LA MORALE
Codification do la morale. — La roligion s'en mêle. — Intervention de la conscience. — Timidité île l'esprit critique. — La moralité de l'homme. — Contradictions.
— Définition du bien et du mal. — Complications des sensations. — Répercussion de nos actes. — Positivisme et idéalité. — La morale étant née, n'est que relative. — L'état social engendre la morale. — « Juste milieu ». — La morale en conflit avec le « bien » de l'individu. — Conflit entre la morale et l'individu.
— L'esprit métaphysique partout. — Les actes n'engendrent ni récompense ni châtiment ; ce sont des faits matériels qui engendrent des réi)ercussions matérielles. — La moralité se dessine en les conséquences de l'acte par rapport à d'autres êtres. — La théorie ne suit que la pratique. — Ce n'est pas amoindrir son autonomie de subordonner son action à la nature de son être. — L'enchaînement des êtres. — L'individu est sa propre fin. — Le bien de l'espèce découle du bien de l'individu. — Le bien immédiat n'est pas toujours un vrai bien. — Complexité des sensations. —
Harmonisation de Fctat social avec les individus. — Vers l'harmonie.
Tout en n'ayant pas la prétention de vouloir construire un nouveau système de morale, il nous faut, ici, en dire quelques mots; car, nous l'avons vu dans les chapitres antérieurs, il est impossible de parler de l'individu et du milieu social, sans parler de la morale. Il nous faut donc non pas en faire l'historique, cela me forcerait à lire un tas de traités que je ne me sens pas la force d'ouvrir, mais la prendre en ses lignes les plus générales afin de nous en faire une idée assez nette nous permettant de la discuter en connaissance de cause.
De tous temps on a essayé de codifier la morale. Bien avant les législateurs, bien avant les religions, on a ^essayé d'établir des règles de conduite assez fortes pour maintenir l'individu en certaines limites qu'il ne pouvait enfreindre sous peine de déchoir aux yeux des membres de son clan, à ses propres yeux. La coutume et la tradition sont, certainement, les précurseurs, en la société, des Passy, Bérenger et autres Jules Simon.
Ensuite les systèmes religieux, suivis de bien près par les politiques, vinrent apporter le poids de leur puissance, à cette œuvre de codification, avec cette aggravation, qu'avec la tradition et la coutume, les mœurs, sous l'empire des circonstances pouvaient se transformer progressivement. Avec le code religieux ce fut la cristallisation de certaines conceptions, avec défense d'évoluer, car la morale présentée comme étant d'essence divine, sacrilège était celui qui essayait de la modifier.
Chaque être humain naissait à la lumière en portant gravés, au plus profond de son cœur, des enseignements qu'il devait suivre en toutes les circonstances de sa vie sous peine d'être poursuivi sans cesse, par les cris de sa « conscience », personnage muet quoique terriblement bavard, si on en croyait ceux qui ont anthropomorphisé cette abstraction.
Après les divagations de la religion ou, pour être plus juste, des religieux— vinrent les radotages des philosophes. Inutile de les passer en revue, nombreux sont les bouquins, petits ou gros, qui ont fait ce travail, laissons-les
dormir en paix. Il a fallu arriver au développement des sciences anthropologiques qui, étudiant l'homme d'un peu plus près, oiit vu un peu plus clair dans les manifestations de l'activité de la matière pensante.
Mais, même chez les anthropologues, persistent encore les préjugés de l'éducation première, et la plupart n'osent aller jusqu'au bout des conséquences delà vérité entrevue.
On a reconnu pourtant que, contrairement aux assertions qui voulaient que l'homme fût primitivement: bon, selon les uns, mauvais, selon les autres, il n'était qu'un être déterminé par toutes sortes de conditions extérieures autant qu'intérieures: conditions de milieu, sol, climat; atmosphère, hérédité, éducation, état de santé, etc. Ni bon, ni mauvais, par conséquent, mais obéissant aux mobiles du moment qui l'impulsent.
Du coup, la question de morale se trouve également tranchée, l'homme n'étant, de sa nature, ni moral ni immoral, « amoral »
tout simplement; agissant, pour la plupart du temps, sous la pression de mobiles qui échap-
pent à son jcontrôle. La logique voulait que Ton conclût à son irresponsabilité.
Quelques-uns l'ont proclamée théoriquenient, mais en continuant de préconiser dans la pratique tout le système judiciaire, pénitentiaire et répressif que l'on devait aux anciennes notions de morale. Seulement on a fait intervenir Tidée de défense sociale, restaurant ainsi, au profit de Tentité-société, la question de morale qui leur échappait en l'individu.
Kn somme, qu'est-ce que la morale?
î)e toutes les définitions données la plus nette, la plus précise est encore celle donnée par ce primitif Australien qui, au voyageur oui l'interrogeait, répondit:
C'est « bien » quand j'enlève la femme d'un autre, — c'est « mal » quand on m'enlève la mienne.
Or, si on scrute la morale, et toutes les définitions données, nous trouvons toujours, en dernière analyse, que ce qui est « moral »
pour chacun, c'est ce qu'il trouve « bien » ou qui lui cause un plaisir, une jouissance ; — « immoral » ce qu'il trouve « mal » ou lui cause un déplaisir, une souffrance.
Mais comme ce qui cause une jouissance à l'un, peut offusquer les sens d'un autre, il s'en est suivi que les notions de morale ont varié selon les foyers d'évolution.
Et ce sont ces sensations de bien ou de mal, de plaisir ou de souffrance qui ont évolué avec notre cerveau, avec nos connaissances, la complexité de nos relations et que l'on a voulu codifier sous le nom de « morale », mais dont la mobilité et sa facilité à changer selon les conditions de la vie, dément l'origine supraterrestre, dont l'évolution nie, à l'avance, toute tentlative de codification.
Née des premiers contacts de l'être à peu près conscient avec le milieu extérieur, la notion du bien et du mal continuera d'évoluer avec lui.
Mais la réponse de l'Australien, c'est sa première sensation, tout à fait individuelle. Plus tard, en évoluant, sont venues se gref-
fer les considérations de relations individuelles puis celles d'ordre social, embrouillant la question en la compliquant.
