‹ L'individu et la sociétéChapitre 11 sur 27 · L'ÉDUCATION DE LA VOLONTÉ · texte numérisé non relu

L'ÉDUCATION DE LA VOLONTÉ

Apatliie ch(^z los individus. — La pour du ([u'«'udira-t-on. — Iniinitô do lîi coercition. — J,«'s proj^v^s acipiis no l'ont ôtô qno ]»ar la rôl)<*llii)n. — Ap])r(MU)ns à nous connaîtro. — T^a sociôté porto on ollo los causes de sa dostruction. — Révolution dos C(îrv«*aux. — Lo trîivail de cha(iue jour. — Ignorance, du l'individu sur sa propre force. — l/auto-artVaîU*liisson)(Mit. — No l'attendons do personne. — Prenons conscience do nons-nn"»mes.

Le plus grand obstacle à la réalisation de l'idéal que nous rêvons, la véritable entrave à l'affranchissement individuel, c'est le manque d'initiative des individus.

Même chez ceux qui arrivent à comprendre la beautéde l'idéal, àen vouloir la réalisation, les idées ne pénùlrent qu'à ileur de peau,

n'imprègnent point l'individu au point de rlmpulser, en tous ses actes, vers le but désiré.

C'est ensuite la difficulté que nous avons tous de nous abstraire du milieu en lequel nous vivons, ce qui fait que nous n'hésitons pas a nous perdre en les spéculations philosophiques les plus hardies, mais restons d'une timidité excessive lorsqu'il s'agit de les réaliser.

« Les idées ne sont pas comprises », dit-on, « le moment n'est pas propice pour [les réaliser, » et l'on s'endort, sur cette déclaration, sans essayer de réagir contre le milieu qui ; vous étouffe.

Certes, il est encore bien minime le chiffre de ceux qui ont compris la beauté d'une société où l'homme pourrait se développer en toute sa plénitude; ils sont peu nombreux ceux dont les aspirations montent vers un idéal social où pourraient se donner libre cours toutes leurs virtualités. Mais ce que l'on pourrait faire, tout do même, si on savait vouloir I

Une société où chaque être serait son propre gouvernement, son propre juge, son seuL guide, peut, en effet, sembler impossible aux

. cerveaux saturés de renseignement officiel. Voilà des milliers de siècles qu'ils prêchent que la morale doit pousser Tindividu vers la perfection, et ils en ont codilié une à cet ell'et. Et, malgré leur enseignement moral, aidé de la force des lois, de la coercition par la force armée, ils ont travaillé à mater l'individu, cherchant à le plier à leur convenance, emprisonnant, châtiant, torturant, allant jusqu'à

l'exécution de ceux qui se montraient réfractaires aux prescriptions de leur morale!

Ils ont élevé institution sur institution, entassé lois sur lois pour forcer l'être moral à entrer dans le moule par eux préparé; et, malgré la coercition, malgré les lois, malgré les châtiments, l'être ne s'est pas plié au nivelage intellectuel et moral ; toujours il y a eu desréfractairesquifaisait^it crouler, sous leurs coups, conceptions morales i)rccon(;nes, institutions solidement assises, lois aux apparences les plus vertueuses.

« Alors que même la force ne peut rendre l'être humain moral, comment voulez vous qu'il y ait appai*ence de raison d'espérer qu'il le de-

vienne alors qu'il sera livre à lui-même? » disent les partisans de Fautorité. Et leur argument leur semble irréfutable.

Une nouvelle société ne demandant ni lois, ni institutions, ni force armée ; un état social où l'individu ne serait sollicité d'agir que par des mobiles qui, tout en lui étant agréables concourraient au bien général, au plus grand profit de l'espèce ! Voilà bien l'abomination de la désolation ! Plus d'autorité, l'humanité va sombrer! Et, lorsqu'on veut bien faire une concession : Ce serait beau, nous dit-on, mais c'est impossible, cela demanderait trop de temps. L'on ne s'aperçoit pas que voilà des milliers de siècles que l'on continue à employer la force sans en être plus avancé; que tous les résultats acquis ne l'ont été que malgré la morale officielle, malgré et contre l'autorité. Et, chose plus caractéristique encore, ces résultats ainsi obtenus convergent tous à racheniinement vers l'état social réputé irréa-

lisable. Quand donc aurons-nous des yeux pour voir, des oreilles pour entendre?

Que Tétre devienne conscient de sa valeur, de sa dignité; que, perdant cette sotte vanité qui pousse la plupart à se croire aptes atout, il agisse selon Timpulsion de ses aptitudes, sans sa croire diminué parce que certaines choses échappent à sa complète compréhension, apprenant ainsi à s'évaluer selon ses facultés, s'imprégnant bien de cette idée, que pour être différentes de celles d'un autre, ses aptitudes n'en sont pas pour cela au-dessous, moindres en valeur sociale. C'est justement cette variété d'aptitudes, de tendances et d'adaptations caractérisant l'individualité, qui doit faciliter la marche d'une société harmonique.

Beaucoup des nôtres, impatients de réaliser leurs conceptions, ne visent qu'à acquérir le nombre pour un coup de force qui culbuterait Tétat social actuel. Ils se trompent, selon moi.

La société actuelle, nous l'avons constaté ailleurs, ne cédera la place que par force, c'est vrai ; mais nous avons constaté aussi que sa mauvaise organisation, ses propres vices, ses propres fautes^ nous conduisent sûrement à la révolution salvatrice. Les faits eux-mêmes se chargeant de préparer la situation révolutionnaire, ce qu'il nous faut réaliser, nous, ce sont les événements qui doivent guider la révolution vers notre idéal ; ce qu'il nous faut susciter, ce sont les initiateurs de la société future, ceux qui peuvent, consciemment, jeter à la foule les vérités entrevues, les lui expliquer, les lui faire comprendre, l'entraîner parleur propre extanplo.

