‹ L'individu et la société (volume 2)Chapitre 13 sur 27 · PASSIVITÉ DE L'ÊTRE HUMAIN · texte numérisé non relu

PASSIVITÉ DE L'ÊTRE HUMAIN

Abaissement moral des individus. — L'homme bon, des uns, mauvais des autres. — L'homme est mauvais, mais soi-même on est bon. — Neutralité de la nature humaine. — Naissance de la « moralité ». — La société a faussé en les compliquant les notions de rhomme. — Immoralité de la morale officielle. — L'homme n'est exploitable qu'à cause des fausses notions de moralité qu'on lui inculque. — L'être se sacrifiant par ignorance. — L'état social organisé pour rendre l'homme mauvais. — Il pose les individus en antagonisme les uns avec les autres. — La crainte du gendarme. — Les contrastes de l'ordre social. — L'intérêt individuel promoteur des crimes. — Dégénérescence de la dignité humaine. — La morale-gendarme. — L'homme ne fait pas le mal pour le mal. — Eveil de la dignité chez l'être. — Résistance de la nature humaine. — Rappel à la dignité humaine.

Mais, malheureusement, la conscience de sa propre dignité n'est entrée encore que chez

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de Ja praticabilité de nos idées, mes contradicteurs ne manquaient pas de dire ; « Ah, oui, si tout le monde était raisonnable, on pouiTait se passer de gouverneiijent. Mais combien y en a4-il de raisonnables l... Vous, [^oi, et puis, après? » Si les réponses vSz'iaient Èans la forme, c'en était certainement le tndi Aussi, à entendre les défenseurs de l'auferîté, l'homme ne vaut rien en particulier, et (thumajîité prise en général encore Uien moins, ibais eux pourraient diriger les autres! On l'est pas plus modeste.

. Or, n'en déplaise aux paiiisans de l'autorité, homme n'est ni bon ni mauvais. Autant les

intimentalistes se trompaient en faisant de liomme le parangon de toutes les vertus, au-

^t, ceux qui eu font un monstre, se tromt également. L'homme est un organisme

i a besoin de se nourrir, de se mouvoir, de fedôvfllopper et de se reproduire; il cherche

r à satisfaire ces besoins dans les meillenpd conditions possibles. Voilà la vérité.

Mais cet être neutre, c'est l'animal primiUâ Même quand il se détache de l'animalîtffl I ses semblables ne sont encore, pour lui, deî I amis ou des concm-rents que selon les ciia constances où il se trouve, selon la faciliu qu'il éprouve à satisfaire ses besoins primoq diaux, selon qu'ils sonl neutres à son égai'dj lui viennent en aide, on lui disputent eux^ mêmes la nourriture.

Il lui faudi'a traverser une longue pérîodl évolutive avant que la conception morale ( immorale de ses actes se fasse jour eu mû cerveau. Et encore cela débute-t-il d'une faço^ toute primitive : Est tousidcré « bien t [ l'individu tout ce qui lui procure une jouîâ 1 sance immédiate. Est « mal » tout ce qui Iq cause une privation ou une peine.

Il a fallu que les individus s'unissent f

groupes compacts pour comprendre que cei

L tains actes n'amenaient une jouissance qu'e

I causant un dommage à d'autres. C'est aiud

[ que l'homme a commencé à acquérir quelques

tion, il ne voudrait pas, une seconde de plus, supporter le rôle abject auquel vous le condamnez.

Conscient de son rôle et de sa force, il culbuterait immédiatement votre état social pour reconquérir sa liberté et sa dignité, afin de développer son être en toute son amplitude, exercer toutes ses facultés en leur complète intégrité, donner libre essor aux virtualités qui sont en lui.

actes, de se cacher pour lea accomplir, on les a faussés, viciés, uiais on n'a pii snpprinier le moLile qui le pousse à les accomplir.

L'évolution morale faussée ainsi liés son origine, a donné naissance à une morale conventionnelle qui, brochant sur le tout, a contribué à obscurcir encore davantage la question. Ce qui fait que l'on discute énormément sur la morale sans arriver à la définir; car, ce qui était moral à une époque ne l'est plus à une certaine autre; ce qui eal moral pour les uns, est Immoral pour certains autres. Mais le prochain chapitre étant consacré à cette question, je reviens à celle qui nous occupe actuellement : L'homme est-il mauvais?

Connnent ose-t-on lancer cette aflinnation que l'homme, par nature, est mauvais? Quand tout nous démontre, que l'autorité, l'exploitation de la masse par la minorité des privilégiés ne subsiste que par l'abnégation des exploités, que ce u'esl qu'eu faisant appel à

leurs sentimciils d'urdre, d'harmonie, desolir davité, que l'un aiTive à justifier et maintenir l'ordre social qui les écrsise.

