EarïsKoljfa Voyage of Ihe Domga. p
LA GRANDE SUPERSTITION POLITIQUE. 137 guère. Or, il existe entre ces dérisions une concordance 1res grande. De quelque cÔM que nous regardions, nous trouvons que les gouvernements interdisent les mêmes espèces d'agressions, et corrélativement, reconnaissent les mêmes espèces de droits. Ils détendent ordinairement l'homicide, le vol, l'adultère : ils affirment ainsi que les citoyens peuvent être mis à l'abri de certaines atteintes. El à mesure que la société progresse, la protection s'étend à des droits individuels moins importants et réparation est due pour les violations de eon. tral, pour diffamation, pour faux témoignage, etc. En un mot, la comparaison montre que les codes de lois, s'ils diffèrent dans les détails à mesure qu'on les développe, s'accordent sur les points fondamentaux. Qu'estce que cela prouve"? Un tel accord ne peut êlre fortuit. S'il existe, c'est parce que la prétendue création de droits consistait uniquement à sanctionner en les formulant et à définir avec plus de précision ces revendications de droits et ces reconnaissances de droits qui découlent naturellement des désirs individuels d'hommes vivant en société.
La sociologie comparée met en lumière un autre groupe de faits dont on peut tirer fa même conclusion. Avec le progrès social s'accroit pour l'État la tâche, non seulement de sanctionner en les formulant les droits des individus, mais aussi de les défendre contre ceux qui les attaquent. Avant qu'un gouvernement permanent ne soit Constitué, et dans bien des cas, après qu'il a reçu un développement considérable, les droits de chaque individu sont affirmés et défendus par lui-même ou par sa famille. Chez les tribus sauvages d'aujourd'hui, comme chez les peuples civilisés d'autrefois, et même dans les parties mal policées de l'Europe actuelle, le châtiment d'un meurtre est une affaire d'ordre privé : < le devoir sacré d'exiger sang pour sang est dévolu à quelque partie du groupe l'ami-
LMNDIVID1T CONTRE L'ÉTAT, liai ». Pareillement des compensations pour les agressions contre la propriété et pour les offenses d'antre sorte sont, dans les sociétés primitives, revendiquées arbitrairement par chaque individu ou par la famille. Mais à mesure que l'organisation sociale s'améliore, le pouvoir central prend de plus en plus à .sa charge de garantir la sécurité personnelle des individus, la sënirite de leurs biens, et, jusqu'à un certain point, la validité de leurs prétentions établies par contrat. Exclusivement occupé, dans l'origine, à défendre la société dans son ensemble contre d'autres sociétés, ou à diriger ses attaquée contre d'autres sociétés, le gouvernement de plus en plus a pris à sa charge la défense des individus les uns contre les autres. Il suffît de rappeler l'époque où le port d'armes était d'usage constant, ou de mentionner l'accroissement de la sécurité des personnes et des biens obtenue de nos jours par l'amélioration de la police, ou de noter la facilité plus grande avec laquelle s'opère le recouvrement de petites dettes, pour voir que l'on fait de plus en plus un devoir à l'État d'assurer à chaque individu la libre poursuite des lins de la vie, dans les limites que pose la même poursuite de la part d'autrui. En d'antres termes, de pair avec le progrès social va non seulement une reconnaissance plus complète de ce que nous appelons les droits naturels, mais aussi leur garantie plus effective par le gouvernement : celui-ci a le devoir de veiller de plus en plus à la réalisation de ces conditions premières du bien-être individuel.
