‹ L'individu et la société (volume 2)Chapitre 18 sur 27 · L'ÉDUCATION DE LA VOLONTÉ · texte numérisé non relu

L'ÉDUCATION DE LA VOLONTÉ

Apathio clioz los individus. — La pour du qu'on dira-t-on. — Inanitô de la coorcition. — Los progrès acquis ne Tont été que par la ré})elliou. — Apprenons à nous connaitr*^ — La société i)orto en elle los causes do sa destruction. — Hévolution des cerveaux. — Le travail de chaque jour. — Ignorance do l'individu Sur sa propre force. — L'auto-affranchissement. — Ne l'attendons do personne. — Prenons conscience de nous-mêmes.

Le plus grand obstacle à la réalisation de ridéal que nous rêvons, la véritable entrave à l'affranchissement individuel, c'est le manque d'initiative des individus.

Même chez ceux qui arrivent à comprendre la beautéde l'idéal, àen vouloir la réalisation, les idées ne pénètrent qu'à fleur de peau,

n'imprègnent point l'individu au point de l'impulser, en tous ses actes, vers le l)ut désiré.

C'est ensuite la difflcultè que nous avonstous j de nous abstraire du milieu en lequel nous| vivons, ce (jui fait que nous n'iiésitons pj nous perdre en les spéculations philosophiques ' les plus hardies, mais restons d'une timidité excessive lorsqu'il s'agit de les réaliser.

« Les idées ne sont pas comprises », dil-on, « le moment n'est pas pro[iice pour [les réaliser, » et l'on s'endort, sur cette déclaration, sans essayer de réagir contre le milieu qui vous étoulle.

Certes, il est encore Lien minime le chiffrel de ceux qui ont compris la beaulé d'une so-J ciété où l'homme ponn'ait se développer eal toute sa i)léuitude; ils sont peu uonibreusl [•ceux dont les aspirations montent vers un Hdéal social où pourraient se donner libre cours joutes leurs virtualités. Mais ce que l'on pour- , ^ait faire, tout du mL^me, si on savait vonloir! J

Une société où chaque être serait son pro-1 pre gouvernement, son propre juge, son seuil guide, peut, en effet, sembler impossible aux |

corveaux saturés de l'enseignement officiel.

Voilà des milliers de siècles qu'ils prêchent que la murale duit pousser l'individu vers la perfection, et ils en ont codifié une à cet ellet. Et, malgré leur enseignement moral, aidé de la force des lois, de la coercition par la force armée, ils ont travaillé à mater l'individu, cherchant à le plier à leur convenance, emprisonnant, châtiant, torturant, allant jusqu'à l'exécution de ceux qui se montraient réfractaires aux prescriptions de leur morale 1

Tls ont élevé iiistitutioji sm- institution, entassé lois sur lois pour forcer l'être moral à entrer dans le moule par eux préparé; et, malgré la coercition, malgré les lois, malgré les châtiments, l'être ne s'est pas plié au nivelage intellectuel et moral ; toujours il y a eu des rél'ractaires qui faisaient crouler, bous leurs coups, conceptions morales préconçues, institutions solidement assises, lois aux apparences les plus vertueuses.

« Alors que même la force ne peut rendre l'être humain moral, comment voulez vous qu'il y ail appai'ence de raison d'espérer qu'il le de-

Sisable. Quand donc am'ons-nous des yeux ÉlOur voit-, dus oreilles pour entendre?

l'Que l'titre devienne conscient de sa valeur, Se sa dignité; ijue, perdant cette sotie vauité qui pousse la plupart à se croire aptes atout, il agisse selon l'impulsion de ses aptitudes, sans se croire diminué parce que certaines clisses échappent à sa complète compréhension, apprenant ainsi à s'évaluer selon ses facultés, s'imprégnant Lieu de cette idée, que poui' j,étre différentes de celles d'un autre, ses aptitusn'en sont pas pour cela au-dessous, moines en valeur sociale. C'est justement cette iriété d'aptitudes, de tendances et d'adap- E'tations caractérisant l'individualité, qui doit faciliter la marche d'une société harmonique. Beaucoup des nôtres, impatients de réaliser oleurs conceptions, ne visent qu'à acquérir le l,aombre pour un coup de force qui culbuterait J4*état social actuel. Ils se trompent,

La société actuelle, nous l'aviiis constaté ailleurs, lie cédera la place que par force, c'est vrai; mais nous avons constate- aussi que sa mauvaise organisation, ses propres vices, ses propres fauteS: nous conduisent sùi-ement à la révolution salvatrice. Les faits eux-mêmes se chargeant de préparer la situation révolutionnaire, ce qu'il nous faut réaliser, nous, ce sont les événements qui doivent guider la révolution vers notre idéal; ce qu'il nous faut susciter, ce sont les initiateurs de la société future, ceux quipeuvent, consciemment, jeter à la foule les vérités entrevueS; les lui expliquer, les lui faire comprendre, l'entraiiier par leur propre exemple.

