RETOUR A LA SIMPLICITE
« Non- possumus ». — Eternels recommencements. — L'amour du merveilleux. — Les complications de l'esprit humain; — Ce n'est qu'à l'usage des choses que nous apprenons à les simplifier, sauf le gouvernement qui, lui, va toujours se compliquant. — Im-
. perfection de nos sens. — L'ignorance engendre le merveilleux. L'esprit anthropocentrique. — Substitiitions d'entités. — Origine animiste do l'esprit religieux. — « Subjcctivisation » de la matière. — Ketour
.. au point de départ. — Pauvreté de l'imagination humaine, malgré sa tendance à amplifier. — Première déviatioji de l'évolution. — Contribution de la littérature à l'erreur. '— Tyrannie" de l'habitude. — Les améliorations compliquent mais n'améliorent pas. — Un rêve. — Aveu de lâ-cheté. — Les petits effets peuvent en produire de grands. — Abdication de l'individualité. — Manque d'initiative. — Notre action comporte sa propre sanction.
Toutes les critiques que l'on puisse faire
sar l'oppression de l'individu en l'état social actuel, toutes les vues que Ton puisse émettre sur son émancipation, tout cela est accepté sans trop de discussion; mais, lorsqu'il s'agit de conclure, lorsqu'on presse les contradicteurs sur la nécessité de réaliser l'idéal d'harmonie et de liberté qu'ils viennent d'approuver, le dernier argument où se retranchent ceux que n'anime pas un mauvais vouloir systématique est celui-ci :
« Vos idées sont belles, mais ne sont pas praticables. Pour que fût possible la société que vous envisagez, il faudrait qu'elle ne contînt que des êtres parfaits en son sein ».
Erreur énorme. Il faudra, cela est vrai, les individus ayant évolué, ayant acquis une mentalité supérieure à celle que nous inculque la société actuelle, mais ne différant pas essentiellement des êtres actuels.. Dans notre conception d'une société humaine, nous n'avons pas la naïveté de rêver une vie supraterrestre, ne comportant que des êtres immatériels.
Plus positifs, c'est sur le libre jeu des be-
soins et (les passions de l'être humain que nous voyons reposer la bonne marche de l'organisation sociale entrevue.
« Vos idées sont belles, mais ne sont pas réalisables! » nous répète- t-on.
Et vous voilà forcé de reprendre un à un tous vos arguments, vous voilà revenu à votre point de départ, recommençant la discussion, absolument comme si elle n'avait pas eu lieu. Ah! c'est que l'humanité a été tellement menée en laisse, tellement asservie, tellement habituée au mensonge, à l'illusion, qu'elle croira plutôt au monde des fées, à la puissance des Génies, des Djinns, des Elfes, des Korrigans, qu'à la possibilité de marcher un jour sans ses entraves.
Des hommes s'organisant entre eux, de façon à vivre sans les mille liens du formidable appareil social d'aujourd'hui, s'entendant réciproquement sans la masse d'intermédiaires parasitaires actuels, cela est bien trop simple pour notre entendement faussé. L'habitude des choses compliquées est si bien ancrée en notre cerveau, qu'il ne nous est plus possible
de penser, de prime abord, aux choses simples qui ne nous paraissent plus qu'enfantillages à première vue. La vérité sera là, sous nos yeux, les crevant par son évidence même, c'est au loin, en des explifcations enchevêtrées que nous allons la chercher.
Et cette aberration est portée en toutes les branches de notre activité. Ainsi, en mécanique, lorsque se crée une invention, cela débute par une machinerie compliquée de rouages multiples, pour ne produire, le plus souvent, qu'un travail médiocre, lent et avec 'une grande dépense de forces, grâce, justement, à la complexité des rouages.
Mais, peu à peu, lorsque la machine est entrée en la pratique, lorsque l'usage en a fait connaître les défauts, lorsque, passant de mains en mains chacun y a apporté une petite modification, la débarrassant, ici d'un rouage inutile, là de leviers compliquant sans . profit sa marche, le monstre grossier et cornpliqué s'allège, prend une marche plus régu- ^ lière, produit un travail d'autant plus parfait,
exigeant d'autant moins de force, qu'elle est plus simple.