Il a fini par comprendre que ce qui était «bien» pour lui, pouvait être un «mal» pour un autre. Quand il a eu à subir les représailles de celui auquel il avait enlevé la femme, il s'est aperçu qu'un « bien immédiat » pouvait être suivi d'un « mal » plus intense, quoique plus tardif, et ses notions de morale s'en sont trouvées modifiées.
D'autre part, l'autorité et la propriété s'établissant au sein de la société, elles ont modifié, elles aussi, les conceptions de morale. L'ordre social, ou du moins ceux qui le représentent, étant en conflit permanent avecceux qu'ils veulent dominer, ils ont établi des notions de bien et de mal absolument en désaccord avec celles que possédait l'individu, en antagonisme avec son propre bien.
Seulement comme on ne pouvait, sous peine de rébellion, imposer à l'individu la renonciation complète à la satisfaction de certains besoins, à l'oubli perpétuel de sa personnalité
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au profit de la société, les maîtres élaborèrent une morale dite supérieure que Ton enseigna aux exploités. Idéal élevé à la réalisation duquel devaient tendre tous leurs efforts ; morale supérieure qu'ils devaient essayer de pratiquer , quittes à faire moins s'ils ne pouvaient la réaliser entièrement. La loi ou le bon plaisir du maître se contentèrent du minimum qu'ils pouvaient exiger de l'individu sans éveiller les sentiments de révolte qui dormaient chez lui. Seriné dès son enfance, l'individu se pliait aux exigences du maître, ou de la loi, sentant sa raison s'égarer sur les notions du bien et du mal, acceptant ce qu'il ne pouvait éviter, honteux de son imperfection en songeant aux préceptes de morale « supérieure » que lui enseignaient les prêtres et les philosophes.
Mais cette morale soi-disant « supérieure », soi-disant innée, n'a pas toujours fait partie du bagage intellectuel de l'homme. Comme toutes les connaissances humaines, elle a évolué, rejetant certains préceptes qu'elle avait
considérés comme moraux jusque-là, s'enriclassant de certains autres qu'elle n'avait pas
soupçonnés. Les conceptions morales humaines se sont modifiées suivant l'évolution des rapports d'individu à individu, d'individu à ^IJtprité, de groupement social à groupement sqcial.
Sur cette question, comme sur tant d'autres, on a discuté, ergoté, entassé système sur système, élaborant des lois « inéluctables » que la moindre découverte réduisait ensuite à l'état d'erreur. On a d'abord pris les conséquences pour des causes, anonné sur des faits que Von prétendait expliquer sans en connaître la cause génératrice; et aujourd'hui encore, les Ufls prônent la morale, les autres la nient sans gue l'on soit arrivé à se mettre d'accord sur sa définition.
Les uns, les partisans de l'autorité, après avoir voulu faire apporter par Thomme en paissant les notions de morale qui devaient |e guider ensuite dans les péripéties de son existence, prétendent, aujourd'hui, asseoir la moralité sur des conditions extérieures à son individualité. C'est sur sa vie en société qu'ils prétendent étayer leur morale, et c'est en effet
une base logique, mais comme leur état social est arbitraire, injuste, faussé dans son organisation, il ne peut en sortir qu'une morale arbitraire, fausse et injuste.
Les autres, les purs individualistes, qui combattent l'état social actuel, affirment, eux, qu'il n'y a pas d'état social qui puisse justifier aucune morale, que l'individu ne doit pas connaître d'autres règles que ses besoins et son bon plaisir, d'autre sanction que sa volonté.
Ici encore, je vais être forcé de me placer entre l'opinion des autoritaires et celle des purs individualistes, position de « juste milieu » que j'ai pratiquée déjà en pas mal de ces chapitres et qui, sans^doute, me vaudra l'épitliète de « crapaud du marais ». Mais pour le seul plaisir d'être classé parmi les partisans des idées « les plus avancées», je ne puis pourtant pousser mes déductions jusqu'aux conclusions qui me semblent absurdes ; et je me console en pensant que, si on est toujoursle révolution-
naire de quelqu'un, en retour on est sûrement le réactionnaire de quelque autre. Cette digression faite, je reprends ma démonstration.
La morale sociale actuelle découlant de la forme autoritaire, exigeant de l'individu des actes contraires à son intérêt immédiat, forcément, en est arrivée h entrer en conflit avec les. conceptions que l'individu se faisait sur ce qui lui est personnellement bien ou mal.
Tant que l'individu a accepté sans contrôle les notions que lui inculquait l'autorité, il a accepté cette dernière sans la discuter, mais cela n'empêchait pas son cerveau de faire un lent et sourd travail de raisonnement qui a amené ses conclusions en désaccord avec celles que lui inculquait l'éducation.
Nous assistons aujourd'hui à la lutte aiguë, mais il est évident que, tout le long de son évolution, il a opposé une sourde résistance, inconsciente comme soii raisonnement, le pliis souvent, mais de tous les instants, pourtant. Contraint de se plier à des pratiques que son être instinctivement repoussait, forcé de lutter contre le besoin qui l'entraînait à accomplir
les actes qui lui étaient défendus, l'individu ne s'est jamais adapté qu'imparfaitement à ce qui lui déplaisait, s'est caché pour accomplir ce qu' on lui défendait, et' c'est à cette dualité que nous devons la pudibonderie et l'hypocrisie, ces deux pires fléaux de l'espèce humaine qui, en ajoutant de nouveaux caractères à la moralité, ont sali et abaissé le caractère individuel.
Riais, surtout, nous avons eu mainte fois
Toccasion de le constater en le cours de ces
pages, c'est surtout grâce à l'esprit métaphysique quia toujours hanté le cerveau de l'homme que nous devons les obscurités qui embrouillent la question de la morale. Sans ce besoin de couper les cheveux en quatre qui dévoie à chaque instant son imagination il aurait, depuis longtemps, compris qu'il devait s'en tenir à sa première définition appliquée à ses semblables -— c'est-à-dire qu'il y a des actes ([ui lui sont agréables et d'autres désagréables que, dans ceux-là il y en a qui peuvent être agréables, désagréables ou indifférents à ses
semblables; la métaphysique n'a rien à voir à cela.
• Si l'être était appelé à évoluer isolément, ses actes ne seraient ni moraux ni immoraux. Il en est ainsi, du reste, de beaucoup que Spencer dans sa Morale individuelle a baptisés ainsi, mais n'ont rien à voir avec ces épithètes. Ce n'est que par un restant de cet esprit métaphysique que nous rencontrons à chacun de nos pas que Ton arrive à les classifier de la sorte.