Les défeuseurs de l'état de choses existant ont été eux -mômes, frappés de cette passivité de la foule, et ont été amenés à se demander comment il se fait que, condamnés à la misère continuelle, aux privations les plus aiguës, alors que tout sort de leurs mains, par quel miracle les exploités acceptent, avec résignation, cette situation sans essayer de retourner l'échelle?

Et comme explication de ce phénomène, ils ont trouvé, quoi? L'intérêt des générations futures I

Ah çal l'homme ne serait donc pas si mauvais que l'on veut bien le dire, puisqu'il accepterait de souffrir pour léguer quelque bien à ses successeurs qu'il ne connaîtra jamaiat

II est vrai que l'on ajoute que, s'il se sacrifie, il ignore toute l'étendue de son sacrifice. Ce serait en vertu d'une force intérieure qulle pousserait ainsi, pour le plus grand bien de 1 Mais cela c'est parler iioul- ne rien

autres. Incapable d'assurer à chacun le -"• travail qui lui permette d'obtenir !a satisfaction intégrale de tous ses besoins, elle les force à se le disputer impitoyablement. En opposant ainsi les individus les uns aux autres, la société ne fait-elle pas tout ce qu'elle peut, et n'y réussit que trop bien parfois, pour rendre l'homme ennemi de son semblable"? mauvais par conséquent.

Eh Lien- malgré tous les ferments de liaine qu'elle développe, malgré l'étroit égoïsme qu'elle entretient, provoque et sélectionne. 11 •se fait, malgré son organisation vicieuse, jour à une tendance à la solidarité ; loin de devenir chaque jour plus insociable, l'homme tend de plus en plus vers nu état harmonique.

Et la société, telle qu'elle est, n'arrive à se maintenir que parce que sa morale artificielle â su, jusqu'à présent, faire accepter h ceux qu'exploitent les privilégiés leur situation précaire présente, comme un mal inhérent à l'état social ; qu'elle a pu leur faire croire — .jusqu'à un certain point — que le luxe etl'oifeiveté étaient la récompense de vertus spé-

^'individu et la société

que s'il en était ainsi votre société avec son contraste de jouissance, de luxe, de fainéantise d'un côté, de misère, de privations et de sui'travail de l'antre, ne subsisterait pas un instant de plus si les « pires passions » étaient seules à parler chez l'homme.

Il y a des crimes contre les personnes qui se commettent journellement, des attentats contre la propriété qui se font jour, mais cela n'est que l'exception; la majeure partie de ces actes en sont explicables par la mauvaise organisation de votre état social. Très peu sont attribnables à !a méchanceté foncière de celui qui les a accomplis. Et ceux quel'ou pourrait attribuer à la jouissance de faire )e mal, ne sont que de très rares exceptions, et rentrent alors dans les cas morbides qui demandent à être soignés et non punis. Et dans nombre de ces cas, si on cherchait bien, combien ne sont accomplis que parce que l'auteur se sent abrité par une parcelle d'autorité, ou sait qn'il pourra faire appel à la protection de Bjjx qui la détiennent.

Avouez donc tjue si les travailleurs pouvaient devenir conscients de leur sujétion, si leur esprit s'ouvrait à la conception de ce que doit t5tre la dignité de l'être, s'ils pouvaient se rendre compte de l'abjection de leurs défaillances devant leurs maîtres, de la misère de la vie qu'ils mènent, et de la teauté de celle jï laquelle ils ont droit, oh! ce qu'ils auraient vite fait de culbuter votre société déprimeuse de caractères, tueuse d'intelligence, avorteuse de fiertés, émasculatiùce de virilités.

On a souvent relevé le contraste qui existe entre l'attitude a d'un sauvage », avant qu'ils fussent contaminés par la civilisation, et l'attitude de la plupart de nos « civilisés ». Autant le premier, mi?me devant ses chefs, a l'attitude fiêre, digne, gardant toute sa désinvolture, autant l'autre, lorsqu'il se trouve devant un maître de qui dépend son gagne-pain, est humble, soumis, courbe l'êchine. Même, souvent, rien que par habitude, parce qu'il est devant un individu mieux habillé, ou ayant un semblant d'uniforme! tellement l'habitude

j la soumission et la servitude, l'ont façonné i l'humilité,

n ET LA SOCIÉTÉ

t c'est à tous moments de notre existencej à chaque pas dans ]a rue qu'est frappé de ce spectacle affligeant le regard de l'homme que révolte encore l'asservissement de l'homme.