Il en est de même pour les opérations Intellectuelles : notre cerveau, en aucun ordre d'idées, ne conçoit primitivement les raisonnement simples. Il va d'abord à l'abstrait, au confus, à l'exagération; ce n'est que par un énorme et lent travail de réflexion qu'il se débarrasse des aberrations, en revient aux explications rationnelles.
C'est qu'il est très difficile à l'homme de voir les choses telles qu'elles sont, sous leur véritable aspect, de saisir les rapports qu'elles ont entre elles, d'en démêler chaque élément.
Ses sens, par lesquels il est en rapport avec le milieu où il s'agite, sont, déjà, des plus imparfaits ; ce n'est que par une longue éducation qu'il arrive à s'en servir; ce n'est qu'en les exerçant continuellement qu'il arrive à les développer. Et, même au degré d'évolution atteint par nous et dont nous nous enorgueil-
lissons, une foule de phénomènes leur échappent encore.
Jadis, à l'aurore de son intelligence, alors qu'il voyait les phénomènes de la nature s'accomplir sous ses yeux et que sDn cerveau .trop faible et trop peu meublé de faits, ne pouvait lui en expliquer le mécanisme, ce fut encore bien pis. Ne pouvant se faire aucune idée du mécanisme des phénomènes météorologiques, ce fut en les assimilant aux effets de son action personnelle qu'il tenta de les expliquer, mais en les attribuant à des êtres dont le pouvoir était supérieur au sien.
Peu à peu il les amplifia, et dans leurs effets et dans leurs causes; rechercha des causes supra-naturelles à ce qu'il voyait s'accomplir devant lui. Mais toujours ce n'était que par. une déviation de raisonnement qu'il y répondait, les réponses les plus saugrenues lui tinrent lieu d'explication à ce qu'il ne comprenait pas. Il ne conçut les phénomènes naturels qu'au travers du merveilleux, et n'arriva aies « comprendre » qu'aprèsles avoir complètement identifiés à lui-même, après leur avoir prêté un corps.
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une volonté; après les avoir anthromorphisés.
Son intelligence s'élargissant, il arriva à concevoir plus rationnellement les choses ; mais qu'il est loin encore d'une explication absolument scientifique, débarrassée de tout esprit métaphysique!
Les entités divines s'étaient évanouies graduellement dans l'explication matérielle des faits, mais pour donner naissance à de nouvelles, en c( faisant des petits ». Chassées d'un domaine, dépouillées d'une partie de leurs attributions, elles renaissaient sous d'autres noms ou avec des frères et sœurs ayant hérité des fonctions qu'on leur enlevait. Une division du travail s'opéra dans l'Olympe au fur et à mesure que s'élargissaient les conceptions humaines. Les Dieux s'idéalisaient, on cherchait à les débarrasser de leur gangue humaine, à faire oublier leur origine, mais comme il est impossible à l'homme de concevoir rien en dehors de lui, ces Dieux et entités eurent toujours des formes anthropomorphiques, malgré qu'elles devenaient moins nettes,
moins précises, au fur et à mesure que
rhomme voulait les idéaliser. Leur origine terrestre n'en resta pas moins toujours flottante en rimagination humaine: Jupiter,.
Mars, Apollon, Vénus, et tous les habitants (le rOlympe ne devinrent plus que les directeurs des phénomènes terrestres, physiques ou atmosphériques qu'ils avaient^ incarnés primitivement, après avoir été les forces naturelles elles-mêmes. Il suffit d'analyser leur légende pour y retrouver leur identification avec l'animisme le plus grossier.
Plus tard, on trouva ces Dieux trop encombrants, on voulut les hiérarchiser pour finir par mettre tous leurs attributs, toute leur puissance, en la main d'un seul.
Dans son ignorance l'homme ne pouvait croire à son existence et à celle des choses, sans une volonté préconçue, directrice, sans un but à atteindre. Il pleuvait, il. tonnait, c'était l'œuvre de quelqu'un, en vue d'aboutir à un dessein prémédité! Et la foudre, la pluie, les vents, après avoir été déifiés redevinrent, par sélection, simples manifestations de l'activité divine. Les partisans des causes
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finales tendent à en refaire des êtres. Tout en se transformant, Terreur reste toujours la même.