("est donc dans les cerveaux, avant tout, qu'il nous faut d'abord faire la révolution; c'est en nos habitudes, en nos actes, qu'il faut faire table rase des préjugés Aidons Tindividu à se transformer lui-mômo dans ses conceptions, dans ses manières de faire. Faisons pénétrer en le plus possible de cerveaux cette volonté d'auto-lransformation, ce sera le pas le plus sûr vrrs la révolution, une chance de

plus — la seule môme — pour la réussite. Si le milieu transforme l'homme, l'homme à coup sûr transforme le milieu; et il n'y a de transformation durable que celle qui opère à la fois et sur l'individu et sur le milieu.

Changeons une façon dépenser aujourd'hui, abattons une erreur demain, entraînons, en notre façon de penser ou d'agir, un îidepte aujourd'hui qui, à son tour, pourra en entraîner un autre demain, et peu à peu, il s'établira une façon d'agir plus conforme à notre manière de voir. Démontrons aux timorés que la vraie morale consiste à agir d'accord avec ses propres conceptions, et non, patr hypocrisie, aux prescriptions d'une morale ccmrante arbitrairement établie que nous répvouvons intérieurenicnt^ Nous amènerons ainsi, graduellement, les individus à un degré d*i|5volution où tout leur étiie. étant en désaccord complot avec l'ordre de choses existant, la rupture sera rendue inévitable, par l'infiltration lente mais continue d'une façon de penser et d'agir nouvelle, facilitant ainsi le passage do hier à domain sans contrainte ni coercition.

11 y a, certainement, un grand travail intel^ lectuel à accomplir. Mais si nous parvenions à nous rendre compte de ce que peuvent la volonté et la ténacité, de la force qu'acquiert l'individu soudé à d'autres individus, on sentirait que c'est là que se trouve la solution la plus sûre. L'éducation de la volonté, quel rêve ! savoir marcher vers ce que l'on veut, quelle force ! Si les individus savaient vouloir, ce que l'on accomplirait de miracles ! et dire que cela dépend du plus ou moins de tonicité des tissus !

« Connais-toi, toi-même » est un premier axiome dont devrait s'imprégner chaque être.

« Aifranchis-toi toi-même » devrait être le second. En ellet, combien veulent, sincèrement, rallranchissement de l'être, reconnaissent la nécessité de l'initiative individuelle et qui, malgré tout, attendent encore l'impulsion de quelqu'un ou de quelque chose ?

On fait la gaerre aux préjugés, et à combien de pratiques vicieuses on se laisse aller dans la vie courante, par considération de l'opinion publique, malgré qu'on la sache faussée; pra-

' tiques dont il serait si facile, pourtant, de se débarrasser, et dont la chute nous aiderait à nous débarrasser d'autres !

C'est par répercussion que se transforment lès mœurs ; c'est parce qu'il y en a qui commencent à agir sans s'occuper de ce que dira l'opinion publique que, peu à peu, se transforment les relations, les façons de voir et d'agir ; le milieu, en un mot.

Comme la plante qui a germé dans la crevasse- d'un mur et a grandi insensiblement, élargissant peu à peu la place qu'elle occupe, jusqu'au moment où, sous la poussée interne

. de la sève en mouvement, elle disjoigne violemment les pierres qui la gênent en son élan vers le soleil ; ainsi doit agir l'action individuelle, préparant le terrain à la société future, hâtant la ruine et la décomposition de la société actuelle.

De tous temps on a prêché à l'homme la discipline, l'abnégation, l'cfiacement de sa personnalité, l'abaissement de sa volonté devant des volontés supérieures.

Il est temps qu'il comprenne qu'il n'a rien

à attendre de qui que ce soit; que tout doit venir de lui, et que la transformation qu'il rêve d'accomplir dans le milieu, doit, au préalable, être accomplie en lui.

Il nous faut transformer notre cerveau, nos pensées, nos façons d'agir, et, avec des façons nouvelles d'envisager les relations individuelles, ne pas garder une façon de procéder découlant de nos préjugés antérieurs, de notre éducation faussée, servile et autoritaire.

Donner à l'être pleine conscience de sa dignité, de sa force, de sa vraie valeur; redresser les caractères, n'est-ce pas la besogne qui doit liater la révolution, en assurer le succès et rendre ses effets durables?

^-f l'initiative

L'Etat luî s'est dôvflupiM'» quo {^'riu'-t; à l'iiuTli»' iiidivi- (Inello. — La révolution ôniaiicipalrice. — Elh' n»* !«' sara qu»? si l<»s individu^; sortont «!<' Xowv torp«Mir. — I.»' travail des minorités. — Réveil de l'initiative. — Durée de la révolution. — La révolution est fatale mais ne sera que ce que la feront les individus qui raceompliront. — Le ])lus sûr moyen d'activer la révolution est d'opérer 1<^ travail qu'elh» doit accomplir. — L'individu n'ayant à conjpter sur personne doit se rendn» compte du rôle qui lui incombera. — Rien ne s»? cré<» de rien. — Montrons par nos actes que nous pouvons nous passer de ce ({ue. nous voulons détruire. — Sophisme du vol. — Tolérance. — Jja conviction est une force.

Outre que l'exercice de la volonté habitue los individus àêtre tenaces dans leurs résolutions, augmentant ainsi leur puissance d'action, il y a une autre qualité qu'il aiderait à déve-

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lopper, indispensable à ceux qui veulent vivre clans une société sans maîtres, et qui ajoute^ elle aussi, à la puissance de ceux qui la possèdent : c'est l'esprit d'initiative.

