‹ L'individu contre l'étatChapitre 16 sur 41 · Voyez lu Times, Jl i · texte numérisé non relu

Voyez lu Times, Jl i

me rappelle un enfant qui pouvait regarder avec as- 3 calme un horrible masque quand son père le à la main, mais qui poussait des cris quand son e s'en recouvrait le visage, l'n changement anaiogm ■'opère dans les sentiments des corps électoraux, quand s élus passent des bourgs et des comtés au parlement. Aussi longtemps qu'ils sent candidats, ils sont exposés aux railleries, aux satires, aux ergoter ies de l'un ou de l'autre parti, et traites à tout égard avec beaucoup d'irrévérence; mafs aussitôt qu'ils sont assemblés à Westminster, ceux qui ont élé injuriés, vilipendés, accusés d'ignorance et de folie par les journalistes et par les orateurs publics, inspirent une confiance sans borne. A en juger par les pétitions qui leur sont adressées, il n'y a rien au-dessus de leur sagesse et de leur puissance.

A toutes ces observations on répondra sans doute : on ne peut trouver rien de meilleur que le gouvernement par la t sagesse collective » ; les élus de la nation, choisissant parmi eux un petit nombre d'hommes d'Étal, appliquent toule leur intelligence, éclairée par toute (a science moderne, aux questions débattues en leur présence. « Que voudriez-vous de plusV » demanderont la plupart des lecteurs.

Je répondrai que cette science moderne qui a servi, dit-on, à nos législateurs à se préparer à bien remplir leurs devoirs, est une science dont la plus grande partie leur est évidemment inutile, et qu'ils sont dignes de blâme pour ne pas voir quelle science leur serait utile. Si beaucoup d'entre eux sont des philologues i distingués, ils n'en sont pas meilleurs juges des questions à l'ordre du jour, et les li lié ratures, dont l'accès leur est ouvert par leurs connaissances philologiques, ne leur serait pas d'un grand secours. Les expériences elles spéculations poli Liques,londées sur l'histoire des

petites sociétés anciennes el sur les livres de philosophes qui prétendent que la pierre es! l'étal normal, que l'esclavage est à la l'ois nécessaire et juste, et que les femmes doivent être maintenues sous une tutelle perpétuelle, ne leur serviront guère à apprécier quel effet produiront des actes législatifs dans les grandes nations du type moderne. Ils peuvent médiler sur les actions de tous les grands hommes qui, d'après la théorie de Carlyle, donnent à la société sa forme, et ils peuvent passer des années à lire les ilélails sur les conflits internationaux, les trahisons, 1rs intrigues, les traités qui remplissent les ouvrages historiques, sans mieux comprendre les origines el les causes des structures et des actions sociales et la manière dont la loi les afl'ecle. Les connaissances acquises dans les usines, à la lîourse, ou dans les prétoires des tribunaux n'aident guère non plus à la préparation indispensable.

Ce qui est réellement nécessaire, c'est une étude systématique de l'enchaînement nature! entre la cause et l'effet, tel qu'il se manifeste parmi les êtres humains réunis en société. Quoiqu'une conscience distincte de cet enchaînement soit un des résultais derniers du progrès intellectuel — quoique le sauvage n'ait aucune conception d'une cause mécanique — quoique les Grecs mêmes eussent pensé que le vol d'un javelot était dirigé par un dieu — quoiqu'on ait assigné aux épidémies, presque jusqu'à notre époque, une origine surnaturelle — et quoique parmi les phénomènes sociaux, le plus complexe de tous, la relation entre la cause el l'eû'et, soit probablement celui qui sera le plus longtemps méconnu, cependant, de nos jours, l'existence de cette relation esl devenue assez évidente pour impo- . ser aux esprits de tous ceux qui pensent la conclusion qu'avant de se mêler d'intervenir dans cette relation il faut l'étudier avec soin. Les simples faits généralement connus à présent) à savoir qu'il y a une connexion entre

LES PÉCHÉS DES LÉC.ISL ATEI! Il S. 91

le nombre des naissances, di's décès, îles mariages el le prix du blé, que dans la même société, pendant la même génération, la proportion entre les crimes el la population varie dans des limites étroites, devraient suffire pour faire voir à tout le monde que les désirs humains, guidés par ["intelligence qui leur est connexe, agissent d'une manière approximativement uni- Forme. On devrait en conclure que, parmi les causes sociales, celles nées de la législation, opérant pareillement avec une régularité moyenne, doivent changer non seulement les actions des hommes mais encore leur nature, et cela, autrement qu'on l'avait prévu. On devrait reconnaître le fait que, dans la société plus que partout ailleurs, les causes sont fécondes en effets, el on devrait voir que les conséquences lointaines et indirectes ne sont pas moins inévitables que les conséquences prochaines. Je ne prétends pas qu'on nie ces asserLions et ces conclusions. Mais il y a croyances et croyances; quelques-unes sont professées nominalement, d'autres influencent notre conduite à un faible degré, d'autres enfin exercent sur elles une influence irrésistible dans toutes les circonstances; et malheureusement les croyances des législateurs touchant l'enchaînement des causes et des effets dans les questions sociales appartiennent à la première catégorie. Voyons quelques-unes des vérités qu'ils admettent tous et dont quelques-uns à peine tiennent sérieusement compte en légiférant.

Il est incontestable que tout être humain est modifiable jusqu'à un certain degré, au point de vue physique aussi bien qu'au point de vue intellectuel. Toutes les méthodes d'éducation, tous les exercices, depuis ceux du rnalliémalicicn jusqu'à ceux du lutteur de profession, toutes les récompenses accordées à la vertu, toutes les punitions infligées au vice, impliquent ia croyance, exprimée dans différents proverbes, que H. SrENcER. — L'individu. fi

K L'ISDIVIBB CONTIÏE l't

l'usage ou la cessalion d'usage d'une faeullé, physique ou mentale, est suivi d'un changement dans l'adaptation, perte ou gain de force, selon le cas.

I! y a le fait, également reconnu partout dans ses grandes manifestations, que les modilicalions de la nature, produites d'une façon ou d'une autre, sont héréditaires. Personne ne nie que, par l'accumulation de faibles changements, pendant des générations successives, la constitution ne s'adapte ans conditions; de sorte qu'un climat, funeste à d'autres races, ne cause aucun mal à la race qui s'y esL adaptée. Personne ne nie que les peuples de même souche, qui se sont répandus dans des habitats différents et ont mené chacun une existence différente, n'aient acquis dans le cours des temps des aptitudes et des tendances différentes. Personne ne nie que dans des conditions nouvelles de nouveaux rai-artères nalk>nau\ne se forment, même à l'heure actuelle; témoins, les Américains. Et si personne ne nie un processus d'adaptation continuant partout et toujours, la conclusion évidente est que des modilicalions dans l'adaptation accompagnent nécessairement chaque changement dans les conditions sociales.