C'est donc dans les cerveaux, avant loul,

qu'il nous faut d'abord faire la révolution;

c'est en nosliabitude.i, en nos actes, qu'il faut

I faire lalile rase des préjugés Aidons Tindiviilu

à se ll'atisformer lui-même dans ses concep-

I tionS) dans ses manières de faire. Faisons pé-

Inétrer eu le plue possible de cerveaux cette

Ivoloulé d'auto-transformation, ce sera le pas 1^

I plus sur vers la révolution, une chance i

plus — la seule iii^iiie — pour la réussite. Si le milieu transforme rhonime, riiorameàcoup ^^^SÛr transforme le milieu ; et il n'y a de trans- , ^^^Bbrmation durable que celle qui opère à la ^^Kibis et sur riiidividu et sur le milieu. . ^^K Changeons une l'a<;on dépenser aujourd'hui. ^^Kftbattons une erreur demain, enirainoiis, eu ^^^' notre façon de penser ou d'agir, un adopte ' aujourd'hui qui, k son tour, jiourra en entraîner un autre demain, et peu à peu, il s'établira «nie fa(;on d'agir plus conforme à notre ma- , îiière de voii-. Démonlrons aux timorés que la Jvraio morale consiste à agir d'accord avec ses fpropres, conceptions, et non, par hypocrisie, taux prescriptions d'une morale courante arbi- Jfraireraoïil établie que nous réprouvons ïnté- | jHeuroment. Nous améliorons ainsi, graduellement, les individus à un degré d'évolution où IjEout leur «'■Ire fitant en désaccord complot avfc i l'ordrn de chosfs existant, la rupture sera ren- ' 4ue inévitable, par l'inlillration lente mais ^continue d'une façon de penser et d'agir nouprelle, facilitant ainsi le passage de hier à demain sans contrainte ni coercition.

Il y a, certoinement; un grand travail, intellectuel à accomplir. Mais si nous parvciiiuiis ;i nous rendre comjtte de ce que peuvent la volonté et la ténacité, de la force qu'acquiert l'individu soudé à d'autres individus, on sentirait que c'est là que se trouve la solution la plus sûre. L'éducation de la volonté, qu«l rêve I savoir marcher vers ce que l'on veut, quelle, force ! Si les individus savaient vouloir, ce que l'on accomplirait de miracles! et dire que cela dépend du plus ou moins de tonicité des tissus I

a Connais-toi, toi-mémc » est un premier axiome dont devrait s'impri^guer chaque être. « .\n'ranclns-toi toi-nii?me » devrait i^tre le second. En ell'el, comiien veulent, sincèrement, l'airranchisscuient de Vétre, reconnaissent la nécessité do l'initiative individuelle et qui. malgré tout, attendent encore l'impulsion de quelqu'un ou de quelque chose?

On lait la guerre aux préjugés, et à combien de pratiques vicieuses on se laisse aller dans la vie courante, par considération de l'opinion publique, m:ilgré (lu'unla sache faussée; pra-

tiqnes dont il serait si facile, pourtant, de se ïbarrasser, et dont la chute nous aiderait à

lUS débarrasser d'autres!

C'est par répercussion que se transforment les mœurs; c'est parce qu'il yen a qui commencent à agir sans s'occuper de ce que dira l'opinion publique que, peu à peu, se transforment les relalions, les façons de voir el il'agir ; le milieu, en un mot.

Comme la plante qui a germé dans la crevasse d'un mur et a grandi insensiblement, élargissant peu à peu la place qu'elle occupe, jusqu'au moment où, sous la poussée intprne le la sève en mouvement, elle disjoigne violemment les pierres qui la gênent en son élan ■vers le soleil ; ainsi doit agir l'action individuelle, préparant le terrain à la société fulnre, hâtant la ruine et la décomposition de la soactuelle.

De tous temps on a pr(''clié à l'homme la lîscipline, l'abnégation, relfacemeiit de sa

'rsonnalité, l'abaissement de sa volonté de- ,fT?ant des volontés supérieures.

Il est temps qu'il comprenne qu'il n'a rien

l'initiative

L'Ktat no s*ost dcvc^lopiu'î que fçrùco à l'inertie individuelle. — La révolution émancipatrice. — Elle ne le S(Ta que si les individus sortent de leur torpeur. — Le travail des minorités." — Réveil de l'initiative. — Durée de la révolution. — La révolution est fatale mais ne sera que ce que la feront les individus qui raccompliront. — Le plus sûr moyen d'activer la révolution est d'opérer le travail qu'elle doit accomplir. — L'individu n'ayant à compter sur personne doit se rendre compte du rùle qui lui incombera. — Rien ne se crée de rien. — Montrons par nos actes que nous pouvons nous passer de ce ([ue nous voulons détruire. — Sophisme du vol. — Tolérance. — La conviction est une force.

