CHAPITRE TROISIÈME Du rAlc de l'État en France
Jusqu'ici nous n'avons guère envisagé que sous un rapport purement abstrait, le rôle du Gouvernement dans une société progressive. Nous avons principalement insisté sur les faits généraux qui supposent ou qui déterminent partout* à côté du Progrès, le développement de la puissance publique. Mais il y a des pays où cette loi s'applique, en vertu de certaines données toutes spéciales de race, d'antécédents, de climat.
C'est quelque chose apparemment que le génie d'une nation, que son passé, que le rapport de son territoire à sa population. Il faut faire état de toutes ces partrcula-
rités, pour démêler avec quelque certitude si celte Nation est capable de Progrès spontané, ou seulement de Progrès communiqué, préparé par les institutions.
Il y a tel pays qui ne peut s'élever à la richesse qu'entraîné par son Gouvernement, où le bien-être est à créer au moyen des subventions de l'impôt, des contraintes et des combinaisons de la loi ; où certains signes d'une Civilisation avancée , industrie , routes , crédit, enseignement, beaux-arts, ne réussiront qu'entre les mains ou avec l'appui du Gouvernement.
Ne serait-ce pas là, par hasard, le fait de la société française? Il y a quelques raisons de le croire, qui sont : le caractère national, l'iniquité des institutions d'autrefois, les limites du territoire (1).
Le caractère français n'est pas tel, que par le seul appât du gain, par le seul attrait du bien-être, livré à lui-même et privé des encouragements de l'État, il puisse produire une grande somme de richesse et de Progrès matériel.
(1) Ces limites peuvent se reculer sans cloute par le fait de l'Algérie, liais ici nous retrouvons encore la main de l'État qui semble nécessaire dès qu'il s'agit de colonisation : une des choses où le Français et son Gouvernement, même appuyés l'un sur l'autre, réussissent !e moins.
Un historien, un homme d'État anglais, s'est plu dernièrement à exalter les mérites du droit et de l'action individuels ; il a fait, en rempruntant un peu à Adam Smith, la plus brillante théorie que l'on sache, de l'Individualisme :
« Toute science expérimentale, dit M. Macaulay, » tend vers la perfection : tout être humain tend à amé- » liorer sa condition. Ces deux principes ont souvent » suffi, même lorsqu'ils ont été contrariés par de grandes » calamités publiques ou par de mauvaises institutions, » pour faire progresser rapidement la Civilisation. Les » événements malheureux, les vices du Gouvernement, » n'auront jamais, pour rendre une Nation misérable, » autant d'influence qu'en auront, pour la rendre pros- » père, le Progrès continuel des sciences physiques- et le » travail constant de chaque membre de la société pour » améliorer son sort. Il est souvent arrivé que la profu- » sion des dépenses, le poids des taxes les plus lourdes, » l'absurdité des restrictions commerciales, la corrup- » tion des tribunaux, les désastres de la guerre, les » séditions, les persécutions, les incendies, les inonda- » tions n'ont' pu détruire le Capital aussi rapidement » que les efforts des citoyens parvenaient à le créer. » (1 )
Oui, c'est un désir naturel à to us les honimes que celui d'él ever et d'amé liorer leur sort. Mais on n'oserait en conclure qu e cette tend ance suffise par tout au Progrès , et que les Gouve rnements n'aien t qujà
(I) Voir Y Histoire d'Angleterre de M. Macaulay.
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s'effacer devant cette poursuite universelle et spontanée.
C'est qu'en effet, l'égoisme a ses variétés. — Il y a tel pays où le goût du bien-être n'est pas précisément l'appétit du lucre, l'amour de l'argent, mais bien plutôt un désir de places et de distinctions.
Dans un pays ainsi doué, où il y a plus de vanité que de cupidité, plus de solliciteurs d'emploi que de gagneurs d'argent, n'attendez pas de l'action libre et spontanée des Individus, cette puissance d'effets économiques observée ailleurs par M . Macaulay . Dans ce pays, le rôle de l'État sera souvent un premier rôle. Le Gouvernement y fera, y devra faire, à titre de service public, mainte chose qui constitue ailleurs une industrie privée, les routes, les canaux, l'enseignement, le transport des lettres, la perception de l'impôt. II sera nonseulement entraîné, mais autorisé dans cette voie par le tsmpérament de la Nation. S'il est en elle de mieux s'accommoder et de mieux s'acquitter d'une fonction publique que d'une industrie, d'une place que d'un métier, n'est-ce pas une raison pour réduire la sphère des industries et des métiers, pour étendre celle des fonctions et des places?