A ce qui a été dit on peut ajouter pour corollaire que toute loi contribuant à altérer le mode d'action des hommes — soit en leur imposant de nouvelles contraintes ou restrictions, soit en leur procurant de nouveaux secours — les affecte de telle façon que leur nature s'y adapte avec le temps. Au delà de lout effet immédiat, il y a l'effet éloigné, tout à fait ignoré du plus grand nombre, une réformalion du caractère moyen : une réformation qui peut être désirable ou non, mais qui, en tout cas, est te résultat le plus important à considérer.

D'autres vérités irénérules, que le citoyen et encore davantage le législateur devraient méditer jusqu'à ce

LUS PÉCHÉS DES LÉGISLATEURS, qu'ils se les soient complètement assimilées, noua sont révélées quand nous nous demandons comment les activités sociales sont produites, et quand nous sommes convaincus de l'évidence de la réponse qu'elles sont te résultat collectif des désirs dos individus qui cherchent à les satisfaire chacun de son coté et qui suivent ordinairement la voie leur paraissant la plus facile d'après leurs habitudes et leurs pensées préexislanlcs, c'est-àdire les lignes de moindre résistance : les vérités de l'économie politique en sont simplement les corollaires. Il n'est pas besoin de démontrer que les structures sociales et les actions sociales sont nécessairement d'une manière ou d'une autre le produiL des émotions humaines guidées par des idées, soit celles des ancêtres soit celles des hommes vivants. La conséquence forcée est que l'interprétation des phénomènes sociaux se trouve dans la coopération de ces facteurs de généralion en génération.

Une leile interprétation conduit bien vile à ta conclusion que, parmi les résultats collectifs des désirs humains cherchant satisfaction, ceux qui ont excité les activités particulières el les coopérât ions spontanées ont contribué bien plus au développement social que ceux qui ont poussé à l'action par suite de l'intervention gouvernementale. Si des moissons abondantes couvrent maintenant le? champs où on ne pouvait recueillir autrefois que des baies sauvages, nous en sommes redevables à la poursuite de satisfactions individuelles pendant de nombreuses générations, Si des maisons confortables ont remplacé les huttes, c'est que les hommes ont désiré augmenter leur bien-être; les villes aussi doivent leur existence à des impulsions de ce genre. L'organisation commerciale, maintenant si vaste el si complexe, a commencé lors des réunions qui avaient lieu à l'occasion 'les l'êtes religieuses eL est entièrement due aux efforts des hommes pour arriver

L'INDIVIDU CONTIIL' L'ÉTAT, à leurs fins particulières. Les gouvernements ont continuellement contrecarré et troublé ce développement et n'y ont jamais aidé en aucune façon, si ce n'est en remplissant eu partie les fonctions qui lui sont propres et en maintenant l'ordre public. Il en est de même des progrès des sciences et de leurs applications, qui on! rendu possibles les rliunijeinenls de structure et l'augmentation des activités sociales. Ce n'est pas à l'Étal que nous devons cette f'uule d'inventions utiles depuis la bêche jusqu'au téléphone; ce n'est pas l'Elat qui a l'ait les découvertes en physique, en chimie et les autres qui guident les manufacturiers modernes; ce n'est pas l'État qui a imagine ces mécanismes qui servent à fabriquer des objets de toute espèce, à transporter hommes et choses d'un endroit à l'autre, et contribuent de mille manières à notre confort. Ces Iransaclions commerciales qui s'étendent au monde entier, ce Iralic qui remplit nos rues, ce commerce de détail qui met toutes choses à notre portée et distribue à nos portes les objets nécessaires à la vie quotidienne, n'ont pas une origine gouvernementale. Ce sont les résultats de l'activité spontanée des citoyens, isolés ou en groupe. Bien plus, les gouvernements doivent à ces activités spontanées les moyens mêmes d'accomplir leurs devoirs. Enlevez au mécanisme politique tous ces secours que les sciences et les arts lui ont fournis, laissez l'État avec les seules ressources que les fonctionnaires ont inventées, et la marche du gouvernement serait aussitôt arrêtée. Le langage même qui lui sert à enregistrer ses lois et à communiquer ses ordres à ses ag'enls, est un instrument qui n'est nullement dit au législateur; il a été créé, sans qu'un y prit garde, dans les relations des hommes poursuivant leurs satisfactions personnelles.

Une autre vérité qui se rattache à la précédente, c'est que les différentes parties de cette organisation sociale

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formée spontanément se relient entre elles de telle façon i] ..■ vims ne pouvez pas agir sur l'une sans agir pïus ou moins sur toutes. Cela se voit nettement quand une disette de coton paralyse d'abord eertaiaa districts manufacturiers, iflflne ensuite sur les actes des négociants en j;ros et des détaillants du royaume, entier, ainsi que sur leurs clients, et alTerte dans la suite les fabricants, les marchands et les acheteurs d'autres articles, en laine, en toile, etc. Sous le voyons aussi quand une hausse du prix île la houille indue partout sur la vie domestique, crée des entraves au plus grand nombre de nos industries, élève le prix des produits fabriques, restreint la consommation de ces objets et change les habitudes des consommateurs. Ce que nous apercevons clairement dans les cas cités arrive dans les autres cas d'une l'iU'On perceptible ou imperceptible. Évidemment les ailes législatifs sont au nombre des facteurs qui, en dehors de leur influence directe, produisent des ellels incommensurables et 1res divers. Un professeur éminenl, à qui ses éludes donnent une très grande compétence dans ces questions, a fait en ma présence l'observation suivante : « Quand une l'ois vous avez commencé à intervenir dans l'ordre de la nature, il est impossible de savoir quel sera le résultat final, i Si cette observation est vraie dans l'ordre de la nature sous-humain auquel il faisait allusion, elle l'est encore davantage dans l'ordre de la nature existant dans les organisations sociales créées par des êtres humains réunis en société.

Et maintenant, pour appuyer la conclusion d'après laquelle le législateur devrait apporter dans l'exercice de son mandat une vive conscience de ces vérités évidentes et d'autres du même genre touchant la société humaine dont il a l'intention de s'occuper, je me permettrai de présenter plus en détail une de ces vérités dont je n'ai pas encore parlé.

L'INDIVIDC CCINTHE L'ÉTAT.

Pour qu'une espèce supérieure quelconque se continue, il faut qu'elle se conforme à deux principes radicalement opposés. Ses membres doivent èlre Irai lés d'une façon contraire dans leur enfance et à l'âge adulte. Nous les considérerons dans ces deux étals.