Outre que l'exercice de la volonté habitue les individus à être tenaces dans leurs résolutions, augmentant ainsi leur puissance d'action, il y a une autre qualité qu'il aiderait à déve-

L'INDIVIDU ET LA SOGIETl-:

ksa force n'était faite que des forces individuelles qui abdiquaient devant son abstrac-

Aussi est-ce une grande erreur, préparant fene grande déception, pour le plus grand fflombre des nôtres qui croient la révolution ^ assez efficace pour opérer, de par sa propre vertu, la transformation de l'individu, sinon complète, au moins assez grande pour l'ameà assurer la réussite de la révolution qui [l'aura régénéré. Ceux-là ne s'aperçoivent pas léjà, pour opérer la révolution, il faut Bsciter, dans la masse, cet esprit d'initiative feui semble l'avoir quitte, puisquéla plupart /les individus se reprenant encore, de temps ï autre, d'engO(uement pour des personnalités, ^Bmblent en attendre leur émancipation sans tien faire eux-mianes pour la préparer.

lieaucoup des nôtres s'imaginent que les révolutionnaires n'auront qu'il dire, en temps propice, à ceux qui seront restés passifs jusu'alors : « Faites ceci, faites cela! » pour lie cela aille tout seul, et que la lumière se fesse en les cerveaux les plus enténébrés: pom'

que ceux qui subiraient ainsi une impulsion qui leur serait étrangère, agissent conformément à cette impulsion comme s'ils en avaient compris la raison.

Je doute fort, pour ma part, des chances de réussite d'une révolution faite en ces conditions. Lorsque, comme le fait l'idéal anarchiste, on se réclame de l'autonomie entière, la plus absolue, de l'individu, oft ne peut, on ne doit pas compter sur la passivité de ceux que l'on se propose d'entraîner à l'assaut du vieil ordre de choses. Cette passivité serait un danger que doit, à l'avance, combattre la propagande préparatoire.

C'est toujours une minorité qui agit la première, cela est indubitable; mais le travail de cette minorité n'apporte pas à la compréhension de la foule, comme un coup de foudre, la démonstration de la vérité; ce n'est que par une infiltration lente et continue qu'elle arrive, à la conquérir; ce n'est qu'en suscitant en ces

cerveaux apathiques un sourd travail lie ré- ^^wilexion qu'on les prépare à riHuminalion il-

^^H Le travail de la minorité anarchiste étant ^^Hâe combattre tout pouvoir établi, d'empêcher H^Btoute autorité nouvelle de se substituer à la ^^^' place de celle jetée à terre, de pousser la masse à prendi'e, d'elle-ra^rae, les mesures jugées nécessaires à la réussite de la révolution entreprise, nous ne devons donc pas attendre Ëa révolution pour commencer cette besogne, c'est dès aujourd'hui, en semant nos idées à ftleines mains, en cherchant à les l'aire discuitèr par le plus grand nombre possible. Et malgré qu'il beaucoup de nos amis il semble Ijlns court de marcher à la révolution, sans 8'occuper de la discussion d'idées, ma convic- Stiûn absolue est que le chemin qui y mène le plus vite et le plus directement est encore la discussion et la diffusion des idées.

Puis, dans la révolution que nous désirons,

Somme dans l'état social qu'elle doit prépa-

. la niasse doit être livrée à ses propres

'<es, il son inspiration, que di'vra stimuler

— et peul-ètre suggestionner — la minorité agissante; mais en fin de compte, ne ricvra compter que sur elle-mi^me pour s'organiser en vue du nouvel état social où elle sera appelée à se mouvoir; c'est une raison encore qui nous indique que la rèvolutiun anacchiste ne sera possible qu'à la condition que cet esprit d'initiative soit porté, chez la minorité agissante, à un haut degré d'intensité et susceptible de s'éveiller chez ceux de la foule.

Ceux qu'aura entraînés, par son exemple, la minorité agissante, devront être aptes, à l'occasion, d'user d'initiative. Il faut que cet esprit, chei: eux, soit éveîllê par une propagande antérieure et que, s'il sommeille, il soit au moins sensible à l'exemple qui doit l'impulser.

S'ils n'étaient propres qu';'( agir par imitation, ou parce qu'ils auraient confiance en celui-ci ou en celui-là, le succi^s de la révolution serait fort aléatoire.

