CHAPITRE SEPTIÈME
De l'Individualisme comme agent de Progrès.
Il s'agit de vérifier la conclusion à laquelle nous sommes arrivés. — Changeons de donnée, et recherchons ce que vaudrait pour la Civilisation, un développement de Liberté, au lieu du développement de l'État que nous avons étudié jusqu'ici.
Tout d'abord, à ce simple énoncé, l'esprit conçoit un doute. Liberté veut dire ici les choses et l es exis tences livrées à leur propre cours, l'Ètât réduit à sa moindre
2o6 l'individu et l'état
expression, l'Individu élevé à toute sa puissa nce. Une s'agit pas, nous le redirons à satiété, du droit sacré des Nations sur elles-mêmes, du self-government Or, je le demande, pourquoi les hommes plus libres dans le sens qu'on vient de déterminer, useraient-ils de cette latitude pour le bien plutôt que pour le mal, dans un esprit de sympathie plutôt que d'égoisme? Il est évident q u'une dose supérieure de ce tte liberté représente seulement une plus grande jouissance d'action individuelle, mais qu'elle n'en garantit pas k qualité, a'est^uUra — l'appli(îationa^ux^andes etjïïyerses choses que renferme l'idée de Progrès. On pourrait môme se demander si Progrès et Liberté sont choses compatibles en elles-mêmes. Liberté signifie Droit, tandis que dans ridée de Progrès entre ridée de fraternité, de devoir. N'est-ce pas un étrange chemin pour mener l'homme au sentiment et à la pratique du devoir, qued'exalter en lui le sentiment de ses droits, et de leur ouvrir une carrière plus vaste?
Écoutons cependant les partisa ns de l a Liber té.
Au moyen-âge, on les eûftfâités de Nominaux. Lasociété, disent-ils, n'est qu'un mot, une appellation sans substance. Il n'y a au monde que des Individus avec leurs facultés, leurs droits, leurs intérêts. Leslndividus ont le droit d'user de la force pour leur défense, et ce droit peut-être délégué : de là le Gouvernement. Mais comme le Gouvernement ainsi conçu ne peut avoir d'autre mission que de réprimer la violence , il ne peut être l'agent du Progrès qui est chose multiple et variée. Les sociétés ne reçoivent aucune impulsion de ce
côté, et ne s'amé liorent que de d eu x façon s : par le fait des Individus ou par l'action de s lois naturelles.
Il faut étudier ces deux influences, et rechercher jusqu'à quel point il leur appartient de produire la Civilisation.
SECTION PREMIÈRE
Impuissance des Individus en dehors de l'utilité proprement
dite.
Voici comme on explique le Progrès par les Individus, c'est-à-dire par le mobile de l'intérêt personnel, de l'égoïsme.
L'homme aspire à rendre sa condition meille ure. Il ne serait pas homme, s'il n'éprouvait pas pour lui-même et pour les siens un impérieux besoin de croître en bienêtre, en ccjisjdération, en lumières, en dignité. De là un effort universel et indomptable, t el qu'on peut l'attendre de ces profondeurs de notre nature. En outre cet égoisme n'est pas moins sagace qu'il est puissant : il excelle à démêler en toutes choses le but accessible et les moyens convenables : il a dans ses poursuites la sûreté en même temps que l'ardeur d'un instinct. Aussi est-il fécondjm produits, ou plutôt en œuvres et en découvertes qui ajoutent à la puissance comme aujçjouissances de l'Individu. A ce titre, il est un agent de progrès incomparable, car le développement des sociétés se mesure de tout point à celui des Individus. La communauté n'a pas une autre fortune que ses membres.
Elle marche et s'élève comme eux, du même pas, par les mômes ressorts. Laissez donc à la Liberté la charge du Progrès. Ouvrez la carrière, reniiez la main aux égoismes qui ont la mission, si ce n'est l'intention du bien public, et qui vous répondent de la société comme d'eux-mêmes. Plus il y a de Liberté dans un pays, plus il y a par cela même de force appliquée au Progrès, au bien public qui se compose du bien de chacun.
Nous ne croyons pas à ce mérite suprême de l'égoïsme .
La sooiété n'est pas simplement une collection d'individus juxtà posés, une agrégation sans âme et sans lien. Elle est un mode d'existence, un milieu naturel et nécessaire aux hommes. De plus, chaque société a ses antécédents, ses particularités de climat, de territoire, de voisinage, parfois très compliquées, très impérieuses. Or, ce milieu social et national a certaines conditions d'existence et de développement que les Individus ne peuvent lui procurer. L'intérêt public n'est pas la somme des intérêts privés. Il en est à cet égard de la société comme de la famille. Il importe aux familles que la dot des femmes soit religieusement conservée ; toutefois les membres de la famille feraient défaut à cet intérêt, et le législateur a pris soin d'y pourvoir lui-même. Ainsi l'Individu a ses intérêts dont il est assu rément le meilleur jugent la société a les siens qui ne peuvent être démêlés et traités que par un organe, par une force expres sément constituée à cette fin. Quand Bentham ne voit au monde qu'un principe, l'utile, et qu'il part de là
pour exalter l'Individualisme, pour réprouver l'intervention de l'État, il semble conséquent : il ne Test pas. Il oublie qu'il peut y avoir une utilité purement collective, insensible, imperceptible, intraitable aux Individus.
Mais n'insistons pas autrement sur ce mot intérêt, et n'oublions pas qu'il s'agit ici de Progrès, de Civilisation, et qu'il faut demander compte aux Individus de ce qu'ils peuvent non-seulement pour l'utile, mais pour le vrai, le beau et le bien.
En ce qui regarde cette partie supérieure du Progrès, l'Égoïsme est d'une impuissance manifeste.
On le voit bien embellissant et améliorant le monde matériel, opérant avec énergie dans le sens du bien-être, appuyé qu'il est là sur des instincts universels, rémunéré d'ailleurs par des avantages sensibles. Mais les choses de sympathie, d'esprit, d'imagination, déraison pure, qui n'attirent que le petit nombre, qui ne récompensent que les âmes, qui ne fécondent que l'avenir, comment viendraient-elles à une société sous la seule impulsion de l'égoïsme? Tout cela se cultive et éclot sous des influences plus pures. Il faut un autre soleil à l'exquis et au transcendant. Newton et Leibnitz ont pu se disputer la découverte du calcul infinitésimal, pour moi j'y découvre un autre inventeur, le loisir ajouté à leur génie par la munificence des souverains.
SECTION DEUXIÈME
Or l'inaptitude des IadlTlda* par rapport à l'utilité collectif •
L'Egoismeest stérile, à ces hauteurs immatérielles. Il ne l'est pas moins dans la sphère des intérêts publics. Quand il s'agit de la Communauté, le sens de l'utile lui devient supérieur et inaccessible, tout comme lui est supérieur en soi ce qui tient à l'élévation morale et à la décoration des sociétés. Les intérêts lui échappent dès q u'il se répandent sur l'espace et sur le nombre, et le rôle de l'État commence.
Cependant il n'est pas bien sur, dira-t-on, que ce qu'il y a au monde de plus savant et de plus combiné, soit l'œuvre des Gouvernements. Que de choses parmi les hommes, et de choses intéressantes pour le public, opérées par l'égoisme tout seul, Agriculture, Industrie, Échange! Il est vrai : mais que de choses non moins vitales où il échouerait, la défense de l'État, la justice, la police, la diplomatiel
S'il y a des intérêts que l'égoisme laisserait au dépourvu, son impuissance est démontrée, et il ne s'agit plus que de suivre le fil des analogies pour reconnaître
jusqu'où va cette impuissance. — On ne voit pas que t| les Individus s'offrent d'eux-mêmes au service militaire : I est-il plus probable qu'ils s'imposent d'eux-mêmes tel 1 abandon de leurs droits, tel sacrifice de leurs biens, 1 telle limitation de leurs facultés que réclame l'intérêt général? — La guerre, la diplomatie, la justice, ontdes combinaisons qui passent la suffisance des Individus : auront-ils plus de lumières pour ce qui tient aux routes, aux Banques, aux colonies, aux écoles? L'intérêt personnel ne peut rien pour l'ordre et pour l'indépendance : pourquoi serait-il plus entendu par rapport aux conditions générales de la richesse publique ?
Nous proposons ce dilemme aux Individualistes : — ou l'Égoisme est le merveilleux agent de Progrès que vous exaltez ; alors il faut lui confier la société tout entière : pourquoi la garder et la défendre par des services publics qu'il est en lui de suppléer? — Ou l'égoisme est incapable de ces services : alors où prenez-vous l'assu- \ rance qu'il suffira au développement intellectuel et économique d'un pays?
Mais, dites-vous, l'État aie droit de veiller àla sûreté publique et nationale ; il ne fait là qu'exercer le droit de défense qui appartient aux Individus. Son action est justifiée dans ces limites ; elle ne le serait pas au-delà.
Cette explication est peu satisfaisante. Il reste à savoir pourquoi l'État exerce tel droit des Individus plutôt que tel autre, le droit de se défendre plutôt que le droit de travailler ou de commercer? Le fait est que l'État prend ses pouvoirs comrne juMiciet et
comme guerrier non dans le droit, mais jdansJlincà-, parité ïïësH^îivïdus par rapport à ces deux fonctions. WesFce bienlà toute leur incapacité? et si elle s'étend plus loin, comment l'action de l'État ne s'étendf ait-elle pas dans la même mesure?
Dès qu'il s'agit de l'homme et de la société, un seul principe ne suffit pas, 'et nul principe ne peut s'appliquer dans toute sa plénitude.
Parce que l'Individu avec ses mobiles et ses qualités excelle à certains progrès, vous ne pouvez abandonner à cette influence la Civilisation tout entière. Ce serait en trahir certains éléments que l'Individu ne peut ni reconnaître ni satisfaire.
D'un autre côté, il est clair que l'État est plus juste et plus éclairé que les Individus. Ce n'est pas à dire cependant que tout soit affaire d'État dans la conduite des sociétés. Ce serait anéantir l'Individu qui a les organes d'une force libre, et qui doit en obtenir les destinées.