Certains actes sont utiles ou nuisibles à l'individu. Et lorsque ces actes lui apportent plaisir ou peine, ce n'est ni récompense ni châtiment, qu'ils lui infligent, mais tout simplement des conséquences qu'il aurait pu prévoir si, au moment d'accomplir ces actes, , il avait eu présent, en l'imagination, toutes les conséquences qui allaient être soulevées par son action.
Ce n'est que lorsque nos actes commencent
à avoir des effets pour les autres qu'ils entrent dans le domaine de la morale.
Qu'un individu, par exemple, par gloutonnerie, s'empiffre de boustifailles, jusqu'à en attraper une indigestion. Nos moralistes viennent nous dire que cet individu a été (( puni » de sa gourmandise, par l'indigestion qui s'en est suivie ; c'est une façon de parler, car s'il avait eu un estomac assez actif pour sécréter assez de sucs gastriques pour digérer tout ce qu'il a absorbé, il n'aurait ressenti aucun malaise de son acte qui serait resté le même pourtant.
Jusque-là, il n'y a ni moralité, ni immoralité dans son acte ; il subit tout simplement les effets matériels d'un acte matériel, en contractant une forte indigestion s'il s'est empli la panse outre mesure. Il n'a eu, tout simplement qu'un acte agréable — le plaisir de la dégustation — suivi d'un effet désagréable — l'indigestion.
Où l'acte commence à revêtir un caractère moral, c'est lorsque le monsieur s'est empiffré outre mesure, tout en sachant qu'à côté
de lui, il y avait d'autres êtres mourant de besoin, n'ayant pas de quoi assouvir leur faim.
De même, pour l'ivrogne, en tant qu'il est seul à supporter les effets de son intempérance, la morale n'y a. rien à voir; où elle commence à se dessiner, c'est par les effets que peut avoir un alcoolisme invétéré sur la descendance d'un alcoolique. Mais ici, encore, ce n'est pas le fait de s'alcooliser qui serait moral ou immoral, mais le fait d'engendrer des descendants, tout en sachant qu'ils pourront apporter les tares de leur origine.
Mais comment établir nos responsabilités à l'égard de ceux qui n'existent pas, quand nous ne sommes pas encore fixés sur celles qui nous incombent à l'égard de ceux qui nous entourent.
Si, en accomplissant un acte quelconque, l'individu n'en récolte que des résultats heureux — ou qu'il considère comme tels — il sera incité à les répéter et continuera à les répéter sans y apporter aucune idée de moralité ou d'immoralité,. tant ^que Jes effets lui seront personnels.
Mais si Pacte ne lui est favorable qu'en enlevant à d'autres les satisfactions qu'il lui procure ; si la répétition de cet acte est de nature à lui amener des représailles de ceux qu'il aura lésés, l'individu sera amené ainsi à modifier son action.
Ce n'est que bien plus tard, au cours de son développement, qu'il y ajoutera une épilhète; et qu'il sera indifférent, glorieux ou blâmable d'accomplir tel ou tel acte. Dans l'évolution humaine, la théorie qui cherchait à expliquer nos actes n'étant toujours intervenue qu'après que l'expérience les avait fait entrer en la pratique.
Tout ce que nous pouvons en conclure, c'est qu'il n'y a pas de morale absolue, et bien moins encore peut-elle être fixe ; puisqu'elle évolue avec nos connaissances, avec nos aptitudes, avec nos conceptions nouvelles de la vie. ,
Dé même elle ne peut comporter aucune sanction que la satisfaction personnelle de l'individu. Ce qui est agréable à l'un peut être désagréable à l'autre; l'immoralité justement,
serait de se plier à accomplir ce que Ton trouve mauvais, mal, « immoral » par couséquent.
De plus, elle doit être sans « obligation », ajoutent, à la suite de Guyau — sans Tavoir lu, sans doute — les purs individualistes. Car, en parlant de non-obligation, Guyau veut dire, sans coercition, sans les obligations factices que nous imposent les préjugés, mais il ne nie nullement les obligations qui découlent forcément d'une façon d'agir ou des rapports des êtres entre eux. Les obligations ne peuvent nous être imposées que par notre raisonnement, voilà tout.
Plus logique que ceux qui visent à l'épate, Guyau tient compte des faits ; il démontre que, subordonné à son organisation physique, l'être humain ne peut considérer comme des obligations les actes qui lui sont imposés par son organisation propre pour l'entretien de son activité, la conservation de la vie.
Ainsi, par exemple, ne pouvant maintenir son existence, ses forces et sa santé qu'en absorbant, chaque jour, telle quantité de nourriture et de boisson, ce n'est pas une restriction à sa liberté de se conformer à ce besoin de son organisme.
Etant appelé, de par son évolution, à vivre en société avec ses semblables, il est, [de même, absurde de venir prétendre que c'est restreindre son autonomie de s'abstenir d'actes pouvant être nuisibles à ses coassociés, et pouvant, par suite, amener conflit entre eux et lui.
Lorsque l'homme pourra développer toutes ses facultés, bien se connaître, il subordonnera ses actes aux nécessités de la vie en commun, cela se fera spontanément, parce que ce sera naturel chez lui d'agir ainsi, sans qu'il se sente en rien diminué en sa liberté d'agir. Seulement qu'on le sorte d'un état social où, quoi qu'il fasse, n'importe de quel côté il se tourne, il se trouve immédiatement en concurrence avec quelqu'un.
Où il y a amoindrissement de la personna-
lité, restriction à son autonomie, c'est lorsqu'une ligne de conduite lui est imposée par une volonté extérieure à la sienne. C'est à la disparition de cette possibilité de coercition que doivent tendre tous les efforts humains.
Nous l'avons vu en un chapitre précédent, l'individu n'est pas une pure abstraction ; c'est un être réel tiré à des centaines de millions d'exemplaires ; de plus, ces divers individus ne peuvent s'abstraire du milieu dans lequel ils vivent, ne peuvent s'isoler les uns ^es autres. Leurs actes ont des effets sur leurs semblables, les actes de leurs coassociés ont des effets sur eux.