Un des faits les plus familiers est que les animaux du type supérieur, relativement plus lenls à atteindre leur maturité, peuvent, après l'avoir atteinte, donner à leurs pelits plus de secours que les animaux du (ype inférieur. Les adultes nourrissent leurs petits pendant une période plus ou moins longue, pendant que les petits sont encore incapables de pourvoir à leur subsistance ; et il est évident que la permanence de l'espèce peut seulement être assurée si les soins des parents se conforment aux besoins résultant de l'imperfection. 11 est inutile de prouver que le traîne-buisson aveugle et sans plumes ou le jeune chien, même quand il peut voir, périraient immédiatement s'ils étaient oblijrés de se procurer de la chaleur et de pourvoir à leur propre subsistance. I.e dévouement des parents doit èlre d'autant plus grand que les petits sont inutiles à eux-mêmes et aux autres, et il peut diminuer à mesure qu'en se développaiil eus derniers peuvent s'aider d'abord euxmêmes et peu à peu aider les autres, (l'est assez dire que pendant le jeune âge, les bienfaits reçus doivent être eu raison inverse de la force ou de l'adresse de celui qui les reçoit. Il est clair que, si dans la première partie de la vie les bienfaits étaient proportionnés au mérite ou les récompenses aux services, l'espèce disperai Irait dans l'espace d'une génération.

Lie ce régime du groupe familial, passons au régime de ce groupe plus étendu formé par les membres adultes de l'espèce. Demandez ce qui arrive quand le nouvel individu, après avoir acquis l'usage complet de ses forces el cessant de recevoir les secours de ses parents, est abandonné à lui-même; ici entre enjeu

"" J cu

un principe qui est juste le contraire de celui décrit plus haut. Pendanl tout le reste de sa vie, chaque adulte obtient des bienfaits en proportion de son mérite, des récompenses en proportion de ses services : par mérite et par services nous entendons dans les deux cas la capacité de pourvoir aux nécessités de la vie, de se procurer de la nourriture, de s'assurer un abri, d'échapper aux ennemis. En concurrence avec les membres (le sa propre espèce, en lui le avec les membres d'autres espèces, l'individu dépéril et meurt, on bien prospère et se multiplie, selon qu'il est bien ou ma! doué. Évidemment un régime contraire, s'il pouvait être maintenu, serait, avec le temps, Cala] à l'espèce. Si les bienfaits reçus par chaque individu étaient proportionnés à son infériorité, si, par conséquent» la multiplication des individus inférieurs était favorisée et la multiplication des individus supérieurs entravée, il en résulterait une dégénérescence progressive; et bientôt l'espèce dégénérée ne pourrait plus subsister en présence de l'espèce qui est en lutte et de l'espèce qui est en concurrence avec elle.

Le grand l'ail à noter ici, c'est que les procédés de la nature dans l'intérieur du groupe familial et en dehors de ce groupe, sont diamétralemenl apposés i'un à l'autre, et que l'interversion de l'ordre de ces procédés serait fatale à l'espèce soil immédiatement, soit dans l'avenir.

Y a-t-il un homme qui pense que celte vérité n'est pas applicable à l'espèce humaine 1 ? Il ne peut pas contester que, dans la famille humaine, comme dans toutes les familles inférieures, on s'expose à des conséquences funestes si l'on proportionne les bienfaits aux mérites, l'eut-il soutenir qu'en dehors de la famille, parmi les adultes, on ne devrait pas proportionner les bienfaits aux mérites? Voudra- 1- il prétendre qu'il n'en résultera aucun mal si les individus peu doués sont mis

98 L'INDIVIDU CONTHE I.'ÉTAT,

dans la possibilité de prospérer el de se multiplier autant ou plus que les individus bien doués. Une société humaine, étant cm bien en lulte ou bien en concurrence avec d'autres sociétés, peut être considérée comme une espèce, ou plutôt comme une variété d'espèce; el on peut affirmer que, pareillement aux autres sociétés ou variétés, elle sera incapable de rester debout dans la lutte avec d'autres sociétés, si elle avantage ses unités inférieures aux dépens de ses unités supérieures. Certainement personne ne peut manquer de voir que, si l'on adoplait et si l'on appliquait complètement le principe de la vie familiale dans la vie sociale, si les récompenses étaient toujours d'autant plus grande.! que les services étaient médiocres, il en résulterait hienlôt des conséquences funestes à la société ; et s'il en est ainsi, même une introduction partielle du régime de la famille dans le régime de l'Etat, doit amener insensiblement des conséquences analogues. La société, prise dans sa totalité ne peut, sans s'exposer à un désastre immédiat ou futur, intervenir dans l'action de , ces deux principes opposés dont l'application a rendu loutes les sociétés aptes à atteindre leur mode de vie actuel et à se maintenir dans leur état.

Je dis à dessein la société prise dans sa totalité, car je n'ai pas l'intention de supprimer ou de condamner les secours accordés aux hommes mal doués par les hommes bien doués en leur qualité d'individus. Bien que ces secours produisent du mal s'ils sont distribués à tort et à travers, de façon à mettre les hommes ma! doués dans la possibilité de se multiplier, cependant, en l'absence de secours accordés par la société, l'assistance individuelle, invoquée plus souvent qu'elle ne l'est à présent, et associée à un sentiment plus fort de la responsabilité, serait, en général, accordée dans le but d'aider plutôt les malheureux dignes de commisération que ceux qui sont indigues de nature : de cette

bienfaisance la société retirerait d'ailleurs les avantages résultant <lu développement des sentiments sympathiques. Mais tout cela n'empêche pas de soutenir qu'il faut maintenir la distinction radicale entre la morale de la famille et la morale de l'État el que, si la générosité doit être le principe essentiel de l'une, la justice doit rire le principe essentiel de l'autre. Il ne faut pasallérer ces rapports normaux cuire les citoyens d'après lesquels chacun reçoit en retour de son travail, habile ou grossier, physique ou mental, le salaire déterminé par la demande; un tel salaire, donc, qui lui permette de prospérer et d'élever des enfants en proportion des supériorités qui rendent son existence précieuse pour lui-même et pour les autres.

Et cependant malgré l'évidence de ces vérités, qui devrait frapper tous ceux qui laissent là leurs lexiques, leurs actes de procédure, leurs registres et contemplent «et ordre de choses au milieu duquel nous vivons et auquel il faut nous conformer, on continue de demander un gouvernement paternel. 1,'inli'oduclion de la morale familiale dans la morale de l'État, au lieu d'Être regardée comme nuisible à la société, est de plus en plus réclamée comme le seul moyen efficace d'assurer le bien public. Celle illusion est maintenant arrivée à ce point qu'elle vicie les croyances de ceux qu'on pourrait en croire exempts plus que les autres. Dans l'essai auquel le Cobden-Clnb a accordé le prix en 1881), on trouve l'assertion d'après laquelle « la vérité du libre échange est obscurcie par les sophismes du laissez faire i ; et on nous dit que c il nous faut un gouvernement beaucoup plus paternel, cet épouvaniail des anciens économistes' ».

