‹ L'individu et la société (volume 2)Chapitre 12 sur 27 · LE VÉRITABLE SOUTIEN DE LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

LE VÉRITABLE SOUTIEN DE LA SOCIÉTÉ

Effarement des bourgeois en constatant lu passivité des exploités. — La justification de l'exploitation n'est pas toujours facile. — On demande une « loi naturelle » 1 — Une explication nouvelle qui n'explique rien, et est ancienne. — Cultiver l'ignorance pour accroître le savoir 1 — Travail de Gribouille. — Dévouement des privilégiés 1 — Inconscience des travailleurs. — La force intérieure 1 — L'ignorance. — Toujours l'esprit métaphysique I — Les causes finales. — Le bien de l'individu existant i>uur obtenir lo bien de respéce. — L'anthrupocfntri»;. — Jj'état social condamné par ses résultats. — L'individn no lègue à sa descemlanco qu»; les qualités «-t les défauts qu'il acquiert. — Arl)itraire des lois suciab'S. — Ironie des défenseurs de l'état actuel. — Ce n'est qu'en résistant à la compression sociale que l'humanité a réussi à se développer.

Et c'est cette constatation qui prime toutes tes théories : étant donné le contraste de luxe

et dû niisère," d'oisiveté pour les uns. de surtravail pour les autres, comment se fait-il que les miséreux, les surmenés, plus nombreux en somme, subissent, sans se révolter, le joug des oisifs, l'exploitation des jouisseurs qui sont en minorité? — 11 y a là une anomalie inexplicable pour ceux qui ne détournent pas de parti-pris les yeux des tares de notre civilisation.

Le respect de l'autorité, la croyance à une vie meilleure, récompensant les misères de celle-ci, la théorie de l'Etat répartissant entre tous les bienfaits résultant d'une association parfaite, tout cela, l'un après l'autre, est paj-ti * à vau-l'eau; plus aucun lien moral ne retient les crève de faim, et ils continuent à courber l'échiné I Privés des jouissances de la vie, comment acceptent-ils de continuer à fournir au superllu et à l'oisiveté des exploiteurs?

Voilà plus qu'il n'en fallait pour mettre la puce à Toreille de nos économistes dont la prétention est de vouloir tout expliquer scientifiquement, selon les lois de l'évolution, dont ils ne se font pas une idée des plus nettes, il

est vrai. — Mais, si l'on ne parlait que de ce que l'on connaît, •combien seraient forcés, plus souvent qu'à leur tour, de garder le silence!

Il fallait pourtant trouver l'explication de cette anomalie; cela, avec de la bonne volonté, aurait été facile. Mais, aux yeux de la science » officielle, toutes les explications ne sont pas valables. C'est une explication « justificative » des faits qu'il fallait trouver.

Et lorsqu'il s'agit de tripatouiller les faits, les savants officiels s'y entendent, mais la besogne n'est pas toujours des plus faciles ; ou arrive bien à les accommoder au mieux de la théorie préconçue, mais il arrive souvent que les conclusions, tirées par les cheveux, ne sont guère frappées au coin do la saine logique; mais quoique officiel, on ne peut, comme les hommes, fourrer les idées au clou, et il faut alors se contenter d'â-peu priis, faute de ce que l'on cherche.

Nous l'avons déjà vu au cours de ces quelques chapitres, il est de bon ton, lorsqu'on traite de l'évolution économique, de ne pas

terminer son livre sans avoir découvert, au moins, une bonne derai-3ouzaine de « lois natui'elles » dernier cri, c'est, à la recherche d'nne «loi naturelle» expliquant— etjustiflaot — cette anomalie que l'on s'est lancé.

Et, cela était immanquable, on l'a découverte.

Cette loi des économistes est bien simple, c'est h Progrès I (avec une capitale).

« Si des générations de travailleurs s'exténuent au travail, s'étiolant de misère, de privations, de manque d'hygiène, au milieu de l'abondance et du superllu, meurent sans avoir jamais eu la moindre notion de nos sciences et de nos arts; si des individus — la majorité — restent, toute lem' vie durant, en l'ignorance la plus crasse, alors que chaque époque s'enorgueillit de son savoir, de ses découvertes, de ses progrès intellectuels, tout cela c'est... vous ne le devineriez jamais... c'est pour le plus grand bien des générations â venir 1 »

A.U premier abord, vous ne vous expliquez trop comment les générations à venir lUvent avoir à gagner en ce que Jeurs pré- Kfiesseurs restent ignorants et crèvent de Sam au milieu de l'abondance qu'ils contriûèrent à produire.