Un changement connexe et pin* .siirnilicnltf encore a accompagné le précédent. Aux premières époques, alors que l'Etat n'intervenait pas pour protéger l'individu contre les agressions, lui-même était agresseur en bien des façons. Ces anciennes sociétés qui se perfectionnèrent assez pour laisser des souvenirs, ayant toutes été conquérantes, se montrent partout avec les
LA GRANDE SUPERSTITION POLITIQUE. I3'J traits du régime militant. De même que pour organiser efficacement des corps de combattants, les soldats doivent obéir passivement et ne prendre d'initiative que s'ils y sont autorisés par leurs chefs, de même, pour organiser efficacement des sociétés militaires, les citoyens doivent subordonner leur volonté individuelle. Les droits prives sont effacés par les droits publics, et le sujet perd beaucoup de sa liberté d'action. Un des résultats, c'est que le système de l'enrégimentalion, envahissant la société comme l'armée, entraîne une réglementation minutieuse de la conduite. Les prescriptions du chef, qui sont sacrées puisqu'elles sont censées émaner du dieu, son ancêtre, ne sont restreintes par aucune conception de la liberté individuelle, et elles règlent les actions humaines jusque dans les moindres détails : les aliments, la façon de les préparer, la forme de la barbe, les franges dés vêlements, l'ensemencement du blé, etc. Ce contrôle universel, qui apparaît chez, presque toutes les anciennes nations de l'Europe, se montre aussi dans une large mesure chez les Grecs, et il était porté au plus haut dans la cité la plus militaire, Sparte. Semblablement, par toute l'Europe, pendant le moyen âge, où la guerre existait à l'état chronique avec les formes politiques et les idées qui lui sont propres, à peine y avait-il quelque borne à l'intervention gouvernementale : l 'agriculture, l'industrie, le commerce étaient réglementés dans le détail; les croyances et les pratiques relieuses étaient imposées, et les chefs décidaient qui aurait le droit de porter des fourrures, de se servir de vaisselle en argent, de publier des livres, d'avoir un colombier, etc., etc. Mais, avec les progrès de l'activité industrielle et la substitution du régime du contrat au régime de la contrainte gouvernementale, et avec le développement des sentiments connexes, s'est produite (jusqu'à la réaction récente accompagnant le retour à l'état militant) une H. SfEKCER. — L'individu.
diminution de celle ingérence dans les actes individuels. I.e législateur a cessé graduellement de réglementer la manière de faire la récolte, de prescrire la proportion qui doii exister entre la quanlilé du bétail et le nombre des arpents, de spécifier les modes de travail et !es matières à employer, de fixer les salaires ou le prix des denrées, d'intervenir en matière de vêlements et de jeux (excepté les cas de filouterie), d'appliquer des peines nu d'accorder des primes aux importateurs et aux exportateurs, do décréter les croyances religieuses ou politiques, il' empêcher les citoyens de s'associer à leur gré, ou de voyager où il leur platt. En d'autres termes, pour une grande part de sa conduite, le droit du citoyen à agir sans contrôle l'a emporté- sur la prétention de l'État a le contrôler. Le gouvernement, tandis qu'il aidait de plus en plus le citoyen à écarter toule intrusion de celle sphère privée dans laquelle il poursuit les lins de la vie, s'esl lui-même relire de celte sphère, ou, en d'autres termes, il a reslrcinl son intervention.
Nous n'avons pas encore noté cependant toutes les catégories de laits qui racontent la même histoire. Les améliorations et les réformes de la loi elle-même la redisent, ainsi que les aveux el les déclarations de leurs auleurs. < Dès le xv° siècle, dit le professeur Pollack, un juge de droit commun déclarait que : comme dans un cas non prévu par des ordonnances écrites, les jurisconsultes el les canoniales inntrinent une règle nouvelle en harmonie avec la loi naturelle qui est le principe de toules lois, la cour de Westminster peut et veut agir de même 1 .» De plus, notre système d'équité, introduit et développé pour suppléer aux lacunes du droit commun, ou pour rectifier ses injustices.
LA GRANDE SUPERSTITION POLITIQUE. 14 L est entière nu- nt fondé sur la reconnaissance des droits de l'individu, qui existent même en dehors de toute autorité légale. El les changements qu'à présent !a loi subit de temps en temps, après une certaine résistance des législateurs, s'accomplissent également d'après les idées courantes sur l'équité nécessaire, idées qui, au lieu .d'élre dérivées de la loi, sonl en opposition avec elle. Par exemple, l'acte récent qui donne à une femme mariée un droit de propriété sur ses acquêts personnels a évidemment sa source dans la conscience que le lien naturel entre le travail dépensé et le bénéfice acquis doit être maintenu dans tous les cas. La loi réformée n'a pas créé le droit, mais la reconnaissance du droit a créé la loi réformée.
Ainsi, de cinq catégories di 11 ère nies de preuves historiques ressor! cel enseignement que les notions populaires au sujet des droits, si confuses qu'elles soient, et inacceptables pour une grande pari, projettent pourtant devant elles l'ombre d'une vérité.