!) 1/lMlIVlnU CONTRE

La vérité que je viens d'exposer étant d'une importance vitale, puisque, selon qu'on l'accepte o ejelte, toutes nos opinions politiques changent, je prends la permission d'y insister en citant certains passages d'un ouvrage que j'ai publié en 1851 ; je demande seulement au lecteur de ne pas me croire lié aux conclusions té léo logique s qui y sonL contenues. Après avoir décrit c cet état universel de guerre au milieu duquel vivent tous les êtres inférieurs » et avoir montré qu'il en résulte une certaine somme de biens, j'ai continué ainsi :

( Remarquez eu outre, que leurs ennemis carnivores font non seulement disparaître dans les troupeaux herbivores les individus qui ont dépassé la force de l'âge, mais extirpent aussi ceux qui sont maladifs, mal conformés, et moins agiles on moins vigoureux. Cette épuration jointe aux nombreux combats pendant la saison de l'accouplement empêche la dégénération de la race qui résulterait de la multiplication des individus inférieurs, et assure le maintien d'une constitution complètement adaptée au milieu environnant, par conséquent, la plus propre, à produire le bien-être.

■» Le développement des espèces supérieures est un progrès vers une forme d'existence capable de procurer une félicité exempte de ces nécessites fâcheuses. C'est dans la race humaine que celte félicité doit se réaliser. I.n civilisation est la dernière étape vers sa réalisai Ll l'homme idéal, c'est l'homme vivant dans les conditions où elle est réalisée. En attendant, le bien filre de l'humanité existante et le progrès vers la perfection finale sont assurés l'un et l'autre par celle discipline bienfaisante mais sévère, à laquelle toute la nature animée est assujettie : discipline impitoyable, loi inexorable qui mènent au bonheur main qui ne lludiissent jamais pour éviter d'infliger des soutirantes partielles et temporaires.

pauvreté des incapables, la détresse des im|irudenls, le dcnûmcnl des paresseux, eel icrascmenl des faibles par les forts, qui laisse un si grand nombre c dans les bas-fonds et la misère s sont les décrets d'une bienveillance immense et prévoyante. i>

« Pour devenir propre à l'état social, l'homme n'a pas seulement besoin de perdre sa nature sauvage, il faut encore qu'il acquière les capacités indispensables dans la vie civilisée. Il faut qu'il développe la faculté de s'appliquer, qu'il modifie son intellect de façon à l'approprier à ses nouvelles tâches, et surtout, il faut qu'il possède l'énergie capable de renoncer aune pelite jouissance immédiate pour en obtenir une plus grande dans l'avenir. L'état de transition sera naturellement un élal malheureux. La misère résulte inévitablement du désaccord entre la constitution et les conditions. Tous ces maux qui |nous affligent, et qui semblent aux ignorants les conséquences évidentes de telle ou telle cause qu'on peut écarter, accompagnent fatalement l'adaptation en voie de s'accomplir. L'humanité est obligée de se soumetlre aux nécessités inexorables de sa nouvelle position, il faut qu'elle s'y conforme et qu'elle supporte de son mieux les maux qui en dérivent. Il /««(que le processus soit subi, i! faut que les souffrances soient endurées. Aucune puissance sur terre, aucune loi imaginée par des législateurs habiles, aucun projet destiné il rectifier les choses humaines, aucune panacée communiste, aucune réforme que les hommes aient jamais accomplie ou qu'ils accompliront jamais, ne peuvent diminuer ces souffrances d'un iota. On peut en augmenter l'intensité et on l'augmente; et le philosophe, qui veut empêcher ce mal, trouvera toujours dans celte tache d'amples moyens de s'exercer. Mais le changement entraîne à sa suite une quantité normale de souffrances qui ne peuvent êlre

amoindries sans qu'on altère les lois mêmes de la

« Naturellement, si la rigueur de ce processus est mitigée par la sympathie spontanée des hommes les uns pour les autres, il n'y a rien à redire: quoique celle sympathie produise certainement du mal quand elle se manifeste sans examen préalable des conséquences finales. Mais les inconvénients qui en résultent ne sont rien en comparaison du bien accompli. C'est seulement quand elle pousse à des actes d'iniquité, quand elle est la cause d'une immixtion défendue par la loi de la liberté égale pour tous, quand, en procédant de la sorte, elle suspend dans une manifestation particulière de la vie la relation entre la constitution et les conditions, c'est dans ces cas seulement qu'elle produit uniquement du mal. Alors, cependant, elle déjoue elle-même ses desseins. Elle favorise la multiplication des hommes les moins propres à l'existence, et empêche, par conséquent, la multiplication des hommes les plus propres à l'existence, laissant moins de place pour ces derniers. Elle tend à remplir le monde de gens à qui la vie apportera le plus do souffrances el à en fermer l'entrée à ceux à qui elle apportera le plus de plajsirs. Elle inflige une misère positive et empêche un bonheur positif. » (Social Statics, p. 322-325 elp. 380-381, édition de 185!.)

Bien que le tiers d'un siècle se soil écoulé depuis la publication de ces passages, je n'ai aucun molif pour abandonner la position prise à ce moment-là. Au contraire, ce laps de temps a amené une foule de preuves qui fortifient cette position. Il a démontré que, si les individus capables survivent seuls, il en résulte des conséquences infiniment plus heureuses que celles indiquées plus haut. M. Uarwin a prouvé que la « sélection naturelle s jointe à une tendance à la variation et

à l'hérédité des variations, »>1 ait une des causes principales (mais non la seule eau^u, à ce que je crois) de cette évolution gràcr. a laquelle tous les êtres vivants, en commençant par les plus humbles ont atteint leur organisation actuelle et l'adaptation à leur mode d'existence. Celte vérité est devenue Lellement familière que je dois m'excuser de la citer. Et cependant, chose inge à dire, maintenant que cette vérité est admise par 1.1 pliipiU'l ili 1 :? ^i.'ii!? i'dnii'és, iiiiiiiili-]i;nit Tu'il> S'iiil pénétres de l'influence bienfaisante de la perpétuation des plus capables à tel point qu'on devrait s'attendre à les voirhésiter avant d'en neutraliser les effets, maintenant plus qu'à aucune époque antérieure de l'histoire du monde, ils font tous leurs efforts pour favoriser la perpétuation des plus incapables.

Mais le postulai d'après lequel les hommes sont des êtres raisonnables nous induit continuellement à tirer des conclusions qui sont extrêmement loin de la vérité*.