Oui, encore aujourd'hui, malgré que Tidée du supra-naturel commence à disparaître malgré que s'efface l'idée de Dieu, combien qui, acceptant la théorie des forces matérielles, identifient encore inconsciemment ces forces en activité à des entités régissant leurs propres phénomènes. Pour combien encore la Nature, le Transformisme, l'Evolution, la Sélection, sont des personnes qui conçoivent, veulent et dirigent l'application des forces en mouvement.
Notre esprit est faussé par toute une métaphysique issue de notre ignorance, nous ne savons pas encore voir les choses sous leur véritable aspect. Nous nous débattons toujours au milieu de l'erreur et du préjugé I Notre esprit semble parcourir un long cycle où ayant égrené toutes les fausses conceptions, il revient à son point de départ. Heureusement que à force de recommencer ce petit manège, il finit toujours par éliminer définitivement quelque petite erreur, à acquérir quelque nouvelle
vérité. Mais que de travail encore, avant de nous être débarrassé de tout notre bagage d'erreurs, avant de connaître la vérité complète.
En sociologie notre imagination ne s'est pas comportée autrement. Les sociétés ont bien commencé par les formes les plus primitives, l'autorité ne s'y montrant d'abord que trèsanodine, sous l'aspect d'obéissance -à un chef qui dictait directement ses volontés. Ce n'est qu'au fur et à mesure du développement humain que s'est compliqué le système gouvernemental, que les fonctions se sont spécialisées en executive, législative, judiciaire, etc.; que la pieuvre a développé ses innombrables tentacules qui ont nom : armée, police, enseignement, bureaucratie, etc.
C'est que, cï l'origine, le cerveau de l'homme était trop pauvre de notions pour imaginer une organisation aussi compliquée que celle de nos jours, ce n'est que « progressivement» qu'il pouvait y ajouter un rouage nouveau;
mais n'était-ce pas déjà une complication sur la simplicité primitive que de se donner un maître. Et le premier pas fait, a déterminé les autres.
Une fois déviée de son évolution naturelle par rintrusion de l'autorité en son sein, la société devait continuer fatalement à se hérisser de complications ; une institution devait en amener une autre, les hommes naissant ainsi au milieu d'une société compliquée par leurs prédécesseurs, renchérissaient sur ceux-ci, léguant à leurs descendants une organisation plus lourde encore, et chaque génération s'habituait ainsi à accepter l'état social de plus en plus oppressif.
Cette façon d'envisager les choses ne pouvait qu'empirer sous l'influence de la litérature qui amplifiait encore les récits qu'elle avait recueillis sous forme de légende, aussi les humains s'évertuèrent-ils à chercher aux choses les plus simples des explications de plus en alambiquées. Et chaque génération ajoutait ainsi quelque rouage à ceux déposés par les générations précédentes.
De plus, les sociétés étant allées toujours en englobant une plus grande quantité de groupes et d'individus, l'autorité centrale ne pouvant tout embrasser, se [vit forcée de déléguer ses pouvoirs à des membres qui ne tardaient pas à ériger leurs fonctions en institutions constitutives de Tordre social. Nous en sommes arrivés à ne vouloir envisager, comme société normalement constituée, que celle où les individus ne peuvent correspondre entre eux que par les soins de mille et un intermédiaires ; que si la possibilité de leurs rapports mutuels est entravée [des formalités les plus inimaginables ; nous ne pouvons plus concevoir un ordre social où les individus établiraient leurs rapports directement, sans contrôle.
Au seul énoncé d'une société où n'existeraient, plus de gendarmes, plus de juges, les plus sincères poussent des cris d'orfraie, rêvant aux cataclysmes les plus épouvaiitables, voyant s'abîmer l'humanité dans la primitive sauvagerie.
Tout le monde souffre du mauvais fonction-
nement du système actuel, tous ^'accordent • à en accuser la multiplication des rouages, mais lorsqu'ils sont parvenus à en démontrer l'inutilité, ils s'einpressent de les rétablir sous de nouveaux noms, et les systèmes se superposent ainsi les uns aux autres, redoublant le mal au lieu de le détruire.