L'égoisme a son lot, sa sphère. Les œuvres privées sont celles où l'homme est porté par l'instinct : mariage, famille, propriété. Mais il faut tenir pour collectives les choses où l'instinct lui faisant défaut, la combinaison et l'abnégation lui seraient nécessaires. Ici l'Individu a besoin d'être suppléé par une force étrangère et supérieure. Tous les hommes ont l'instinct de la conservation et de la reproduction : on peut leur laisser le soin de cultiver, de commercer, d'acquérir, de pulluler. Mais tous ne sont pas doués de génie et de vertu : or il n'en
faudrait pas moins aux Individus pour faire ce que fait l'État, sans vertu ni génie, au moyen des sacrifices qu'il leur impose, et grâce aux lumières qui sont le privilège de sa position.
SECTION TROISIÈME
O'nne prétendue llaUon entre les Intérêt* privé* et l'intérêt
public. ,
Sans doute il y a quelque liaison entre l'intérêt public, si hautes qu'en soient les conditions, et l'intérêt bien compris des Individus. Mais on ne peut faire fond là-dessus pour diverses causes qu'on va voir.
D'abord cette liaison n'existe pa s toujours. Quand un propriétaire est contraint de céder son immeuble, ou d'y souffrir soit l'exploitation d'une mine, soit l'écoulement d'un drainage, son intérêt est aussi contraire que possible à l'intérêt de la communauté. Une serait pas exact de dire qu'il s'agit simplement ici d'un droit individuel, borné dans son exercice, par un droit de même valeur, c'est-à-dire de cette police des droits qui est l'office élémentaire et incontesté de l'État, comme gardien de l'ordre. C'est ce qui a lieu, soit dans le cas des ateliers insalubres rejetés à certaine distance de tout voisinage, soit dans le cas plus général où l'État réprime Jes abus de la force, les voies de fait. — Il en est tout autrement ici : ce que nous voyons, c'est un intérê^faisant fléchir
un droit, non parce que le droit est abusif, mais parce que l'intérêt est collectif.
On ne serait pas plus admissible à prétendre que le propriétaire profitant de la route tracée à travers son immeuble, trouve son compte à l'expropriation qu'il a subie, et qu'ainsi se trouve rétablie la liaison fondamentale de l'intérêt public et de l'intérêt privé. Cet argument ressemble trop à celui du chancelier de Miroménil. Les paysans, disait ce ministre, profitent aussi bien que les propriétaires, des grandes routes bien entretenues. Il en concluait que le peuple des campagnes était intéressé au maintien de la corvée. M. le garde-des-sceaux me permettra de croire, lui répondit Turgot, que le plaisir de marcher sur un chemin bien caillouté, ne compense pas pour les paysans la peine qu'ils ont eue à le construire sans salaire.
Ainsi l'intérêt privé est contraire quelquefois à l'intérêt général. Souvent il y est identique : mais pourquoi donc les Individus verraient-ils ce rapport, et comprendraient-ils leur intérêt?
Énumérons les lacunes d'entendement et de sentiment auxquelles ils sont sujets.
D'abord, ils ne comprennent pas toujours leur intérêt même matériel et du moment. Quelle meilleure affaire en France que les chemins de fer? Une affaire cependant qui ne s'est faite qu'à grand renfort de subventions et de garanties de l'État prodiguées aux Individus?
En second lieu, ils ne comprennent pas du tout les
intérêts moraux. Il faudrait s'inquiéter vraiment pour l'école primaire et le collège de France, pour le théâtre et l'hôpital, pour le séminaire et le conservatoire, si l'on ne voyait d'autres finances à ces établissements que des cotisations individuelles et spontanées. Ces choses intéressent certainement la sécurité ou les plaisirs de chacun, mais chacun les laisserait tomber s'il avait à les soutenir. Certaines d'entre elles sont un moyen d'élever les masses au niveau de l'humanité et les na- * tures supérieures au-dessus de ce niveau. Mais cet intérêt touche peu les Individus ; ils ne le voient pas, ou le voyant, n'en prennent aucun souci. Il n'y a pas au monde une société assez avancée pour fournir une élite intelligente de cet intérêt et capable des sacrifices qu'il impose, pour dépenser en conservation des choses d'art, en excitation des artistes ou des penseurs, l'équivalent de quelques chapitres de notre budget consacrés aux compagnies savantes, aux bibliothèques, aux musées, à l'enseignement supérieur, aux encouragements, à l'imprimerie royale, aux missions scientifiques.
Dans un pays voisin où l'aristocratie a plus que nulle part ailleurs le sentiment de ses devoirs, l'instruction primaire n'en devient pas moins un service public.
Sans doute les hommes pourraient s'associer pour doter l'éducation du peuple et l'enseignement supérieur. Ils y trouveraient leur avantage : mais en fait, ils ne s'associent que pour faire un pont, une route, un canal, un bassin. L'intérêt pour lequel ils agissent, est un intérêt palpable, un péage. Ils ne feront pas un phare. Le
moyen de soumettre au péage un bâtiment sous voiles qui se dirige à cette lumière en s'éloignant? Ce qui fait illusion sur la puissance des œuvres individuelles, c'est l'exemple de quelques travaux, publics chez nous, privés ailleurs : mais cette puissance est là tout entière.
Cependant il arrive souvent que les hommes se mettent en frais pour des avantages purement moraux. Ainsi ils achètent des titres, cela est fort ancien et fort connu. Ils achètent du pouvoir, et même fort cher, ainsi que nous l'avons vu à propos des offices. Ils achètent de la science, en payant des maîtres à tout prix. Il y a plus : ils achètent, par la voie des Assurances, de la sécurité, c'est-à-dire la même chose qu'ils ne se soucient pas d'acheter sous une autre forme, en contribuant aux dépenses du culte et de l'instruction primaire. — Oui, mais ces sacrifices leur rapportent un profit personnel et direct, à eux ou aux leurs, et non un profit qui, mêlé à celui de tous, a quelque chose de latent et d'insaisissable. Ainsi c'est principalement le caractère collectif d'un intérêt qui en détourne les hommes.
Cet éloignement devient encore plus prononcé, quand il s'agit d'intérêts collectifs qui concernent l'avenir.
Userjle prévoyance pour soi-même et pour les siens, rationner le présent, préparer et féconder l'avenir, c'est déjà beaucoup. C'est l'effort des meilleures natures, et encore y faut-il l'aiguillon des instincts les plus vifs. Mais qu'un homme aille faire le moindre abandon de ses droits et de ses jouissances actuels, pour le bien futur de ce qui n'est ni lui, ni sa famille, c'est-à-dire de la
Jjomniunauté, cela passe toute attente p ermise . Le plus citoyen n'en fera rien, n'étant pas assuré que chacun en fera autant, ce qu'il faudrait pour que son sacrifice fût utile.
Il faut citer des exemples et toucher du doigt cette inaptitude des Individus, dès qu'il s'agit des intérêts de la Communauté.
^ Il importe à une Nation d'acquérir des colonies, nonseulement parce que l'annexion d'une terre lointaine est un développement de richesse et de marine, mais parce que la variété de climats assure à un peuple l'universalité de production, c'est-à-dire l'indépendance, la sécurité de ses jouissances. — Toutefois, coloniser, c'est conquérir, c'est défricher. La bonne affaire commence par être une lutte contre les hommes et contre la nature. Les peines et les frais en sont actuels, évidents : les avantages en sont lointains et semblent douteux. Les Individus n'y songeront pas : au surplus, le passé en témoigne. Retirez la main de l'État, au seizième siècle, et les Européens n'eussent pris ni l'Amérique ni les Indes.
^ Il importe à une Nation d'acquérir la puissance industrielle au prix des sacrifices momentanés qu'impose le régime protecteur. Sans faire autrement l'apologie de ce régime, il faut prévoir un cas, celui d'une Nation destinée par son climat et par son génie à toutes les prospérités économiques, mais retardée dans cette voie par les angoisses de sa formation territoriale, politique,
religieuse. Voulez-vous que cette Nation fasse et produise tout ce dont elle est capable ? Privez-la des produits et des services du dehors. C'est ainsi qu'en jugèrent Cromwell, Colbert, Napoléon, et cela signifie vraiment quelque chose. Isoler un peuple, pendant le temps nécessaire à l'éducation ses forces productives, c'est le convier à I âcûTfure 3e toute s se s aptitudes, c'es t provoquer et mettre en valeur son génie tout ent ier. Pourquoi donc une Nation ingénieuse et hardie, faite pour réussir dans tous les arts et pour paraître sur toutes les mers, se bornerait-elle éternellement à faire du vîn et des soieries ?
Mais il faut que cet isolement sojt imposé un pay s. Ce n'est pas de son plein gré qu'il achètera les produits nationaux, plus chers que ceux du dehors. Les particuliers ne feront pas et ne peuvent faire à cet égard aucune convention. Il n'est pas en eux de prendre des engagements dont ils ne peuvent s'imposer l'observance les uns aux autres. Il n'y a d'efficace en cette matière que l'intervention de l'État avec ses moyens de surveillance et de contrainte. C'est ainsi qu'est née l'Industrie dans presque toute l'Europe moderne; mais ce n'est pas ainsi qu'elle doit vivre, une fois adulte et armée pour la lutte. Ce serait vivre aux dépens de la Communauté. — Il importe à un pays de favoriser l'émigration des pauvres dans ses dépendances coloniales. Rien n'est plus propre à développer la puissance productive d'une Nation. Porter les hommes où la terre abonde, et où le capital ne manquera pas de les suivre, c'est assurer à la Production cet équilibre de ses agents, qui est pour elle
le principe de vie. Mais cela touche à de plus grands intérêts vraiment que ceux de la Production. C'est disséminer les populations qui tendent à l'entassement, c'est répandre la propriété qui tend à se concentrer, résultats précieux pour qui a et pour qui n'a pas, dont il serait bien superflu de relever le caractère politique et moral.