Qu'on nous passe quelques détails à l'appui de ces considérations.
En Angleterre, le transport des lettres fut d'abord un service public. On finit par y renoncer. Mac-Culloc nous apprend pourquoi : c'est parce que les malles-postes
du Gouvernement n'allaient pas aussi vite que les messageries particulières. En France, c'est l'inverse qui a toujours eu lieu; et ce fait nous donne peut-être la mesure du différent génie des deux peuples et de la différence des mobiles auxquels ils obéissent (1). Au surplus, ce n'est pas là un fait isolé. Pourquoi cette supériorité de l'enseignement des collèges sur celui des pensions et des institutions privées ? Pourquoi l'attelage et le charroi de l'artillerie étaient-ils mal exécutés par des entrepreneurs, ainsi que nous l'apprend le général Foy, tandis qu'ils le sont admirablement aux frais et par des serviteurs de l'État? Pourquoi les bois de l'État sont-ils d'un plus grand produit que ceux des particuliers, comme le constate M. Michel Chevalier, si ce n'est parce que le sentiment de la fonction est plus énergique et plus efficace en France que celui de l'intérêt? (2)
Le goût des places et de l'importance officielle est écrit partout dans notre histoire. Au moyen-âge les villes pouvaient acheter les droits de commune et de bourgeoisie : c'était la Liberté. Beaucoup en achetèrent, mais il ne parait pas qu'elles y aient tenu bien fortement. Les Communes ne tardèrent pas à s'effacer, à dépérir ;
(1) Mac-Culloc. •— Treatise on taxation, page 301.
(2) Voir le travail intitulé : Comparaison du budget de 1830 et de 1843. — Journal des Economistes, de juillet 1S43, page 35.
On pourrait citer dans le même sens quelques autres indices, tels que la préférence accordée aux ingénieurs de l'État sur les ingénieurs civils, et le succès des caisses de retraite patronées par l'État, infiniment supérieur à celui des sociétés particulières d'assurances sur la vie.
c'en était fait d'elles au quatorzième siècle (1). Le véritable trafic fut celui des offices, qui étaient le pouvoir lui-même. Tandis que les Communes venaient à rien, le Tiers-État ne cessa de grandir : il grandissait par les offices. Rien ne fut si couru, même à une époque où la France semblait épuisée d'argent, comme à la fin du dix-septième siècle. Rien ne se défendit si obstinément, même contre Richelieu. Il ne put raser la citadelle de l'Ile deRhé, ce qui était au plus haut point chose d'intérêt public, que moyennant cent mille écus payés au comte de Toiras, qui en était gouverneur à titre d'office.
Remarquons bien que la fonction était recherchée pour elle-même : le vice de tout ceci n'était pas la cupidité.
« La justice, dit Franklin dans ses Lettres, est admi- » nistrée en France pour rien, et même pour moins que » rien, puisque les membre du Parlement achètent » leurs charges et ne retirent pas plus de trois pour » cent de leur argent, par leurs épi ces et émoluments, » tandis que l'intérêt légal est de cinq. On peut donc » dire qu'ils donnent, outre leur temps et leur peine, » deux pour cent, pour qu'on leur permette de gou- » verner. »
Et cependant le prix de ces charges, à certains moments surtout, était fabuleux. Un historien nous apprend qu'en 1639 on créa seize charges de maîtres des requêtes, dont on se promettait de tirer onze millions I Un autre a découvert, que dans les temps
(I) Histoire de la Civilisation moderne par M. Guizot, tome IV, page 270.
de trouble et d'agitation, le prix des charges du Parlement de Paris s'élevait au triple (1 ) .
Telle fut la première forme du Progrès politique en France. Chez certains peuples, ce Progrès consiste, dans les limites imposées au Gouvernement : chez les Français d'autrefois, il est tout entier dans le droit de gouverner, ouvert à tous. Analogie, pour le dire en passant, avec l'Église catholique, où le gouvernement est absolu, mais accessible à Sixte-Quint.