^ Vous, naïfs, vous trouveriez, sans doute, fee les générations futures auraient gagné en tece, en beauté et en intelligence, si tous les dividus des générations antérieures avaient ^u dans de saines conditions physiques et tellectuelles; que les progrès de l'inlellijnce auraient été plus grands, plus rapides, ■ féconds, si chaque être avait pu déve- Ipper son cerveau, ses aptitudes et ses fartés t

' .Comme on voit bien que vous n'êtes pas (urri des saines notions de l'économie pollue et de l'autorité 1 Comme s'il était possi B el décent que les générations puissent folr ainsi, l'une avec l'autre des rapports rects et sans contrôle 1 Abomination de la isolation t et la sainte hiérarchie, qu'en i'aitesbus donc?

Il fallait des intermédiaires, dûment autorisés pour établir des rapports réguliers de la génération qui s'en va à la génération qui vient. 11 ne pouvait y avoir de valablement transmissible que ce qui passe pai" le canal de ces intermédiaires sélectionnés. Ce sont eux qui devaient recevoir de la génération en voie de disparition l'héritage sacré pour le transmettre à la génération naissante.

Et ces intermédiaires charitables qui épai'gnent, à la majorité, de se casser la t^te à s'instruire, de Se détériorer l'estomac en consommant à sa faim, d'ankyloser ses musclesdans l'oisiveté, ces intermédiaires auxquels on doit être reconnaissant de tant de dévouement, ce sont les exploiteurs économiques, les dirigeants politiques et toute leur séquelle. Ce sont eux qui fournissent l'élite qui assure la transmission régulière du Progrès ■ d'une génération à l'autre!

Et voilà, trouvées du mt^me coup, l'explication et la justification rleniandêes.

, par un autre chemin, revenir à la Atrine du renoncement au plus grand prolit i bien général, à l'esprit de mortiJicalioa qui poussait les individns à se sacrifier ici-bas pour obtenir une stalle de clioix dans une vie tra-terrestre remplie de félicités; avec cotte ^érence, ici, que ceux qui se laissent exéditer n'ont personnellement aucune compensation en perspective, sinon, celle toute platonique, d'avoir contribué au développement de descendants qu'ils no connaîtront point. Ce qui n'est guère de nature à les enifjônragei" au sacrifice.

Mais nos économistes ne sont pas embarrastés pour si peu. Leurs lois, dites naturelles, tnt de la famille des lois de nos parlements, 1 ne vont pas sans gendarmes. Be cette f^on, tant que les gendarmes sont les plus arts, l'observance des lois est assurée. C'est if qu'ils appellent le libre jeu de l'évolution ! ' Mais la crainte du gendai-me n'explique pas Ht, à chaque loi trouvée par eux, il leur a ïliu en adjoindre de nonvelloo pour explijier la première. Contrairement aux lois.

vraiment naturelles qui comportent leur propre explication, celles des économistes, elles, en appellent toute une kyrielle chargées de s'expliquer l'une l'autre, de sorte qu'il n'y a pas de raison pour que ce petit jeu s'arrête jamais.

Ils ont aussi, pour les besoins de leur argumentation, ressuscité une vieille divinité antique : le Faium.

Selon eux — et en cela ils ne se trompent pas — si les travailleurs pouvaient agir consciemment, ils refuseraient de se laisser exploiter; mais la loi du progrès exigeant leur asservissement complet, une « force intérieure » les pousse à s'immoler sans espoir de compensation, et à contribuer, ainsi, inconsciemment, au bien de l'espèce.

Cette « force » intérieure, vous et moi nous l'aurions crue une « dépression, » en la nom- maot de son vrai nom ; l'ignorance. Mais, à quoi servirait d'étudier si l'on ne savait, décemment, habiller les clioses.

De plus, comme il y a, effectivement, malgré les dL'l'ecluosités, progrès accomplis sur le

iTÎNDÎVlDU ET LA SOCIÉTÉ

(é, on ne risque rien à les attribuer aux effets des lois que l'on iuvente. Les choses étant bien embrouillées, n'en sont que plus difficiles à démêler; il y a toujours quelques imbéciles pour s'y laisser prendre.

