vivre à Londres, ami de Canning et entouré de nombreuses sympathies dans le parti des whigs.

En 1825, au moment où Canning était le plus populaire parmi les Hellènes, des amis de Mavrocordato étaient venus en Angleterre et avaient fait des ouvertures à Léopold : celuici, doué d'un esprit aventureux, un peu romantique, suivant l'expression de son médecin et confident Stockmar (I), avait été séduit parTappât d'une couronne dans un pays qui brillait de toute la gloire du passé et de tout Théroïsme du présent. Canning l'avait prémuni contre le mirage poétique qui recouvrait tant de discordes et de difficultés politiques : il désirait d'ailleurs ne pas se priver de son appui. Le prince de Saxe- Cobourg était un personnage à ménager : Tâge avancé du roi et de son frère le duc de Clarence pouvait faire considérer comme possible l'avènement au trône de la toute jeune princesse Victoria, fille du duc de Kent et nièce de Léopold par sa mère : eu ce cas, le parti whig aurait vu avec plaisir la régence confiée au prince de Saxe-Cobourg. Ce dernier était donc partagé entre son rêve de royauté hellénique, et ses espérances de régence en Grande-Bretagne.

Si Léopold était sympathique à beaucoup d'hommes politiques en Grèce, il fallait encore, pour qu'il devint le candidat officiel des Hellènes, qu'il fût agréé et présenté par le Président de la République. Capodistrias avait connu le prince en 1812, lors de la campagne de Saxe : il le savait intelligent, de caractère facile, et, à tout prendre, s'il ne devait pas lui-même garder le pouvoir, s'il était obligé de le remettre aux mains d'un prince étranger, celui-ci lui semblait préférable aux autres : il jugeait sans doute qu un premier ministre adroit et fort pourrait aisément le dominer. Lorsque les ambassadeurs

(1) C'est d'après les mémoires de Slockmar que Saint-Hemb TAiLLAMDiEn a écrit son intéressant ouvra{;e : Le roi Léopold et la reine Victoria.

réunis àPoros demandèrent au Président, quel prince lui semblait le plus apte à gouverner la Grèce, il désigna Léopold (1). Celui-ci, apprenant que son nom avait été officiellement prononcé par les Grecs, envoya alors Charles Stockmar, frère de son confident, auprès de Capodislrias, afin de connaître les véritables sentiments du Président, et de lui communiquer en retour ses propres vues sur le gouvernement de la Grèce (mai 1829).

Deviner la pensée intime de Capodistrias n'était pas chose facile. Ce personnage, qui fut toujours d'une psychologie trèscomplexe, conçut, à Tépoque à laquelle nous sommes arrivés, des plans, des projets qui déroutent l'analyste. Aucun de ses compatriotes n'a porté sur lui un jugement de sang-froid; sa Présidence a eu des adversaires acharnés, irréconciliables, quelques admirateurs enthousiastes, et pas un seul témoin impartial. Nous sommes réduits aux hypothèses, et il faut avouer que les seuls documents par lesquels nous puissions juger sa conduite vis-à-vis de Léopold, à savoir sa correspondance, projettent sur cette conduite un jour défavorable et un reflet d'intrigue.

Capodistrias dut se sentir à cette époque envahi par l'ambition de demeurer en possession de la magistrature suprême, au cas où aucun candidat ne voudrait tenter l'aventure ou ne pourrait s'acclimater dans le nouveau royaume. Il sembla dès lors jouer un double rôle : il réclama officiellement le prince de Saxe-Cobourg, pour satisfaire ses compatriotes dont la plupart étaient favorables à cette élection, et pour se conformer au désir des puissances de donner à la Grèce un roi venu d'Occident. Mais, en secret, il intrigua pour faire échouer cette candidature, et, avec une profonde habileté, il glissa des insinuations dans Tàme de ce prince, pour que le refus vint du candidat lui-même. Il eut été maladroit, peut-être impraticable, de s'opposer actuellement à la nomination d'un souverain par la conférence; mais, par un doigté délicat, on pouvait

(1) Décembre 1828.

amener Télu des puissances à renoncer a Thonneur d'être roi ; on pouvait même, s'il persistait, lui rendre sa tâche impossible. Et alors, quand les marrons auraient été tirés du feu par le Prince Bertrand^ le Président Raton pourrait satisfaire son ambition : Texpérience ayant été loyalement tentée, l'Europe consentirait peut-être à laisser le pouvoir, sous une forme monarchique ou dictatoriale, à celui qui le détenait.

