LA LIBERTÉ ET L'ASSOCIATION
L'association pour le mieux. — Divagations dos autoritaires. — Inutilité de récrirainor sur le passé. — I/évolution varie avec les conditions de départ. — Coordonner, n'est pas abdiquer. — Liberté n'est pas extravagance.— L'asservissement engendre le mauvais vouloir. — Généralité de l'état d'esprit anarchiste. — On ne veut le pouvoir que contre les autres. — La peur de l'inconnu. — L'homme en revient toujours à lui-même. — L'apprentissage de la vérité.
Quelle que soit Torigine des sociétés, il est de toute évidence qu'elles ne furent qu'une union, toute spontanée, d'elFortsenvue de tirer un plus grand profit, avec^une]dépense moindre de forces. L'idée de domination^ et d'exploitation ne pouvait se faire jour qu'au sein des groupes, au coui:s de leur évolution. Mais de
ce que les individus s'associèrent pour tirer un plus grand profit de leurs eilbrts, cela n'implique nullement l'abandon de leur auto nomie.
Les partisans de l'autorité affirment que, pour pouvoir vivre on bonne harmonie, les être associés sont forcés d'abandonner une partie do leur liberté, de subordonner leurinitiative à une volonté directrice; qu'en groupes il leur est impossible d'être aussi libres qu'à l'état isolé; et que, pour arriver à maintenir Tordre, parmi les êtres associés, pour assurer à chacun le respect de sa vie, de ses biens, il faut que tous abdiquent la plus grande part de leur autonomie, entre les mains d'un pouvoir chargé de les mettre k la raison.
Ceci est raisonner avec nos préjugés reçus, avec la hantise de notre état social dont l'organisation rend les individus antagoniques les uns aux autres. Cela prouve seulement que notre cerveau a bien du mal à se hausser à des conceptions nouvelles, qu'il n'y arrive qu'en passant par toute la gamme de dégradations et do nuances, s'enchaînant les unes aux
autres jusqu'à ce qu'elles produisent des idées nouvelles.
Ainsi, l'un des arguments où triomphent les défenseurs de Tordre de choses actuel, c'est lorsqu'ils s'écrient : « Mais rien ne va sans raison dansla nature, l'évolution ne se fait que sous la pression de causes qui s'engendrent les unes les autres. Les phases par où a passé l'humanité étaient nécessaires, inévitables, même; si l'espèco humaine les a suivies, c'est qu'elles lui étaient profitables, vous êtes des fous, des utopistes, de vouloir changer quelque chose à leur marche. »
A-t-il été utile à l'espèce humaine que ceux qui la composaient se soient dévorés les uns les autres, que la minorité ait asservi, exploité la majorité? a-t-il été profitable à l'hunianité qu'une partie seulement de ses membres fût seule à trouver la satisfaction complète de ses besoins? que la possibilité de déveloi)per toutes ses facultés fût réservée à un petit nombre au détriment des autres? Nous laissons aux thuriférah'es du fait accompli le soin de l'affirmer.
Nous ne perdrons pas non plus notre temps à rechercher si cela aurait été mieux autrement ; nous ne pouvons faire que ce qui a été ne soit pas. A quoi bon récriminer devant le; fait accompli? Que ceux qui y sont intéressés justifient le passé, ce que nous avons à chercher, c'est à sortir du milieu qui nous opprime.
C'est ici que certains économistes plus ou moins teintés de la théorie de Tévolutloîi, et des principes du déterminisme, viennent nous dh*e que, « l'homme n'étant pas libre, n'agissant que sous la pression de causes extérieures, quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse, il sera toujours le jouet des causes ambiantes; qu'il ne peut, en rien, modifier son évolution. »
Ces économistes ne savent ce qu'ils disent.
Si leur raisonnement était juste, pourquoi perdraient-ils leur temps à écrire de gros volumes pour défendre l'état de choses existant, qui se défendrait bien lui-même s'il était vrai qu'il fût une conséquence inéluctable du développement humain?
« Ceci engendre cela », c'est un fait positif.
Mais, dans un tir à longue portée, il suflit, au départ, dans la ligne de mire, d'une déviation de répaisseur d'un cheveu, ou que le vont qui souffle ait plus ou moins de force pour que Pécart du projectile se traduise, à l'arrivée, par une différence on mètres; de même, dans le départ de l'évolution humaine, il eût suffi d'une cause infinitésimale dans l'étahlissoment des relations des premiers êtres pour lancer l'humanité en une tout autre voie.
Nous n'avons nullement la prétention de faire que ce quia été ne soit; mais nous disons que, aujourd'hui, la volonté individuelle pouvant intervenir dans le processus de l'évolution de l'espèce, le devoir de chacun est de chercher à s'orienter vers ce qui lui semble le mieux, au lieu d'accepter passivement les choses qui lui semblent mauvaises.