Les causes qui meuvent les sociétés sont si complexes, si enchevêtrées, que l'on peut tout affirmer â leur sujet. Les causes et effets ne s'en démêlent pas aussi positivement que le fait la chimie pour les composés soumis à son uialyse. La mauvaise foi profite toujours du i$oute.

k Qu'importe! s'il y a des grincheux combatiHt vos conclusions. Quand vous avez l'ajitage de parler au nom d'une science offi- [elle, vous écrasez déjà vos adversaires de t ïe poids de vos titres; et leurs dénégaméme, vous servent d'arguments, teest-îl pas admis, en science officielle, qu'il f a que les fous pour ne pas s'agenouiller iyotement devant les admirables « lois na- ^éOes » régissant nos sociétés.

ÏC'est encore, sous une autre forme, l'aflir-

^^P<â'nDe inc

"S'ane incapacité. Tout individu qui arrive à s'adapter dole l'espèce de nouvelles possibilités de perdurer, d'acquérir ou de développer des facultés 'restées, jusqu'alors, à l'état de 'germe.

Mais, on voudra bien le remarquer, il n'y a

là aucune intervention de la volonté d'une

entité quelconque, il n'y a pas adaptation en

,jyue de causes finales et de but lointain, à

ine entrevu, à atteindre. C'est pour acquérir

bien positif, ou éloigner un danger inimé-

âat, que l'individu se plie aux conditious

i le font se mouvoir. Il est le premier bé-

ificiaire de ce bien acquis, de l'ovitement de

danger.

En trouvant à subsister là où les autres issent, c'est sa propre existence qu'il asité; en trouvant à perpétuer sa race, il la qualités qui l'ont fait triompher.

.ndividu n'agit que sous l'impulsion de sa lissancc immédiate; mais ce n'est que par ichet qu'en profite l'espèce. Voilà les vé-

plus souvent, dispa.raUre des individus qui baient pu enricbir l'ospâce <le leurs quuJilés.

118 L^SDITIDC BT LA SOCI&TÉ

litaUâs fXHi£tioDS de TërtiliitioD «t de la a ledîoD nabuelks.

Cest par sbenatioii qa« de« individus a pa venir affinaer qw la nce homûoe, f qa'elle eût chance d« se développer phrsiqi ment. que. pour acquérir des cbanoes t velks d'expansion, U fallût au préalable i les indiridas la compijssQt, subissent des o ditioDS qai leur sont oonlrairvâ, que la i filé de chaqae génération périsse sons 1 tion déprimanle du surtravail et de la misJ qu'il fallait que là majt^irité des ^tres fût toi à l'ignorance et à l'erreur poar qne la r etoiâse en savoir et en inU-lligence !

On traiterait de foa l'éleveur qoi sotund ' tnUt les bestiaux qu'il destine à l'engraist ^.ment, à des conditions de surtravail et d niue. Et ce régime appliqué eu l'ordre pl^ ;ne et inlellectael à la race humaine trotr ï êtres pour venir prouver qu'il est le s rr&tionnel, le seul qui puisse contribuer i

[éveloppemeiit de l'Otre humain. De la part de ceux qui se font les applaudissem-s des.pircs turpitudes pourvu que leurs louanges leur rapportent gloire et profit, cela se comprend, mais ce qui se comprendrait moins, si nous ne connaissions déjà l'esprit métaphysique de l'homme, c'est qu'il y ait des gens pour le croire sincèrement.

C'est que, au fond, les travailleurs ont toujours été regardés comme la quantité négligeable de l'humanité. 11 n'y a, de véritablement humain, comptant, pour l'humanité, me les dirigeants, les exploiteurs, les artistes, 9 poètes, et tout ce qui émerge de la foule I 3 se rappelant plus qu'il est sorti de l'animalité, l'homme, pendant fort longtemps, a j avoir aucun lien do parenté avec les es- :es animales inférieures. De même notre élite intellectuelle renie la I dont elle est plus ou moins sortie, et retend seule compter dans l'évolution hune voulant pas âtre confondue avec Btte vague humanité dont le travail seul, «urtant, leur a permis de s'élever. Se croyant