Il reste maintenant j examiner quelle es! la source originelle de celle vérité. J'ai parlé précédemment de ce secret connu : que Ions les phénomènes sociaux, si nous les analysons à fond, nous ramènent aux lois de , et qu'il est impossible de les bien comprendre i nous ne nous reportons aux lois de la vie. Transpor- >ns donc cette question des droits naturels de l'arène lolitique dans le domaine de la science, de la science e la vie. IJne le lecteur se rassure : les faits les plus limples elles plus en évidence suffiront. Nous exatnis d'abord les conditions générales de la vie indiiduelle, puis les conditions générales de la vie sociale, ious trouverons que toutes deux conduisent à la même :onclusion.
La vie animale entraîne une déperdition; loule ;rte exige réparation ; réparation implique nutrition.
142 L'IMDIVIDD CONTRE L'ÉTAT.
A son tour, la nutrition présuppose l'acquisition de nourriture; la nourriture ne peut Être obtenue sans facultés de préhension, et, ordinairement, de locomotion; el pour que ces facultés puissent s'exercer, il faut qu'il y ait liberté de se mouvoir. Enfermez un mammifère dans un espace étroit, ou bien liez lui les membres, ou enlevez lui la nourriture qu'il s'est procurée, vous causerez sa mort en persistant dans l'un ou l'autre de ces procédés. Au delà d'un certain point, l'impossibilité de satisfaire à <;es besoins devient fatale. El ce que nous disons ici des animaux supérieurs en général s'applique naturel lemenl à l'homme.
Si nous adoptons le pessimisme pour croyance et avec lui celte implication que, la vie étant en général un mal, il faut y mettre fin, il n'y a plus de base morale aux actes par lesquels la vie est entretenue; toute la question croule.
Mais si nous adoptons soit la doctrine de l'optimisme, soit la doctrine du progrès, si nous disons qu'en somme la vie apporte plus de plaisirs que de peines, ou qu'elle est en train de devenir telle qu'elle procurera plus de plaisirs que de peines. ;ilnrs les actes par lesquels la vie se soutient sont justifiés el la liberté de les accomplir a sa raison d'être. Estime-l-on que la vie a son prix? celte opinion implique qu'on ne doit pas empêcher les individusd'exercerles activités nécessaires à l'entretien de la vie. En d'autres termes, si l'on admet qu'il est juste dv ne pas entraver ces activités, réciproquement, un admet qu'on a le droit de les exercer. M an i lestement, la t conception des droits naturels t a son origine dans la reconnaissance de cette vérité que, si l'existence estjusLiliable, il doit y avoir une justification à l'accomplissement des actes essentiels à sa conservation, et, par conséquent, une justification aux libertés et aux droits qui rendent de tels acles possibles.
Mais celte proposition, parce qu'elle est vraie
i dei
LA GKASDE SUPERSTITION POLITIQUE, autres créatures comme de l'homme, n'a pas de caractère moral. Le caractère moral nait seulement avec la distinction entre ce qu'il est permis à l'individu de faire en exerçant les activités qui entretiennent sa vie, et ce qui ne lui est puspermis. Cette distinction résulte évidemment de la présence de ses semblables. Si des individus se trouvent en contact immédiat ou sont même quelque peu séparés, les actes de l'un peuvent influer sur ceux de l'autre, et s'il est impossible de prouver que quelques-uns ont le pouvoir illimité de l'aire ce qu'ils veulent, tandis que d'autres ne l'ont pas, il faut admettre une limitation naturelle. Le droit de poursuivre des lins passera de la forme non éthique à la forme éthique lorsqu'on aura reconnu la distinction entre les actes qui peuvent être accomplis sans transgresser les limites et ceux qui ne peuvent l'être.