Il est bien vrai que l'homme associé, s'il veut tirer profit de son association, doit subordonner son action à l'action de ceux avec les-
quels il s'est uni, voilà la part de vérité contenue dans l'argumentation autoritaire; mais, où il y a erreur, c'est lorsque, arbitrairement, on en conclut que, du moment qu'il concerte et combine ses efforts avec ses semblables, l'homme abandonne une part de son autonomie — qu'il ne posséderait, du reste, jamais complètement, d'après ces raisonneurs, puisque, n'étant pas libre de ne pas manger, s'il veut vivre, de ne pas dormir, de n'être p;is flatté par certains parfums, incommodé par certaines autres odeurs, pas libre de ne pas être malade, pas libre de ne pas mourir, sans compter les mille ot une autres nécessités naturelles, il s'ensuivrait que la liberté ne doive jamais être pour lui qu'un mot, puisque, pour agir, il serait encore forcé d'aliéner le peu qui lui reste.
L'argument est spécieux. Qu'est-ce que la liberté, si ce n'est la faculté d'agir au mieux de nos tendances, selon les besoins de notre individu physiologique et psychologique. A moins d'être un détraqué de spiritualisme ayant la « vile matière » en dégoût, qui a ja-
mais eu la prétention de s'affranchir des besoins physiques de notre corps?
Si, avec d'autres camarades, je m'attelle à une voiture pour la mener à l'endroit où j'ai besoin qu'elle soit, il est de toute évidence que je n'irai pas tirer en arrière pendant que les autres tireront en avant; ici, le simple bon sens m'indique que je dois faire converger mes efforts avec ceux de mes associés pour aboutir le plus promptement possible au résultat désiré.
Et, alors, au nom de quelle logique pourrait-on en conclure que j'ai aliéné ma liberté parce que je n'ai pas cherché à contrarier les efforts de ceux qui ont concouru au même but que moi? En quoi mon autonomie en serat-elle amoindrie parce que je n'aurais pas cherché à agir au rebours du sens commun ?
Qui, en parlant de justice ou de liberté, a jamais prétendu affranchir l'homme des nécessités de sa nature? Et de ce qu'il est soumis à des nécessités physiologiques, en quoi cela justifie-t-il l'autorité que des semblables voudraient faire peser sur lui?— Je no puis mu
passer de boire, manger et dormir, mais je me passerai fort bien de l'autorité de celui qui vient prélever la meilleure partie de mon travail ou veut m'enipôclier d'agir selon leB nécessités de ma nature.
Pour que des contradicteurs, qui ne sont pas aveuglés parTesprit d'autoritarisme, puissent imaginer ou prendre au sérieux de semblables objections, il faut qu'ils n'aient pu arriver à abstraire leur pensée d'une société où, tout étant imposé, contrarié, se fait mal et en rechignant.
Comment veut-on que les individus ne se cabrent pas devant les besognes qui leur sont imposées et leur répugnent? Vous avez une société où, à chaque moment, les individus sont entravés en leurs mouvements: forcés de subir des contacts qui leur répugnent, mais que leur infligent les nécessités sociales actuelles, il est compréhensible que l'autorité paraisse indispensable pour les forcer aux besognes que repousse leur nature. Mais cette nécessité est artilicielle comme les causes qui l'engendrent, et ne venez pas nous ériger vo-
tre ignorance comme but de révolution humaine.
Ayant toujours vu les rclat ions sociales s'opérer sous la férule de l'Etat, n'ayant jamais fait acte d'être humain sans ^estampille^)u le visa d'un pouvoir religieux, économique ou militaire, il est impossible aux individus de nos sociétés de s'imaginer un état social où les relations pourraient librement s'établir d'individu à individu, d'individu à groupe, de groupe à groupe, sans autre sanction que leur seule volonté, sans autre sauvegarde que leur seule bonne foi, leur sympathie pour leurs semblables, le mutuel respect de l'initiative d'autrui, la conscience nette de ce qu'on vaut soi-même, de ce que valent les autres.
L'idée générale, qui prédomine à notre époque, est une diminution des attributions de l'Etat, une restitution, par conséquent à l'in- • ■ dividu delà part d'autonomie qui lui a été enlevée. Chacun — à part quelques exceptions, — veut être libre d'agir selon ce que bon lui semble, personne ne désire être entravé en son évolution. L'idéal que l'on arrive à se
faire du « bon gouvernement)) serait un gouvernement qui ne se mC4erait de rien, nous laisserait faire nos petites affaires particulières, sans venir y fourrer le nez d'un fonctionnaire quelconque; on n'en aurait pas le pouvoir au cas où il en aurait la velléité.