Si les individus pouvaient s'habituef à ne jamais rien demander ni à l'Etat, ni aux groupements dont ils font partie, ni aux individus en lesquels ils ont confiance — lorsque l'individu peut agir seul, bien entendu — s'ils pouvaient se mettre à l'œuvre aussitôt qu'une chose leur semble utile, ou, s'ils ont besoin du concours de leurs amis, en agissant fortement au milieu d'eux pour les amener à leur façon de voir, il y aurait un autre grand pas de fait vers la révolution transformatrice que nous attendons.

Ce qui a permis à 1' Etat de développer ses tentacules, de s'immiscer en les choses les plus intimes de ceux qu'il assujettit, de mettre chacun de nos actes sous la surveillance de ses employés, c'est qu'on s'est habitué à le considérer comme lout-puissant, à se reposer sur lui de l'initiative à prendre en les choses d'intérêt général, ne s'apercevant pas que

sa force n'était faite que des forces individuelles qui abdiquaient devant son abstraction.

Aussi est-ce une grande erreur, préparant une grande déception, pour le plus grand nombre des nôtres qui croient la révolution assez efficace pour opérer, de par sa propre vertu, la transformation de l'individu, sinon complète, au moins assez grande pour l'amener à assurer la réussite de la révolution qui l'aura régénéré. Ceux-là ne s'aperçoivent pas que, déjà, pour opérer la révolution, il faut susciter, dans la masse, cet esprit d'initiative qui semble l'avoir quittée, puisque la plupart des individus se reprenant encore, de temps à autre, d'engouement pour des personnalités, semblent en attendre leur émancipation sans rien faire eux-mêmes pour la préparer.

Beaucoup des nôtres s'imaginent que les révolutionnaires n'auront qu'à dire, en temps propice,' à ceux qui seront restés passifs jusqu'alors : « Faites ceci, faites cela! » pour que cela aille tout seul, et que la lumière se

fasse en les cerveaux les plus enténébrés ; pour

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que ceux qui subiraient ainsi une impulsion qui leur serait étrangère, agissent conformément à cette impulsion comme s'ils en avaient compris la raison.

Je doute fort, pour ma part, des chances de réussite d'une révolution faite en ces conditions. Lorsque, comme le fait l'idéal anarchiste, on se réclame de l'autonomie entière, la plus absolue, de l'individu, on ne peut, on ne doit pas compter sur la passivité de ceux que Ton se propose d'entraîner à l'assaut du vieil ordre de choses. Cette passivité serait uii danger que doit, à l'avance, combattre la propagande préparatoire.

C'est toujours une minorité qui agit la première, cela est indubitable; mais le travail de cette minorité n'apporte pas à la compréhension de la foule, comme un coup de foudre, la démonstration de la vérité ; ce n'est que par une infiltration lente et continue qu'elle arrive à la conquérir; ce n'est qu'en suscitant en ces

cerveaux apathiques un sourd travail de réflexion qu'on les prépare à rilluniinalion finale.

Le travail de la minorité anarchiste étant de combattre tout pouvoir établi, d'empêcher toute autorité nouvelle de se substituer à la place de celle jetée à terre, de pousser la masse à prendre, d'elle-même, les mesures jugées nécessaires à la réussite de la révolution entreprise, nous ne devons donc pas attendre la révolution pour commencer cette besogne, c'est dès aujourd'hui, en semant nos idées à pleines mains, en cherchant à les faire discuter par le plus grand nombre possible. Et malgré qu'à beaucoup de nos amis il semble plus court de marcher à la révolution, sans s'occuper de la discussion d'idées, ma conviction absolue est que le chemin qui y mène le plus vite et le plus directement est encore la discussion et la diffusion des idées.

Puis, dans la révolution que nous désirons, comme dans l'état social qu'elle doit préparer, la masse doit être livrée à ses propres forces, à son inspiration, que devra stimuler

— - et peut-être suggestionner — la minorité "* agissante ; mais en fin de compte, ne devra compter que sur elle-même pour s'organiser en vue du nouvel état social où elle sera appelée à se mouvoir; c'est une raison encore qui nous indique que la révolution anarchiste ne sera possible qu'à la condition que cet esprit d'initiative soit porté, chez la minorité agissante, à un haut degré d'intensité et susceptible de s'éveiller chez ceux de la foule.

Ceux qu'aura entraînés, par son exemple, la minorité agissante, devront être aptes, à l'occasion, d'user d'initiative. Il faut que cet esprit, chez eux, soit éveillé par une propagande antérieure et que, s'il sommeille, il soit au moins sensible à l'exemple qui doit l'impulser.

S'ils n'étaient propres qu'à agir par imitation, ou parce qu'ils auraient confiance en celui-ci ou en celui-là, le succès de la révolution serait fort aléatoire.

Une autre vieille conception qu'il faudrait également perdre, c'est celle d'une révolution s'opérant en deux ou trois jours, huit jours, un mois même, si l'on veut, mais opérant assez brusquement la scission entre le monde présent et le futur. Afalgréque beaucoup aient compris que ce qui était possible lorsqu'il ne s'agissait que d'un changement de gouvernement comme dans les révolutions politiques passées, ne Test plus lorsqu'il s'agit d'une révolution économique, la plupart encore, hnntrs par le souvenir des révolutions passées, continuent à raisonner comme si la société devait brusquement changer du jour au lendemain.

