LA MORT DE CAPODISTHIAS
de la Providence, et souhaitait avec ardeur que la conférence de Londres lui choisit un souverain » .
Au moment oùles puissances, dont le courroux s^était apaisé, allaient reprendre leur ingrat examen des candidatures princières, les révolutions de France et de Belgique éclatèrent et retinrent toute Tattention des diplomates sur les affaires d'Occident
Gnpodistrias mit à profit le temps qui le séparait de Tapparition d'une nouvelle candidature, pour essayer de rétablir Tordre en Grèce et de triompher de l'opposition. Il voulait convaincre l'Europe qu'il était capable d'administrer ce pays et d'y maintenir la paix. Mais à mesure que ses tendances dictatoriales augmentaient, la rancune de ses adversaires se faisait plus âpre. Capodistrias ne présentait pas, aux yeux de ces populations très attachées à tout ce qui est noble, traditionnel, héréditaire, une lignée d'ancêtres, un sang royal, en un mot, un prestige qui leur en imposât. S'il était leur égal, pourquoi les traitaii-il en sujets et non en administrés? Des mots imprudents lui échappaient : il avouait que, s'il ne multipliait pas les lois d'instruction publique, c'est qu'il trouvait les Grecs assez difficiles à gouverner dans leur ignorance pour ne pas leur donner des armes intellectuelles (l).
Cet autoritarisme exagéré, les membres de Topposition en cherchaient la cause, et croyaient la trouver dans la subordination du président à l'influence russe. D'après eux, l'ancien directeur des Affaires Étrangères de Russie aurait promis au Tsar de ne jamais laisser le libéralisme s'implanter dans le nouvel État, surtout depuis que la révolution française de juillet 1830 inspirait à Nicolas des craintes sérieuses sur un retour offensif du jacobinisme. Quoique la déclaration d'indépendance eût privé la Russie d'un client officiel, le grand État devait désirer que le petit État restât son satellite fidèle et
^1} Thierscii, De Vétat actuel de la Grèce^ t. I, p. 24 Chacune de ses paroles est mal interprétée. Thier^tch, un de ses détracteurs systématiques, l'accused'avoir poussé le fils de Sissinis au meurtre de son père. t. 1, p. 15.
408 L'IjNDÉPENDANÇE DE LA GRÈCE — 1831
gravitât dans la même sphère politique. Aussi, en 1831, par suite de ces récriminations du parti constitutionnel, Tinfluence russe, si vivace deux ans auparavant, avait perdu beaucoup de terrain en Grèce.
Dans Tété de cette même année, la situation s'aggrava. Les opposants ayant réclamé la convocation d'un congrès à Argos (1) , le président s'y refusa. Alors les principaux Hydriotes formèrent une commission provisoire et cherchèrent à réunir un congrès dans leur Ile. Le Magne, ce redoutable fief des Mavromichalis, se souleva aussi et institua un gouvernement autonome. La riche ile de Syra fit cause commune avec les rebelles.
Ils comptaient dans leurs rangs le vaillant amiral Miaulis. Ce navarque, dont la figure franche, Thonnéte corpulence, 1 air bonhomme avaient séduit Eugène Cavaignac, lors de l'expédition française de Morée (2), cachait sous ces dehors pacifiques une énergie opiniâtre. Il détestait le parti russe et se souvenait qu'à peine arrivé au pouvoir, Capodistrias lui avait fait de singulières confidences : <( J'ai bien attrapé, avait dit le Président, les niais de Paris et de Londres : c'est vers le Nord qu'il nous faut tourner nos regards ; c'est du jeune homme de là-bas que nous devons tout attendre, n Miaulis supportait impatiemment cette tutelle, et la vue du pavillon russe, qui flottait dans le port de Nauplie sur les vaisseaux de l'amiral Ricord, l'exaspérait. Le 27 juillet, il se décida à un véritable coup d'État. Averti que le Président allait sévir contre les Hydriotes, il résolut de le prévenir et, avec quelques bricks de l'île, il se dirigea sur Poros et s'empara des cinq navires (la frégate VHellas^ deux corvettes et deux bricks) qui formaient le noyau de la flotte grecque.
Capodistrias, furieux de cette rébellion, s'adressa à Tamiral russe pour la dompter. Ricord fit voile vers Poros avec une frégate et somma Miaulis de rendre les navires. Celui-ci résista à toutes les injonctions ; au moment où l'amiral allait envoyer
(i) TuiERsce, t. I, p. 40.