Mais le travailleur sort de son avachissement. Il commence à comprendre que c'est son travail qui crée l'oisiveté de ses maîtres. que plus il crée de richesses, davantage il alourdit sa misère; que ce sont les privations qu'il subit qui alimentent le lusode ceux qui l'exploitent. Et, malgré cela, il reste passif, se contentant de murmurer lorsque la faim le torture trop fort. C'est que, voua l'avez tellement êmasculé qu'il n'a même plus la vellèitë, lorsque la faim le" talonne, de sauter, comme le fauve, sur la première proie venue se trouvant à sa portée- Kt vous osez dire que l'homme est mauvais 1

L'iiomme n'est ni bon ni mauvais encore une fois. Mt^me dans votre société artificielle, organisée pour développer l'égoïsme le plus sauvage, l'homme foncièrement mauvais n'est

;'une rare exception.

Et mL^me, pour ne s'i'tre pas perverti coinjilètement sous les milliers de siècles d'oppression de votre civilisation, il fallait qu'il eût

.e rare immunité contre la rage. L'homme un être presque passif, subissant la pous-

affranchissement qu'il peut {■[i-e utile m cendance.

Toutes les entraves apportées au développement de l'individu par let^ lois sociales, par les intérêts de caste, par les morales cristallisées, inaptes à progresser, ne sont pas des lois naturelles, elles ne sont que des choses qui, ayant fiiii d'évoluer, devraient disparaître, et no tiennent que par la volonté arbitraire des intértîLs d'une partie de l'humanité qui voudrait les perpétuer.

Certainement, les phénomènes économiques, qui se déroulent à nos yeux, sont la conséquence fatale du système d'oppression qui nous écrase ; mais il serait trop commode d'ériger en « lois naturelles » les faits dus à l'arbitraire de l'intervention humaine. C'est une loi naturelle d'être écrasé par le rocher qui vous ensevelit sous sa chute ; ce n'en est pas une d'accumuler au sein de l'étal social [)ivenl 1.^ dissoudre.

' Dans nos sociétés, l'individu est à peu près dans la situation de celui auquel on aurait attaché les pieds et les mains, que l'on aurait placé dans une iourmiliôre, et .auquel, en flche de consolation, on dirait: « ne vous plai- ! pas si, en quelques instants, vous allez e dévoré par des insectes, et votre squelette indu à l'état de superbe pièce anatomique, ""Vous subissez une loi naturelle qui veut que ceux qui sont dans l'impossibilité de se mouvoir sont à la merci de plus petits qu'eux ». ; La société faussée à ses débuts par l'interintion de la volonté liumaine qiii l'a poussée, "par des conventions arbitraires, ccloses en son cerveau ignorant, ne contribue à opérer qu'une sélection artificielle qui mine et épuise l'humanité. Les prétendues « lois naturelles » des économistes n'ont aucune valeur aux yeux de qui juge froidement les choses, pèse et compare les faits.

ir ses qualités, la race humaine a pu

et progresser jusqu'à ce jour â la com-

ission effroyable qu'ont fait peser sur elle

autoritarisme et l'ignorance, ce n'est qu'en

enfreignant ces kiis qui n'auraient pu être violées si ellus avaipiit découlé réellonient des forces naturelles en jeu.

Qu'on essaie de vouloir vivre sans manger ou sans dormir, il n'y aura besoin ni déjuges ni de gendarmes pour vous ramener à. des notions plus saines de notre propre nature.

Ce n'est qu'en semant son chemin de victimes innombrables que le progrès a pu suivre son cours ; victimes dues à l'orgueil, à la rapacité, à la soif de domination de ceux qui se sont érigés en maîtres de l'humanité.

Malgré la compression, la volonté humaine tend à revenir aux conditions normales de l'évolution naturelle. La classe rebutée des exploités refuse, plus longtemps de peiner au profit d'une minorité oisive; la conscience de sa dignité commence à s'éveiller en les fumées de sou cerveau obscurci par des milliers de siècles de métaphysique. Consciente de son rôle, la niasse productrice veut, elle aussi, jouir des fruits de son travail. Liberté complète, pour l'être, de développer les aptitudes qui lai sont pioprcs, voilà la nouvelle formule

lié

qui surgit en l'esprit des foules; il faudra bien que, tôt ou tard, de gré ou de force, nous y aboutissions, quelles que soient les résistances à vaincre.

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