La propriété, disait l'abbé Maury, est le rapport des personnes aux choses. Pour créer ce rapport, on ne peut rien de moins laborieux et de moins coûteux que l'émigration. Il ne s'agit pour ainsi dire que d'aller chercher la propriété. — Mais le s Individus se p orteront-ils d' eux-mêm es H^émj^ration? Se déplacer, c'est se déraciner ; une violence que les hommes ne se font guères à eux-mêmes. Le mal le plus français, est la nostalg ie. Le travail a quelque chose de ce que les Économistes appellent le Capital fixe : en tout cas il ne circule, il n'émigre que tenté par le transport gratuit, par la terre à bon compte, et même par l'appât de certaines avances en argent ou en nature. C'est à ce prix que des colons Allemands ont été transplantés en Crimée et en Bessarabie. D'un autre côté, les Capitalistes ou les propriétaires coloniaux qui ont besoin de bras, feront-ils eux-mêmes l'avance des frais d'émigration? Non vraiment; car rien ne leur garantit que le travailleur transporté à leurs frais entrera ou restera à leur service. — L'émigration, d'un si grand injérêt .pouMa^Con^unauté, ne peut s'exècuTèTntrire par les soins etaux dépens de l'Etat.
». Il importe à uneHTOïôrTdé'créer chez elle quelque
chose d'analogue aux Messageries de terre, c'est-à-dire un système universel et régulier de communications maritimes. Cette condition est capitale ponr le commerce au long cours, pour l'échange transatlantique. Rien n'est tel en effet que la périodicité du transport pour provoquer le voyage , et que le voyage pour susciter le trafic. L'homme doit précéder le ballot, comme la semence précède la moisson. Il faut que les relations se nouent entre les personnes avant de s'établir dans les choses. On voit par ce qui arrive aux chemins de fer que le transport des marchandises suit de près celui des voyageurs, et que l'un de ces mouvements est régulièrement subordonné à l'autre. — Mais une entreprise^* de Messageries maritimes, est une chose très coûteuse et en outre très chanceuse. Les profits peuvent s'en faire attendre, et, qui plus est, leur source une fois ouverte peut se détourner vers la marine marchande. — Ici encore il n'est que l'État capable de pourvoir à cet intérêt collectif, soit par un service public, soit au moins par une subvention.
Il importe à une Nation de se créer une réserve, et de préparer pour les temps difficiles des fonds qui la^ dispensent de recourir, soit à des emprunts onéreux, soit à des impôts plus odieux et plus insoutenables alors que jamais. Tel est le véritable office de ce qui s'appelle Y amortissement. En théorie pure, l'amortissement est peut-être une médiocre institution. On peut dire que la puissance de l'industrie pour créer des capitaux, c'està-dire des forces capables de porter légèrement le poids
l'individu et l'état 273 de la dette publique, est supérieure à la puissance de l'intérêt composé ; que d'ailleurs l'État fait une mauvaise affaire, rachetant presque toujours la rente plus cher qu'il ne l'a vendue. C'est sous ces raisons que l'institution de l'amortissement a succombé en Angleterre. Ce précédent n'est pas une autorité. Il faut faire acception ici de l'histoire et du caractère des peuples. Pour ce qui est de la France, ses guerres sont des luttes à outrance contre des coalitions : il y a quelque chose en elle qui défie l'Europe. Ses troubles civils sont des révolutions qui emportent des dynasties, qui abolissent des formes de gouvernement, qui semblent même parfois s'en prendre à certaines bases de la société. Ajoutons que ce pays si coutumier des crises, est le dernier qui sache les supporter : d'où cette conséquence qu'un peuple ainsi fait doit compter parmi ses voies et moyens de finance quelque chose d'applicable à ses ébranlements, et frapper chaque année prospère d'un sacrifice, d'un viatique destiné aux catastrophes. Qu'on se reporte à l'époque où quarante-cinq centimes additionnels paraissaient un si lourd fardeau. Quelle détresse et quelles clameurs s'il avait fallu en outre obtenir par l'impôt les cent soixante-huit millions fournis par l'amortissement ! Il est trop évident que cette prévoyance, que cette précaution ne saurait tee lé fait des Individus. Car la théorie de l'am^rtissèment, tel que nous le comprenons, se réduit à ceci : l'impôt doit dépasser les besoins réguliers de l'État. Cet excédant doit constituer une réserve à l'usage des besoins imprévus et des temps difficiles. Le meilleur
emploi de cette réserve, c'est-à-dire celui où elle est le plus disponible, est l'emploi en rentes.
L'énumération qu'on vient devoir est loin d'être complète. Nous pourrions citer bien d'autres cas d'intérêt collectif et d'incompétence privée, tout ce qui a rapport aux Banques, au Crédit foncier, à l'Irrigation, au Drainage, aux Statistiques, aux poids et mesures, au reboisement, au partage des biens communaux.
En général, tout ce qui est soin de l'avenir, ou du moins de l'avenir social, dépasse la portée des Individus. Ils sont trop absorbés par le présent pour n'être pas indifférents ou même hostiles à des œuvres actuel- I lement onéreuses, et dont le profit est à longue échéance.
Après cela, on peut dire que l'État fait moins bien, \ moins vite, à moins bon marché que les Individus : on peut en rapporter bon nombre d'exemples. J'y vois une excellente raison pour préférer les Individus à l'État, mais à une condition, c'est qu'ils fassent. Or, comme l'intérêt est leur mobile, ils ne feront pas, dès qu'il s'agit | de choses, ou contraires à cet intérêt, ou qui ne le gra- I tifient que dans une proportion insuffisante, ou qui ne ! le satisfont que d'une manière indirecte et problémaj tique. Tel mobile, telle œuvre : celle-ci d'autant moins collective, que celui-là est plus personnel.
SECTION QUATRIÈME
D'an mobile ir :li> Jriiiel qui est le Patriotisme.
Il y a bien quelque chose d'individuel, qui n'est pas l'intérêt, et qui fait une certaine figure dans l'histoire. Le patriotisme, l'amour du bien public, était la vertu des petites républiques de l'a ntiq uité. L e citoyen s'y sentait vivre dans la patrie, menacé et frappé comme elle, non-seulement dans son honneur et dans ses sympathies, mais dans ses biens et dans sa liberté. On sait quel était alors le Droit des gens, qui traitait en vaincu non-seulement l'État, mais le citoyen, et qui livrait le vaincu, corps et biens, au vainqueur. — Dans de grands États où la liaison de chaque intérêt à l'intérêt public est médiate et lointaine/ dans les temps modernes où la patrie peut être profondément humiliée, sans qu'il soit question pour le citoyen d'esclavage et de ruine, le patriotisme ne peut étrn qu'une fonction.
La différence des temps parait à une institution, nécessaire de nos jours, et que l'antiquité ne connaissait pas. Je veux parler du ministère public. Chacun de nous est intéressé à la dénonciation, à la poursuite, à
27G l'individu et l'état
la condamnation des coupables. Nul intérêt collectif ne touche de si près à l'intérêt privé. Cependant il faut un organe, une fonction aujourd'hui pour ce besoin public qui autrefois n'en avait que faire : soit que l'amour du bien général ait fléchi, soit que dans la mêlée sociale des temps modernes ce sentiment ne puisse être utilement servi par la bonne volonté des Individus.
Ceci répond à une observation qui s'offre d'elle-même en ce sujet.
Il semble naturel de penser que la Civilisation répandant parmi les hommes plus de lumière et de moralité, ils tendront incessamment à s'identifier avec la chose publique : et de fait il peut bien se passer quelque chose de semblable. Mais il faut voir surtout que le Progrès a pour effet essentiel de compliquer la société, et de prêter ainsi aux intérêts collectifs une ampleur et une élévation par où ils deviennent de moins en moins abordables au sens individuel.
Rien ne marque mieux le rôle ascendant des intérêts collectifs que l'usage de l'association chaque jour plus répandu. Il faut bien croire à ce signe qu'il se révèle dans la société des besoins supérieurs à l'étreinte des Individus ; ce qui est le caractère d'un intérêt collectif, et le germe d'une intervention de l'État, car il n'est pas dit que les associations particulières suffiront à tous les besoins de cette nature.
D'un autre côté, à voir la division croissante des travaux, on est frappé de la même conséquence. Si l'effet du Progrès est de concentrer chacun dans une œuvré
spéciale, comment serait-il donné aux hommes de faire le bien public en passant, et les affaires de la Communauté entre autres? Comment les intérêts généraux qui vont chaque jour se croisant et s'étendant, seraientils accessibles à des esprits qui chaque jour appliquent moins de facultés à moins de choses?
Il est évident que le soin de ces intérêts constitue pour une société progressive un travail sut getieris qui doit, comme tout autre, se développer en s'isolant et en se spécialisant?
Dans cette prodigieuse évolution, dans ces vicissitudes infinies à travers lesquelles l'humanité s'améliore et s'élève, quelque chose se complique assurément, c'est la société : une valeur semble se réduire, celle de l'Individu : une puissance doit grandir, celle de l'État.
Ce point de vue des intérêts collectifs vaut la peine qu'on s'y arrête. Ce n'est qu'ici qu'on aperçoit bien toutes les proportions de l'État, et le vrai caractère de ses développements.
Ailleurs l'État nous apparaît comme gardien de l'ordre , et il est bien sûr qu'il grandit à cette œuvre. Mais après tout il ne se développe là que comme accessoire, à la suite et dans la mesure des développements individuels. Le principal, le fonds, la vie sont autre part, et ne lui laissent que le simple caractère de modérateur.
Tout change d'aspect, dès que nous entrons dans la sphère des intérêts collectifs; nous touchons à un ordre
de choses où visiblement l'État est seul à comprendre, à vouloir, à exécuter. Il ne s'ajoute plus aux Individus, comme renfort de leur conscience : il les supplée pour une œuvre qui ne peut être la leur. Il ne corrige ni ne règle plus leurs actes : il agit spontanément dans des choses étrangères ou supérieures^ à leurs voies. A ce moment, l'initiative et la providence entrent de toutes parts dans son personnage, car il est l'organe de cette unité supérieure et distincte des Individus, qui s'appelle société, Nation.