Engendré et engendreur, l'individu subit les effets des générations passées, comme les générations futures subiront les effets des actes qu'accomplit l'être actuel. Chaînon dans une chaîne sans fin, il tire ceux qui viendront après lui, comme il subit la traction de ceux qui le précédèrent.
Constater ceci c'est constater que les actes de ceux qui l'entourent ne peuvent lui être indifférents, de même que les siens ne peuvent laisser insensibles ceux qui seront dans l'orbe de leur répercussion. Donc, il est absurde de poser l'individu comme centre du monde et d'affirmer qu'il n'a à tenir aucun compte des autres êtres qui évoluent à côté de lui, c'est la même absurdité que ceux qui lui prêchaient le renoncement de son individualité au bonheur d'autrui.
Envisager l'individu comme une entité et, raisonner là-dessus comme s'il était unique et seul en Tunivers, c'est partir d'un illogisme pour aboutir à une absurdité.
Il est vrai que le but des actes de l'individu est la conservation de son existence, la satisfaction de ses besoins, l'accroissement de sa personnalité par l'exercice et le développement de ses facultés, c'est là le but de la vie. Donner d'autres buts et d'autres mobiles à l'être vivant, c'est faire de la métaphysique, c'est méconnaître la réalité.
L'intérêt de l'humanité, le bien de l'espèce,
autant de conceptions métaphysiques qui embrouillent la question et ne signifient rien. L'individu agit en vue de son bonheur propre. S'il réussit à se développer, à se fortifier, l'espèce en profite, l'évolution de l'humanité en profitera, mais l'individu a agi d'abord .pour lui, parce que cela lui était agréable, l'espèce et l'humanité n'en profitent que par ricochet.
Si, aujourd'hui, nous n'en sommes plus sur les notions de « bien et de mal », à la définition du (( sauvage » citée plus haut, c'est que l'expérience des générations passées nous a démontré que, parfois, l'acte qui nous amenait un (( bien » immédiat, pouvait être suivi d'effets ultérieurs nous causant un « mal »
que ne compensait pas le « bien » dont nous avions joui.
Après avoir trouvé très « moral » de s'ac- <^aparer les femmes des autres, le « sauvage » et sa descendance ont fini par s'apercevoir
qu'ils n'étaient pas toujours les plus forts dans leurs agressions, et qu'il en cuisait quelquefois de gêner le voisin.
Ils comprirent que leurs rapts étaient suivis de retours offensifs de la part des spoliés et qu'en fin de compte l'état de crainte, de guet et de qui-vive perpétuel leur était plus insupportable que ne leur donnait de satisfactions le bien conquis.
Leurs notions morales se modifièrent insensiblement sur ce sujet, et ils arrivèrent à se dire que, parfois, il pouvait être aussi « mal » d'enlever la femme du voisin que le voisin de vous enlever la vôtre ^
Mais tous nos actes ne sont pas aussi tranchés que celui-là en leurs effets ; pour la plupart d'entre eux la délimitation est des plus difficiles, ce n'est que par ceux dont l'effet était immédiat que l'être vivant apprit à connaître la valeur de ses actes.
i. Modifiée! bien plus eu apparence 'qu'en fait jusqu'ici; car si on n'enlève plus de vive force la femme du voisin, il est toujours de « bon ton » de le faire cocu, toujours mal d'être cocu soi-même.
Quelques-uns de ses actes pouvaient être indifférents à tout son entourage ; il a continué à les accomplir tant qu'ils ont répondu, pour lui, à un besoin, à une sensation. Certains autres pouvaient n'être agréables qu'à celui qui les accomplissait, absolument désagréables aux autres. Sur ceux-là l'auteur dut être bientôt édifié, et eut vite appris à en tirer la moralité.
D'autres, les plus nombreux, s'ils étaient indilierents à la plupart de ceux de son entourage, avaient une répercussion plus éloignée^ mais agréable sur certains, désagréable sur d'autres. Ce sont ceux-là dont la moralité a été la plus longue à tirer, et n'est même pas faite, puisque nous en sommes encore à discuter sur les questions de morale.
Ce qui complique encore la difficulté, c'est que cette réi)ercussion agréable ou désagréable, que font éprouver les actes, varie non seulement en qualité, mais aussi en intensité ; selon les milieux, selon l'éducation, selon les circonstances, selon l'état d'esprit et de développement de ceux qui la ressentent.
T'I acte iiui fera rire les uns — répercas- >Loc' :ij:rO;ible — fera pincer les lèvres de tels a::::>:'S — rtépeixussioa désagréable. Et ceux ;ui rieîî^ coiuoie ceax.juL font la moue, peu- \ :■::: a^^Ar c^^vilenieîi!: ri:s*jn. L'absurde c'est î.i^vt? \ .aV^ccdir*::: Ii nioriiie. d'avoir voulu ':i ûi-^* JL-urie iC ijLvjLrixrlr:, L-es caractères ixrut rs. Vs itîfj:r\^s le iévTl.vppeineut, les :î»vh> c\a'.:sa;j?:L" *e> ^b.VîcS -:ant: varies à '"■ ! rt:.
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Quand il sera arrivé à un développement plus grand, quand son cerveau arrivera à prévoir au delà du résultat immédiat, à peser les conséquences ultérieures d'un acte, l'individu, de lui-même n'accomplira que des actes sociables.
Et plus l'intelligence se développera, plus notre cerveau apprendra h scruter les faits, plus s'élèveront nos conceptions morales.
Tout en cherchant, avant tout, la réalisation de notre propre bonheur, nous apprendrons à ne pas le séparer de celui des êtres avec lesquels nous serons en contact.
Nous perdrons de notre agressivité pour adapter notre action à des faits ne pouvant susciter aucune réclamation de nos semblables. Cette façon d'agir s'infiltrant progressivement dans nos habitudes, nous arriverons insensiblement à subordonner notre activité à notre raison, à lui donner toute l'extension qu'elle comporte sans entraver celle de nos voisins, sans que nous soyons pour cela amoindris dans notre autonomie.
Mais nous n'en sommes encore qu'à l'état d'élaboration. Actuellement la morale individuelle est en conflit permanent avec la morale sociale, conflit inévitable puisque l'individu et l'état social ayant évolué séparément tout en étant soudés l'un à l'autre; il est tout naturel que l'un se révolte contre ce que l'autre veut lui imposer par la force.