Ces premiers pas de la France dans le Progrès politique, sont fort à considérer. Certaines nations ne veulent pas être tyrannisées : il suffit à d'autres apparemment que chacun ait une chance égale d'exercer la tyrannie. Ailleurs on demanda le partage des terres, Yhabeas corpus, des tribuns, le vote annuel de l'impôt : en France, on demanda le droit aux places, et l'article 1 er , de la première Constitution française, est ainsi conçu : « Tous les citoyens sont admissibles aux places et em- » plois, sans autre distinction que celle des vertus et » des talents. » Nous avons vu si cela venait de loin, avant de s'écrire dans la Constitution de 91, et de se répéter religieusement dans toutes les constitutions suivantes.
On ne fait ici que constater un point d'histoire. On n'aurait garde d'admirer ce qui est une pauvreté du caractère national; c'est malgré cela qu'un peuple est
grand. Il faut se souvenir toutefois pour être juste en-
(1) Voir V Histoire de la Régence, par M, Lemontey et Yllistoire de Louis XIII, par M. Bazin.
vers l'esprit et l'avenir de la France, que cette triste ambition des places fut la passion d'une époque bien inférieure à la nôtre sous d'autres rapports, et que le sens de la Liberté doit se développer chez une Nation, par la même raison que s'y développent des besoins moraux, inconnus à ses ancêtres.
En attendant, il faut reconnaître ce qui est dans l'histoire avec cet éclat et cette constance. Il faut surtout quand on recherche comment se fait le Progrès chez un peuple, accorder la plus sérieuse attention à un ressort qui a par devers lui de telles traditions et de telles œuvres.
Ainsi, il y a de bonnes raisons en France pour que les services publics y tiennent une grande place, et que beaucoup de choses y deviennent affaires d'État. Mais nous n'avons pas tout dit.
Il y a des choses que l'État ne peut faire nulle part sous aucun prétexte, qui sont des industries dans toute la force du terme. Ce n'est pas à dire qu'en ces matières qui semblent purement privées, l'État soit sans attribubutions. En France, avec les qualités, ou si l'on veut avec les lacunes de caractère que nous y avons reconnues, certaines de ces choses ne prospéreraient pas, ne naîtraient même pas sans le concours du Gouvernement: celles, par exemple, où il faut ardeur, audace, esprit d'expédient et de combinaison, les qualités de l'avarice, en un mot. Chez ce peuple, moins cupide qu'un autre, il faut tenter la cupidité par l'importance et la facilité des bénéfices : de là tout un appareil d'avances, da
primes, de monopoles. Chez ce peuple qui n'a guère la passion du gain, il y a peut-être le goût des arts, le sens de l'exquis et de l'élégant, qui n'attendent pour s'éveiller que l'apparition d'un type, que le contact d'une étincelle : œuvre de Gouvernement que de chercher et d'attirer les stimulants sympathiques qui peuvent provoquer ces facultés sommeillantes, et solliciter ces aptitudes enfouies, ignorées d'elles-mêmes.
Le lecteur ne s'y est pas trompé : dans cette esquisse aux traits sommaires, il a reconnu le programme de Colbert. Quels Progrès fit la Nation sous cette main pleine d'aiguillons et de largesses, M. Chaptal va nous l'apprendre :
« En moins de vingt ans, la France égala l'Espagne » et la Hollande pour la belle draperie ; le Brabant, » pour les dentelles ; Venise, pour les glaces ; l'Angle- » terre, pour la bonneterie; l'Allemagne, pour les armes » blanches; la Hollande, pour les toiles. » (\)
Que le régime réglementaire ait eu ses abus, celui surtout de l'immobilité, nous en convenons sans peine ; mais aussi bien il faut le reconnaître : sortant des mains de Colbert, ce régime fut une impulsion telle que le pays n'en avait jamais reçue, une accélération, une infusion de vie et de force, qui ne peut se comparer qu'au bienfait de cet ensemble d'œuvres créatrices, émanées de l'Assemblée constituante. Il en coûta vingt années d'efforts au despotisme et au génie; ce qui
(1) Voir le discours préliminaire du livre de M. Chaptal intitulé : * De l'Industrie moderne.
MO
nous dispense, apparemment, de rechercher si tout cela fût éclos de soi-même, naturellement et par la seule vertu de l'activité individuelle.