Une compagnie savante mettait, il y a quelques années, ce sujet au concours :
« Signaler dans les temps anciens et modernes les » systèmes dont la tendance est de donner à l'État le » droit et de lui imposer le devoir d'assurer le bien-être » de chaque Individu, et qui reportent ainsi sur la so- » ciété la responsabilité des maux qui naissent de la » condition ou qui découlent des vices ou des erreurs » de l'homme. — Rechercher ce que ces systèmes ont » de faux et de dangereux même pour le bien-être indi- » viduel. — Indiquer quelle est, dans le bonheur de » l'Individu, la part d'influence et de responsabilité » qui appartient naturellement au pouvoir social, et » celle bien plus grande qui doit toujours être réservée » aux efforts de l'Individu lui-même (1). »
On voit par les réflexions qui précèdent que ce sujet
(1) Voir le programme du concours ouvert par l'Académie des Sciences morales et politiques pour l'année 1855.
l'ikdividu et l'état
n'a rien de commun avec celui dont on s'occupe ici.
Que les Individus aient une capacité supérieure à celle de l'État pour améliorer leur sort, à la bonne heure; mais il ne s'ensuit pas qu'ils aient autant de puissance que l'État pour améliorer le sort de la société, s'il est vrai que la collection des Individus et la société soient choses distinctes.
Les Juifs ont prospéré au moyen-âge sous un régime de fer et de feu. Ils ont attiré à eux la richesse métallique de cette époque : ils ont inventé des correspondances et des sécurités à leur usage : plus tard, on a vu Samuel Bernard choyé et caressé par Louis XIV. L'industrie humaine ne saurait aller plus loin. — Cependant que de choses manqueraient, même sous le rapport économique, à une société où chacun aurait les qualités du Juif au moyenâge? Tiendraient-elles lieu des soins de l'État pour le tracé des routes, pour l'extension du territoire, pour l'équilibre des agents productifs, pour l'éducation des forces industrielles, pour fondre et monnayer le sol, comme disait Law, par le crédit?
Ainsi l'égoïsme ne peut produire le bien public : l'in-
(térét général n'est pas la somme des intérêts privés. Une société n'a pas tout ce qu'il lui faut par cela seul que chacun de ses membres se tient pour satisfait dans sa condition particulière. Un pays peut avoir des citoyens riches, passablement protégés dans leur vie et dans leurs biens, entendus chacun dans son état — ce qui suffît à l'intérêt privé — et cependant n'avoir ni armée,
ni lettres, ni sciences, ni humanité — ce qui importe à l'intérêt général. C'est ce qui arrive aux États-Unis; impunément, parce qu'ils n'ont pas de voisins alarmants, et qu'ils parlent la langue d'un pays hautement civilisé d'où le Progrès leur arrive tout préparé à leur usage et facilement assimilable. Mais en Europe, un peuple avec ces mœurs ne compterait pas, ne tiendrait pas, ou plutôt il n'aurait pu naître.
En résumé, il y a dans toute société de formation ancienne et compliquée, un intérêt de l'agrégation distinct de l'intérêt des membres qui la composent. Il y a tout au moins des intérêts que les Individus ne sauraient embrasser ni prévoir, des vues d'ensemble et d'avenir plus fortes que leur coup d'œil. Il y a de plus une règle du juste et du vrai, distincte de l'intérêt même général, encore qu'elle y confine dans la plupart des cas. Pour la garde de ces choses sacrées, il ne suffit pas du total des efforts privés et de la collection des égoismes, il faut une force et une pensée qui appartienne tout entière à ces choses. L'État est préposé au bien public et à la loi morale, tout comme l'égoisme à la conservation de l'Individu et de l'espèce.
Comme chaque jour voit apparaître dans une Civilisation qui s'améliore de nouveaux intérêts collectifs, comme la vie sociale y contracte incessamment des besoins qui passent le sentiment et la puissance des Individus , on peut juger par là si l'Individu : \ si l'égoisme, si la Liberté enfin est un agent de Progrès.
On ne quittera pas cette partie du sujet sans y laisser une remarque essentielle :
L'État, en même temps qu'il se développe comme gérant des intérêts collectifs, développe les Individus. Par exemple, cela est manifeste quand il favorise l'émigration, quand il autorise les associations à responsabilité limitée. Il ouvre là aux Individus des perspectives et même des voies nouvelles. Il leur met aux mains un véritable instrument de force et de richesse.
Ainsi les Individus ont leur tour dans les pays les plus gouvernés, de même que le Gouvernement aie sien dans les pays les plus libres. Autrement , le moyen d'expliquer les grandeurs de la société française? Est-ce qu'un Gouvernement peut faire à lui seul la besogne d'une Nation, et l'élever si haut sans qu'elle s'en mêle?
Il faut que le Progrès commence ou finisse par les Individus ; on ne comprendrait pas que cette œuvre pût se passer de cet ouvrier. De même que l'expansion des Individus détermine celle de l'État comme modérateur, de même l'expansion de l'État entraine celle des Individus, comme moteurs, comme bénéficiaires des forces et des droits qu'il crée.
Si les Individus sont nécessaires au Progrès, si l'État ne peut l'opérer sans leur concours, il sort de là une conclusion importante, c'est que la Liberté n'a rien à voir dans ce débat sur les voies du Progrès. Il n'y a ici de compromis que la spontanéité et la souveraineté des Individus. L'une est blessée de toute initiative de l'État pour cause d'encouragement, l'autre, de toute immixtion
de l'État, pour cause de règlement. Mais ces façons et ces vues de l'État n'ont rien qui constitue en soi une entreprise sur la Liberté, c'est-à-dire sur l'activité sujette aux limites du droit universel. En quoi les hommes, réglementés ou encouragés par l'État, cessent-ils d'être libres? Ils n'y perdent que le droit d'opprimer leurs pareils, ou celui de rester misérables.
Sans doute, l'assistance et la discipline peuvent être portées à un point qui blesse la liberté, mais par accident et non par essence. J'ajoute, car il faut aller jusque-là pour décider la question, que cet abus est moins naturel à l'action de l'État, que la licence ou la torpeur au régime de la souveraineté et de la spontanéité des Individus.
SECTION CINQUIÈME
SI l'action de* lois naturelles suffit an Progrès.
L'humanité se déploie sous l'empire des lois naturelies. I l est permis d'imaginer que ces lois pourraient produire la Civilisation par leur seule énergie, indépendamment de tout concours humain. Mais, à en juger par les analogies, les choses ne se passent point de la sorte.
Produire est une loi de la Nature : cependant la Nature ne livre ses fruits que sollicitée par le tr avail de JïojHyne. Le Devoir est une loi du monde moral : cependant je vois partout^ en sus de la conscience où le devoir se révèle, le droit écrit, le Prétoire, le Licteur. Ne serait-ce pas que la Providence agit sur l'humanité par des moyens dont la collaboration de l'homme fait partie ?
L'homme a ses lois naturelles de conservation et de croissance, ainsi que toute chose et tout être à l'usage de l'homme ; ce qui n'exclut pas les soins.de la prévoyance humaine. En serait-il autrement par hasard de cet être collectif qui s'appelle société? Encore que la société soit un décret d'en haut, pourquoi n'y aurait-il pas un
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art politique et social, tout comme il y a un art agricole, un art industriel, un art médical, à côté des puissances vitales et productives répandues soit en nous, soit autour de nous, par la main de Dieu?
Je prévois la question qui m'attend ici. Est-ce que l'art politique ne pourrait pas être le fait des Individus? Non vraiment ; parce qu'il n'y a pas d'art, même le plus simple, qui ne demande un homme tout entier ; parce qu'il faudrait inventer la division des travaux, si elle n'existait déjà, pour le plus compliqué de tous, qui est le Gouvernement ; parce que l'homme n'a que des facultés bornées pour une œuvre telle que l'appropriation de la nature et le progrès de la société, et que les facultés humaines doivent se partager la tâche pour la mener à bonne fin.
L'importance capitale de l'art politique n'est pas une raison pour que l'humanité tout entière y soit compétente. Est-ce que chacun de nous prétend mettre la main à la charrue, parce qu'il y va de sa subsistance? C'en est une seulement pour que chacun, dans la mesure de son aptitude, soit appelé au contrôle, au jugement de l'artiste politique. Le régime représentatif est la découverte qui concilie le droit de chacun sur la puissance publique, et le rôle spécial de cette puissance.
Toute la conclusion à tirer de ce qu'il y a des lois naturelles et providentielles, c'est que l'action de l'homme est sujette à des modes, à des limites. Mais vous ne pouvez en induire que cette action soit superflue. Les lois qui gouvernent le monde, sont faites pour dominer,
mais non pour suppléer l'humanité. Elles ne souffriraient pas une société selon le rêve de Platon, fondée sur la communauté des biens et des femmes : mais elles ne sauraient édifier une société quelconque sans la main de l'homme.
De grands esprits ont fort bien montré que l'homme agit tout à la fois fatalement et librement. Ce n'est pas assez dire. La liberté humaine ne se concilie pas seulement avec la nécessité des lois naturelles : elle est l'auxiliaire indispensable de ces lois, dès qu'il s'agit de l'Individu et de la société. Cette coopération de l'homme leur est assurée quelquefois par ses besoins. Mais en fait de morale et de politique, elle ne peut l'être que par l'État.
Il faut croire que l'activité de l'homme, individuelle ou collective, est entrée dans le plan du monde. Le concours de l'activité individuelle suffit aux lois physiques; mais celui de l'activité collective, de l'État, est nécessaire aux lois morales. Comme l'obstacle à celles-ci peut venir de l'Individu et de son libre arbitre, il faut bien que la coopération vienne de plus haut que l'Individu.
La conséquence de ce principe ou plutôt le sens de ces analogies, c'est que le Progrès, pour être un dessein de la Providence, n'est pas dispensé d'être une politique, et que cette loi naturelle veut être assistée par la collaboration des lois et des puissances d'ici-bas.