Pour s'accomplir, la transformation que nous désirons peut demander Ttruvre de plusieurs générations K Et, en outre, cela demandera encore beaucoup plus d'initiative do la part des individus qui voudront s'allVanchir. Or, tant que l'on ne se sera pas fait une idée nette de ce que pourra être cette révolution

i. Voir la Société Future^ cliap. [ où cola est plus louguement développé.

qui doit transformer toutes nos conceptions, toutes nos relations sociales, on risquera fort d'ergoter indéfiniment et de ne pas s'entendre sur ce qui lui sera possible et sur ce qui lui sera impossible.

Il y a ceux qui, comme nous l'avons dit, croient à un bouleversement brusque de la société, faisant, du jour au lendemain, table rase des institutions sociales ; il y a ceux qui , ayant la notion plus nette des choses, nous démontrent que la révolution que nous désirons ne sera que l'accumulation d'un grand nombre de mouvements destructeurs qui auront un jour, ici, jeté bas tel rouage de Torganisation sociale, ici ou ailleurs réduit telle autre institution à l'impuissance.

Il y a ceux qui croient commencer la révolution et en voir le lendemain ; il y a ceux qui espèrent bien en saluer l'aurore, mais ignorent jusqu'à laquelle de ses phases il leur sera permis d'atteindre.

Ceux qui croient à la puissance sans bornes de la révolution disent : « Qu'avons-nous tant besoin de discutailler sur tel ou tel principe,

occupons-nous donc de faire la révolution, »

et ils s'imaginent l'avancer ainsi, ne s'a])ercevant pas que le meilleur moyen de marcher à la révolution, c'est de stimuler révolution, en rappelant l'être humain à sa dignité, à la fermeté de caractère, susciter son initiative et sa volonté.

Mais ceux qui ne se paient pas de mots, qui analysent les faits, tout en se rendant compte que la crise révolutionnaire est fatale, que, tôt ou tard, la marche des événements poussera la foule dans la rue, ceux-là disent : « La révolution! bon! nous savons qu'elle est inévitable, nécessaire, même, rien de mieux que de se préparer pour être en mesure, lorsqu'elle éclatera, de lui faire rendre tous les fruits que nous en espérons. »

Mais cette révolution n'est pas une fée dont le pouvoir efficace doit agir par lui-même; cette révolution ne sera que ce nous saurons la faire, rendons-nous donc bien compte, auparavant, de toutes les nécessités qu'elle comporte, afin que, le jour venu, nous ne soyons pas pris au dépourvu.

Et si, chemin faisant, nous pouvons, par notre exemple, susciter d'autres initiatives, ne le négligeons pas sous prétexte qu'il est . plus urgent de courir à la lutte, car ce serait écarter une chance de succès. Si, entre temps, nous pouvons contribuer à la démolition d'une. des barrières qui obstruent la voie, rasons-la d'abord, car frayer le chemin à ceux qui suivent, c'est acquérir des forces pour le travail à faire.

Aujourd'hui est le fils d'hier comme demain sera le fils de l'heure 'présente. Ce n'est que par notre inaptitude à embrasser tous les. faits qu'il semble y avoir hiatus en l'évolution humaine. Les révolutions ne font que consacrer l'ordre de choses qui est déjà dans les esprits, sinon en les faits. La plupart des changements de mœurs qu'elles semblent inaugurer étaient déjà de coutume courante en les relations individuelles. Elles ne font disparaître que la dernière entrave, en jetant bas du pouvoir ce qui est un obstacle à leur extension.

Et loin d'être une atténuation de l'idée révolutionnaire, cette façon de la concevoir me

semble, au contraire, en ôtro le renforcement parce que, d'abord, il me semble pins conforme aux faits, et ensuite parco qu'il incit»^ les individus à ne pas attendre la révolution pour agir, mais à la considérer rommo commencée, en mettant, chaque lois qnc cela est possible, ses actes d'accord avec ses idées.

La révolution accomplie ou, — pour être plus exact — tout en accomplissant leur œuvre révolutionnaire, il faudra que ces individus se groupent, s'organisent, de façon à se passer des rouages gouvernementaux qu'ils auront détruits, ou qu'ils veulent détruire.

Il faudra qu'ils sachent transformer les anciens moyens de production et d'échange en une organisation adéquate au nouvel ordre social anarchiste qui, laissant tout à l'initiative individuelle, en exigera par conséquent une grande somme de la part de chaque individualité t De même que, pour ne pas être

absorbé par les plus agissants, chaque individu se remuera à son tour.

Il faudra enfin que, transformant toutes leurs façons d'agir qu'ils tiennt^nt de l'éducation et du mauvais fonctionnement social actuel, ils sachent s'entendre entre eux, de façon à savoir trancher à l'amiable les difFérends qui pourraient s'élever entre individus ou groupes sans avoir à recourir à aucune autorité, celle du nombre moins que toute autre.

Il pourra leur arriver de se fractionner en autant de groupes qu'il y aura, en présence, de façons dillerentes de concevoir ces choses ; cela importe peu. Mais ces groupes, tout en maintenant l'intégrité de leur autonomie, devront respecter celle de ceux qui ne penseront pas comme eux, et évolueront à leurs côtés d'une façon différente. Là où des intérêts communs les mettront en contact, il faudra qu'ils sachent y apporter l'esprit de conciliation nécessaire sinon h se facilit(U' mutuellement la besogne, tout ou moins à ne pas s'entraver.

Tout cela, évidemment, s'améliorera avec

la pratique des choses, et la nouvelle forme de société engendrera, certainement, l'esprit de sociabilité qui lui est propre. Hlais rien ne se crée de rien ; et cet état social luimême ne peut être rendu réalisable que si les individus ont été préparés à le concevoir, par une large diffusion des idées, par un désir, intense de réaliser cet idéal.