On a peine à comprendre qu'un peuple ne se porte pas de lui-même aux choses où il excelle, et que son aptitude ne lui soit pas une vocation qui se suffise à elle-même. T el est ce pendant le singulier génie de la France : elle n'est pas de caractère à réussir en cer-
taines choses, essentielles ou désirables, qui touchent
à l'ornement ou au fond même de la Civilisation, sans
y être soutenue et stimulée par son Gouvernement.
Ce concours lui est nécessaire pour s'enrichir, pour prospérer sous le rapport économique : il ne Test pas moins pour le degré de Progrès qui consiste dans la diffusion de la richesse, dans une répartition meilleure de l'aisance générale.
Ici l'intervention de l'État est un devoir, une nécessité. Cela tient à l'origine, violente parmi nous, de l'inégalité des conditions , à cette partialité séculaire des lois qui ont constamment opéré au profit de certaines classes, au préjudice et à l'humiliation de certaines autres.
Il faut se souvenir que la France d'autrefois était au régime des castes. D'un côté, l'exemption des charges publiques, le privilège des honneurs et des emplois ; de l'autre, tout le poids de l'impôt et des incapacités légales.
l'individu et l'état III
De là, aujourd'hui, des misères imméritées, héréditaires, transmises à l'homme du peuple par un père ou par un grand-père, misérable lui-même, parce qu'il portait le poids d'institutions mauvaises, parce qu'il était seul à payer l'impôt au roi, la redevance aux nobles, la dime aux prêtres.
Chez un peuple qui a de tels antécédents, la puissance publique a un principe tout spécial d'action et de devoirs. Les institutions vicieuses d'autrefois ont créé dans ce pays une profondeur de mal qui ne permet ni Tindifférence, ni la sympathie inerte. L'État en France dût-il à l'avenir et en principe s'effacer, se neutraliser, Cette conduite lui serait défendue à cette heure. Il y a des cas de conscience politique. On ne voudrait pas faire de phrases là-dessus : mais nous verrons tout à l'heure qu'une des angoisses du Gouvernement anglais, et le plus grand objet de sa législation depuis quelques années, est l'Irlande où tant de misères et de ruines crées par des lois iniques sont à relever par des lois meilleures.
Il est vrai que le régime des castes eut ses tempéraments : il avait même ses mérites que l'État doit tout au moins reproduire.
La dépréciation du numéraire commencée au seizième siècle finit par valoir à peu près quittance aux débiteurs de ces redevances, payables en argent et à perpétuité,
qui étaient une des formes et un des profits de la puissance féodale. (1)
La vente des offices, c'était raffiranchissement mis à l'encan.
N'oublions pas non plus que ce fut de bonne heure une politique royale de ne pas regarder à la naissance pour la collation de certains emplois, môme des plus élevés.
Ainsi l'intérêt des souverains, les besoins du trésor, la force des choses vinrent modérer ce régime ; mais en outre il se modéra lui-môme. Telle caste, ou plutôt tel ordre, était tenu par son institution à des devoirs qui ne furent pas absolument méconnus. On sent bien que nous voulons parler de l'Église et de ses œuvres en fait d'aumône et d'éducation. Il faut lui reprocher d'avoir mis la main sur des fondations charitables, d'avoir converti en bénéfices et en prieurés, des hospices, des maladreries , des léproseries, contre toute intention des donateurs. Mais elle en rendit quelque chose au public. Il est établi ou plutôt avoué dans un document dont le moindre mérite est d'être officiel que l'en-
(1) On ne peut se défendre de rappeler à ce sujet un rare exemple de clairvoyance et de générosité.
L'Hôpital, dans sa terre du Vignay, avait de lui-même converii toutes les redevances en grains dont les paysans étaient chargés envers lui, en rentes d'argent; leur prédisant qu'au train que suivait le cours des monnaies, il arriverait que ces rentes allant toujours en décroissant, les laisseraient un jour propriétaires libres de leurs champs.
seiguement classique était plus répandu en France sous l'ancien régime qu'il ne Test de nos jours (1). Tout l'honneur en revient à l'Église. Je suppose que c'est elle qui inventa les bourses : en tout cas elle en prodigua l'équivalent.