Pourquoi le Progrès ne serait-il pas une application croissante de la raison au gouvernement des sociétés, tout comme il l'est à l'exploitation de la nature? On ne
cesse pas pour cela de croire aux lois naturelles : on suppose seulement que la raison s'y ajoute, façonnant, proportionnant à la mesure de l'homme les forces brutes et spontanées.
- Les lois naturelles se déploient à leur aise dans le temps et dans l'espace, au profit de l'humanité plutôt que de l'homme. Sans doute elles créent ou ramènent infailliblement l'ordre, l'équilibre, mais en y prodiguant ce qu'elles nous mesurent de si près, l'étendue et la durée. L'œuvre de la raison, anticipant et rapprochant tout, est d'accommoder l'action de ces lois au peu de place, au peu de temps, au peu de patience qui nous est départi. Comme elles ne comptent pas avec nous, c'est à nous décompter avec elles. Richelieu aurait vu le traité de Westphalie et la paix aes Pyrénées, si le Crédit, la Centralisation, la vapeur, lui eussent obéi comme elles font aux Gouvernements de nos jours. Le monde ne craint plus les famines, depuis qu'il a ajouté de tels instruments à l'action des lois naturelles.
A vrai dire, plus les sociétés s'améliorent, plus leur I vie d'instinctive devient rationnelle , ce qui implique I ou suscite l'activité supérieure de l'État: car la plus haute / raison est celle de l'État. L'Individu est ce que la société / le fait : la société elle-même est ce que le passé l'a j faite; tandis que l'État, supérieur aux influences de milieu et de tradition, s'élève naturellement à l'idéal, au progressif. — En somme, le Progrès est une loi naturelle qui veut un concours humain. Elle veut encore, cette loi qui tend au bien, le concours de ce
qu'il y a de meilleur dans l'humanité. Elle veut enfin, à raison de la grandeur et de la complexité de sa tâche, un auxiliaire qui lui appartienne tout entier. Elle ne peut donc avoir d'autre organe que l'État, cette exception, cette supériorité à ce qui égare ou distrait le commun ^ des hommes.
Cependant quelques penseurs regardent la Civilisation comme une destinée humaine qui s'accomplit d'ellemême, comme une préordination suprême qui ne demande qu'une chose : c'est que les hommes n'y touchent pas.
« Les grandes tendances sociales sont harmoniques, » dit M. Basiiai, en ce que toute erreur menant à une » déception et tout vice à un châtiment, les dissonj » nances tendent à disparaître. »
Soit, l'humanité se corrig e par l'expérience ; mais il faut rétablir ici deux choses : l e moyen et la limite de cette amélioration.
>j iVabord, c'esTT État qui applique la p ein e au j gajfajt, en quoi il semble un coopérateur assez nécessaire des
, tendances sociales.
"Th second Heu, l'expérience n'apprend rien aux hommes sur toute chose nouvelle, imprévue et jusque-là impunie, qui s'offre à leur libre arbitre. L'expérience est la leçon des temps passés sur ce qui leur ressemble, et rien de plus. Or, c'est le fait du Progrès de développer tous les éléments de la nature et de la condition humaine, ce qui prépare aux hommes, dans des nouveau-
tés sans fin, une perpétuelle occasion de faillir. On le comprend, leur éducation n'est jamais achevée. L'expérience n'a pas plutôt fait la lumière sur un point, qu'elle est à recommencer sur un autre dont la source est intarissable.
Il n'est donc pas exact de dire que les dissonnances tendent à disparaître. Elles tendent au contraire à s'éterniser. L'harmonie ne viendra jamais aux sociétés,
parce que l'amélioration humaine née de l'expérience
ne sera jamais égale, soit aux tentations nées du Progrès, soit à la morale supérieure qu'il éveille chez les âmes d'élite et qu'il finit par mettre dans la loi.
Allons jusqu'au bout. Qu'y a-t-il, après tout, au fond de ces systèmes qui attribuent et confient la Civilisation soit aux Individus, aux lois naturelles? Deux doctrines qu'il suffit de nommer, le Fouriérisme et le Fatalisme. Laisser faire les égoismes, c'est la religion de Fourier. Qui ne reconnaît là le culte du phalanstère, le droit des passions, lesquelles, comme chacun sait, viennent de Dieu, tandis que le devoir vient de l'homme ? C'est tout au moins le droit d'une passion : la cupidité.
Quant à laisser faire la Providence et les lois naturelles, ce dogme fut longtemps celui des Orientaux. On ne demande qu'une chose aux fatalistes, c'est d'être conséquents et de supprimer toute police. Pourquoi ne pas confier à la Providence le soin de nos propriétés, aussi bien que celui du Progrès? Encore n'est-ce pas
assez dire. Professer l'inertie de l'État sous prétexte des lois naturelles, c'est conclure à l'inertie générale : car les Individus aussi bien que l'État rencontrent ces lois sur leur chemin, et l'on ne voit pas pourquoi les uns devraient agir où l'autre doit s'abstenir.
Voilà où l'on tombe pour ne pas tenir compte de l'État, cet être intermédiaire entre les Individus et la Providence, ce mode d'action qui n'est ni l'égoisme ni la vertu, la plus grande force que les hommes puissent créer, et qui parait un instrument nécessaire aux desseins de Dieu sur le monde.
SECTION SIXIÈME
De l'Individualisme comme obstacle an Progrès.
Le bien public n'est pas plus le résultat que l'objet des efforts humains vers le bien-être. Quelque soit le nom de cette poursuite — Égoisme, Individualisme, Liberté — elle ne songe ni ne va au Progrès social.
Ce n'en est pas le seul défaut : la Liberté pèche nonseulement par insuffisance, mais par un principe de malfaisance. Cela demande explication. Il y a deux choses dans la liberté : le droit de l'Individu sur luimême, le droit de l'Individu sur autrui. Qu'un homme fasse des épargnes, c'est un pouvoir qu'il exerce sur lui seul ; mais qu'avec ces épargnes il salarie d'autres hommes, c'est un pouvoir qu'il exerce sur ses semblables.
Le premier de ces droits est irréprochable et fécond. L'État n'a rien à y voir, ou du moins il ne peut se mêler de ce qui se passe là que pour encourager et assister.
Quant à la Liberté qui est le droit des Individus sur leurs semblables, c'est tout autre chose vraiment. Si ce
droit n 'a pas ses limites, il aura ses abus. Est-ce qu'une puissance absolue ne tourne pas toujours à l'excès et à la tyrannie? Il importe que l'État intervienne ici comme modérateur des rapports individuels : à lui de protéger le droit de tous en bornant le droitde chacun, et démettre ordre aux poursuites ambitieuses ou cupides qui fouleraient le plus grand nombre. Point de liberté qui n'ait sonrèglement : c'est la parole la plus sensée qu'on ait jamais dite. Il faut du règlement partout, parce qu'il y a partout tendance des uns à opprimer, et droit de tous à être protégé. Prenez un ordre de faits quelconque, et voyez ce qui s'y passerait, faute de règlement. Que les banques soient libres, que le premier venu puisse battre monnaie de papier: il est à croire que plusieurs s'y enrichiront : mais que de victimes parmi les ignorants, les crédules, et en général parmi les classes subalternes et dépendantes, incapables d'apprécier ou de marchan- „ der cette monnaie 1
Tels seraient les effets de la Liberté sur ce point entre autres. Avec le règlement, l'ordre et l'harmonie reparaissent sur tous les points : ce n'est pas moins que la modération et l'équité introduites dans les rapports des hommes, imposées à leurs passions. C'est la paix et la société substituée à un état de choses anarchique et sauvage ; c'est la politique qui crée des droits au lieu de la nature qui crée des forces.
Quand vous voyez quelque part des hommes faisant ce qu'ils veulent, affranchis de toute règle et de toute autorité, vous dites qu'ils sont libres et votre admiration
n'a pas de bornes. Mais cette liberté, c'est la domination du plus fort par les muscles, par le cerveau ou par la richesse lune lacune,un déni de Civilisa lion. Il est vrai que la plupart des hommes semblent nés pour obéir. Aussi toute la dispute sur le règlement et sur la liberté se réduit-elle à ceci : lequel vaut-il mieux subir, d'un pouvoir capable d'équité ou d'un pouvoir égoïste, d'une magistrature ou d'une exploitation?
Ainsi la Liberté est certainement un obstacle au Progr£iT,~quah(I elle n'est que le pouvoir des Individus sur leurs semblables. Sous cette forme, elle est essentielle-
ment à limiter et à surveiller : il y va de la Civilisation môme* — Quant à la Liberté qui consiste dans le pouvoir de l'Individu sur lui-même, il faut reconnaître là une impulsion légitime et puissante. L'application au travail, la force qui épargne, la prudence dans la paternité procèdent de cette source. Mais ce n'est pas à dire qu'ici même l'État puisse abandonner les Individus à eux-mêmes ; encore faut-il que leur entendement et leur énergie soient fécondés, provoqués par l'État. Il doit venir en aide au pauvre d'esprit ou de volonté, en multipliant pour lui les" occasions et les moyens de travailler, d'épargner, de s'éclairer surtout : il le doit en vertu de la loi morale dont il est le gardien, et qui l'oblige non-seulement à empêcher le mal, mais à faire le bien. C'est de la tutelle, on ne peut le nier ; mais cela est juste apparemment, n'en eùt-on pour preuve que ce qui se passe en certains pays où cette pratique se concilie avec la plus grande prospérité et la plus grande Civi-
lisation connue. Il faut bien croire à cette portée de la loi morale, que reconnaît et consacre la jurisprudence des peuples les plus exemplaires
Cependant, de bons esprits, des voix amies du peuple se récrient fortement contre ces procédés.