Et quand je dis les individus, j'ciiIcikIs toujours la minorité agissantes

Or, rien que l'énoncé des facultés qui seront requises de ceux qui seront appelés h réaliser l'état social que nous désirons, nous démontre que la révolution seule, ne peut déterminer l'état d'esprit qui doit la faire triompher; que, tout au contraire, c'est cet état d'esprit qui doit déterminer la conllngration.

Et cet état d'esprit, c'est la propagande intégrale de notre idéal social qui doit la déterminer. C'est en soufflant à l'individu le souci de sa dignité, en l'amenant à avoir besoin

d'élargir ses facultés, en le poussant à exercer son initiative, que nous créerons lé noyau initiateur de la révolution future.

Ainsi, nous voulons la disparition du capital et de la propriété :

Autant que cela est possible dans la société actuelle, débarrassons-nous de Tesprit de lucre, accoutumons -nous à comprendre que nous n'avons nul droit sur ce que nous ne pouvons utiliser nous-mêmes ; mettons-nous bien en l'esprit que c'est faire tort à ceux aux- • quels cela peut manquer que d'immobiliser un objet d'utilité.

Dans nos relations débarrassons-nous de l'esprit mercantile qui nous fait supputer, lorsqu'il s'agit d'un service à rendre, s'il nous en sera rendu l'équivalent. Commençons à voir, en chacun de nos semblables, un être qui a besoin de notre concours, mais dont nous pourrons également avoir besoin, et se fondra peu à peu l'esprit d'antagonisme posé par la société actuelle entre chacun de ses membres.

On a indiqué le vol comme excellent des-

tructeur du respect de Ja propriété. C'est un sophisme. A part quelques rares (^\ceptions, le respect de la propriété n'a jamais existé à l'état absolu. Tel qui se ferait scrupule de prendre le porlc-mounaie dans la poche de son voisin ne se généra pas dr ramasser et de garder ledit porte-monnaie, s'il peut . le ramasser dans la rue sans être vu, ou Lien encore, de tromper, dans une vente ou un échange un de ses amis, quille à gueuler comme un putois si c'est lui qui se trouve lésé; tel qui ne volera pas dans certaines conditions, le fera sans aucun remords en toute au tre ckconstance. Ce n'est donc pas le respect de la propriété « des autres » le plus difficile à déraciner ; mais hien celui de c( sa propriété », à soi.

Nous voulons détruire l'autorité!

Il faut, dès à présent, nous accoutumer à nous passer d'elle, à l'annihiler en luttant contre ses empiétements dans la mesure de nos forces, en secouant sa tutelle à chaque fois que nous en avons Toccasion. Et, surtout, en démontrant par notre initiative et notre façon

de procéder, que nous savons nous passer d'elle et faire mieux.

Nous voulons une société basée sur là tolérance, la réciprocité, l'estime mutuelle :

Ne laissons pas les autres empiéter sur notre activité, mais sachons aussi ne pas empiéter sur les activités voisines. Lorsque nous; ne sommes pas partisans d'une idée, sachons en donner les raisons, mais sachons écouter celles de ceux qui ne pensent pas comme nous, habituons-nous à agir, en toute franchise, selon notre propre conception, ne demandant aux autres qu'une égale sincérité. Ne nous occupons jamais de ce qu'ils font, lorsque leur action ne peut en rien se mêler à la nôtre. Si nous en faisons la critique que ce ne soit que pour en tirer les leçons que cela comporte, pour nous. Etre tolérant c'est un grand pas de fait vers la bienveillance, vers la solidarité.

Nous affirmons qu'il peut exister une société où les individus sauront pouvoir s'organiser en groupes producteurs ou consommateurs sans avoir besoin de maîlres. do chefs, ou de surveillants :

D'ores et déjà, dans nos façons de procéder actuellement, commençons donc à démontrer que cela est possible. Eliminons de tous les groupements auxquels nous pouvons participer, — lorsque nos coassociés pensent comme nous là-dessus — tout ce qui peut ressembler à un chef, à une autorité tacite ou avouée.

Dans les groupements où n'auraient pas pénétré nos idées, que notre initiative toujours en éveil, s'exerce en dépit des entraves; ([ue notre tolérance apprenne aux autres que l'autorité n*est qu'une superlétation, lorsque les individus savent s'en passer.

Notre initiative pourrait, ainsi, s'exercer en mille occasions. On pourrait, dans la pratiqu(* courante, faire entrer cent façons d'agir qui seraient un pas fait vers la société future et (|ui, une ibis adoptées, ne pourraient rétrograder.

Et cela, non seulement en nos relntions avec ceux ([ui penseni coninic nous, mais

aussi avec ceux que Tidée n'a pas entamés.

Dans nos relations avec l'autorité, aye€ le patronat, avec les indifférents, il y aurait mille moyens de leur faire, malgré eux, comprendre qu'un nouvel ordre social se forme, et les forcer de l'accepter.

Que l'individu arrive à se persuader fortement de la légitimité de ses desiderata, qu'il se convainque bien que son droit de vivre et de se développer n'est inférieur en rien au droit de ceux qui l'entourent, et il agira comme s'ils lui étaient acquis. Etre bien convaincu de ce Ton veut, c'est là toute la force*

LA PANACEE-REVOLUTION

La m«Hîipliysi(iuc révoliitioiiiiairo. — Déviation do l)ut. Le mili(3U ot l'individu, leur acliou réciproque. — L'exploitation ne subsiste que par la tolérance des exploités. — Les désirs (;t la réalité. — L'évolution de ridée amène la lutte contre l'autorité. — Cercle vicieux. — Eternité de la révolte. — Divergences de la mentalité humaine. — L'enseignement. — L'évolution mûrissant, elle assure d'autant le succès de la révolution. — C'est contribuer à la révolution en aidant à transformer les cerveaux. — La révolution n'est qu'un moyen. — Les autoritaires ont intérêt à l'ignorance. — L'idée anarchiste comporte la lumière.