Une autre vieille conception qu'il faudrait également perdre, c'est celle d'une révolution [s'opérant en deux ou trois jours, huit jours, pn mois même, si l'on veut, mais opérant lez brusquement la scission entre le monde [présent et le futur. Malgré que beaucoup aient compris que ce qui était possible lorsqu'il ne S?agissait que d'un changement de gouverne- ^ment comme dans les révolutions politiques passées, ne l'est plus lorsqu'il s'agit d'une révolution économique, la plupart encore, hantés ûr le sûuveuii' des révolutions passées, con- ^nuent à raisonner comme si la société d&t brusquement changer du jour au lendemain.

Pour s'accomplir, la transformation que I90US désirons peut demander l'œuvre de plulâeurs générations '. Et, en outre, cela deuuinïera encore beaucoup plus d'initiative de la part des individus qui voudront s'alfranchir. pr, tant que l'on ne se sera pas fait une idée Bette de ce que pourra être cette révolution

. Voir Ih SocitUé Future, >\,a[>. J où oela fs( plus louraeiiient développé.

qui doit transformer toutes nos conceptions, toutes nos relations sociales, on risquera fort d'ergoter indéfiniment et de ne pas s'entendre sur ce qui lui sera possible et sur ce qui lui sera impossible.

Il y a ceux qui, comme nous Tavons dit, croient h un bouleversement brusque de la société, faisant, du jour au lendemain, table rase des institutions sociales; il y a ceux qui, ayant la notion plus nette des choses, nous démontrent que la révolution que nous désirons ne sera que l'accumulation d'un grand nombre de mouvements destructeurs qui auront un jour, ici, jeté bas tel rouage de l'organisation sociale, ici ou ailleurs réduit telle autre institution à l'impuissance.

Il y a ceux qui croient commencer la révolution et en voir le lendemain ; il y a ceux qui espèrent bien en saluer l'aurore, mais ignorent jusqu'à laquelle de ses phases il leur sera permis d'atteindre.

deux qui croient à la puissance sans bornes de la révolution disent : « Qu'avons-nous tant besoin de discutailler sur tel ou tel principe,

occupmis-iiiius donc de faire la révolulîon, » et. ils s'imaginent l'avancer ainsi, ne s'apercevant pas que le meilleHr moyen de marcher à la révolution, c'est de stimuler l'évolution, en rappelant l'être humain à sa dignité, à la fermeté de caractère, susciter son initiative et •■sa volonté.

ceux qui ne se paient pas de mots, qui analysent les faits, tout en se rendant compte que la crise révolutionnaire est Fatale, que, tijt ou tard, la marche des événements poussera la foule dans ]a rue, ceux-là disent : « La révolutionl boni nous savons qu'elle est iné- "vitable, nécessaire, même, rien de mieux que se préparer pour i^tt-e en mesure, lors- 'elle éclatera, de lui faire rendre tous les lits que nous en espérons. »

Mais cette révolution n'est pas une fée dont pouvoir efficace doit agir par lui-même:

itte révolution ne sera que ce nous saurons faire, rendons-nous donc hien compte, au- 'ai'avant, de toutes les nécessités qu'elle comirte, afin que, le jour venu, nous ne soyons ,-j)as pris au dépourvu-

semble, au contraire, eu être le renforcement parce que, d'abord, il me semile plus couronne aux faits, pI ensuite parce qu'il incite les individus à no pas attendre ki révolution pour agir, mais ù la considérer comme comajencée, en mettant, chaque fois que cela est lossible, ses actes d'accord avec ses idées.

■ La révolution accomplie ou. — pour être Hus exact — tout en accomplissant leur a'ufre révolutionnaire, il faudra que ces indivitis se groupent, s'organisent, de façon à se "passer des rouages gouvernementaux qu'ils auront détruits, ou qu'ils veulent détruire.

Il faudi'a qu'ils sachent transformer les anciens moyens de production et d'échange eu - une organisation adéquate au nouvel ordre tûcial anarchiste qui, laissant tout à l'initiaindividuelle, en exigera par conséquent me grande somme de la part de chaque indvidualité ! De même que, pour ne pas être

absorbé par les plus agissants, chaque individu se remuera à son tour.

Il faudra enfin que, transformant toutes leurs façons d'agir qu'ils tiennent de l'éducation et du mauvais fonctionnement social actuel, ils sachent s'entendre entre eux, de façon à savoir trancher à l'amiable les différends qui pourraient s'élever entre individus ou groupes sans avoir à recourir à aucune autorité, celle du nombre moins que toute autre.