Prenez garde, disent-ils, la tutelle de l'État est un écueil pour le Progrès : la Nécessité en est le véritable stimulant. Si les soins du Gouvernement se prodiguent d'une manière irréfléchie aux classes laborieuses, elles y perdent cette précieuse impulsion. Si une providence publique vient se substituer aux prévisions , aux entreprises de l'Individu, c'en est fait des efforts et des aptitudes que provoque la Nécessité. Gardezvous de toucher à cette discipline. C'est l'école immémoriale où s'est formé le genre humain : il n'en a pas eu, il ne pouvait en avoir d'autre pour passer de la barbarie et de la précarité à une vie mieux pourvue de bien-être et de combinaison. Pourquoi ce mobile qui a suffi au passé, ne # suffirait-il pas à l'avenir du Progrès?
Songez-y bien,4b'est le sentiment du besoin chez des êtres puissants et fiers, qui a fait au monde les destinées où il est pafvenu. Ils ne voulaient que vivre, et ils ont conquis le luxe de la vie : la richesse et la science. Ils l'ont conquis pour eux-mêmes et pour leurs semblables. Exécutant plus qu'ils n'avaient entrepris, ils ont élevé le monde à leur suite. Prenez les peuples ou les Individus, et vous verrez que l'éminence des desti-
nées se mesure volontiers à l'urgence des besoins. De là les parvenus parmi les Nations et parmi les hommes. C'est que l'effort est en raison directe du besoin, et qu'il appartient aux efforts d'une nature énergique de dépasser le but. A lutter pour du pain on gagne le pouvoir et la renommée : mais ce n'est pas tout. L'homme qui a plus de force qu'il ne lui en faut, ne peut la dépenser uniquement à son profit : un des secrets de la nature pour racheter l'inégalité de ses dons, mais qui n'a son effet que sous le stimulant du besoin. Le plus grand intérêt de la société, c'est qu'il s'y crée les forces d'esprit, de caractère et de capital qui importent à son avancement. Or, cela ne peut avoir lieu que dans les angoisses fécondes de la Liberté, c'est-à-dire, du délaissement et de la responsabilité. Ces forces ne naîtront pas ou ne s'entretiendront pas, si la bienfaisance publique dispense les Individus de les acquérir ou de les exercer. À quoi bon l'effort, quand l'inertie n'emporte ni malaise, ni privation? La meilleure chance de genre humain, c'est l'homme de génie affamé.
Cette théorie contient un grand fond de vérité. Elle est d'une réprobation irrésistible contre le phalanstère, contre le mécanisme Saint-Simonien et même contre les ateliers sociaux qui attribuent à l'État non le monopole, mais un exercice concurrent de toutes les industries, qui en serait bientôt l'absorption. Il est certain que l'État se faisant appréciateur de facultés, pourvoyeur de
besoins, dispensateur de travail et de capitaux, l'Individu n'a plus à s'occuper de son sort. Il n'a pas môme à s'aider pour mériter l'aide du'ciel : elle est acquise, sous forme de providence sociale, à son inertie. Seulement il faut penser à ceci : l'Individu viendrait à riensous ce régime où ses facultés sont de trop, et la société à peu de chose, car elle est faite d'Individus. Ou plutôt, pour tout prévoir, elle tomberait en dissolution au bout d'un certain temps de cette vie artificielle. Une agrégation d'hommes où le principe;de vitalité individuelle va toujours déclinant, pourrait-elle produire le moral et le personnel de gouvernement qui lui est nécessaire? Cela est peu croyable, surtout dans l'hypothèse d'un Gouvernement qui prétendrait occuper et remplir à lui seul toutes les sphères de l'activité humaine.
Ainsi les sectes ont tort, c'est clair : un tort d'excès, d'énormité. Mais une certaine pratique d'assistance et de tutelle sociale a raison.
Ce n'est pas un mobile à l'usage de tous les hommes que l'amour du bien-être et l'impatience des privations. Ce sentiment ne peut naître dans certaines conditions tellement misérables, qu'elles aspirent à s'oublier seulement et non à s'améliorer. Il ne faut pas s'abuser sur les services que rend au Progrès cette loi de la nécessité. Elle ne développe que ce qui existe. Otez-la, et peut-être que les grandes qualités enfouies chez les êtres privilégiés ne verront pas le jour. Elle est favorable à la fécondation et |à l'épanouissement de ces dons ; mais c'est là toute sa vertu : ailleurs elle est sans force. Ne
croyez pas qu'elle enseigne au commun des hommes l'audace et la prévoyance; loin de là, elle les jette ou les entretient dans l'incurie et l'abandon d'eux-mêmes. L'aiguillon des forts n'est pour le vulgaire qu'un principe de désespoir. On ne dira pas que l'éducation de la nécessité ait manqué au peuple d'Irlande ni aux sauvages de l'Amérique du Nord ; nul besoin n'est plus âpre que le leur : vivre est pour eux un problème de chaque jour. Cependant à cette dure école, ni l'Irlandais, ni l'Iroquois n'ont appris la prévoyance. C'est à propos de l'Irlande que Malthus a fait cette remarque : « Jamais » les habitants d'un pays ne prendront des habitudes » d'ordre et d'industrie, si pour être occupés constam- » ment et utilement, il leur faut déployer un degré » extraordinaire d'audace et de persévérance. » Il appartient donc à l'État de favoriser leur amélioration en les dispensant de cet héroïsme.
j Les hommes sont ainsi faits : à un certain degré de jiénûment, ils tombent au-dessous d'eux-mêmes par le découragement et par l'apathie. Une misère dont ils ne peuvent se tirer qu'avec de grands efforts, est une misère où ils s'éternisent. Gardons-nous de croire aux ver tus souveraines de la nécessité : avec un pareil don, le mal ne serait pas de ce monde, car il suffirait de se sentir,, besoigneux et délaissé $m*-tz^lïelffirer
Les Gouvernements, plus sages que les sectes, 'ont compris qu'ils devaient, non pas se charger du bien-être de l'Individu, mais lui en offrir certains moyens, en éveiller
chez lui l'espérance, et le rapprocher du but si ce n'est
l'y mener. , — ~ ~~ — — * —
— Senez-vbuTe^eine des effets produits par cette assistance sur les caractères vigoureux qui peuvent s'en passer? craignez-vous par hasard qu'ils n'en soient énervés au grand dommage de la soeiété? mais on" peut imaginer tel degré de tutelle qui serait profitable au plus grand nombre sans être nuisible aux natures privilégiées. Il s'agit de trouver cette limite et de s'y tenir. C'est un point de législation et de gouvernement assez délicat; mais enfin la voie des compromis est celle de la vérité faite par les hommes. Vous plairait-il d'user d'un principe seulement au lieu de concilier des principes divers? Concluez donc, si vous l'osez, à la suppression des hôpitaux, dernière et surtout légitime conséquence du principe Individualiste et des doctrines de de la nécessité.
Au surplus, à considérer ce qui se passe dans un pays voisin, on se sent fort rassuré sur les effets de l'assistance de l'état, même excessive. Rien ne semble plus déraisonnable que la loi des pauyres : la théorie tant décriée du droit au travail n'est qu'innocence et modestie, comparée à ce produit britannique. Pendant plus de deux siècles, la loi des pauvres fut le droit à la paresse ; on le dirait du moins à voir les choses à distance, à priori. Cependant cette loi n'a pas empêché le caractère anglo-saxon de porter ses fruits. Cette énorme intervention de l'État n'a pas nui au développement des qualités énergiques et prévoyantes qui composent le
naturel de ce peuple. Après tout, la question n'a pas l'importance qu'on pourrait croire : de quoi s'agit-il? de deux modes d'éducation pour les hommes, l'un par le besoin, l'autre par l'assistance. Mais ni la meilleure éducation ne supplée le naturel, ni la plus mauvaise ne Vétouffe.
Il est vrai, le monde n'a fait ses premiers pas, les plus difficiles peut-être, qu'à la suite de quelques hommes, poussés eux-mêmes à toute leur valeur par le stimulant de la nécessité. Il a profité de leurs inventions et s'est enrichi de leurs exemples. Mais est-il donc défendu à l'humanité de varier et d'accroître ses moyens de progrès? Pourquoi une société dans l'âge intellectuel, et qui a cessé d'appartenir aux caprices de la force, du hasard, de l'imagination, n'en viendrait-elle pas à combiner logiquement son progrès, au lieu d'attendre l'assistance fortuite et involontaire de quelques hommes de génie? Pourquoi, ayant créé une force collective dans des conditions qui lui répondent de sa rectitude et de son dévoûment, n'appliquerait-elle pas cette force à l'amélioration universelle ? On a peine à concevoir qu'un Gouvernement fait comme une magistrature ne comprenne pas dans sa mission le service du Progrès, et que les desseins de l'homme ne s'ajoutent pas ici aux décrets de la Providence et aux forces de l'instinct. Que servirait à une société d'être parvenue à la possession d'elle-même par la politique, à la conscience de ses destinées par la philosophie de l'histoire, au secret de la richesse par l'Économie politique, si elle n'em-
ployait au Progrès ce qu'elle sait et ce qu'elle peut, les lumières qui lui sont venues et l'instrument qu'elle a conquis? Maîtresse de son Gouvernement, instruite de ses fins, elle doit s'appuyer sur l'un pour marcher aux autres.
Il n'y aurait là que le bénéfice légitime et régulier de la Science, tel qu'on l'aperçoit ailleurs. — Dans toutes les applications de l'activité humaine, l'art précède la Science ; mais il reçoit de la Science, une fois venue, une énergie, une direction toutes nouvelles. C'est ainsi que les arts dont nous vivons et qui préexistaient aux Sciences naturelles ou exactes, se sont développés à cette lumière.
Il n'en est pas autrement de ce qui tient à la politique et à la société. Il n'y eut là d'abord que la satisfaction grossière et empirique d'un besoin impérieux. Mais l'homme a fini, dans ses jours lucides, par sonder le fond de ces choses avec le fond de son esprit. Avènement de la Science 1 et de la plus haute, qui cherche non le fait général, mais le fait légitime. Vous n'en pouvez douter, à voir dans presque toute l'Europe l'autorité sur des bases nouvelles. Mais cette nouveauté ne peut être la seule. Il faut bien que les Gouvernements aient désormais une âme au niveau de leur forme, une mission aussi rationnelle que leur constitution. La Science qui leur a fait un autre principe, ne peut leur laisser le même programme que celui des Pouvoirs d'autrefois, artistes ou plutôt praticiens sans lumière et sans idéal. Or quelle peut être l'âme, la mission, le pro-
gramme des gouvernements reformés, si ce n'est le Progrès, c'est-à-dire l'aspiration au juste, au vrai, au beau, à l'utile?