Et l'idée d'une société où personne n'aurait à obéir, où chaque être pourrait développer son initiative, sans avoir à en rendre compte à personne, n'ayant à accepter d'autres limites que celles qu'il s'imposerait lui-même, s'abstenant d'empiéter sur le champ d'activité de :■■ ses voisins, afin que ceux-ci ne viennent pas entraver sa propre initiative, cette société-là, tout en étant .admirée par la plupart, ils ne . veulent l'envisager qu'à l'état de rêve. — Un beau rêve lorsque, par excès d'amabilité, on veut bien nous faire des concessions — mais rien qu'un rêve, hélas!
« Votre idéal est beau, mais n'est pas réa-
lisabl'.^ ».; et quand on a dit cela on croit avoir constaté une réelle impossibilité, alors que ce n'est qu'aveu d'impuissance par apathie.
Le plus grand obstacle à la vision nette de ce que peut la volonté, c'est que, par suite de l'oppression séculaire qui pèse sur eux, les individus ne peuvent comprendre tout ce que peut l'activité individuelle quand elle est au service d'une volonté bien arrêtée.
Est-ce que les mœurs ne se transforment pas sous la poussée des individualités qui, progressivement, abandonnent la manière de vivre des ancêtres? Est-ce que les plus grandes transformations sociales ne sont pas le produit de tous les petits changements individuels qui s'opèrent chaque jour ?
L'individu se transforme insensiblement — inconsciemment, le plus souvent — le nouveau jour sous lequel il conçoit les choses l'entraîne, à son insu, à transformer ses rapports avec elles et avec ses semblables. C'est l'accumulation de ces petits changements qui prépare les bouleversements sociaux.
Alors, pourquoi se retrancher derrière cette
formule : « Ce n'est pas possible 1 » quand les faits nous démontrent que cette possibilité ne dépend que de la volonté de chacun. La transformation n'est lente que parce que les idées nouvelles passent en notre cerveau sans l'imprégner fortement, que parce que peu, parmi les individus savent se passionner fortement pour un idéal. Si Ton savait vouloir !
Ecrasés par le pouvoir de TEtat, les individus n'ont pas encore compris que l'omnipotence de ce dernier est faite de l'abdication de leur volonté; que la toute-puissance de l'ogre n'a d'action que par l'aide que lui prêtent ses victimes en lui prêtant leur force ;
qu'il ne sera rien du jour où ils voudront être, eux I
On a tellement masturbé le cerveau des individus que l'on a tué chez eux l'esprît d'initiative. Lorsque quelqu'un a trouvé une façon d'agir plus conforme à ses désirs, au lieu de la mettre résolument en pratique, il s'inquiétera d'abord de ce que pourront en penser ses voisins; ce n'est plus sa volonté qui dicte sa conduite, mais l'opinion de ceux dont
il- ne devrait pas avoir à s'inquiéter, sinon pour obtenir leur concours s'il en a besoin, mais en marciiant sans eux, en la mesure de ses possibilités, s'ils ne le comprennent pas. Toujours, au lieu de chercher à réaliser une chose juste on veut savoir, à l'avance, si Ton sera blâmé ou approuvé.
Hé I bonnes gens, qu'avez-vous à vous inquiéter de ce que les autres veulent ou ne veulent pas ? Que doit vous importer l'opinion de ceux qui se cantonnent dans les choses du passé? Lorsqu'une idée vous paraît belle, travaillez donc à la réaliser, — dans la mesure de vos moyens d'action, s'entend, — mais dans la plénitude de sa conception et de votre personnalité.
Hé! certainement, si vous n'êtes qu'un petit nombre à opérer, vous ne transformerez pas instantanément la société ; mais, par vos efforts, vous en convaincrez d'autres. Agis comme tu penses, selon la possibilité que t'en laisse l'organisation sociale dans laquelle tu te débats ; transforme tes propres mœurs et le peu que toi, individu, tu auras fait, en
entraînera d'autres. Et, ainsi, graduellement, de transformation individuelle en transformation individuelle, tu auras aplani la voie, préparé la route aux transformations qui te paraissent les plus irréalisables.
« Que nous importe cela, » répondent certains, « si nous ne devons pas le voir! où sera notre récompense ? »
Dans le contentement d'avoir, autant que possible, mis vos actes d'accord avec vos pensées; la satisfaction d'avoir été utile à votre espèce, d'avoir développé vos virtualités, d'^ivoir développé votre personnalité en élargissant vos facultés. N'est-ce pas déjà vivre son idéal de travailler k sa réalisation?