Cette conclusion, qui est a priori, est également la conclusion qu'on obtient a posteriori, lorsqu'on étudie les actes des peuplades non civilisées- Sous sa forme la plus vague, la limitation mutuelle des sphères d'action, avec les idées et les sentiments connexes, se manifeste dans les rapports mutuels des groupes les uns avec les autres. D'habitude il finit par s'établir certaines limites aux territoires d;m.s l'étendue desquels chaque tribu trouve ce qu'il lui faut pour vivre, et si quelqu'un outrepasse ces limites, on le repousse. Chez i Veddahs des Bois, qui sont dénués d'organisation politique, les petits clans ont leur part respective de forêt, el t ces partages conventionnels sont toujours respectés ' s. Au sujet des tribus sans gouvernement de la Tasmanie, on dit que i leurs terrains de chasse, sont délimités et que ceux qui franchissent les limites s'exposent à des attaques 3 ». Et, manifestement, les
1. Tennant, Ceijlmt, au Acrmmt ufthr ht mut, etc.,l. II, p.*W. ï. Bonwick J., Dtiilij Life and Origin of Ihe Tatmanitins, 83.
Ui L'INDIVIDU CONTRE L'ÉTAT,
querelles causées entre tribus par les intrusions sur les territoires les unes des autres aboutissent, à la longue, à fixer des limites et à leur donner une certaine sanction. Ce qui est vrai des territoires respectifs l'est aussi des groupes respectifs des habitants. Unmeurtre dans l'un d'eux attribué à tort ou à raison à quelque habitant d'un autre exige l'accomplissement do « devoir sacré du talion > ; et quoique les représailles deviennent ainsi chroniques, on prévient cependant quelques nouvelles agressions. Les causes semblables ont produit des effets semblables à ces premières étapes des sociétés civilisées pendant lesquelles la famille ou le clan, plutôt que l'individu, constituaient l'unité politique, et pendant lesquelles chaque famille ou chaque clan avait à se défendre ainsi qui' ses possessions contre les groupes analogues. Ces restrictions mutuelles qui, d'après la nature des choses, sont imposées par une communauté à l'autre, sont dans chaque communauté imposées également par un individu à l'autre; et les idées et les usages propres au groupe s'appliquent plus ou moins aux relations entre individus. Quoique dans chaque groupe il y ait toujours une tendance de la part du plus fort à attaquer le plus faible, cependant, dans la plupart des cas, la conscience des maux, résultant d'une conduite agressive sert de frein. Partout, chez les peuples primitifs, aux offenses répondent d'autres offenses. Turner dit des Tannese : « l'adultère et quelques aulres crimes sont tenus en échec par la crainte de la toi du bâton ' ». Fitzroy nous dit que le Patagon, < s'il ne fait tort ni offense à son voisin, n'estpas contrarié par les aulres J », chacun vengeant sur la personne de l'offenseur le tort qu'on lui fait. Nous lisons au sujet des Naupés que « ils ont fait peu de
LA CllAMJE SUPERSTITION POLITIQUE, W lois d'aucune sorte; mais ce qu'ils en ont est du pur talion, œil pour œil et dent pour dent'». Et il est évident que la lex iulionis lend à établir une distinction entre ce que chaque membre de la communauté peut en sécurité l'aire nu ne pas faire, et par suite à établir des sanctions pour les actes dans une certaine extension, mais non au-delà. « Quoique, dit Schoolcrai'l des Chippeways, ils n'aient pas de gouvernement régulier, puisque chaque homme est maître dans sa propre famille, ils subissent plus ou moins l'influence de certains principes qui contribuent au bien commun*;» et, parmi les principes qu'il nomme, figure la reconnaissance de la propriété privée.
Comment la limitation réciproque des activités produit les idées et les sentiments impliqués par le terme t droits naturels », nous l'apprenons très distinctement jar les quelques tribus paciiiques qui ne possèdent que des gouvernements nominaux ou n'en possèdent u tout. Outre les faits qui attestent chez les Todas, les Santals, les Lepelias, les lîodos, les Chakmas, les Takuns, les Arafuras, etc., un respect scrupuleux pour les droits les uns des autres, nous avons le fait que les Weddahs des bois, absolument sauvages, dépourvus de la moindre organisation soeiale t regardent comme pari; ii te m eut inri>iK:evaltk; que quelqu'un puisse jamais prendre ce qui no lui appartient pas, ou frapper son compagnon, ou dire quelque mensonge ». Ainsi il devient clair et par l'analyse des causes et par l'observation des faits que, tandis que l'élément positif du droit d'exercer les activités propres à entretenir la vie prend naissance dans les lois de la vie, l'élément