Il pourra leur arriver de se fractionner en autant de groupes qu'il y aura, en présence, de façons différentes de concevoir ces choses ; cela importe peu. ^fais ces groupes, tout en maintenant l'intégrité de leur autonomie, devront respecter celle de ceux qui ne penseront pas comme eux, et évolueront à leurs côtés d'une façon différente. Là où des intérêts communs les mettront en contact, il faudra qu'ils sachent y apporter l'esprit de conciliation nécessaire sinon à se faciliter mutuellement la besogne, tout ou moins à ne pas s'entraver.

Tout cela, évidemment, s'améliorera avec

la pratique des choses, et la nouvelle forme de société engendrera, certainement, l'esprit de sociabilité qui lui est propre. Mais rien ne se crée de rien ; et cet état social luimême ne peut être rendu réalisable que si les individus ont été préparés à le concevoir, par une large dilTusion des idées, par un désir intense de réaliser cet idéal.

Et quand je dis les individus, j'entends toujours la minorité agissante.

Or, rien que l'énoncé des facultés qui seront requises de ceux qui seront appelés à réaliser l'état social que nous désirons, nous démontre que la révolution seule, ne peut déterminer l'état d'esprit qui doit la faire triompher; que, tout au contraire, c'est cet état d'esprit qui doit déterminer la conflagration.

Et cet état d'esprit, c'est la propagande intégrale de notre idéal social qui doit la déterminer. C'est en soufflant à l'individu le souci de sa dignité, en ramenant à avoir besoin

Scu|iuiis-iiyu3 (Jonc de faire la révoluLion. » tils s'imaginent l'avancer ainsi, nu B'ajicr- Bvatit pas que le meilleur moyen de marcher iia révolution, c'est de stimuler l'évolution, ï rappelant l'ôtre humain à sa dignité, à la ^melé de caractère, susciter son initiative et i volonté.

[Mais ceux qui ne se paient pas de mois, qui

Balysent les faits, tout en se rendant compte

pe la crise révolutionnaire est Totale, que,

t ou lard, la marche des événements pous-

fera la foule dans la rue, ceux-là disent : « La

Evolutionl Ijoni nous savons qu'elle est iné-

;able, nécessaire, mt^me, rien de mieux que

se préparer pour ùtve en mesure, lors-

j'elle éclatera, de lui faire rendre tous les

lits que nous pu espérons. »

s cette révolution ii'esl pas une l'ée dont [pouvoir efticace doit agir par lui-mi'mo; tie révolution ne sera que ce nous saurons i faire, rendons-nous donc bien compte, auu-avant, de toutes les nécessités qu'elle com- , afin que, le jour venu, nous ne soyons ias pris au dépourvu.

de procéder, que nous savons nous passer d'elle et faire mieux.

iXous voulons une société basée sur la tolérance, la réciprocité, l'estime mutuelle :

No laissons pas les autres empiéter sur notre activité, mais sachons aussi ne pas empiéter sûr les activités voisines. Lorsque nous ne sommes pas partisans d'une idée, sachons en donner les raisons, mais sachons écouter celles do ceux qui ne pensent pas comme nous, habituons-nous à agir, en toute franchise, selon notre propre conception, ne demandant aux autres qu'une égale sincérité. Ne nous occupons jamais de ce qu'ils font, lorsque leur action ne peut en rien se mêler à la nôtre. Si nous en faisons la critique que ce ne soit que ])uur en tirer les leçons que cela comporte pour nous. Etre tolérant c'est un gr^'ind pas do fait vers la hicMivoillanco, vers la solidarité.

Nous affirmons qu'il peut exister une société où les individus sauront pouvoir s'organiser on groupes producteurs ou consommateurs sans avoir besoin de maîtres, de chefs, ou de surveillants :

D'ores et déjà, dans nos façons de procéder actuellement, commençons donc à démontrer que cela est possible. Eliminons de tous les groupements auxquels nous pouvons participer, — lorsque nos coassociés pensent comme nous là-dessus ■— tout ce qui peut ressembler à un chef, à une autorité tacite ou avouée.

Dans les groupements où n'auraient pas pénétré nos idées, que notre initiative toujours en éveil, s'exerce en dépit des entraves; que notre tolérance apprenne aux autres que l'autorité n'est qu'une superfétation, lorsque les individus savent s'en passer.

Notre initiative pourrait, ainsi, s'exercer en mille occasions. On pourrait, dans la pratique courante, faire entrer cent façons d'agir qui seraient un pas fait vers la société future et qui, une fois adoptées, ne pourraient rétrograder.

Et cela, non seulement en nos relations avec ceux (jui pensent comme nous, mais

aussi avec ceux que l'idée n'a pas entamés.

Dans nos relations avec l'autorité, avec le patronat, avec les indilférents, il v aurait mille moyens de leur faire; malgré eux, comprendre qu'un nouvel ordre social se forme, et les forcer de l'accepter.

