LA RENONCIATION DE LEOPOLD /♦OS
Capodistrias laissait entrevoir à Léopold que son avènement serait marqué par une série de controverses et de difficultés constitutionnelles, et qu'il se trouverait en présence d'une tàolie immense. Il poussait ensuite le tableau au noir, et prévoyait que la délimitation des frontières ne pourrait s'effectuer sans provoquer une forte crise -^ il encourageait le prince à montrer de la force d'âme dans ce dernier sacrifice. Il dépeignait ses compatriotes comme pauvres, sans argent, manquant de tout, et suppliait Léopold de ne pas les blesser par son luxe personnel. ^Si vous vous présentez en grand seigneur, écrivait-il, vous humilierez les Grecs et ne pourrez plus agir sur leur esprit: c'est au bivouac, c est dans leurs chaumières, que je les ai conquis (1). »
Dans une autre lettre, il déclarait que les caisses publiques ne contenaient plus d'argent que pour le mois d'avril: le prince devrait se prémunir d'un million pour les dépenses du mois de mai. Enfin il adressa à Léopold, le 24 avril, des Observalions (2), rédigées par le Sénat de la Grèce: cette assemblée, composée d'hommes politiques dévoués à Capodistrias, reprenait toutes les objections du Président, au sujet des frontières, des finances, de Texclusion de Candie et Samos, et refusait son adhésion aux mesures d'exécution du protocole de février.
On conçoit facilement quelle impression ces lettres et ces observations produisirent sur l'esprit de Léopold. Il se vit déjà en proie à la haine, à la défiance de ses sujets, peut-être même exposé à la violence de certains d'entre eux.
N'y avait-il donc en Grèce aucune voix qui put s'élever contre les insinuations de Capodistrias et rassurer le prince sur les dispositions des Hellènes à son égard? Un Mavrocordato, un Condouriotis ne pouvait-il prendre la plume pour exprimer sa sympathie à ce prince qui promettait d'être un souverain modéré et intelligent? Qu'étaient devenus ces hommes politiques, admirateurs des monarchies occidentales et partisans des institutions tempérées et constitutionnelles? Exclus des
(i) Capodistrias, Corr., t. III, p. 510, (2) Ibid., Corr., t. IV, p. 442.
fonctious publiques par Gapodistrias, ils formaient un parti d'opposition, nombreux et influent, mais représentant la tendance à la rébellion et devant, par conséquent, exciter les craintes d'un souverain légitime.
Gapodistrias, après avoir gouverné pendant quelques mois avec modération, assisté du Panhellénion^ qui renfermait les hommes les plus distingués de tous les partis, avait incliné peu à peu son administration dans le sens d'une véritable dictature. II avait reculé la convocation d'un congrès jusqu'à ce qu'il se fût assuré que les élections seraient complètement favorables à ses vues : il avait eu la satisfaction de réussir dans ses menées : la plupart des provinces lui avaient envoyé des pleins pouvoirs pour qu'il voulût bien les représenter luimême (1). Très fier de cette manifestation, il avait composé le congrès d'Argos de ses créatures, de telle sorte qu'on avait pu dénommer cette assemblée : le congrès de famille (23 juillet- 25 août 1829) (2). Les députés avaient voté sans opposition les treize décrets qu'il leur avait présentés. ,
Dans le premier de ces décrets, Gapodistrias avait inséré la clause suivante : « Les arrangements pris par les cours alliées ne seraient obligatoires pour la Grèce que lorsque ses députés les auraient ratifiés, v G'est cette clause, qui avait suggéré à Léopold une des observations présentées par lui à la conférence : il n'avait pas su que cet acte n'exprimait que l'opinion des amis du Président, et qu'un grand nombre de Grecs étaient disposés à montrer beaucoup plus de condescendance envers les puissances protectrices.
Un autre décret avait créé à la place du Panhellénion un Sénaty dont les membres étaient choisis par le Président. Gapodistrias s'était hâté de nommer dans ce corps tous ses partisans. Les hommes les plus considérés, Mavrocordato, Gondouriotis, Delyannis, exclus du gouvernement et jugeant que Gapodistrias entraînait la Grèce dans une mauvaise voie^ avaient organisé contre lui un parti dit « constitutionnel n , et
(1) METAZàS, p. 318.
(2) Papadopoulo Vhétos, p. 80 et suiv.