En traitant de l'initiative dans le chapitre

précédent, j'ai été amené àparler de Terreur qui

faisait envisager la révolution comme capable

de transformer à elle seule, toutes les concep-

lions. Il est bon de traiter le sujet plus amplement, car c'est cette erreur qui motive Tiiiconipréhension de chacun sur le véritable rôle qu'il a à remplir en l'évolution humaine, et

la sienne propre. On s'est tellement habitué à attendre les bienfaits de puissances surnaturelles, que lorsqu'il s'agit de s'émanciper, sur cette terre, on attend cette émancipation de bienfaiteurs inconnus.

Après l'avoir attendue de Dieu, on l'attendit du Roi; les rois étant mis à terre, on plaça sa confiance en l'Etat, raison anonyme des gouvernants ; puis ce fut en le journaliste du coin que l'on espéra, après avoir perdu confiance en l'orateur d'à côte; parfois c'est du député de demain que l'on attend le millenium; chez nous c'est en la révolution que d'aucuns l'espèrent. On pose sa confiance où Ton peut, quand on ne l'a pas en soi-même.

Forts de cette constatation que l'organisation sociale actuelle ne cédera que devant un soulèvement des déshérités, ils s'imaginent que le seul but àpoursuivrc est la révolution. — Violente, ajoutent-ils, par amour des qua-

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lificatifs redondants, comme si l'emploi de la force n'était pas la violence.

Absorbés par cette pensée unique : la révolution nécessaire, l'essentiel, selon eux, est de la hâter, de la provoquer toute affaire cessante et l'ordre de choses actuel renversé, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.

Leur raisonnement est celui-ci : « Si nous attendions que chaque individu ait accompli son évolution, nous en aurions pour des siècles avant de voir s'opérer une transformation. L'homme est dans un milieu qui le rend mauvais, il faut changer ce milieu pour lui permettre de devenir apte à comprendre notre idéal d'harmonie ».

Or, c'est retourner les termes de la question, mais ce n'est pas la résoudre.

Le milieu dans lequel nous évoluons rend les individus fourbes, insociables, rapaces, esclaves on dominateurs, cela est de toute ^vi-

dence; il faut le changer, cela est encore vrai; et si nombre de nous autres avions en notre possession, un de ces bons vieux talismans des contes de fées qui ont charmé notre enfance, à l'aide desquels il n'y avait qu'à formuler son souhait pour que « cela fût », le vieux monde, cela est certain, aurait vécu.

Mais, génies et fées ne sont, hélas t existant que pour la crédulité enfantine ; les sorciers, s'il en reste quelques spécimens en quelques bourgades reculées, sont en train de disparaître devant l'instruction; et les talismans, s'ils ont cédé la place aux tables tournantes, ils n'ont pu leur transmettre leur puissance. Il suffit d'un incrédule en leur présence pour les réduire à l'inertie. C'est sur les seules forcés humaines qui se trouvent en ce milieu poùrrisseur qu'il nous faut compter pour le changer.

Or si le milieu impulse l'individu ; s'il est vrai que ce dernier ne peut échapper complètement à son influence, il est également vrai que c'est l'individu qui crée, en le transformant, le milieu en lequel il se meut.

Quelle que soit la puissance que notre état

social fournisse au capitalisme, si ce dernier ne trouvait pas dans Tensemble de ceux qui subissent ses effets un appui moral qui lui permet de perdurer, celte puissance lui coulerait dans les mains, car les forces dont il diispose refuseraient de le servir plus longtemps. Et, quelle que soit notre impatience, quels que soient nos désirs, ce ne sont pas nos objurgations révolutionnaires qui enlèveront au capital ses défenseurs, mais la compréhension — vaguement intuitive sinon nettement formulée — qu'ils font métier de dupes en assurant à 'leurs exploiteurs la tranquille jouissance de ce que, à eux, spoliés, il a été enlevé. Si, après tant de révolutions, les anciens abus ont persisté, ou ont réussi, dans le nouvel état de choses, à se faire jour sous de nouvelles formes, c'était, il faut bien le reconnaître, ott que les initiateurs du mouvement, trop en avance sur la foule, n'avaient pu réussir à l'entraîner dans leur marche en avant, ou — ce qui est plus probable — leur avance sur la masse plus apparente qu'effective, laissait en réalité leurs conceptions au niveau de la moyenne et

tout leur révolutionnarisme se bornait à des changements de noms. Mais, d'une façon ou d'une autre, l'état social revenait toujours au niveau des conceptions moyennes.

Le milieu agit sur l'individu, mais, à son tour, l'individu réagit sur le milieu ; voilà le dilemme. Comment en sortir?

Je comprends l'impatience qu'éprouvent nombre de nos camarades à voir les idées cheminer si lentement — relativement, car il n'y a pas d'idée qui ait marché si vite que l'idée anarchiste. — Il est légitime le désir de ceux qui, souffrant de la société actuelle, voudraient réaliser une vie meilleure. Comme eux, je voudrais voir se réaliser immédiatement cette ère de paix, de bonheur et d'harmonie pour tous que nous évoquons en toutes nos aspirations; comme eux encore je voudrais enfin sortir de cette atmosphère qui étouffe les meilleurs sentiments, comprime nos aspira-

tions vers le mieux, écrase les volontés les plus fécondes.

Mais, quels que soient nos désirs, quelle que soit notre volonté ardente d'en finir avec un milieu corrupteur, il nous faut compter avec la réalité, et la réalité est que, quelles que soient les vertus bienfaisantes dont notre imagination ait doté la révolution, quelle que soit la puissance que nous lui attribuions en nos désirs, elle ne pourra être que ce que seront ceux qui l'accompliront.