(2} Bévue des Deux Mondes, mai 1897.
une bordée aux révoltés, Miaulis mit le feu aux poudres et fit sauter à la fois la frégate VHellas et une corvette, s'échappant avec ses hommes sur des canots, comme Pavaient fait souvent les chefs de brûlot.
Il était dur pour les Grecs de voir leur meilleur marin incendier leurs meilleurs navires. Cependant, beaucoup excusèrent Miaulis, par suite de la haine qu'ils avaient vouée au Président et à la Russie. Le coup porté au tyran fit oublier le coup porté à la marine grecque. Les officiers de marine français et anglais, MM. Lalande et Lyons, avaient refusé de se prêter à aucune démonstration contre Miaulis. En France, Topinion publique était favorable aux Hydriotes et au parti constitutionnel ; La Fayette prenait ouvertement leur défense contre le parti russe dévoué h Capodistrias.
Cet acte de violence ne devait pas être le seul de cette malheureuse époque. A la suite du soulèvement des Mavromichalis dans le Magne, Capodistrias avait fait emprisonner le vieux Pétro-Bey. Son frère Constantin et son fils Georges étaient venus à Nauplie, la rage au cœur, en proie aux plus sinistres pensées. Au moment où une réconciliation semblait sur le point de s'opérer entre le Président et le chef du Magne, un article très-violent d'un journal anglais tomba sous les yeux de Capodistrias, et il fit reconduire Pélro-Bey dans sa prison, sans vouloir écouter ses explications. Le vieux Klephte fit, en traversant la rue, un signe à ses parents, et le lendemain (9 octobre 1831), comme Capodistrias montait les marches d'une église, il fut frappé d'un coup de pistolet par Constantin et d'un coup de poignard par Georges Mavromichalis. Les partisans du Président massacrèrent sur l'heure le frère de Pétro-Bey ; son fils put se réfugier à la légation française : on dit qu'il remit son pistolet à notre chargé d'affaires avec ces mots : « Je le confie à l'honneur de la France. » 11 fut condamné à mort par un conseil de guerre et fusillé.
Les plus exagérés parmi les opposants comparèrent les Mavromichalis à Harmodius et à Aristogiton; mais les modérés, comme Mavrocordato, déplorèrent cet acte odieux. Capodis-
trias avait des défauts, le goût de rintrigue, de Tambition, un caractère dur et positif qu'il voilait sous une apparence de mysticisme; mais il avait aussi des vertus, il était sobre, laborieux, simple, et, quoique ses détracteurs aient soutenu le contraire, il aimait la Grèce. S'il avait voulu, comme on Ta prétendu, que le territoire grec fût le plus exigu possible, afin de ne pas tenter les candidats au trône, il n'aurait pas énergiquement refusé d'évacuer l'Acarnanic après le protocole de 1830 (1). C'est en cherchant, par des moyens discutables, à maintenir l'ordre dans son pays, et à refréner l'anarchie toujours prête à renaître, qu'il avait été frappé.
Le jour même de sa mort, le Sénat, ne voulant pas laisser les membres de l'opposition s'emparer du pouvoir, nomma une commission de gouvernement, composée d'Augustin Capodi:^trias (frère aîné du défunt), Théodore Colocotronis, etColettis. Les constitutionnels réclamèrent la convocation d'un congrès qui se réunit à Argos (2). Augustin Capodistrias fut maintenu par la majorité de ce congrès à la télé du gouvernement provisoire (3). Au même moment, la guerre ci vile éclata. Les députés d'Hydra ayant été bloqués dans cette île par les vaisseaux russes, au moment où ils se préparaient à se rendre à Argos, leurs amis, les Rouméliotes (4), qui avaient pu parvenir au congrès, protestèrent vivement, et des rixes sanglantes eurent lieu dans Argos (5).
Les Rouméliotes se retirèrent à Gorinthe et se formèrent en congrès séparé.
Bientôt I- opposition vit se joindre à elle députés et combattants; au moib d'avril, le congrès dissident comptait 145 délégués, et était soutenu par une dizaine de mille hommes armés. Le gouvernement légal de Nauplie dut démissionner, et Augustin Capodistrias s'embarqua le 10 avril 1832. Un gouvernement
■ 1 Son détracteur Thiersch reconnaît lui-même ce fait, t. I, p. 54. .2 7 dcceiiibrc 1831.
3^ Il fut reconnu par la conférence de Londres (Protocole du 7 janvier 1832^ \^k) Le parti constitutionnel était surtout composé par les insulaires et les Bouméliotes : le parti russe était formé par les Moréotes.
5 21 décembre 1831.