D'autre part, les individus étant soudés les uns aux autres par le système social, forcés de rester en relations alors que leurs sentiments tendent à les dissocier, les différentes morales individuelles, au lieu de se pénétrer, de se fondre, se font agressives les unes des autres, élargissant le fossé qui les sépare.
Malgré cela pourtant, l'esprit critique accomplit son œuvre, chaque morale individuelle, par son contact avec les autres morales individuelles, se modifle, se transforme, et s'ébauche en morale plus sociale.
C'est du conflit de ces difl'érents morales particulières que se dégage la morale supérieure qui doit nous conduire à l'état social que doit réaliser l'humanité où les différentes
conceptions morales, tout en restant individuelles, sauront se donner libre cours, se faire place les unes aux autres, et réaliser la morale générale qui est l'harmonie par la diversité.
l'être social
Transformation des conceptions sociales. — L'anarchie sourd de toutes parts. — Les incohc^rents. — Bien de nouveau sous le soleil. — La culture du « Moi ». — Rapetassage de vieilles conceptions. — Toujours les abstractions. — Illogisme de raisonnement. — Egoïsme, altruisme. — Los extrêmes se touchent. — Variabilité de nos tendances. — Relativité de Tabsolu. — La logique mène à ra])surdité lorsqu'on no tient pas compte des contingences. — li'homme doit son intelligence à l'état social. — Où le bien peut produire le mal. — Méfaits de l'abstraction. — Débarrassons-nous de la métaphysi(iue.
L'initiative, Tautonomie individuelle, c'est là la force de l'anarchie; ce sont ces deux conceptions admirables de l'individualité humaine qui, une fois comprises et mises en pratique,
seront fécondes en résultats.
Lorsque les individus conscients de leur force, soucieux de leur dignité, auront compris ce que les fait la société, ce qu'ils devraient être s'ils pouvaient développer leurs facultés, toutes les conceptions que l'on se faisait sur la société et l'individu en seront bouleversées.
Une fois ancrées en les cerveaux, elles doivent impulser la révolution future ; et même en l'ordre social actuel, aider à le transformer. Une fois que les individus auront compris qu'ils ne doivent compter d'abord que sur leurs propres efforts pour réaliser leur conception de la vie, leur action tendra à leur faire porter leurs efforts à la réalisation de l'ordre social harmonique tel qu'ils l'auront compris, et que les moins hardis s'accordent à donner, au moins comme but lointain de l'évolution humaine, s'ils en contestent la possibilité immédiate.
Cette nouvelle conception de l'individu devait attirer à elle tous ceux qui ont le sens droit, le sentiment de justice et de réciprocité, la pudeur de la dignité humaine. Aussi, en sciences, en arts, en littérature, nous la voyons
poindre dans les constatations des uns, dans les conclusions de certains autres, en les aspirations de tous. Nettement formulées, parfois.
Mais, — cela était inévitable aussi — il y a ceux qui, se croyant le centre du monde, tout en étant incapables de rien trouver de neuf, tout en ayant besoin d'inventer des théories, afin de se donner des airs de chefs d'école, sont à ratfùt de celles qui s'élèvent pour débiter, à leur sujet, quelques inepties, jamais nouvelles, celles-là, hélas I
Tous, plus ou moins, rabâchons ce qui a été dit avant nous ; tous nous ne faisons que souligner ce qu'ébauchèrent ceux qui nous précédèrent. Les choses les pluià neuves — ou paraissant telles,— découlent de celles qui les ont précédées ; nous ne faisons que leur donner de l'extension, de les élucider, de les présenter sous le jour qui nous est particulier ; les habiller à notre mode, en un mot, à trou- . ver des arguments nouveaux en leur faveur.
Mais là se borne la part d'inédit que nous y apportons.
Et c'est déjà beau d'aider au développement d'une idée ; mais certains cerveaux trop mesquins pour voir une idée en toute son ampleur, trop à courte vue pour en apercevoir toutes les contingences, taillent, rognent, la malheureuse qu'ils choisirent pour victime, afin de la faire entrer en leur cervelle étroite ; et d'une idée grande, généreuse, en font une chose informe, rétrécie sur le patron de leur petite personnalité.
Et alors, on est venu proclamer que « l'Individu » était tout; que son « moi » emplissait l'univers ; que, dans la satisfaction de ses besoins il n'avait pas à tenir compte d'autrui. Lui! lui seul, et c'était tout!
Peu, par exemple, osent aller jusqu'au bout de leurs théories en affirmant que, s'il est utile à l'individu de marcher sur les cadavres . de ses concurrents, il doit le faire sans aucun remords. Jusqu'à présent, il n'y a que les éco-
ïiomistes qui aient osé carrément raffirmer.
Quelques intellectuels ont bien, eux aussi, déclaré qu'il n'y a pas à se préoccuper des « vagues humanités » grouillant dans le hasfond social et que l'on peut, impunément, les piétiner en sa marche; leur rôle, sur terre, consistant à peiner, souffrir et produire au service de 1' « élite » qui a toujours le droit, si cela lui est utile, de s'affirmer, aux dépens de la « vile multitude! » Mais moins carrément affirmé, emherlificotté de phrases cherchant à atténuer l'aveu.
Et voilà comment, avec dos idées neuves, on rapetasse de vieilles conceptions; puisque cela nous ramène ainsi au « sang-bleu » de la noblesse de jadis. Aristocratie intellectuelle ou de l'argent, du sabre ou du nombre, de la naissance ou du choix, n'est-ce pas toujours la domination du petit nombre sur le plus grand, la vanité érigée en qualité; et n'importe par qui elle soit exercée, l'autorité aboutit toujours à l'exploitation des gouvernés par les gouvernants ! Quels que soient les prétextes dont elles prétendent justifier son origine.
elle n'en reste pas moins arbitraire et injuste.
Son propre bonheur doit être, évidemment, le seul but de l'individu; agir selon ses conceptions, au mieux que lui permettent ses aptitudes, voilà ridée vraie, logique ; mais pour en tirer les conclusions qu'ils formulent, il fallait que les « purs individualistes » — comme ils s'intitulent — aient encore le cerveau farci de toute la métaphysique qu'au lycée on leur fourra dans le cerveau, et en arrivent à envisager 1' « individu » comme une abstraction remplissant à elle seule l'espace et le temps. C'est ce qu'ils n'ont pas manqué de faire.