Au demeurant, si loin qu'on pousse l'analyse de la Liberté, on n'y trouve qu'une puissance qui exalte certains Individus non-seulement par le droit de leurs efforts et de leur vertu, mais par l'abus de leurs forces, — qui livre les masses à l'incurable inertie du désespoir, — qui laisse le monde dans la voie où il chemine depuis quelques milliers d'années avec une lenteur d'aveugle, ignorant du but et de la route ; réduit pour toute chance d'avancement aux impulsions puissantes mais exceptionnelles du génie, et à l'action constante mais bornée de la classe peu nombreuse, capable de ressentir utilement le désir du bien-être ; en deux mots, servi comme on l'est par le hasard et par l'égoïsme.
Digitiz
SECTION SEPTIÈME
Ifc* ce qu'n fait et de ce que pourrait faire llndividnalUme
Nous avons vu dans quelles limites l'Individualisme est un auxiliaire du Progrès : cet aperçu général ne suffit pas. Il faut se demander comment l'Individualisme a servi et comment il pourrait servir la société française.
Dans le passé on n'aperçoit de sa part que services médiocres et pour ainsi dire nuls. Le Progrès politique, qui consiste en bourgeoisies, en communes, en ventes d'offices, est mêlé partout d'interventions ou même d'initiatives royales. Quant au Progrès intellectuel, parmi tant d'établissements qui marquent sa route, on citerait à peine çà et là quelques chaires et quelques bibliothèques, de fondation particulière. Les Individus y paraissent généralement les obligés et pour ainsi dire les inspirés de l'État. Bref, la Liberté dans notre histoire est peu féconde.
Mais ne serait-il pas juste de faire une exception, pour le Progrès Économique et particulièrement pour
la répartition des richesses? On doit convenir au moins que depuis une date mémorable qui est celle de la liberté même, le sol s'est morcelé en France et la propriété s'est répandue à souhait.
Oui sans doute ; mais il faut voir l'origine et la portée de ce fait. — D'abord, on n'en peut faire honneur à la Liberté. Gardons-nous du sophisme qui prend la suite des choses pour leur conséquence. Ce progrès a deux sources qu'on ne peut méconnaître : la Révolution , qui revendit à vil prix tant d'immeubles TconTïsqués, le code civil qui décréta le partage égal des successions.
STceT influences, après avoir créé une meilleure répartition du sol, seront de force à la maintenir, c'est encore une autre question.
Il s'est fait là-dessus quelque réaction dans les idées d'un public fort éclairé. On commence à douter en bon lieu que les effets de la Révolution et du Code civil puissent tenir devant l'action des lois naturelles d'où procède la concentration des richesses, l'agglomération oligarchique des terres et des Capitaux. Ces lois ont été curieusement étudiées de nos jours par la Science appuyée sur la Statistique. J'ouvre les Mémoires de /'J/wtitut de France, et j'y trouve des observations qui surprendraient plus d'un lecteur; par exemple, que le nombre tan t exalté de nos cotes foncières ne s'est presque pas augmenté depuis 1815, à côté d'un accroissement notable de la population ; ou bien encore, que l'importance des héritages déclarés au fisc va toujours grossissant, tandis que le nombre des héritiers va toujours
diminuant. Sur le même sujet on professait dans une chaire officielle (et quelle chaire! ) que rien n'est contestable comme le morcellement indéfini des fortunes sous l'empire du Code civil, sous le régime de droit commun et de liberté qui date de 89 (1).
Ce ne serait pas la première fois, au surplus, que des lois faites en vue de l'égalité des fortunes, auraient manqué leur but. On sait à quel point furent éludées les lois Liciniennes qui défendaient de posséder plus de cinq cents arpents. Il n'en fut pas autrement de la loi de Moïse, qui sous le nom de Jubilé, voulait tous les cinquante ans un nouveau partage des biens. L'unique effet de cette loi fut peut-être de tourner dès-lors tous les soins du Juif vers la richesse métallique, la seule qu'on pût soustraire à l'action du Jubilé.
( I) Voir la dissertation de M. Passy, insérée dans les Mémoires de l'Institut de France, tome H, 2* série, pages 283 à 312.
M. Rossi, dans son Cours d'Économie politique, professe les mêmes opinions que M. Passy, et semble les avoir puisées aux mêmes sources (tome II, page 74).
Il y a de bonnes raisons aujourd'hui que les grandes fortunes se reconstituent malgré la loi : la nature de la richesse mobilière qui échappe aux prescriptions légales, le petit nombre d'enfants dans les familles riches, les alliances usitées entre héritiers et héritières, une véritable épargne à côté d'une certaine ostentation dans les familles récemment arrivées. Mais il faut remarquer surtout que la richesse mobilière a des sources où le riche seul peut puiser. Ce n'est pas le premier venu qui découvrira une mine de houille, qui en avancera les frais d'exploitation, et qui triplera son capital en revendant le tout au public actionnaire. Ceci n'est qu'un exemple entre cent des moyens de fortune, j'entends, des moyens licites réservés par la force des choses aux fortunes déjà faites.
Ainsi la richesse attire la richesse comme le fleuve attire ses affluents : une loi de nature.
Si cette loi n'a pas eu en France tous ses effets, si la propriété foncière s'est brisée en mille rayons au profit du plus grand nombre, ce bienfait, durable ou non, est à coup sûr un bienfait d'État.
Ainsi, on ne voit pas que l'Individualisme ait fait beaucoup même pour le Progrès purement économique de ce pays. Maintenant, si l'on se demande ce qu'il pourrait pour la Civilisation actuelle de la France, la réponse est aisée. Supposons-le Gouvernement et voyons-le à l'œuvre. Son programme n'est pas douteux.
Il supprimerait le budget de l'instruction publique, le budget des cultes, le budget des travaux publics, comme entachés de communisme — la banque de France, comme privilège — les offices ministériels comme monopole — le régime protecteur , comme intrusion de l'État dans les choses de salaire et de profit — les hôpitaux, comme prime à l'imprévoyance.
Il abolirait la loi sur le travail des enfants ; — la loi sur les heures de travail — la loi contre les fraudes du tissage — la loi sur les logements insalubres — comme autant d'attentats à la liberté des transactions, à la puissance paternelle, que sais-je? à la propriété,
Il réformerait tout emploi de l'impôt, toute organisation financière qui a le caractère de fond commun.
Nous croyons avoir épuisé l'hypothèse. La restauration de l'Individu, l'abaissementou plutôt l'abolition de l'État ne sauraient être poussés plus loin. Mais en tout ceci, où est le Progrès ? Je vois bien une société qui ne donne au 'peuple ni l'instruction dont le besoin se révèle, ni la religion dont le besoin persiste — où le pauvre et le malade sont systématiquement délaissés — où l'enfant est sans défense contre l'exploitation du père et du maître — où l'État, dans les moments de crise suprême, n'a plus ces avances de banque qui sont le salut des États modernes — où chaque localité garde pour ses besoins tout l'impôt qu'elle paie, au lieu d'en verser une portion dans une bourse commune — où la confiance du public est livrée à toutes les captations, et le Capital des industries à tous les hasards de la concurrence.
Mais une société ainsi faite, est-ce donc une société progressive? Qu'y a-t-il de commun entre la Civilisation et ce délaissement des âmes, des esprits, des intérêts?
Si quelque justice parvient à s'établir parmi les hommes, ce sera plutôt par le fait des Gouvernements que par celui des Individus. L'humanité est meilleure dans l'État que dans les Individus. Elle s'épure, parce qu'elle s'élève, dans cet être collectif. Celui-ci, à la hauteur où il est placé, sera volontiers équitable ; or, cette simple équité suffit au bien public. C'en est assez par exemple
pourmettre un impôt applicable à l'instruction primaire,
tandis qu'il faudrait de la vertu aux particuliers, pour qu'ils en vinssent d'eux-mêmes à doter les écoles. — On voit là d'un coup d'oeil combien l'État est supérieur aux Individus pour l'opération du Progrès. Ceux-ci n'ont que deux mobiles, égoïsme ou vertu; l'un défectueux de sa nature, l'autre débile et clairsemé comme une exception. Ce qu'ils ont d'énergique manque de moralité, ce qu'ils ont de moral manque d'énergie.
Tout autre est l'État. D'abord c'est la force ; de plus une force capable d'équité, élevée qu'elle est au-dessus des intérêts qui divisent les hommes. Enfin cette simple équité vaut la vertu pour la puissance des œuvres.
Aussi l'État est-il l'organe naturel du bien public et du Progrès. Cela est visible surtout dans les sociétés libres et saines qui forment leur Gouvernement de ce qu'elles ont de meilleur; mais cela n'est étranger à aucun Gouvernement. César Borgia ne souffrait dans ses États d'autre empoisonneur que lui-même.
Mais j'entends un sarcasme : puisque l'État et la loi opèrent si merveilleusement le Progrès, que ne mettezvous la société tout entière à ce régime? pourquoi ne pas réglementer la vie privée, les mœurs, l'intérieur des familles, toutes les relations enfin dont se compose le train journalier des existences? pourquoi ne pas conclure franchement au Phalanstère et à l'Icarie?
Pourquoi 1... Parce que ce serait dégrader l'Individu par la loi, laquelle est faite au contraire pour l'émanciper
et pour l'élever. Au lieu de protéger l'homme contre ses semblables, ce serait lui créer une autre sujétion et un autre abaissement.
Oui, l'État est préférable aux Individus, comme le désintéressement l'est à l'égoisme. La loi, la volonté générale vaut mieux que chaque volonté particulière, parce qu'elle est comme on l'a dit, l'intelligence sans la passion. Mais vous n'en sauriez conclure que tout au monde soit à régenter et à discipliner. Sous cette étreinte, il n'y aurait plus d'homme : il y laisserait ses forces et son âme désormais superflues.