Que l'individu arrive à se persuader fortement de la légitimité de ses desiderata, qu'il se convainque bien que son di-oit de vivre et de se développer n'est inférieur en rien au droit de ceux qui l'entourent, et il agira comme s'ils lui étaient acquis. Etre bien convaincu de ce Ton veut, c'est là toute la force

LA PANACEE-REVOLUTION

Jiîi iiï<U;ii)liysi(iU(î révolutionnaire. — Déviation de I)ut. La unVutu. et l'individu, leur action réciproque. — L'exploitîition ne subsiste que par la tolérancQ d«»s (»x|)loitMS. — Les désirs et la réalité. — L'évolution de l'idée amène la lutte contre l'autorité. — Gercl<; vicieux. — Et<u'nité de la révolte. — Div(H'gences de la mentalité humaine. — Ji'enseigneuHîiit. — L'évolution mûrissant, (die assure d'autant le succès de la révolution. — C'est contribuer à la révolution en aidant à transformer les cerveaux. — La révolution n'est (ju'un muy»'n. — Los autoritaires ojit intérêt à l'ignorance. — L'idée anarchiste comporte la lumière.

Kn traitant de l'initiative dans le chapitre

précédent, j'ai été amené à parler de l'erreur qui

faisait envisager la révolution comme capable

de transformer à elle seule, toutes les concep-

^.jix

tirais. Il est bon de traiter le sujet plus aiiiplenient, cac c'est cette erreur qui motiva l'iucoinpréheiîsion de cliacunsur le véritable rôle qu'il a à remplir en l'évolution humaine, et la sienne propre. Ou s'est tellement habitué à attendre les bienfaits de puissances surnaturelles, que lorsqu'il s'agit de s'émanciper, sur cette terre, on attend cette émancipation de bienfaiteurs inconnus.

Après l'avoir attendue deDieu, on l'attendit du Itoi ; les rois étant mis à terre, un plai,'a sa confiance en l'Etat, raison anonyme des gouvernants; puis ce fut en le journaliste du coin que l'on espéra, après avoir perdu confiance en l'orateur d'à côtiS ; parfois c'est du député de demain que l'on attend lemilleniutii; chez nous c'est en la révolution que d'aucuns l'espèrent. On pose sa coniiance où l'on peut, quand on ne l'a pas en soi-mOuic,

Forts de cette constatation que l'ortj.-inisation sociale actuelle ne cédera que devant un soulèvement des déshérités, ils s'imagineut que le seul but àpoursuîvre est la révolution. — Violente, iijouleut-ils, par amour des qua-

lificatifs redondants, comme si l'emploi de la force n'était pas la violence.

Absorbés par cette pensée unique : la révolution nécessaire, l'essentiel, selon eux, est de la hâter, de la provoquer toute affaire cessante et l'ordre de choses actuel renversé, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.

Leur raisonnement est celui-ci : « Si nous attendions que chaque individu ait accompli son évolution, nous en aurions pour des siècles avantde voir s'opérer une transformation. L'homme est dans un milieu qui le rend mauvais, il faut changer ce milieu pour lui permettre de devenir apte à comprendre notre idéal d'harmonie ».

Or, c'est retourner les termes de la question, mais ce n'est pas la résoudre.

Le milieu dans lequel nous évoluons rend les individus fourbes, insociables, rapaces, esclaves on dominateurs, cela est de toute évi-

dence; il fautle changer, cela est encore vrai: i^l si nombre de nous autres avions en notra jiossession, un de ces bons vieux talismans des contes de fées qui ont charmé notre enfance, à l'aide desquels il ny avait qu'à formuler son souhait pour que a cela fût »,.

vieux monde, cela est certain, aurait vécnij Mais, génies et fées ne sont, hélas t exista que pour la crédulité enfantine; le^ soroîeii s'il en reste quelques spécimens en qnelqûaj bourgades reculées, sont en train de dispâri , tre devant l'instruction; et les talismans, s'^ ont cédé la place aux tables tournantes, n'ont pu leur transmettre lour puissance.suffit d'un incrédule en leur présence pour lei ■éduire à l'inertie. T/est sur les seules fûrces™ humaines qui se trouvent en ce milieu pour- , risseur qu'il nous faut compter pour le changer. Or si le milieu impulse l'individu; s'il est Ivrai que ce dernier ne peut échapper complè- Itement à son influence, il est également vrai I^ILG c'est l'individu qui crée, en le transfor- , le milion en lequel il se ment, Quello que suit la puissance que notre éiA