Oui, vraiment ; votre principe est tiré de la vie des brutes, et est un principe brutal. Vous ne me persuaderez pas que les hommes doivent vivre sous la discipline à laquelle les animaux sont assujettis. Je ne me soucie pas de vos arguments tirés de l'histoire natu-

mersoii, d'après laquelle In plupart des gens ne peuvent comprendre un principe que s'il est éclairé à citer un l'ail capable de faire pénétrer lu principe i:i-des«us menliniiué dans l'esprit lie ceux qu'il ne frapperait pas sous sa forme abstraite. Il arrive rarement qu'on puisse évaluer la somme des maux causés par les secours acl'.urdés aux £fiiis vicieux cl aux vauriens. Mais en Amérique. :i ins réunion •!••■ i'Assueialiou dea recours îles États, Lenue le e 18 décembre 1 871, un exemple saisissaut a été fourni avec détails à l'appui par le R" Harrîs. 11 l'avait trouvé dans un comté de l'ilmljo-n supérieur, rumarqiialjlc par la prupi.rtioii entre le nombre des criminels et des iudiyents et le chiffre de H. Spenceu. — L'individu. 7

relie. Ma conscience me dit que les faibles el les malheureux doivent Être secourus; et, si les égoïstes ne veulent pas les secourir, il faut les y forcer par la loi. Ne me dites pas que le lait de ia bonté humaine doit être réservé aux relations entre individus, el que les gouvernement.* doivent seulement être les administrateurs d'une justice rigoureuse. Tout homme doué de quelque sympathie doit sentir qu'il faut empêcher la faim, la souffrance et la malpropreté, et si les institutions privées ne siillisenl pas à la tùdie. il faut que le gouvernement intervienne. »

Tel est le genre de réponse que me feront neuf personnes sur dix. Chez quelques-uns elle est sans doute dictée par une sympathie tellement vive qu'ils ne peu vent pas contempler la misère humaine sans une impatience qui les rend incapables de penser aux conséquences lointaines, ijuanl à la sensibilité des autres, nous pouvons Être un peu sceptiques. Des personnes qui, tantôt dans un cas, tantôt dans un autre, s'irritent de vot«r que le gouvernement, pour maintenir nos prétendue « intérêts » nationaux ou noire c prestige » national , n'envoie pas promplement au loin quelques millier- s d'hommes dont une partie périra, tandis qu'ils feroi »t périr d'autres milliers d'hommes dont nous suspections les intentions ou dont les institutions paraisse^* 11

la population. Il y a de longues années vivait un enfanl du hasard, et eonnuiï sous le nom de Marguerite; elle la mère prolifique d'une rai-.e. | «j.- • 1 1 i 11 • ] 1 1 • - . Oulro un ({ranci nu ils, d'imbéciles, d'ivi-n^nes, de hi!inlii[iii;s, d'indigents ituèes, » le registre du eu m té umiliurit ks noms de deuiet i descendants qui lurent dus uriiniuel.s ». Ëlait-ce la boi cruauté qui a mis eus gens, une génération après faut la possibilité de se multiplier et de devenir un fléau ;n plus grand pour la sudélé au milieu de laquelle ils l'I (Voir pour les déiails : The Jul.es : a Sludy in Cril l'au/ieTism, Diseuse and Bertdity, par R. L. Dugdale, Me York ; Putnams).

nous offrir quelque danger, ou dont le territoire est convoité par nos colons, de telles personnes, dis-je, ne peuvent, après tout. Être animées de sentiments telleroenl tendres que la vue des souffrances du pauvre leur soit bien intolérable. Il ne faut pas non plus admirer les sympathies professées pur des gens réclamant une politique qui détruit des sociétés en voie de progrès, et qui eonlemplent ensnile avec une cynique indillérence la confusion lamentable laissée derrière avec le cortège de misères et de morts qu'elle entraine à sa suite. Ceux qui, à l'époque ou les Boërs, défendant leur indépendance nous résistaient avec succès, étaient en colère parce qu'on ne voulait pas soutenir < l'honneur » britannique, en envoyant à la mort et en exposant à la misère un plus grand nombre do nos soldais et de leurs adversaires, ne peuvent pas être «des humanitaires aussi enthousiastes s que les protestations du genre «le celles mentionnées plus haut voudraient nous le Jaire supposer. En vérité telle sensibilité dont ils l'ont "jiarude et qui ne leur permet pas d'être témoins des souffrances causées par < le combat pour la vie i qui se livre sans bruit autour d'eux, semble s'associer en eux à une insensibilité qui non seulement tolère les combats proprement dits, mais qui trouve encore plaisirà les contempler, comme on le voiLpar la vente des journaux illustres qui contiennent des, scènes de carnage et par l'avidité avec laquelle on lit les récits détaillés des luttes sanglantes. On ne peut nous reprocher de douter de la sincérité de personnes qui prétendent frémir à la pensée des souffrances endurées principalement par les gens paresseux et imprudents el qui néanmoins ont demandé trente et une éditions des Cinq batailles décisives du monde, pour pouvoir se délecter aux récils de massacres. Ce qui étonne encore davantage, c'est le contraste entre la sensibilité apparente eL la dureté réelle de ceux qui voudraient

renverser le cours naturel des choses afin de soulager des misères immédiates même au prix des plus grandes misères futures. Car dans d'autres occasions vous entendrez ces mêmes personnes soutenir, sans aucun égard pour la vie de leurs semhlables, que, dans l'intérêt de l'humanité en général, il faul exterminer les races inférieures el les remplacer par les races supérieures. Ainsi, chose étonnante, on ne peut songer avec calme aux. maux qui accompagnent la lutte pour l'existence, se continuant sans violence et parmi les membres d'une même société, et ou peut contempler avec sérénité ces mêmes maux, sous leur forme la plus terrible, quand ils sont infligés parle fer et le feu à des communautés entières. Il me semble donc qu'on ne mérite pas beaucoup de respect pour affecter celle générosité à l'égard des inférieurs à 'l'intérieur, quand on est prêt à sacrifier sans scrupule les inférieurs à l'extérieur.