Charles Stockmar avait été chargé d'énoncer à Capodistrias les conditions auxquelles son maître consentirait à accéder aux vœux des Grecs. Ce langage hautain était maladroit. Il éclaira le Président sur le caractère du prince, lui prouva que celui-ci ne se laisserait pas dominer par un ministre et lui suggéra probablement la machination que nous venons d'analyser. Rien n'était plus facile que de démontrer au prince que ses conditions seraient difficilement réalisables. Léopold désirait que son royaume eût une frontière étendue et sûre, que la Crète et Samos y fussent comprises; il voulait que les Hellènes s'assurassent le concours financier des puissances; il demandait enfin qu'un congrès manifestât officiellement des vœux pour son élection. Capodistrias avait une réponse toute prête, et collective aux trois conditions. Il montra à Stockmar le protocole du 22 mars (auquel il n'avait du reste pas voulu adhérer comme Président de la Grèce), document qui établissait clairement que ce pays n'avait aucune voix au chapitre, ni pour réclamer des frontières ou des subsides, ni pouf demander un roi. C'était l'alliance, c'était la conférence de Londres, qui était seule maîtresse de trancher ces questions, et c'était h elle que Léopold devait poser ses conditions.

Cependant Capodistrias, et c'est là que son intrigue était excellement nouée, n'agissait pas à cette époque de manière à décourager le prince : il lui suscitait des difficultés, non des obstacles. « Les vœux de la Grèce et de son Président, lui écrivait-il, étaient pour lui, quoique non officiellement exprimés : il n'aurait qu'à plaider son procès auprès de la conférence. » Si Léopold avait dès à présent refusé la candidature, un autre candidat aurait surgi ; il était utile qu'il acceptât, saufàrenon-

cer plus tard à un honneur trop périlleux. Léopold était donc, en dépit de ces manœuvres souterraines, le candidat avoué des Grecs.

Gomment les puissances n'avaient-elles pas examiné en première ligne les titres de ce prince? La France ne lui était pas favorable, le considérant à tort comme imprégné de politique anglaise; la Russie était indifférente à son égard, et l'Angleterre elle-même était partagée. Le roi Georges détestait celui qui avait été son gendre, et se montrait tout à fait hostile à ses prétentions : les ^higs, amis du prince, cherchaient plutôt à le retenir parmi eux : seul, le ministère tory, qui voyait en lui le drapeau du parti wbig en cas d'ouverture d'une régence, n'était pas fâché de l'éloigner. Ce n'était pas par sympathie, mais par intérêt, un peu par crainte, que Wellington inclinait à le soutenir; en politique, certaines inimitiés valent des faveurs à ceux qui en sont l'objet. En janvier 1830, le duc de fer se décida à présenter la candidature de Léopold à la conférence : il vainquit, dans un de ces entretiens autoritaires dont il avait le secret, les résistances de Georges IV. Léopold eut l'habileté de se concilier la cour de France, en allant à Paris briguer la main de la princesse Louise d'Orléans. La France renonça dès lors à son opposition et l'élection fut décidée.

Le 3 février 1830, les membres de la conférence de Londres, lord AberdeeA, M. de Liéven et M. de Montmorency-Laval signèrent trois protocoles.

Le premier et le plus important (l) déclarait solennellement : « que la Grèce formerait un État indépendant et jouirait de tous les droits politiques, administratifs et commerciaux.