L'IN'DtVIDtJ ET L\ SOCIÉTÉ

soda! fournisse au capitalisme, si ce dernier ne trouvait pas dans l'ensemble de ceux qui subissent ses effets un appui moral qui lui permet de perdurer, celte puissance lui coulerait dans les mains, car les forces dont il dispose refuseraient de le servir plus longtemps. Et, quelle que soit notre impatience, quels que soient nos désirs, ce ne sont pas nos objurgations révolutionnaires qui enlèveront au capital ses défenseursi mais la compréhension — vaguement intuitive sinon nettement formulée — qu'ils font métier de dupes en assurant à i^leurs exploiteurs la tranquille jouissance de ce que, à eux, spoliés, il a été enlevé. Si, après tant de révollitions, les anciens, abusont persisté, ouontréussi, dans le nouvel état de choses, à se faire jour sous de nouvellesformes, c'était, il faut bien le reconnaître, ou J.5ue les initiateurs du mouvement, trop en ffancG sur la foule, n'avaient pu réussir à l'enttaîner dans leur marche en avant, ou — ce qui test plus probable— leur avance sur la masse plus apparente qu'effective, laissait en réalité leurs conceptions au niveau de la moyenne et

tiôiis vers le mieux, écrase les volontés les bIus fécondes.

■•Mais, quels que soient nos désirs, queUeque • Bit notre volonté ardente d'en finir avec un milieu corrupteur, il nous faut compter avoc la réalité, et la réalité est que, quelles que soient les vertus bienfaisantes dont notre imagination ail doté la révolution, quelle que soit la puissance que nous lui attribuions en nos désirs, elle ne pourra ^tre que ce que seront ceux qui l'accompliront.

La révolution n'est pas une entité dont la ■puissance agit en vertu d'une force secrète

fl'elle tirerait d'elle-même. Ce n'est pas un

irsoiniage métaphysique doué de toutes les lyîi'tu alités. C'est un fait qui s'accomplit sous l'impulsion d'individualités qui ne pourront opérer autour d'elles que les transformations

j'elles auront su, au préalable, déjà opérer lans leur cerveau,

C'est ressasser une vérité reconnue en répélant que la révolution s'accompîira sous la pression de circonstances locales.

Quand ceux qui, à l'heure actuelle, subis-

L'INDIVIDIT ET LA SOCIË

Si de tous temps, ils ont «té majorité ceux qui avaient à souffrir de l'ai-bitraire social, ils n'étaient que ininorité très intimes ceux qui avaient cuinpns i]ue le mécanisme social foiiclioiinail à leur détriment.

De tout temps aussi, cette minorité a existé. Toujours ily a eu des individusqui étoutFaient sous l'état do choses existant, et voulaient élargir le cercle dans lequel se mouvait riiumanité. Mais, bti temps ordinaire, ces individus restaient isolés, incompris de l'énorme masse. Ce n'était que lorsqu'un noyau plus important d'individus était parvenu à s'as.

similer quelques-unes de leurs vérités, que ces vérités devenaient aptes à commotionner les foules.

Or, à l'heure actuelle, l'idée anarchiste remue fortement certains cerveaux; par certains côtés elle a prise sur la masse, elle commence à vouloir entrer dans les faits, mais force nous est bien de reconiiaitre que, si l'on accepte certains de ses détails, elle est loin d'être comprise en son ensemble, et qu'elle a encore une

L'iNmVIDU ET LA SOCIÉTÉ

longue période évolutive à accomplir avant d'être toute-puissante sur les foules.

Mais cette évolution des idées nous prouve que quelle que soit l'influence du milieu, il y a des organismes qui y sont plus ou moins réi'nictaires; quelle que soit l'ambiance, il y a des aptitudes qui s'acquièrent et se transmettent d'une génération à l'autre. Unissant par amener ceux qui en héritent !i-suivre une voie évolutive différente de ceux qui, continuant à subir les influences premières, se modèlent plasliiiueiiienl Jius coiulilious (l'e\istoiice qui leur sont laites.

Ce qui se passe dans rrudre physiologique se passe également dans le domaine inlellectuel. 11 y a — je néglige les nuances — ceux qui, croyant raulorilé et le capital les deux assises nécessaires de lout ordre social, les suliissent ou les iléfendiint sans clierclier à les analyser, ao conforment passivement aux enseignements de la morale qu'on leur inculi[ue dès leur naissance; il yaceuxqui veulent lesmitiger en yapportant quelques perfectionnements; et ceux, enfin — dnni nous faisuub

partie — qui, trouvant tout le système mauvais, veulent le détruire de fond en comble, et cherchent à réagir contre les conditions d'existence qu'on leur impose.

Analysant les préceptes qu'on leur enseigna, ces derniers n'acceptent qu'après mûre délibération ce que leur raison leur fait trouver juste, et repoussent tout ce qui ne leur paraît pas absolument démontré. Et si cet esprit critique ne se transmet pas toujours d'ascendant à descendant comme certaines aptitudes physiologiques, il se transmet par l'exemple, par l'enseignement, au sein des générations, vivantes, et à celles qui suivent.