Quant à l'aumône, celle des couvents , judicieuse ou non, était considérable, et tenait partout une grande place. Souvenons-nous seulement de ce qui se passa en Angleterre , à l'époque de la Réforme. La charité de la loi y parut nécessaire, presque immédiatement après la suppression des monastères et la confiscation de leurs biens. C'est Henri VIII qui ferma les couvents, c'est Élisabeth qui établit la taxe des pauvres. Ces faits ont un sens dans leur filiation.
Quand une chose a rempli le monde, il ne faut pas croire qu'elle puisse périr tout entière. Il est en elle de se survivre et de reparaître, purgée seulement de ce que le monde n'en saurait plus supporter. Telle est l'histoire des castes, machine oppressive et coûteuse dont les hommes devaient se lasser un jour, mais fonction nécessaire dont ils ne peuvent se passer.
Les castes, à travers mille abus de leur puissance, en faisaient un légitime emploi à maintenir l'ordre. Elles allaient même jusqu'à remplir dans une certaine mesure des devoirs plus élevés ou plus raffinés. En tout ceci, l'État doit les continuer. Le Progrès n'est pas une rup-
(1) Rapport au roi sur l'enseignement secondaire par M. Villemain, ministre de l'instruction publique (1842).
ture avec la tradition. Et puis, quel Progrès, que de répudier l'assistance des misères et la culture des esprits, obligations reconnues du passé officiel ! Quelle équité môme, quand otî se fait en tout d'ailleurs l'héritier d'un ordre, que de rejeter l'héritage de ses devoirs I II semble difficile de ne pas admettre toute une série nouvelle de devoirs publics et laïques, en fait de charité, en fait d'enseignement.
Ainsi en France, l'État doit non-seulement réparer, mais remplacer les œuvres du passé.
Sans doute, les mœurs y peuvent beaucoup. Le devoir, la pitié envers la classe souffrante, sont des sentiments plus répandus que jamais parmi les classes élevées. On n'a pas oublié que le premier cri contre le travail des enfants dans les manufactures, est parti de la société industrielle de Mulhouse. Mais cette puissance des mœurs ne saurait se comparer à celle de l'État, sous le double rapport des résultats matériels et de l'influence à exercer sur les esprits. Les actes et le langage du pouvoir ont un ascendant, une force d'exemple et d'impulsion qui n'appartient ni aux Individus ni aux associations. La charité privée n'est nulle part si active et si prodigue que dans les pays où règne la charité légale. L'Angleterre en est une preuve vivante. Qui connaît la société anglaise, a pu remarquer que l'assistance du pauvre s'y pratique de toutes parts sous les formes les plus variées, et dans les proportions les plus dispendieuses ; qu'elle y est un souci universel, et s'impose au nom de l'opinion, des convenances,
je dirais presque de la mode, comme signe de caste, comme acte de patronage, quand elle ne s'exerce pas comme devoir et comme sentiment
En France, l'Etat doit paraître d'autant plus que la nature se refuse et s'efface. Il y a des pays qu'elle a magnifiquement traités, où sur un territoire immense et fertile elle fait naître une population luxuriante, aux besoins insatiables et qui néanmoins ne sauraient de longtemps en épuiser les ressources. Aux États-Unis, le sol est à peu près pour rien : un élément capital de production et de bien-être est au prix de quelques dollars payés à l'État. A quoi bon dans ce pays la charité légale, la sollicitude publique pour les besoins du pauvre? L'État peut-il mieux faire que de lui vendre le sol à des conditions accessibles pour la moindre épargne, et qui sont l'équivalent d'une donation pure dans un pays où l'épargne est si facile, le salaire si élevé?
La propriété, répandue comme elle l'est aux États- Unis, y tranche souverainement certaines grandes difficultés qui troublent le continent. Elle y est universelle comme le droit politique , et cela est d'un prix inestimable; car Souveraineté et Propriété sont faites l'une pour l'autre. Le souverain devient propriétaire, quand le propriétaire n'est pas souverain : cette attraction est
le fond de toutes les discordes sociales. Aux États-Unis, le souverain , c'est-à-dire le peuple , ne lutte pas pour conquérir la propriété par la force des lois dont il dispose : il Ta, par la force et par la faveur des circonstances. Cette république a l'une des bases que Platon voulait pour la sienne, l'universalité, si ce n'est la communauté de biens. Les abeilles vivent en société, et cette société est une paix inaltérable. La raison en est simple : il y a des fleurs pour toutes.