Mais cet intérêt excessif, porté à ceux de notre race el accompagné d'une complète indifférence à l'égard de ceux d'une antre rare,, semble encore moins respectable quand nous observons comment il se manifeste. S'il poussait à des efforts personnels pour soulager les malheureux, on l'approuverait ajuste litre. Si le grand nombre de ceux qui font montre de celte compassion à bon man lié ressemblait au petit nombre de ceux qui, sans relâche, une semaine après l'autre, une année après l'autre, consacrent une grande partie de leur temps à secourir, encourager et quelquefois amuser leurs semblables réduits à la misère par des infortunes, par leur incapacité ou leur mauvaise conduite, nous leur vouerions une admiration sans restriction. Plus i! y a d'hommes et de femmes qui aident les pauvres à s'aider eux-mêmes, qui témoignent leur sollicitude directement et non par mandataires, plus nous pouvons nous en réjouir. Mais la plupart des per-

sonnes qui désirent soulager au moyen de lois les misères des malheureux el des imprudents, proposent d'accomplir cette œuvre, 1res peu à leurs propres Irais, surtout aux frais des autres, quelquefois en demandant leur consentement mais le plus souvent sans le demander. Il y a encore plus; ceux que l'on veut ainsi forcer à tant faire pour les malheureux, bien des fois, ont autant ou plus besoin qu'on fasse quelque chose pour eux. Les pauvres dignes d'intérêt sont au nombre de ceux qu'on accable lie charges paur venir en aide aux pauvres indignes de tout intérêt. De même as l'ancienne loi des pauvres le travailleur actif el prévoyant était obligé de payer afin que les vauriens ne souffrissent pas, jusqu'à ce que fréquemment il succombai sous ce surcroît de charges et se réfugiai lui-mémo dans le workhause; de même, à présent, il est admis que les contributions locales dans les grandes villes moulent à un chiffre tel s qu'on ne peut le depasseï- sans imposer de dures privations aux petits détaillants et aux artisans qui ont déjà assez de peine à se préserver de la tache du paupérisme '. Semblablemenl la politique suivie en toute chose tend à augmenter les souffrances des personnes les plus dignes d'intérêt afin de soulager celles des personnes qui ne méritent aucune pilié. bref, des hommes tellement compatissants qu'ils ne veulent pas admettre que le combat pour la vie inflige aux gens déméritants les son lira nces résultant de leur incapacité ou de leur mauvaise conduite, sont assez, insensible* pour rendre

i combat plus dur aux gens méritants et infliger à iux et à leurs enfants des maux artificiels oulre les

laux naturels qu'ils ont à supporter.

. Chamberlain, Fortnighthj Revieiu, décembre 1883,

108 L'INDIVIDU COMTUE L'ÉTAT.

Ici nous sommes ramenés au sujel indiqué par notre litre, aux péelics des législateurs. Ici nous avons sous les yeux la plus commune des fautes commises par les gouvernanls, une faute tellement commune et tellement sanctifiée par la coutume que personne ne la regarde comme une faute. Ici nous voyons que le gouvernement né, comme nous l'avons dit au commencement, de l'agression cl engendré- p;ir l'agression, continue toujours à trahir sa nature originelle par son caractère agressif; même, lorsqu'au premier abord il nous apparaît sous des dehors bienfaisants, il est en réalité très malfaisant, je veux dire, lorsqu'il se montre bon au risque d'être cruel. Car n'est-ce pas une cruauté d'augmenter les souffrances de la meilleure partie de l'humanité pour que celles de la mauvaise partie soient diminuées?

H esl réelli'inenl curieux i? voir avec quelle facilité ' nous nous laissons induire en erreur par des mots et des phrases qui exprimeul seulement un aspect des faits, tandis qu'ils w. disent rien sur l'autre aspect, Nous en avons une preuve frappante dans l'emploi des mots f protection » et s protectionnistes » par les adversaires du libre-échange, et dans l'admission lacite de la justesse de ces expressions par les libres-échangistes. Que la prétendue protection implique toujours une agression, et que le nom de protectionniste devrait être remplacé par celui d'agres&ionnîste, voilà une vérité que les uns ont habituellement ignorée, et que les autres ont habituellement manqué de relever. Il est cependant cerlain que si, pour maintenir les bénéfices de A, on défend à I! d'acheter à C, ou si on lui impose une amende sous forme de droits d'entrée dans le cas où il achète à C, on commet une agression contre II afin qu'A soit « protégé s. Rien plus, les protectionnistes méritent doublement le litre iVayressinnnistes puisque, pour procurer des bénéfices à un seul produeleur, ils rançonnent dix consommateurs.

Or la infime confusion d'idées, provenant de ce qu'on MganJe un BftHl cftU dft la question, se remarque dans toute la législation qui enlève (le force la propriété de cet homme-ci pour accorder des bienfaits gratuits à cet luuume-hi. Habituellement, quand une des nombreuses mesures ayant ce caractère esl discutée, la pensée dominante eslqu'ii Luit protéger le malheureux Jones contre un mal quelconque; mais on ne songe nullement qu'on l'ait du tort à Brown qui travaille dur et qui est souvent plus à plaindre. On extorque de l'argent (soit directement, soit en haussant le prix des loyers) à la regrallièrc qui ne peut payer ses dépenses qu'en s 'imposant de grandes privations, au maçon qui esl sans ouvrage par suite d'une grève, à l'artisan dont les économies ont été englouties par une maladie, à la veuve qui lave et coud du matin au soir pour nourrir ses enfants orphelins; et tout cela afin que l'homme dissolu ne souffre pas de la faim, afin que les enfants de voisins moins pauvres aient des leçons à bon marché, et que différentes gens, la plupart plus à leur aise, puissent lire pour rien des journaux et des romans! L'emploi en ce cas d'expressions fausses a eu ries suites plus graves que lorsqu'on appelle protectionniste celui qui devrait s'appeler agressionniste; car, comme nous venons de le voir, la protection des pauvres qui sont vicieux implique une agression contre les pauvres qui sont vertueux. Sans doute il est vrai que la plus grande partie de l'argent extorqué vient de ceux qui sont relativement à leur aise. Mais cela n'est pas une consolation pour ceux <|ui sont dans la gène et dont on extorque le reste. Bien plus, si on compare les charges su pit'irlccs respectivement par chacune des deux classes, il devient évident que le cas est même pire qu'il ne parait de prime abord : en effeL pour celui qui est à l'aise, exaction signifie perte du superflu, pour celui qui est dans la gêne, exaction signifie perle du nécessaire.

Maintenant voyez la Némésis qui menace de venir à la suite de ce péché chronique des législateurs. Eux cl leur classe, ainsi que tous les propriétaires, sont en danger de souffrir de l'application radicale de ce principe général qui est affirmé en pratique par chacune de ces lois de conliscalion votées par le parlement. Quelle est en réalité la supposition tacite dont toutes tes luis procèdent? (l'usl la supposition d'après laquelle aucun homme n'a de droit à sa propriété, pas même à celle qu'il a acquise à la sueur de son front, si ce n'est par permission de la communauté, et d'après laquelle la communauté peut annuler le droit dans la mesure qu'elle juge convenable. 11 est impossible de justifier celle usurpation des biens de A au profit de B, si ce n'est en s'appuyant sur le postulat que la société dans sa totalité a un droit absolu sur les biens de chaque membre. A présent cette doctrine, qui a été admise lacitement, esl proclamée ouvertement, M. George et ses amis, M. flyndman el ses adhérents poussant la théorie à ses conséquences logiques. On leur a enseigné par des exemples, dont le nombre augmente chaque année, que l'individu n'a aucun droit que la communauté ne puisse équitablement fouler aux pieds, el ils disent maintenant : s La tache sera difficile, mais nous dépasserons nos maîtres «, et nous foulerons aux pieds tous les droits individuels à la fois.