Chaque progrès qui s'accomplit, est un pas de fait vers la possibilité de la révolution.

Lorsque j'ai déjà traité ce sujet, quelquestius ont cru que je désirais voir reculer la révolution pour que chacun eût le temps de transformer sa mentalité. C'est là une erreur. En parlant du rendre les individus conscients,

L'INDIVIDU ET LA SOClKTli;

j'ai toujours en vue la minorité agissante, la minorité qui, pai- son exemple, doit exciter la masse plus réfraclaîre, n'attrapant que des Ijribes des idées jetées au vent. Mais il ne faut pas oublier que ce sont ces bribes qui germeront plus tard sous la poussée des événements, et qu'il faut les semer pour qu'elles germent.

Il est, je crois, un l'ait indéniable plus l'idée aura le temps d'évoluer et de se développer, plus la i-évolutiou qu'elle engendrera sera mûre, consciente et profonde ; mais il ne dépend de personne d'avancer on de reculef les événements à la réalisation desquels concourent des milliers de causes. Chacun da nous, par notre action, y entrons bien pour une pai't, mais sî infinitésimale, que cetto part d'action disparaissant, le cours des événements n'en serait pas sensiblement modilié.

Donc, à quel point de vue, que nous envisagions la révolution, il n'en reste pas moins acquis qu'elle est nécessaire, inévitable. Kt alors, quand nous demandons aux individus qui travaillent à sa réalisalion, de ne pas se

Itoriier à de simples, désirs, à de vagaes aspirations, à d'indécises formules que l'ou répète sans savoirce qu'elles signifient, ce n'est pas ajourner la révolution, ni la diminuer, mais bien au contraire lamplifier en la désirant plus grande, plus profonde et plus féconde.

Bien mieux, si chaque individu, en ses actes, dans son entourage, dans sa sphère d'action, dans la mesure de ses moyens, selon l'inLensité de ses convictions, ai'rivait déjà à L'urriger. à supprimer ce qui lui semble choquant de la façon actuelle de procéder, il au^ rait contribué à avancer la révolution en jiidant à créer un état d'esprit en désaccord avec les institutions présentes.

N'est-ce pas l'aire œuvre révolutionnaire des pins rationnelles que d'essayer d'apporter, ou nos relations présentes, un peu de ce que devront être nos relations futures? Et comme une nouvelle manière d'agir amène insensiblement ceux qui sont en contact avec elle à'" une nouvelle iat^on de penser, c'est, eu agis-

t L'INDIVIDU ET LA SOCIÉTÉ

)• sant ainsi, agrandir les possibilités révolu- [ tioniîuires.

La révolution n'est pas une idée, ce n'est pas uue couception sociale. C'est un fait, une nécessité, un moyen. Elle doit déblayer le terrain dusobstacles gui empêchent l'évolution humaine; rien de plus, rien de moins. Elle - n'apporterait pas un facteur nouveau à l'évo-, -lution sociale si ceux qui l'accomplissent, n'ont pas, en puissance, en leur cerveau, une idée qui les fasse agir.

Ausai, dire que l'on veut grouper les individus pour faire la révolution, c'est parler pour ne rien dire ; car, sauf exceptions des plus rares, on n'est pas révolutionnaire pour le seul plaisir de se battreoude culbuter un gouvernement. On groupe des individus autour d'une idée; si cette idée, pour sa réalisation, comporte les moyens révolutionnaires, ces individus se préparent à la râyolution en développant IcTiï idéal, voilà tout, Lea autoritaii-es qui ont la prétention i\<:

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s'emparer du pouvoir et de s'en servir pour le bien de tous, peuvent, eux, considtîi'er comme secDndaii'es leurs idées de transfurmation sociale. Qu'importent que les individus sachent plus ou moins ce que l'on attend d'eux, si on espère s'en servir pour assurer l'autorilé à l'aide de laquelle on opérera les transformations que l'on aura décrétées. L'objectif étant de s'emparer du pouvoir, il suffit de grouper les individus désireux d'un simplechangement polilique, sans notion sur ce que devra ^tre le nouvel ordre de cboses, puisque l'on se charge de penser pour eux.

Lorsqu'on a la volonté de couimaudar aux autres, 11 est inutile — même dangereux — de chercher à les instruire sur ce qui leur serait le mieux. Pourvu que les chefs sachent ce qu'ils am'ontàdécréter au lendemain de la victoire, inutile de perdre son temjis à fourrer des idées dans la têle de ceux qui auront à obéir. Kt encore, cela ne réussit-il pastoujours ; car il arrive que ceux que l'on aenrôlés échappent à votre commandement pour aller A un chef qui leur semble plus aptes.

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