Lorsque de grands esprits attribuent les succès de la démocratie dans l'Amérique du Nord, soit aux croyances religieuses, soit aux mœurs et aux traditions libérales qui ont façonné de longue main ces populations républicaines ; lorsqu'ils prononcent qu'un peuple, ainsi doué et préparé, peut se confier aux institutions les plus hardies, ils oublient la Louisiane, ils oublient la Floride, peuplées d'Espagnols et de Français qui portent la démocratie, sans aucune assistance de ces précédents et de ces instincts.
Le point de vue économique n'a peut-être pas la place qui lui appartient dans la philosophie de l'histoire. Que de faits généraux, que de grands accidents ne s'expliquent que par là, ou du moins comportent cette explication, entre autres !
Dans les premiers âges du monde, l'esclavage est partout. Cette aimable simplicité du monde naissant, comme parle Fénelon, nous montre les hommes asservis les uns aux autres. Bien aveugle qui ne verrait là *que malignité pure et brutalité gratuite. La chose n'est
pas si simple. Il faut se représenter toutes les misères de cette enfance du monde. A cette époque , vivre ou plutôt subsister, pouvait être tellement difficile aux hommes; épargner des moyens de subsistance pouvait leur coûter un tel degré de travail et de contrainte morale; faire part à son semblable d'une partie de la subsistance épargnée, pouvait être un tel service, que l'abandon d'un droit et d'un bien tel que la Liberté, exigé par les uns et consenti par les autres, n'eût rien d'excessif, rien de disproportionné à ces besoins et à ces efforts. En fait, cette origine de l'esclavage entre autres, n'est pas douteuse. Moïse la constate parmi les Égyptiens et les Juifs, Jules César parmi les Gaulois, Montesquieu dans le pays d'Achem (1). Aristote n'a pas songé à cette légitimation de l'esclavage : celle qu'il propose est insoutenable. Il n'y a jamais eu entre deux hommes la différence de l'âme au corps. I,a raison métaphysique et intime ne vaut pas ici la raison extérieure, économique.
J'en dirai autant à propos de ces migrations si communes dans l'antiquité. A ces époques reculées, où la Civilisation était le fait exceptionnel de quelques pays seulement, y renoncer, s'expatrier, coloniser, était chose mille fois plus violente qu'aujourd'hui, sous ce niveau
(1) Plus d'une fois en Chine, de pauvres cultivateurs réfugiés sur les terres d'un homme puissant, échangèrent l'hospitalité contre la servitude. On leur donne, dans l'appendice de Ma-Touan-Lin, le nom expressif de familles usurpées (M. Edmond" Biot sur la condition des esclaves et des serviteurs gagés en Chine. — Journal Asiatique, mars 4857, tome 111, page 279.)
de Civilisation qui couvre le monde. Pourquoi donc ce déchirement perpétuel de la patrie antique, ce flux incessant de colonies dans la légende et dans l'histoire des premiers humains? C'est qu'alors la terre était la seule richesse connue, et ceux que la terre natale ne pouvait plus nourrir étaient bien forcés d'en aller chercher une autre.
Pourquoi, dans les premiers siècles de notre ère, cette inondation de barbares sur toute l'Europe ? Penserons-nous que des populations entières furent prises tout à coup d'un besoin d'aventures et d'émotions , ou bien qu'elles cédèrent à une soif de sang et de conquêtes, qui jusque-là les avait laissées tranquilles? J'aime mieux croire avec Machiavel à une impuissance de subsister chez eux, qui jeta ces peuples hors de leurs déserts, sur tout pays capable de les nourrir (1).
Les Goths ne demandaient à Aurélien que des terres à cultiver. Il leur céda la Dacie. On pourrait d'après
(i) Les peuples qui habitent les parties septentrionales, entre le Nord et le Danube, vivant dans un climat sain et favorable, s'accroissent souvent, au point de forcer des troupes nombreuses à sortir de leur sein et à quitter le pays natal pour chercher de nouvelles habitations. Lorsqu'une de ces provinces est devenue trop peuplée, et tend à se soulager du fardeau qui la presse, voici la manière dont la chose s'exécute. — On commence par diviser la Nation en trois parties entre lesquelles on répartit également la noblesse et le peuple, les pauvres et les riches. Ensuite ils tirent au sort, et la portion à qui ce lot est échu, sort du pays, et va chercher fortune, laissant les deux autres plus à Taise, et en liberté de vivre commodément chez eux. Ce furent ces migrations qui causèrent la chute de l'empire Romain. — (Marchiavcl. Histoire de Florence, tome I, page 1 et 2.)