Que l'État ait une vue plus nette que les Individus de l'intérêt des nations ; qu'il soit un gardien nécessaire et le seul efficace, de ce qui s'appelle les droits de l'homme, cela n'est pas douteux. Mais toujours est-il que l'article premier de ce code, est le droit pour chacun de vivre et d'agir, dans la plénitude de ses facultés bornées seulement par les facultés d'autrui. En fait d'équité sociale, cette règle est la plus certaine et la première pour l'observance de laquelle soient institués les Gouvernements.
L'homme naît avec des besoins et des facultés qui le constituent. Il lui appartient dès-lors de pourvoir à la satisfaction des uns par l'exercice des autres. Tant que l'homme s'en tient là sans lésion d'autrui, il est dans la limite de son droit ; car où prendre l'idée de droit pour juger ce que font les hommes, si ce n'est dans le caractère inoflensif de l'acte et dans la conformité de cet acte avec la nature de l'agent.
La société a mission d'assurer ce droit, de maintenir celte liberté. La protection du faible dont les forces ne pourraient s'exercer, dont les besoins ne pourraient se satisfaire sous l'oppression de forces supérieures et de besoins plus impétueux, plus entreprenants, est à coup sûr son premier devoir. Mais rien ne l'autorise, pour réprimer plus sûrement des abus, à supprimer des facultés tout entières. Prendre la place de tous, serait un moyen excessif de maintenir chacun à sa place : pour mettre l'équité dans les rapports des Individus, il ne faut pas détruire et les rapports et les Individus.
Il y a telle École socialiste qui ne prétend pas imposer aux hommes, mais qui demande à leurs convictions et à leurs calculs le sacrifice volontaire de leur Individualité. Renoncer à un droit qui offre certains avantages, en vue des avantages plus considérables attachés à la renonciation/n'est-ce pas chose toute simple et toute permise?
Le fouriérisme, en s'exprimant de la sorte, n'est pas une violence : il reste une chimère. Un être ne peut renoncer à son droit, quand par là il dépouillerait sa nature. La Liberté ne s'abdique pas. Comme elle est dans les organes de l'homme, elle est dans sa destinée. Avec les qualités d'une force libre, sentiment, raison, conscience, il ne peut devenir, le voulût-il, une simple molécule, un engin passif de je ne sais quelle machine à tout faire au lieu et place des Individus. La violence ou plutôt le suicide serait permanent, ce qui est absurde. On peut bien se tuer une fois : on ne se tue pas tous les jours.
Ajoutons que cette liberté se recommande aussi comme chose d'utilité générale. Il n'est pas indifférent que l'Individu soit libre : car à cette condition seulement il acquiert des forces qui tournent au profit et à l'avancement de tous.
On voit quelles sont nos raisons pour ne pas conclure des mérites de l'État à son omnipotence. Il n'y a pas moins que le droit individuel et l'intérêt social qui lui défendent de s'ériger en absorbant et en gérant de l'activité humaine.
SECTION HUITIÈME
* 'il y a u h critérium pour reconnaître ce «al e*t privé et ce
•al e«t collectif.
La chose est claire : le droit social, nonobstant les grands devoirs dont l'État est chargé, n'est pas le seul droit au monde. Les Individus ont de leur côté des facultés et une sphère d'action que l'État doit respecter. Mais cela entendu, il semble qu'on ne soit guère avancé. On voudrait faire un pas de plus, et savoir ce qui appartient aux Gouvernements , ce qui doit être réservé aux Individus. Y a-t-il un caractère précis qui distingue la fonction publique de l'œuvre privée? Y a-t-il un signe, une épreuve quelconque, où se révèlent soit le collectif, soit le particulier?
Nous n'essaierons pas une définition du droit individuel et du droit social. Parmi les écrivains qui ont rencontré ce problème sur leur route, la plupart ont passé outre : ce sont les plus satisfaisants et les plus complets. D'autres ont essayé de le résoudre : au demeurant, il n'y a pas là-dessus de théorie qui vaille. Je dis
l'individu et l'êtàt 31 i
plus, il ne peut y en avoir. Depuis quand les secrets d'harmonie et de félicité sociale se laissent-ils regarder en face, et réduire en systèmes ? La condition du monde n'est pas si facile. C'est un de ses malaises que l'invincible obscurité qui défend les approches de certains problêmes.
D'ailleursle mal n'est pas si grand qu'on pourrait croire. L'homme avec sa vue bornée et ses connaissances incomplètes, n'en a pas moins ce qu'il faut pour la conduite ordinaire et môme tolérable des sociétés. Ainsi, nous ne savons pas au juste où^!axjêtent les pow^airsl d e l'Individu, où comme ncent ^ceuj^de^r^t at Ou 'importe! on peut toujours, dans chaque cas particulier, équilibrer ces deux forces d'après des données également particulières. Les choses de Gouvernement ou même de législation, peuvent se passer mieux qu'on ne croit d'axiômes et de science, c'est-à-dire de rigueur et de certitude absolue.
Nos lois pénales en sont un exemple frappant. De principes, de synthèse, elles n'en ont guère. Vous y voyez tous les méfaits rangés sous trois catégories : crimes, délits, contraventions. Du reste, nulle définition de ces trois choses; pas un mot sur leurs caractères constitutifs, encore moins sur l'essence de la criminalité , sur le fondement du droit de punir. On n'est pas moins philosophe que le Code pénal. Les juristes allemands lui ont durement reproché ce défaut de raison théorique; mais ils n'ont pu l'accuser de fantaisie ou d'iniquité dans la fixation des
l'individc et l'état
peines, toute destituée qu'elle est de lumière à priori et de vues d'ensemble. Une peine, convenable en général, est appliquée à chaque méfait : cela suffit à la société si ce n'est à la science.
La science elle-même ne s'inquiète pas toujours de la plus haute et de la dernière raison des choses. Ad. Smith a traité fort au long dans un chapitre fait comme un livre, des dépenses qui sont à la charge du souverain, c'est-à-dire apparemment de ce que doit faire l'État, qui ne dépense que pour agir. C'était le lieu de s'expliquer sur les droits respectifs de l'État et des Individus : on attendrait là naturellement la législation philosophique de ce grand débat. Mais Ad. Smith n'a pas un mot là-dessus qui ressemble à un énoncé général et scientifique.
La plupart des Économistes ont imité cette circonspection. Un seul, l'auteur des Harmonies économiques, a pénétré dans la philosophie de ce sujet.
L'État, selon lui, ne doit faire et ne peut imposer ; que ce qui est juste .
I Mais il faut s'expliquer sur ce qui est juste :
Si l'on prend ce mot dans la stricte acception où les spiritualistes le distinguent de l'utile, l'État va se trouver bien empêché : de quel droit ferait-il une expropriation? quelle justice y a-t-il à ce que je cède ma chose contre mon gré? Qu'y a-t-il de commun entre une pareille obligation et celle de respecter la liberté ou la vie de mon semblable ?
Quesil'on traduit justice par utilité publique,àlabonne heure ; l'expropriation pour cette cause est tout à fait
légitime. Mais que de choses deviennent légitimes au même titre ! Quoi de plus utile et par conséquent, de plus juste, qu'un impôt pour défrayer le prêtre etl'inslituteur, ces précautions vivantes contre la brutalité des masses?
On comprend toute la portée de cette définition, en lisant Bentham : « Toute loi, dit-il, est un mal, car toute » loi est une infraction a la Liberté. » Sur ce, on pourrait croire que cepubliciste va réduire à rien le domaine de la loi : Il y incline sans aucun doute. Cependant comme il donne pour base à la loi l'utilité publique, il arrive à des conclusions dignes d'être méditées par les hommes de secte et de parti. Il n'hésite pas à ranger parmi les besoins de l'État auxquels il faut pourvoir par des contributions forcées, le soin des indigents, le culte public, la culture des sciences et des arts (1).
Cette limite du juste n'en est donc pas une pour les attributions de l'État.
Passons à une autre solution. Faut-il admettre celle qui interdit à l'État tout ce que les particuliers peuvent faire? Sïâls Tce compleTÉlardevrait abdiquer ; car H n'est pas une de ses attributions élémentaires, impôt, force armée, police, dont les particuliers ne pourraient le décharger, témoin les Condottieri, les Traitants. À la rigueur, l'État pourrait mettre en adjudication certains services, tels que la levée des contributions, la défense du pays, le maintien de l'ordre, et convertir ces régies en entreprises.
(f) Traité de législation civile et pénale. —Tome l« Des objets de la loi civile, pages 223 et suivantes.
Serait-il plus exact de dire que l'État doit laisser aux particuliers les choses qu'ils feraient à meilleur marché queTui? Pas davantage. L'économie n'est qu'une considération seam^Iafre. Ce qui importe, c'est la qualité des services rendus. Des particuliers feraient peut-être à moins de frais que l'État le transport et la distribution des lettres ; mais tout se passerait-il avec la môme sûreté et la môme moralité qu'entre les mains de l'État, bien entendu dans les temps réguliers ?
Rienjie ïJjoSzsl jusque-présent quLpuisse^rvir de critérium pour démôler ce qui est de l'État et ce qui est
de HncÛyiaji.
Nous n'irons pas plus loin dans cette voie : elle est sans issue, nous l'avons dit et nous tenions à en montrer quelque chose. — Au surplus, nous n'avons nullement besoin de définir le collectif et le privé, ni même d'établir que le collectif est plus considérable que le privé. Il nous suffit d'avoir reconnu que certaines choses sont d'essence collective, "et que ces choses sont de plus en plus nombreuses dans une Civilisation ascendante — d'où la conséquence que le Progrès social emporte le développement de l'État, et que le système est faux qui croit servir la Civilisation en revendiquant à tout propos la prépondérance des Individus , la restriction ou même l'éviction de l'État. On n'a pas voulu démontrer autre chose.