Et on no s'aperçoit pas que l'idéal formulé ainsi est, tout simplement, l'idéal anarchiste, puisqu'un gouvernement réduit à ces proportions ne serait plus un gouvernement, n'en serait plus que Tapparence; l'anarchiste, plus logique, ne veut, en plus, que la disparition du fonctionnaire avec celle de la fonction.
Il y a, chez l'homme, des vestiges de membres ou appareils atrophiés qui ne lui sont plus d'aucune utilité, mais peuvent, en certaines conditions être la cause de très graves maladies, entraînant la mort parfois. Du moment que l'on reconnaît ([lie les fonctions de l'Etat doivent être réduites, au point ({ue, graduellement, on veut les lui enlever toutes, ne laissons rien subsister de ses tbnctions, de crainte que, n'étant utile à rien, il ne continue à être toujours un danger.
L'INDIVIDU KT L.\ SOGIKTK 209
Ce qui arnHe les individus de tirer la conclusion, logique de leurs raisonnements, c'est que, envisageant toujours la société actuelle, avec Torganisation antagonique des intérêts, ils ne voient pas sans terreur les individus Kvrés à eux-mêmes, sans pouvoir pondérateur.
Ils se les imaginent que, sitôt délivrés de leurs chaînes, ils s'occuperont de s'en recharger mutuellement.
Pour nous imaginer une société libre, il nous faut faire table rase des institutions actuelles, il faut imaginer un état social où les individus n'auront pas à disputer, à leurs voisins, le morceau de pain, où ils n'auront pas à déloger d'une position le concurrent qui leur obstrue la place. Loin d'avoir à redouter la concurrence de leurs semblables, les individus trouveront avantage à s'entr'aidcr.
Mais, pour se faire une conception nette dt^ ce que pourront être les rapports entre les individus émancipés, il nous faut rejeter tout ce bagage d'erreurs, de sophismes, de préjugés, d'opinions préconçues qui n'ont cours
que [parce que, jusqu'ici, on les a admises
sans contrôle. Nous les avons tellement entendues rabâcher depuis notre naissance que nous les avons acceptées comme vérités acquises, sans penser à les analyser ; ce n'est qu'avec de très grandes difficultés, après bien des luttes avec nous-mêmes que nous arrivons à les concevoir autrement. Aussi, lorsque nous voulons nous faire un tableau de Tétat social futur, ce n'est qu'à travers les institutions actuelles que nous arrivons à nous en former une vague esquisse.
nti reste, l'homme, quelle que soit son imar gî nation, ne peut tabler que sur ce qu'il connaît. C'est pourquoi, mémo dans ses rêves de plus vague spiHtualité, il n'a fait que rééditer ce qu'il avait sous les yeux, et donner son cotps à ses plus vagues entités.
Absolument comme ceux qui, chel*chant-à se faire une idée de ce que i)ouvait être la vie sur les planètes que l'on suppose habitées, et Uè vCfUlaUt pas l'iUiagiiiér identique à la nôtre — que rieU Ue force, en ellet, à être semblable, - se sont mis l'imagination à la torture pottt* Créer des fornies nouvelles et n'ont abouti,
en somme, qu'à caricaturer les formes que nous avons sous les veux.
Ils ont emprunté au règne animal sa ([ueue, ses cornes, ses ailes, ses plumes, ses écailles, pour ajouter à Thabitant qu'ils supposaient, lui ont donné des bras et des jambes en plus, lui ont semé des yeux un peu partout ; ils l'ont fait marcher sur les mains, à quatre pattes, voler en Tair, ont exagéré certains organes, en ont supprimé d'autres, mais en lin de compte n'ont rien trouvé que nous n'ayons sous les veux.
Pour la société futun^ cela ne se passe pas autrement. On retape les vieilles institutions, ' on rafistole son organisation, on rajoute àl'une ce qu'on retranche à l'autre, mais impossible de se l'imaginer sans les pouvoirs qui, jusqu'à ce jour, nous ont semblé les régulateurs indispensables à tout état social.
Et pourtant, la société actuelle nous fournit, déjà, des éléments d'appréciation sur cette ^entente mutuelle que l'on nous reproche de juger, à tort, si facile : il ne s'agit que de savoir les trouver sous l'amas de préjugés qui
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nous les masquent. El lorsqu'on est parvenu à ' débarrasser son cerveau de tout le fatras d'erreur qui robscurcit, la chose vous apparaît ensuite si claire, si simple, tellement vraie, que l'on se demande comment les individus peuvent avoir été si bornés, si stupides, de se laisser opprimer par des mots, gouverner par des mensonges.