Cela, du reste, leur facilitait le raisonnement. Ayant éloigné toutes les contingences, ayant réduit l'humanité à une seule et vague entité, ils pouvaient ainsi attribuer tous les droits, toutes les possibilités à leur conception, aller droit leur raisonnement, sans avoir
à s'inquiéter de possibilités autres qui, pour eux, n'existaient pas — puisqu'ils les ont supprimées — en ayant l'air de conserver une apparence de logique.
Malheureusement, pour leur raisonnement, l'individu n'est pas une entité abstraite. C'est une réalité se subdivisant en centaines de millions d'exemplaires, répartis sur la surface de notre globe terraqué ; et chacun de ces exemplaires apportant avec lui, en naissant, les virtualités qui lui sont propres, ce qui comporte pour chacun également les droits que l'on a voulu attribuer à l'entité ; c'est-àdire le droit d'évoluer à sa guise, selon ses aptitudes, et de poursuivre la réalisation de son propre bonheur, selon sa façon de les concevoir.
Ces diverses autonomies doivent-elles en leur évolution, entrer, en compétition les unes contre les autres? Y a-t-il à rechercher si leur intérêt bien entendu les mènera à agir d'accord, harmoniquement, ou bien à continuer la lutte actuelle, sous prétexte que la liberté et le bonheur de l'individu cousis-
tent à évoluer sans tenir compte des « vagues humanités »? Voilà qui « indillere » les « individualistes » puisque leur raisonnement ne mentionne qu'une abstraction : mais qu'il importe cependant d'élucider, lorsqu'on ne se paie pas que de mots.
Et alors reprend, ici, l'éternelle querelle sur l'égoïsme, l'altruisme et mots semblables où personne ne s'entend; car toujours, selon la tendance de notre faculté d'abstraire, et surtout de notre éducation qui nous pousse également à l'abstraction, on discute sur ces deux sentiments, comme s'ils étaient deux entités ayant un pouvoir et des effets nettement définis; tandis que, en réalité, ce ne sont que des tendances de notre raisonnement se modifiant selon la pensée du moment, qui, ellemême, se modifie sous la pression des circonstances extérieures.
Egoïsnicl Altruisme! mots génériques servant à désigner différentes façons d'agir ou de penser, mais si peu précis, si extensibles que, ce que les uns dénomment altruisme, d'autres, avec autant d'apparence de raison, peu-
vent le nommer égoïsme; ce qui, une fois de plus, nous démontre que ces deux sentiments peuvent bien, en notre esprit, être opposés l'un à l'autre, mais par leurs manifestations extrêmes seulement ; car, par des gradations insensibles, ils se joignent et arrivent à se si bien confondre, qu'il est impossible, en certains actes, de définir quel est celui de ces deux mobiles qui nous a impulsé.
Et, après tout, cela n'a rien d'étonnant . puisque, quels que soient les caractères que revêtent nos sentiments pour se manifester, ils ne sont que l'affirmation de notre individualité qui, elle-même étant des plus complexes, ne peut donner naissance à des sentiments nus et nettement tranchés.
Qui, à un degré quelconque, ne se sent pas, parfois, ému par une souifrance autre que la sienne? troublé dans sa quiétude? l'esprit inquiet de la souifrance d'autrui, au point de
désirer, si la chose était faisable, souffrir à la
place d'une personne aimée? et même, alors que le mal n'atteint que des êtres qui vous sont indifférents, vous fait souhaiter la force nécessaire pour le détruire.
En revanche, qui, en certaines occasions, peut se vanter d'avoir fait tout ce qui lui était ^ possible pour amortir les souffrances qu'il a vues? Qui n'a pas eu son heure d'apathie où tout en étant vaguement incommodé du mal des autres, n'a rien fait pour l'adoucir? sans compter les occasions où, tout en ayant la bonne volonté de venir en aide à autrui, on ne le fait pas, parce qu'il en résulterait des^ conséquences fâcheuses pour soi ou pour les siens?
L'homme vraiment altruiste serait celui qui, annihilant complètement son individualité au , bonheur d'autrui, arriverait à n'agir continuellement qu'en v^ du bien de ses semblables. Il existe et a existé quelques exceptions de ce genre; mais, règle générale, l'être humain pense d'abord à lui avant de penser aux autres. Et, du reste, il n'est pas désirable que l'individualité évolue vers l'altruisme ainsi
.entendu, puisque ce serait le sacrifice des boi)ô au profit des pires.
D'autre part, rhomme absolument égoïste serait celui qui, vraiment insensible aux souffrances qui ne Tatteindraieiit pas personnellement, ne verrait dans ses semblables que des instruments d'exploitation et de jouissance, les traiterait en matière exploitable, oserait le proclamer ouvertement, sans l'atténuer d'aucune considération à côté.
« Les privilégiés de la société actuelle,» nous dira-t-on, « n'agissent pas autrement à l'égard des déshérités. » Oui, mais de combien de sophismes n'essaie-t-on pas de déguiser cette exploitation! Et, nous l'avons vu, pour la justifier, on fait intervenir l'ordre social, le bienêtre général et cent autres raisons qui sont la négation de l'égoïsme pur.
Pour appuyer leur thèse de l'individu-entité, certains de nos « intellectuels », poussés dans leurs retranchements, n'hésitent pas, il est vrai, ayant érigé l'égoïsme en théorie, à affirmer que la masse prolétarienne n'est bonne qu'à être exploitée par la minorité in-
tellectuelle , mais ce n'est que pétard pour épater le bourgeois. Cela, chez eux, reste à l'état de théorie, quelle que soit leur envie de passer à la pratique.
Ce qu'il faudrait, pour donner de la valeur à la théorie, ce serait que nos jolis « intellectuels », dans la vie journalière, dans leurs relations courantes, essayassent d'exiger ouvertement, de ceux qui les entourent, tous les avantages pour eux sans rien donner en échange; que dans leurs transactions, ils exigeassent tout le profit.
Dans les relations familiales ou d'amitié, on voit souvent des individus profondément égoïstes, tirant de ceux qui les aiment toute espèce de soins, de sacrifices à leur jouissance égoïste, sans rien donner en échange, sans même s'apercevoir des souffrances de ceux qu'ils exploitent ainsi; mais, comme dans les relations sociales, sous combien de noms altruistes, cela se déguise-t-ilV
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- C'est parce que celui — ou celle — qui aime slmagine que l'objet de son amour le lui rend au centuple que rien ne lui coûte pour lui être agréable, ou espère, par son abnégation, être payé de retour; mais — surtout dans les relations sociales — comme serait vite repoussé de tous celui qui aflicherait la prétention de toujours recevoir sans jamais rien donner.