La révolution n'est pas une entité dont la puissance agit en vertu d'une force secrète qu'elle tirerait d'elle-même. Ce n'est pas un personnage métaphysique doué de toutes les virtualités. C'est un fait qui s'accomplit sous l'impulsion d'individualités qui ne pourront opérer autour d'elles que les transformations qu'elles auront su, au préalable, déjà opérer dans leur cerveau.

C'est ressasser une vérité reconnue en répétant que la révolution s'accomplira sous la pression de circonstances locales.

Quand ceux qui, à l'heure actuelle, subis-

sent ou soutiennent Tordre de choses actuel, auront compris que la société qu'ils subissent, ou défendent ne peut que perpétuer leur exploitation.

Quand las de courir après des réformes illusoires, ceux qui ont déjà compris que l'état social devait être transformé, se seront rendu compte que c'est en son ensemble qu'il doit être changé et non en ses parties si on veut en modifier les effets, il se sera alors créé un état d'esprit favorable à la révolution, la moindre des circonstances suffira à la faire éclater.

Les individus avant évolué, leur manière d'agir s'étant insensiblement mais graduellement transformée, ils arriveront en conflit avec les institutions sociales. Comme la sève qui gonfle l'amande mise en terre finit par faire éclater le noyau qui rej;iferme, l'idée aura amené les esprits au moment où, sentant les barrières sociales leur être une entrave intolérable, ils les briseront sous la poussée interne qui les entraîne vers l'affranchissement intégral de tout leur être.

Mais, encore une fois, pour être en état d'ac-

complir cette révolution, faut-il que les individus aient, en leurs conceptions, su faire table î:ase des anciens préjugés; qu'ils en aient compris toute l'absurdité, et se soient fait un autje idéal de vie. Qu'ils aient, en eux, en leur cercle restreint, opéré, en petit, la transformation qui doit s'opérer en l'état social. Celui qui ne sait pas se réformer lui-même étant du reste, toujours très mal venu h vouloir réformer les autres.

Mais ici nous tournons en un cercle vicieux et ceVLx qui croient à la toute-puissance de la révolution pour créer un état d'esprit adéquat à de nouvelles mœurs, me répondront : «Comment voulez-vous queles individus deviennent francs, solidaireset conscients dans un milieu qui les abêtit, les rend fourbes, rapaces, et agressifs? » — Si je leur réponds : Comment pouvez-vous espérer changer un tel milieu avec des éléments qui trouvent cette marche des choses toute naturelle et n'éprouvent nullement le besoin de sortir de la fange où ils s'enlisent? Je serai absolument dans la même logique, et nos arguments auront égale valeur.

Si de tous temps, ils ont été majorité ceux qui avaient à souffrir de l'arbitraire social, ils n'étaient que minorité très inlimes ceux qui avaient compris que le mécanisme social fonctionnait à leur détriment.

De tout temps aussi, cette minorité a existé. Toujours il y a eu des individus qui étouffaient sous l'état de choses existant, et voulaient élargir h' cercle dans lequel se mouvait l'humanité. Mais, en temps ordinaire, ces individus restaient isolés, incompris de l'énorme masse, ilo, n'était que lorsqu'un noyau plus important d'individus était parvenu à s'assimiler quel(iues-unes de leurs vérités, que ces vérités devenaient aptes à commotionner les foules.

Or. à Vheuroactuelleî l'idée anarchiste remue fortenuMit certains cerveaux; par certains côtés ell(» a prise sur la masse, elle commence à vouloir entrer dans les faits, mais force nous est bi(Mi de reconnaître que, si l'on accepte C(»rtains de ses détails, elle est loin d'être comprise en son ensemble, et qu'elle a encore une

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longue période évolutive à accomplir avant d'être toute-puissante sur les foules.

Mais cette évolution de$ idées nous prouve que quelle que soit l'influence du milieu, il y a des organismes qui y sont plus ou moins réfractaires; quelle que soit l'ambiance, il y a des aptitudes qui s'acquièrent et se transmettent d'une génération à l'autre, finissant par amener ceux- qui en héritent à suivre une voie évolutive différente de ceux qui, continuant à subir les influences premières, se modèlent plastiquement aux conditions d'existence qui leur sont faites.

Ce qui se passe dans l'ordre physiologique se passe également dans le domaine intellectuel. 11 y a — je néglige les nuances — ceux qui, croyant l'autorité et le capital les deux assises nécessaires de tout ordre social, les subissent ou les défendent sans chercher à les analyser, se conforment passivement aux enseignements de la morale qu'on leur inculque dès leur naissance; il y aceuxqui veulent lesmitiger en y apportant quelques perfectionnements; et ceux, cnliu — dont nous faisons

partie — - qui, trouvant tout le çystème mauvais, veulent le détruire de fond en comble, et cherchent à réagir contre les conditions d'existence qu'on leur impose.

Analysant les préceptes qu'on leur enseigna, ces derniers n'acceptent qu'après mûre délibération ce que leur raison leur fait trouver juste, et repoussent tout ce qui ne leur paraît pas absolument démontré. Et si cet esprit critique ne se transmet pas toujours d'ascendant à descendant comme certaines aptitudes physiologiques, il se transmet par l'exemple, par l'enseignement, au sein des générations, vivantes, et à celles qui suivent.

Chaque progrès qui s'accomplit, est un pas de fait vers la possibilité de la révolution.