Les différents méfaits des législateurs, donl nous parlons plus haut, s'expliquent dans une certaine mesure, et méritent un blâme moins sévère, si nous remontons à leur source. Ils proviennent de l'opinion erronée d'après laquelle la société esl un produit fabriqué, landis qu'elle esl un développement. Ni l'éducation des temps passés, ni celle de l'époque actuelle n'ont appris à un nombre considérable de gens à se faire une idée scientilique d'une société, à se la représenter comme

LES l'ÉCIlËS DES LÉGISLATEURS.

lit

ayant une structure naturelle dans laquelle taules les institutions , gouvernementales , religieuses , indus- "trielles, commerciales, elc.,eLc, sont dans une dépendance réciproque l'une de l'autre, une structure qui, en un certain sens, est organique. Ou si une conception de ce genre existe nominalement, elle n'est pas de nature à influencer la conduite. Au contraire, on se représente ordinairement la société comme une certaine quanlilé de pâte à laquelle la cuisinière peut donner la forme qu'il lui plaît, celle d'une croûte de pâté, d'un chausson ou d'une tartelette. Le communiste nous montre de façon â ne pouvoir s'y méprendre que, d'après son opinion, le corps politique peut être organisé à volonté de telle ou de telle manière;et bien des mesure- législative* impliquent que la société d'hommes, à laquelle on a imposé telle ou telle organisation, conservera la forme qu'on veut lui donner. En vérité on pourrait croire qu'indépendamment de la reconnaissance de cette erreur consistant â concevoir la société comme une masse plastique tandis qu'elle est un corps oryuiiiàé, des Utils qui s'imposent chaque heure à notre attention devraient nous rendre sceptiques à l'endroit du succès de telle ou telle méthode par laquelle on veut changer les actions des hommes. L'expérience domestique fournil au citoyen aussi bien qu'au législateur des preuves journalières que la conduite des hommes trompe tous les calculs. 11 a renoncé à la pensée de gouverner sa femme et se laisse gouverner par elle. De toutes les méthodes .qu'il a essayées dans l'éducation de ses enfants, les réprimandes, les punitions, la persuasion, les récompenses, aucune ne réussit à sa satisfaction : aucune remontrance n'empêche leur mère de les traiter d'une façon qu'il croit pernicieuse. Il en est de même de ses rapports avec ses domestique* ; qu'il les gronde ou qu'il raisonne avec eux, l'effet produit est rarement de

na

longue durée : le manque d'attention, ou de ponctualité, ou de propreté, ou de sobriété, amèoe des changements constants. Cependant, malgré les dilljfuUés qu'il éprouve dans ses relations avec l'humanité en détail, il liante dans son habileté à régler les affaires d'hommes formant un corps de nation. Le législateur ne connaît pas la millième partie des citoyens, il n'en a pas vu la centième partie, il n'a que de faibles notions des habitudes et du mode de penser des classes auxquelles appartient la grande masse, néanmoins il croit ferm ment que tous agiront de la façon qu'il prévoit e tendront au but qu'il désire voir s'accomplir. N'y a-l-il pas là un désaccord frappant entre les prémisses et 11 conclusion.

Ces échecs dans la vie domestique, l'amplitude, la variété, la complication de la vie sociale, telles qu'elles apparaissent dans tous les journaux et si grandes que l'imagination même s'ellbrce en vain de les concevoir, auraient pu faire eroire que les hommes hésiteraient longtemps avant d'entreprendre de faire des lois* Cependant ici, plus que partout ailleurs, ils montrai une présomption surprenante. Nulle part il n'existe un pareil contraste entre la difficulté de la lâche et 1 manque de préparation chez ceux qui l'entreprennent. Certainement parmi les croyances monstrueuses une des plus monstrueuses est celle qu'il faut un long apprentissage pour un simple métier, celui de cordonnier par exemple, et que la seule chose qui n'exige pas d'apprentissage, c'est de faire des lois pour une nation.

l'our résumer les résultais de la discussion , ne sommes-nous pas fondés à dire que le législateur se trouve en présence de plusieurs secrets connus, et si bien connus qu'ils ne devraient plus être des secrets pour celui qui se charge de la grande et terrible responsabilité de faire pour des millions et des millions

d'êtres humains des lois qui, si elles ne contribuent pas à leur bonheur, augmenteront leur misère et hâteront leur mort?

Nous avons tout d'abord celle vérité incontestable, évidente et cependant absolument ignorée que tous les phénomènes présentés par une société ont leur origine dans les phénomènes de la vie humaine individuelle qui, à leur tour, ont leurs racines dans les phénomènes vitaux en général. Nous avons aussi la conclusion forcée que, à moins que les relations entre les phénomènes vitaux, physiques et intellectuels, ne soient un chaos (supposition exclue par la continuation de la vie), les phénomènes qui en découlent ne peuvent être entièrement à l'étal de chaos : il faut donc qu'il y ait une espèce d'ordre dans les phénomènes résultant des précédents quand des êtres humains associas doivent coopérer. Évidemment donc, si un homme entreprend de réglementer la société, sans avoir étudié ces phénomènes consécutifs de l'ordre social.il est assez certain de faire du mal.

En second lieu, si nous laissons de coté tout raisonnement a priori, cetle conclusion déviait s'imposer à l'esprit du législateur par la comparaison des sociétés entre elles. Il devrait être manifeste qu'avant de s'immiscer dans les détails de l'organisation sociale, il faudrait se demander si cette organisation a une histoire naturelle, et que, pour répondre à cette question, il serait bon d'examiner, en commençant par les sociétés les plus simples, sous quels rapports les structures sociales se ressemblent. Une courte étude de la sociologie comparative nous montre une genèse réellement uniforme. L'existence habituelle d'un chef et l'établissement de l'autorité de ce chef par la guerre, l'ascendant pris partout par le soi-disant médecin et le prêtre, la présence d'un culte ayant en tous lieux les mêmes traits fondamentaux ; les traces de la division du travail,

* L'INDIVIDU CONTRE L'ÉTAT, blés de bonne heure et devenant de plus en plus nettes, el les différentes combinaisons politiques, ecclésiastiques, indushi elles qui iipparaisseut à mesure que les groupes sont composés et recomposés par la guerre; tous ces laits démontrent à quiconque les compare qu'abstraction l'aile de leurs différences particulières les sociétés présentent des ressemblances générales dans leur mode de naitre et de se développer. Elles offrent des caractères de structure prouvant que l'organisation sociale a des lois plus fortes que les volontés individuelles, el que, faute de les étudier, on s'expose à causer bien du mal.