Cela ne prouve pas l'altruisme, mais cela prouve que, pour vivre en société, l'homme est forcé de tenir compte de ses semblables, que, pour pouvoir s'exercer, Tégoïsme le plus absolu est forcé de se parer des couleurs les plus altruistes. Cela prouve surtout que, dans les relations individuelles et sociales il faut, pour recevoir, donner ou tout au moins avoir l'air de donner.
! t)ans l'état social actuel, ce ne sont que des promesses qu'ont données les privilégiés pour obtenir pouvoir, richesse, et oisiveté. Quand l'individu sera plus conscient, il ne s'y laissera plus prendre en ses relations sociales:
dans les relations individuelles il sait déjà qu'il ne][faut pas exiger la solidarité des autres^
si on ne se sent pas capable d'en faire preuve soi-même à son tour.
La sympathie existe en dehors de tout profit personnel, et les théoriciens de l'égoïsme le comprennent si bien qu'ils l'ont intervenir la délibération de l'individu qui, à venir en * aide à un autre, y trouverait une satisfaction personnelle, n'aiderait que parce qu'il y trouve . son propre plaisir, ce qui, d'après eux, ne serait par conséquent qu'une forme de l'égoïsme..
Cette facilité de changer le nom de la chose, soloii le point de vue qu'on l'envisage, est la confirmation de ce que j'avançai plus haut :
hîs choses absolument définies n'existent qu'à l'état d'abstractions dans notre cerveau. Entre , deux points extrêmes qui nous semblent les plus opposés, il y a une série de dégradations les amenant à un point neutre de contact où les deux choses qui nous paraissaient si dissemblables, se confondent tellement qu'il nous' ■ (îst impossible de les différencier, et ergotons . ; indéfiniment sur leur signification.
L'absolu est relatif, et la logique peut nous mener à l'absurde lorsqu'elle ne tient pas compte des contingences, et raisonne sans rassembler tous les éléments de la question.
L'individu a pour but son propre bonheur; il ne doit le sacrifier à personne, ni à aucune entité; mais comme il ne peut se suffire à luimême, et que, pour rendre tous leurs effets, ses efforts doivent être associés aux efforts de ses congénères; comme la réalisation de son bonheur en emprunte les éléments au milieu dans lequel il- se meut, aux êtres qui l'entourent ou qiii l'ont précédé; comme ce milieu et ces êtres peuvent hii être utiles ou nuisibles, favorables ou hostiles, agréables ou désagréables, l'individu, dans la conception de son bonheur, doit donc tenir compte de ce qui existe autour de lui, et comprendre que le bonheur de ceux, au milieu desquels il est appelé à évoluer, ne sera pas sans influence sur le sien propre.
Il a été absurde de vouloir sacrifier l'individu à l'entité sociale, mais il serait non moins
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absurde de vouloir nier l'état social au profit de l'entité-individu.
C'est parce qu'il a vécu en société que l'individu est sorti de l'animalité. C'est parce qu'il a pu échanger ses idées rudimentaires avec SOS semblables qu'elles se sont élargies, modifiées, on ont enfanté d'autres, et que s'est dévelo])pé son cerveau, que ses facultés ont progressé. C'est parce que l'état social a permis d'accumuler le produit des elforts individuels, d'en transmettre le résultat d'une.
génération ù l'autre, que la somme des connaissances humaines est allée s'augmentant sans cesse, apportant de nouvelles possibilités de i^rogresser encore.
Livré à ses seules forces, à ses seules ressources, l'individu, incontestablement, serait profondément misérable. Il se verrait, comme à l'époque où la pierre éclatée lui fournissait ses principales armes et outils, condamné à lutter au jour le jour pour subvenir à sa subsistance. Sans trùvc ni répit, il lui faudrait tenir constamment on éveil toutes ses facultés, pour n'arriver à produire que des jouissances
grossières, rudimentaires et en petit nombre. C'est grâce au perfectionnement graduel de son outillage que l'homme a pu augmenter ses jouissances et se créer des loisirs, mais ce perfectionnement de l'outillage l'a amené aussi à une solidarité plus grande, plus étroite, avec ses semblables, car il y avait des matières qu'il ne pouvait obtenir ou travailler qu'associé à des semblables.
On a fait la critique de l'industrialisme qui asservit le producteur, le plie, le rompt, le déforme et l'abêtit; le fait, lui, organisme pensant, l'esclave de la machine inconsciente. On a fait ressortir que les loisirs du travailleur n'avaient pas augmenté, mais bien diminué, avec l'outillage mécanique qui a augmenté le chômage, oui, mais non le loisir entre les heures de travail.
La critique est juste; mais si l'outillage mécanique remplit, à l'égard du travailleur, un
rôle néfaste en l'état actuel, il ne faut pas ou-
blier que cela tient à Torganisation sociale défectueuse que nous subissons, qui, hiérarchisée de façon à apporter toutes les jouissances aux uns quitte à aggraver la misère des autres, sait faire tourner les progrès les plus certains, en instruments d'exploitation nouveaux qui asservissent de pi us en plus la masse des déshérités.
Les progrès mécaniques, en apportant la possibilité de produire beaucoup plus vite, avec beaucoup moins de monde, ont facilité .
aux exploiteurs de se rendre de plus en plus maîtres de leurs exploités, en leur permettant do faire accomplir, au moyen de la machine, une besogne exigeant moins d'apprentissage de leur personnel qui devenait, ainsi, plus" facile à remplacer, forçant ceux que le même mécanisme rejetait sur le pavé, à se disputer la besogne restante. Mais de ce qu'une minorité d'oisifs a su faire tourner à son profit le . résultat des etforls de tous, il ne s'ensuit pas qu'il faille renoncer aux inventions qui doivent nous alFranchir du temps et de l'espace.
L'iNDIVina ET LA SOCIÉTÉ 191
Si, eu unissant leurs forces et leur intelligence ils peuvent mettre en œuvre un outillage qui leur permettra de produire en quelques jours assez de produits pour leur consommation annuelle, il serait slupide de la part des individus de vouloir s'isoler et produire, par des moyens primitifs ou imparfaitement améliorés, ce qui leur prendrait des semaines et des mois pour arriver aux mêmes résultats.