Gibbon, citer maint exemple de concessions pareilles faites aux Barbares suppliants, celles entre autres de Dioclétien et de Constantin.
Quelques siècles plus tard, le même principe déterminait non plus des migrations de peuples, mais des chutes de dynasties, celle par exemple des Carlovingiens. Les terres étant la seule richesse, dit M. Laboulaye, c'était avec des terres que se payaient tous les services civils et militaires, et quand les officiers royaux se perpétuèrent dans la propriété de la fonction et du sol, le fisc fut ruiné, le pouvoir royal anéanti (1).
Qu'importe de nos jours à tel souverain d'Europe que tout le territoire de son royaume soit aux mains d'une caste ? Il peut puiser sa richesse et sa force à d'autres sources.
C'est ainsi qu'en se plaçant au point de vue économique, on découvre dans l'histoire d'autres causes que les passions ou les combinaisons humaines. Rechercher ces causes, juger les événements à cette lumière du dehors pour ainsi dire, c'est à la fois science et justice. C'est expliquer l'humanité, par sa condition aussi bien que par sa nature ; c'est se souvenir que l'homme ne dépend pas seulement des facultés intimes qui le constituent, mais encore des éléments extérieurs, c'est-à-dire du monde physique et de la société qui l'environnent ; c'est puiser le vrai à toutes ses sources.
Quand on s'élève ou plutôt quand on s'étend jusquelà pour juger le passé, on arrive non : seulement à le
(I) Histoire du principe de propriété, par M. Laboulaye, p, 507.
\M l'individu et l'état
comprendre, mais encore à l'amnistier. N'est-il pas naturel que les hommes aient les mœurs et les lois de leur condition? Tout au monde éprouve cette influence, et les rangs et les temps. Une vie précaire, anxieuse, périclitante, fait des habitudes et des sentiments à son image, soit dans les classes inférieures de la société, soit aux époques reculées de l'histoire. Les hommes d'autrefois avec plus de crimes, n'étaient pas plus méchants, ils étaient simplement plus misérables. Ils se rendaient les uns aux autres l'inclémence dont la nature usait envers eux. Cela se fait bien sentir dans les lois. Plus il est difficile d'acquérir la propriété, et vital, pour ainsi dire, de la conserver, plus les lois qui la protègent sont impitoyables. On sait quelle était la rigueur du Droit romain contre les débiteurs, et il n'y a pas bien longtemps encore que la peine capitale était édictée partout pour le vol simple. C'était justice en quelque sorte qu'il y allât de la vie aussi bien pour le voleur que pour le volé.
L'homme est incapable de pratiquer le bien absolu, moins par les vices de sa nature dont les qualités de cette même nature pourraient triompher , que par les lois de sa condition qui le dominent absolument. — Ainsi la supériorité de mal moral qui paraît dans les temps passés, ne tient pas du tout à l'imperfection native de l'homme, qui est la môme aujourd'hui : elle ne tient pas seulement à ce que le Droit n'avait pas encore acquis par un long usage toutes ses consécrations : elle tient en grande partie à ce que les besoins de l'homme ne se sa-
tisfont qu'au prix d'une lutte contre la nature. Or, cette lutte est d'autant plus âpre, que l'homme a moins de science pour réduire les agents physiques, et il est d'autant plus porté à maltraiter ses semblables, qu'il est luimême plus maltraité par la nature.
Dans les premiers âges du monde, en lutte qu'il était * contre la nature , il était naturel que le pouvoir fut absolu. La Dictature est essentielle aux temps critiques : l'enfance du monde fut une crise. — Alors les religions étaient terribles comme les Gouvernements. Elles menaçaient les hommes, non pas de peines à échéance, en perspective, mais de châtiments immédiats, la foudre, les furies. Il n'en fallait pas moins pour dompter des sauvages affamés.