En troisième lieu, enfin, il y a cette masse de renseigne inenls instructifs contenus dans les recueils des lois de notre propre pays et des autres, el ( évidemment, réclament encore davantage l'attention. Ici el ailleurs, d'innombrables essais, faits par hommes d'État, n'ont pas produit le bien qu'ils devaient produire el ont causé des maux auxquels on ne s'attendait pas. Un siècle après l'autre, de nouvelles r sures, semblables ;ui\ anciennes, el d'autres mesures reposant sur le même principe, onl toujours désappointé les espérances et amené des désastres, EL cependant, ni les électeurs, ni ceux qu'ils choisissent, pensent qu'il soit besoin d'une élude systématique de ces lois qui, dans les âiri j s passés, rendaient continuellement le peuple malheureux, landis qu'elles avaient pour but de le rendre heureux. Certainement homme ne peut être propre à remplir le mandat d législateur, s'il n'a pas une connaissance approfondie de ces expériences que le passé nous a léguées.

Revenant donc à l'analogie dont il a élé queslio commencement, nous sommes obligé de dire que le législateur est moralement irréprochable ou moralement blâmable, selon qu'il a ou qu'il n'a pas étudié ces différentes classes de faits. Un médecin qui, après

«fies années d'études, a acquis une connaissance suffisante de la physiologie, de la pathologie et de la thérapeutique, ne peut être poursuivi au criminel si un Mîomme meurt pendant qu'il le traite; il s'est préparé aussi bien qu'il a pu et a agi de son mieux. De même le législateur, dont les mesures produisent du mal au lieu de faire du bien, malgré les études vastes et méthodiques qui éclairent son jugement, peut simplement ^tre accusé d'avoir commis une erreur de raisonnement. Au contraire, le législateur qui ne connaît pas ou qui connaît peu ces masses de faits qu'il est de son devoir d'examiner avant que son opinion sur une loi proposée puisse être de quelque valeur, et qui néanmoins aide à faire passer cette loi, ne peut pas plus être absous si celle-ci augmente la misère et la mortalité, que le garçon droguiste ne peut être absous si le remède, qu'il prescrit par ignorance, cause la mort.

. GRANDE 3Ut'Efi

La grande superstition de la politique d'autrefois, c'était le droit divin des rois. La grande superstition de la politique d'aujourd'hui, c'est le droit divin des parlements. L'huile d'onction, semble-l-il, a glissé, sans qu'on y prenne garde, d'une seule tête sur celles d'un grand nombre, les consacrant eux et leurs décrets.

On peut trouver irrationnelle la première de ces croyances; il l'aut admettre qu'elle était plus logique que la dernière. Que nous retournions nu temps où le roi était dieu, ou bien aux temps où il était un descendant d'un dieu, ou bien au temps où il était le délégué de Dieu, nous voyons de bonnes raisons pour qu'on ait obéi passivement à sa volonté. Lorsque, par exemple, sous Louis XIV, des théologiens comme Hossuet enseignaient que les rois sont des dieux et participent en quelque manière à l'indépendance divine, ou, lorsqu'on

LA GRÀHuE SUPERSTITION POLITIQUE. 117 croyait, comme nos propres lorys du vieux temps, que ]e c monarque est un délégué du ciel t, évidemment, les prémisses accordées, la conclusion forcée élait qu'il ne pouvait exister de limites au pouvoir de l'État. Mais le principe moderne ne peut se défendre ainsi. Un corps législatif, qui ne peut prétendre ni à une origine ni à une mission divine, ne peut recourir au surnaturel pour légitimer ses prétentions à un pouvoir illimité ; d'autre part, on n'a jamais (enté de les établir par des preuves d'ordre naturel. Par conséquent, la croyance en son autorité illimitée n'a pas le caractère logique de l'ancienne croyance au pouvoir illimité du roi.

C'est chose curieuse de voir combien généralement les hommes restent en fait attachés à des doctrines qu'ils ont rejetées de nom, gardant la substance après qu'ils ont abandonné la forme. En théologie, nous avons pour exemple Carlyle : étant étudiant, il croil abjurer la croyance de ses pères, mais il ne jette que l'écaillé et il conserve le contenu: ses conceptions de l'univers et de l'homme, sa conduite prouvent qu'il est resté un des plus fervents calvinistes écossais. La science nou^ présente également un homme qui joint le naturalisme en géologie au surnaturalisme en biologie, Sir Charles l.yell. Expose-t-il le premier la théorie des causes actuelles en géologie, il ne tient aucun compte de la cosmogonie de Moïse, mais il défendra pendant longtemps la croyance à la création spéciale de chaque type organique, à laquelle on ne peut assigner d'autre source que la cosmogonie de Moïse, et c'esl seulement dans la dernière partie de sa vie qu'il se rendra aux arguments de Darwin. En politique, comme le prouve ce que nous avons dit plus haut, nous avons un cas analogue. La doctrine, tacitement acceptée du pouvoir illimité de l'État, qui est commune aux torys, aux whigs et aux radicaux, re-

monLe à l'époque où les législateurs passaient pour être les délégués de Dieu; elle survit aujourd'hui, bien que la croyance à celte délégation divine des législateurs ait disparu. « Oh! un acte du parlement peut tout >, voilà ce qu'on répond au citoyen qui met en question la légitimité de quelque intervention arbitraire de l'Étal, et le citoyen se lient coi. Il ne songe pas à demander comment, quand, où esl née celle prétendue omnipotence, bornée seulement par des impossibilités matérielles.

Ici, nous nous permettrons de mettre en doute cette omnipotence. Puisqu'on n'invoque plus la théorie, autrefois fondée en logique d'après laquelle celui qui gouverne sur cette terre étant le représentant de celui qui gouverne dans le ciel, c'est un devoir de lui obéir en toutes choses, demandons quelle raison il y a d'accepter comme un devoir l'obéissance en toutes choses à un gouvernement constitutionnel ou républicain, dont la suprématie ne se réclame pas du ciel. Évidemment celle recherche nous enlrainc à la critique îles théories passées et présentes, concernant le pouvoir politique. Il faudrait peut-être s'excuser de reprendra des questions depuis longtemps considérées comme résolues; l'excuse se trouve, el suflisante, dans l'affirmation développée plus haul, que la théorie généralement reçue est mal fondée ou ne l'esl pas du tout.

La notion de la souveraineté esl celle qui se présente la première, et un examen crilique de celle notion, telle qu'elle est comprise par ceux qui ne reconnaissent pas l'origine surnaturelle de la souveraineté, nous ramène aux arguments de Hobbes.

Admettons comme vrai le postulat de ll'ibbes « Quand les hommes ne vivent pas sous uns autorité commune qui les maintient dans la crainte, ils sont dans cet étal appelé guerre... de l'un contre l'autre »;

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