L'industrialisme et l'exploitation capitalistes ont fait de Texistence du travailleur, non seulement un enfer, mais aussi une bataille plus meurtrière que celle qui se fait par les armes. Dans la production actuelle, la vie des travailleurs ne compte pour rien. Pour réaliser une économie de quelques milliers de francs sur le bilan annuel, le capitaliste n'hésitera pas à laisser son usine dans les conditions d'hygiène les plus déplorables. Parce qu'il lui faudrait immobiliser un capital important, il se refusera à remplacer son matériel ancien par un nouveau qui adoucirait la tâche de ses esclaves de chair. Qu'importe que cela les use
plus vite, leur remplacement ne lui coûtera pas une obole I
Et voilà pourquoi, au milieu des découvertes les plus favorables à l'humanité, les individus continuent à évoluer au milieu des conditions les plus néfastes à leur santé, à leur développement.
Il en est de même de l'état social. C'est le mode d'évolution qui lui permettra la plus grande somme de développement lorsqu'il sera basé sur la solidarité et la réciprocité; mais, de ce que certains ont su en accaparer les profits au détriment de leurs coassociés, s'ensuitil qu'il doive être abandonné?
En proclamant pour leur entité le droit de ne tenii* compte que de ce qui lui est favorable, le droit pour « l'individu » de poursuivre son bonheur sans s'occuper des « vagues humanités » qu'il pourrait écraser en sa route, les individualistes, implicitement, reconnaissent ce même droit à toute créature, ^fais alors le
problème se complique, c'est ce qu'oublient ceux qui parlent toujours de Tindividu au singulier.
Ce n'est qu'en ne tenant aucun compte que ce n'est pas un individu qu'il existe sur terre, mais des centaines de millions à la fois, qu'ils arrivent à avoir une faible apparence de logique en niant la solidarité dans l'état social. Et la fausseté de leur raisonnement se démontre en aboutissant à cette conclusion que, si les individus doivent évoluer sans tenir aucun compte les uns des autres, ils se gêneront, se froisseront, pour aboutir à la lutte, à l'exploitation.
Nous revenons donc à l'état social actuel dont nous voulons nous débarrasser? Et les purs individualistes n'auraient ainsi créé des entités nouvelles, pour formuler leurs réclamations contre l'arbitraire qui nous écrase, que pour en revenir à leur point de départ :
l'autorité avec toutes ses injustices, ses exactions, sa compression intolérable de l'individualité.
D'où, cette autre conclusion qui s'impose :
« Si d'aucuns s'insurgent contre l'autorité et l'exploitation actuelles, c'est qu'ils n'ont pas part à la curée. Ils trouvent très mal d'être exploités eux-mêmes, mais se sentent d'heureuses dispositions pour exploiter les autres. Ils trouvent très dur de courber la tête sous l'oppression, mais n'aspirent qu'à poser leur joug sur le cou de ceux qu'ils supposent leur être inférieurs. Ce qu'ils voudraient, en somme, c'est une place parmi les privilégiés.
L'absurdité de l'entité-individu étant ainsi démontrée ; et, d'autre part, étant prouvé également que les individus, s^ls veulent vivre normalement et se développer intégralement, doivent s'organiser en sociétés, — la conclusion logique qui en découle est, l'état de guerre leur étant préjudiciable, la société actuelle nous le prouve, — l'égoïsme bien entendu consiste à ce que chacun s'entende avec ses voisins afin de vivre en paix.
Oui, sous peine de déchoir, l'être humain ne
peut vivre isolé, l'état social est, pour lui, une condition sine qua non de bien-être et de progrès. Voilà ce qu'oublient trop facilement ceux qui parlent de Tlndividu avec un grand I.
Loin d'être une entité, c'est un être réel tiré à des centaines de millions d'exemplaires, ayant tous, au même degré, droit à se développer intégralement, à satisfaire, selon les possibilités naturelles existantes, tous les besoins que comporte leur organisation.
« Selon les possibilités naturelles existantes, » voilà ce dont, encore, ne tiennent pas compte les théoriciens de l'outrance, mais que Ton est bien forcé de constater lorsque, ne se payant pas de mots, on se heurte aux faits.
Ayant démoli Dieu et les forces supranaturelles, on a reconnu que l'être humain était le produit d'une évolution de la matière. On a constaté que cette évolution s'accomplissait en vertu de certaines forces, et que ces forces étaient des manifestations des combinaisons de la matière en mouvement; des propriétés inhérentes à chacune de ces combinaisons; et que l'homme, produit de la ma-
tière, ne pouvait se soustraire aux effets des forces dont il est issu.
Sa volonté qui semblait le faire libre, n'étant, elle-même, que le résultat, la vibration de différents états moléculaires de certaines cellules de son être impulsées par le choc d'autres vibrations intérieures ou extérieures, il reste l'esclave du milieu dans lequel il se débat, forcé, il est, de se soumettre aux conditions de son être; il n'y a pas de hiérarchie qui puisse tenir contre cette constatation; par contre, sa dépendance du milieu ne justifie nullement son asservissement par ses semblables.
Torturez les mots, disséquez-les, tournez-les de quelle façon vous voudrez, il est un autre . . fait que l'on n'arrivera pas à pallier : <5'est celui de la complexité de l'être, complexité devenue si débordante que notre vie est faite d'une part de la vie des autres, comme la vie des autres est faite d'une part de la notre.
Non seulement nous sonmiesliés à ceux qui nous entourent, mais nous subi^^sons l'inlluence de ceuxjqui nous précédèrent, comme
LUNDI VI DU KT LA SOClftTK 197
nos actes influeront sur révolution de ceux qui nous suivront.
Apprenons donc à débarrasser notre cerveau rie ces deux fléaux qui nous ont toujours fait déraisonner : la métaphysique qui nous fait anthroponiorphisor les conceptions do notre cerveau, et de simple façon de raisonner les transformant en personnes agissantes, leur prête des contours définis, leur attribue un pouvoir illimité, et l'absolutisme qui nous fait trancher, isoler, poser en antithèses des faits qui se joignent et s'associent lorsqu'on les analvse.