Lorsque j'ai déjà traité ce sujet, quelquesuns ont cru que je désirais voir reculer la révolution pour que chacun eût le temps de transformer sa mentalité. C'est là une erreur. En parlant de rendre les individus conscients,

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j'ai toujours en vue la minorité agissante, la minorité qui, par son exemple, doit exciter la masse plus réfractaire, n'attrapant que des bribes des idées jetées au vent. Mais il ne faut pas oublier que ce sont ces bribes qui germeront plus tard sous la poussée des événements, et qu'il faut les semer pour qu'elles germent.

Il est, je crois, un fait indéniable plus l'idée aura le temps d'évoluer et de se développer, plus la révolution qu'elle engendrera sera mûre, consciente et profonde ; mais il ne dépend de personne d'avancer ou de reculer les événements à la réalisation desquels concourent des milliers de causes. Chacun de nous, par notre action, y entrons bien pour une part, mais si infinitésimale, que cette part d'action disparaissant, le cours des événements n'en serait pas sensiblement modifié.

Donc, à quel point de vue que nous envisagions la révolution, il n'en reste pas moins acquis qu'elle est nécessaire, inévitable. Et alors, quand nous demandons aux individus

qui travaillent à sa réalisation, de ne pas se

Loriier à de simples désirs, à de vagues aspirations, à d'indécises formules que l'on répète sans savoir ce qu'elles signifient, ce n'est pas ajourner la révolution, ni la diminuer, mais bien au contraire l'amplifier en la désirant plus grande, plus profonde et plus féconde.

Bien mieux, si chaque individu, en ses actes, dans son entourage, dans sa sphère d'action, dans la mesure de ses moyens, selon l'intensité de ses convictions, arrivait déjà à corriger, à supprimer ce qui lui semble choquant de la façon actuelle de procéder, il aurait contribué à avancer la révolution en aidant à créer un état d'esprit en désaccord avec les institutions présentes.

N'est-ce pas faire œuvre révolutionnaire des plus rationnelles que d'essayer d'apporter^ en nos relations présentes, un peu de ce que devront être nos relations futures? Et comme une nouvelle manière d'agir amène insensiblement ceux qui sont en contact avec elle à une nouvelle façon de penser, c'est, en agis-

sant ainsi, agrandir les possibilités révolutionnaires.

Là révolution n'est pas une idée, ce n'est pas une conception sociale. C'est un fait, une nécessité, un moyen. Elle doit déblayer le terrain des obstacles qui empêchent l'évolutio n humaine; rien de plus, rien de moins. Elle n'apporterait pas un facteur nouveau à l'évolution sociale si ceux qui l'accomplissent, n'ont pas, en puissance, en leur cerveau, une idée qui les fasse agir.

. Aussi, dire que l'on veut grouper les individus pour faire la révolution, c'est parler pour ne rien dire ; car, sauf exceptions des plus rares, on n'est pas révolutionnaire pour le seul plaisir de se battre ou de culbuter un gouvernement. On groupe des individus autour d'une idée; si cette idée, pour sa réalisation, comporte les moyens révolutionnaires, ces individus se préparent à la révolution en développant leur idéal, voilà tout.

Les autoritaires qui ont la prétention de

s'emparer du pouvoir et de s'en servir pour le bien de tous, peuvent, eux, considérer comme secondaires leurs idées de transformation sociale. Qu'importent que les individus sachent plus ou moins ce que l'on attend d'eux, si oi> espère s'en servir pour assurer l'autorité à l'aide de laquelle on opérera les transformalions que Ton aura décrétées. L'objectif étant de s'emparer du pouvoir, il suffit de grouper les individus désireux d'un simple changement politique, sans notion sur ce que devra être le nouvel ordre de choses, puisque l'on se charge de penser pour eux.

Lorsqu'on a la volonté de commander aux autres, il est inutile — même dangereux — de chercher à les instruire sur ce qui leur serait le mieux. Pourvu que les chefs sachent ce qu'ils auront à décréter au lendemain de la victoire, inutile de perdre son temps à fourrer des idées dans la tête de ceux qui auront à obéir. Et encore, cela ne réussit-il pas toujours ; car il arrive que ceux que Ton a enrôlés échappent à votre commandement pour aller à un chef qui leur semble plus aptes.

Mais c'est pour les anarchistes, qu'il n'en va pas de même. Il faut que ceux qui participeront à la révolution aient la conscience claire de ce qu'ils veulent eux-mêmes, et ce n'est que la compréhension nette d'un idéal qui peut la leur donner. C'est donc à fourrer des-idées dans la tête des individus que consiste la véritable besogne révolutionnaire.

En temps normal, c'est la masse ignorante qui impose ses volontés, retarde l'évolution et travaille au maintien des vieilles institutions. Le suffrage universel, ce recruteur de médiocrités, est bien l'instrument approprié au règne.

Mais, au sein de cette masse, se créent des centres d'agitation qui, graduellement, arrivent à lui communiquer une partie de leurs trépidations, à l'entraîner dans leur orbe. C'est là où la minorité intelligente prend sa revanche sur l'ignorance, en l'entraînant, malgré elle, au progrès et à raffranchissement.

Si l'évolution avait le temps de s'accomplir, la révolution serait féconde en résultats; mais il y a des circonstances politiques, compliquées

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de causes économiques, qui poussent parfois la minorité dans les rues avant que les idées aient accompli leur lent travail d'évolution.

Malgré cela, si elle a bien compris son rôle, la minorité agissante peut avoir une influence sur le cours de cette révolution. Qu'elle acquière dont une conscience nette de l'idée.

.Afais, si, comme dans les révolutions politiques passées, elle n'a, elle-même, aucune idée dans la tête; si tout son révolutionnarisme u*est que de surface, en les mots, en une attitude plus ou moins belliqueuse, c'est la masse qui la submergera encore en retournant à son point de départ. C'est pour qu'elle ne se laisse noyer ni déborder que je voudrais la voir consciente.

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