D'antre part, pendant que dans les magasins s'entassent les chauds vêtements, les riches bijoux, les victuailles savoureuses, s'élalant aux regards de la foule, à l'abri d'une fragile barrière de verre, les miséreux, hâves, déguenillés, le jvcntre tordu par la faim, passent dans la rue, osant à peine leur jeter un regard de convûitïse, coinprimant leur estomac qui se dilate lorsqu'ils pensent à la saveur des bonnes choses qui les attirent, ils vont jusqu'à ce qu'ils tombent d'épuisement ou en Onissent d'un coup eu se jetant à l'eau.

« C'est la peur du gendarme qui les empêche de se précipiter dessus ». Allons donc, qu'auraient-ils à perdre? s'ils n'avaient pas la croyance que ce serait mal de s'emparer « de ce qui ne leur appartient pas », s'ils n'étaient pas retenus par la crainte de cequel'on pourrait penser d'eux, plus forte celle-là que celle du gendarme, il n'y aurait pas de police

OU gendarmerie (jni tienne rlevrint hi poussée lie ceux C[ui ont faim et veulent vivre pourtant.

Nouibreusus soni les occasions de « mal faire » où l'individu n'aurait pas à redouter l'intervention du gendarme, où il pourrait se venger, sans être vu, et de l'ordre social et des êtres dont il peut avoir à se plaindre, et dont il ne proGte cependant pas. C'est quel'é- . tre humnin n'obéit pas qu'à la force seule, il subit les raisonnements de son cerveau et -à ceux qu'on lui a inculqués; ce qui prouve en (in de compte qu'il n'est pas la brute que l'oR affirme, qu'il" sait mater, malgré les incitations inti^rieures et extérieures, ce iiu'- l'f"i appelle les « pires passions ».

Que l'on établisse donc un état social où l'individu ne soit sollicité que par des besoins, normaux, ne soit incité qu'à des actes justes, et vous iraurez plus besoin du gendarme qui n'a jamais rien su prévenir, et n'est mOme pas capable d'assurer le cluUinient eTi vueduquel vous l'avez créé.

Mais Ifi travailleur sort de son avachisseraent. Il conmience à comprendre que c'est son travail qui crée l'uisiveté de ses maîtres, que plus il crée de richesses, davantage il alourdit sa misère; que ce sont les privations qu'il subit qui alimentent le luxe de ceux qui l'exploitent. Et, malgré cela, il reste passif, se contentant de murmurer lorsque la faim le toi'ture trop fort. C'est que, vous l'avez tellement émasculé qu'il n'a mi'^me plus la vel- ^léilé, lorsque la faim le* talonne, de sauter, comme le fauve, sur la première i)roie venue se trouvant à sa portée. Et vous osez dire que l'homme est mauvais I

L'homme n'est ni bon ni mauvais encore une fois. Mfme dans votre société artificielle, organisée pour développer l'égoïsme le plus sauvage, l'homme foncièrement mauvais n'est qu'une rare exception.

Et même, pour ne sï^tre pas perverti complètement sous les milliers de siècles d'oppression de votre civilisation, il fallait qu'il eût une rare immunité contre la rage. L'homme Mt un être presque passif, subissant la pous-

sée âe ses besoins, obéissant à la pression des circonstances extérieures. Il est, surtout, ce que le fait le milieu dans lequel il ûvolue. Sa passivité n'est pas absolue puisque, selon l'inteusité de sa vitalité, il réagit plus ou inoias contre les difficultés extérieures, mais ce n'est que pour aboutir, en fin de compte, à obéir aux passions qui l'impulsent.

Il ne devient un ennemi pour son semblable 'que lorsqu'il y a intérêt. Tous ses actes antisociaux sont provoqués par son besoin de vivre quand même. Faites qu'il n'ait plus besoin de lutter contre ses semblables, organisez votre société de façon que l'homme ne soit plus entraîné à taire le mal, où il n'ait à subir que des influences le poussant à la solidarité pour que vous n'ayez plus à craindre l'explosion des « mauvaises passions 9, pour que les individus deviennent tout à fait sociables,

Ohi si l'ouvrier pouvait penser, réfléchir.

Si, sou cerveau se développant, spontanément, il pouvait mesurer le degré d'avachissement dans lequel le maintient voire fausse civilisa-

tion, il ne voudrait pas, une seconde de plus, supporter le rôle abject auquel vous le condamnez.

Conscient de son rôle et de sa force, il culbuterait immédiatement votre état social pour reconquérir sa liberté et sa dignité, afin de

développer son être en toute son amplitude, exercer toutes ses facultés en leur complète

intégrité, donner libre essor aux virtualités

qui sont en lui.

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