A lire les statistiques, on se réveille parfois et l'on se demande comment certains faits moraux, qui semblent relever uniquement du libre arbitre de l'homme, se reproduisent néanmoins avec la même constance, la même périodicité que les faits purement physiques. Il est certain que chaque année ramène la même quantité de méfaits aussi bien que de morts et de naissances. Cette régularité, qui est le caractère essentiel des lois physiques, ne tiendrait-elle pas à leur influence qui s'exerce jusques sur la nature morale de l'homme, en passant par sa condition?
A ce compte, une certaine indulgence de jugement est parmi les devoirs de l'historien. Mais dans cette ex-
\Zt l'individu et l'état
cuse systématique du passé, on touche à un écueil qui est de prendre tout fait général pour légitime, et d'acquiescer à cette théorie célèbre qui érige le consentement universel en critérium de la vérité? Il semble en effet difficile qu'un fait soit général, sans être ou sans avoir été d'abord consenti par tous.
Cette théorie a été retouchée de nos jours par un esprit original et fécond, qui ne considère comme critérium de la vérité, que le consentement universel, conforme à la tradition récente (1).
Même ainsi accommodée, cette doctrine est inadmissible. Je n'en sache pas qui contredise plus radicalement toute foi, toute aspiration au Progrès. En effet, si une chose est juste dès qu'elle est pratiquée universellement, elle a le droit de durer. Où donc l'idée nouvelle prendrait-elle sa lumière et son autorité à l'encontre de cette chose qui porte le signe visible de la justice? En vertu de quel principe une conscience isolée viendraitelle imposer ses conceptions et ses vues comme supérieures à celles qui ont prévalu partout? Il est évident de par cette doctrine que l'Hospital n'avait pas le droit de parler tolérance à une époque qui rêvait la Saint- Barthélemy. Tout au contraire, Pussort et Lamoignon étaient dans le vrai , lorsque ayant à réviser les lois criminelles de leur temps, ils y laissaient la torture. On
(\) On peut voir là dessus dans le tome VI de la Revue encyclopédique, un recueil dont personne ne se doute aujourd'hui, les idées de M. Pierre Leroux, un des écrivains que, moyennant éclectisme, ou pourrait dévaliser avec le plus de fruit et d'impunité.
sait que Lamoignon la trouvait inhumaine, que Pussort la jugeait inutile. Elle fut maintenue, apparemment comme conforme à la tradition récente (1 ) .
Non, la vérité n'est pas dans les choses si universelles qu'elles soient : l'homme y est trop mêlé, elle est uniquement dans les idées. Entendons-nous, non pas dans celles que l'homme tire de son propre fond, les produisant ou les construisant lui-même, mais dans celles qu'il aperçoit spontanément. Cette spontanéité est, à l'égard de ce qui se révèle ainsi, la marque d'une origine supérieure, nil mortate sonans {t). Ce que l'homme voit et sent de la sorte, est le droit absolu où il doit tendre, la fin essentielle de ses actes, le principe de Progrès pour la Société comme pour l'Individu.
Au demeurant, la généralité d'un fait n'est pas la preuve qu'il soit juste, mais la présomption qu'il estnécessaire; cette nécessité relative laisse au passé son excuse et n'ôterien à l'empire de la conscience, aux droits du Progrès,
Ainsi, la condition de l'homme, dont l'historien doit tenir compte dans ses jugements, ne peut faire obstacle à la politique progressive des Gouvernements. Cette . politique doit être d'autant plus entreprenante dans un
(1) Voir les recherches sur l'origine de l'impôt par M. Potherat de Thou, page 275.
(2) On ferait écart sur écart si l'on allait s'appesantir sur cette esquisse de solution. Contentons nous de dire, et cela suffît de reste, qu'elle est prise aux premiers fragments philosophiques de M. Cousin. v 0 i r i a préface et surtout le morceau intitulé De l'abstraction comparative et de l'abstraction immédiate.
pays que la nature y est à corriger ou à suppléer. Nous avons vu combien la condition de l'homme dans l'Amérique du nord vient en aide aux Gouvernements, et leur permet d'insouciance et de loisir.
Cette puissance de bienfait, nous ne pouvons y compter en France. Le sol a partout des propriétaires, partout le haut prix qui résulte^d'une grande population à nourrir. Il appartient donc à la sagesse du législateur et à l'habileté des hommes d'État, de créer les moyens de bien-être populaire qui sont ailleurs un don de la nature, un effet de climat et de territoire.