« Les puissances avaient été amenées à apporter aux dispositions antérieures de l'alliance cette amélioration, qui semblait un gage de stabilité pour la pacification entreprise. La Porte ayant souscrit par avance, le 9 septembre 1829, à toutes l«s résolutions delà conférence, ne pouvait s'opposer à la nouvelle

(1 ) PnoKEscH, t. VI, p. 203.

décision prise. Les puissances déféraient du reste à son désir, en reculant les limites de TÉtat grec jusqu'à TÂspropotamos et au mont Œta.

a Le protocole serait communiqué immédiatement aux parties intéressées, et à partir de ce moment, la paix serait rétablie ipso facto, les places fortes évacuées, l'amnistie proclamée, le délai d'un an fixé pour l'émigration des nationaux, les frontières délimitées par les commissaires des puissances.

« Chacune des trois cours conserverait la faculté de garantir l'ensemble de ces stipulations. Elles pourraient réunir toutes ces clauses en un traité formel, qui serait signé à Londres. »

Telle était la teneur de cet acte diplomatique, qui, après le protocole du 22 mars, et l'article X d'Andrinople, achevait de créer l'État grec, en le dégageant de tout lien vis-à-vis de l'empire ottoman. Désormais la Grèce était pleinement libre; les Hellènes avaient atteint leur but, grâce à leur ténacité héroïque, grâce aussi et surtout à l'intervention des trois puissances qu'on devait appeler désormais les puissances /^ro/ec/nce^ de la Grèce. Le nouvel État n'était pas, à proprement parler, placé sous le protectorat, sous la tutelle de ces puissances. Mais il devait leur être reconnaissant de ne point le perdre de vue, et d'exercer à son égard une sorte de contrôle, de surveillance, de garantie bienveillante.

Et le premier témoignage de ce contrôle se manifestait précisément dans le second protocole du 3 février 1830, par lequel les puissances décidaient d'offrir le gouvernement de l'État grec, avec le titre héréditaire de Prince souverain, au prince de Saxe-Cobourg, a qui offrait, par ses qualités personnelles et son existence sociale, les meilleures garanties, etque les Grecs étaient portés, d'après les informations recueillies jusqu'à ce jour, à recevoir avec reconnaissance, y^

Par un troisième protocole, la France confiait au Prince souverain son antique protectorat sur les catholiques, et réclamait pour ceux-ci les garanties, l'égalité de traitement et d'honneurs, capables de suppléer à ce protectorat.

La triple alliance pouvait à bon droit se 6gurer qu'elle avait terminé .sa tâche créatrice. Des obstacles inattendus vinrent retarder le complet dénoùment de TafFaire grecque, et empêchèrent la conférence de Londres de clore ses séances dès cette époque.

Le prince de Saxe-Gobourg adressa, le 11 février, à la conférence, en réponse à la note qui lui apprenait son élection, une lettre dont le Fond et la forme étaient étranges. Il acceptait la carrière « utile et honorable v qu'on lui offrait, mais il ne pouvait donner son adhésion, sans des conditions qui lui semblaient indispensables. Il faisait plus que demander, il stipulait que ces conditions seraient insérées dans le traité définitif auquel faisait allusion le protocole. Ces conditions étaient : la garantie de TÉtat grec contre toute agression ; la protection spéciale de Candie et de Samos contre un retour d'oppression turque : l'amélioration des frontières du Nord; le concours financier des puissances; le maintien de troupes alliées en Grèce pendant quelques mois; le droit pour les Grecs de ratifier le choix de leur souverain.

Les membres de la conférence furent stupéfaits. Le prince avait Tair de vouloir traiter de puissance à puissance avec eux. ^e leur devait-il pas son royaume? De quel droit venait-il parler de conditions? Déjà,. au mois de janvier, lord Aberdeen avait reçu de lui une réclamation concernant Tîle de Crète : « L'exclusion de la Crète, avait dit le prince, estropiait la Grèce physiquement et moralement : elle l'exposerait à des dangers constants, et créerait des difficultés innombrables à son souverain. • Aberdeen ne lui avait pas dissimulé que la conférence n'avait aucunement à discuter avec lui ; le candidat pouvait refuser l'offre faite, mais, s'il acceptait, ce devait être sans restrictions ; et Léopold s'était incliné devant ce langage péremploirc. Com-

Page 1