ALTERNANCE DES REGRES ET PROGRES DE LA PENSÉE
Los réclamations commoncont à so prôcisor. — CJiassi'-
croiso d'arguments. — Et la (luestion s'embrouille en
"s'éclaircissant. — On peut demander la disparition de
■ l'Etat tout en restant fortement autoritaire. — « L»»
sel do la terre ». — L'aristocratie intellectuelle aide à
la démolition de l'autorité. — Pas plus de la sienne
• que do toute autre. — Les bourgeois eux-mêmes veulent détruire TEtat. — Action et réaction. — On dé- . passe le but lorsque TefTort n'est pas mesuré. — Entité contre entité. — Sainte métaphysique î — Conception nette.
Mais cet avilissement de l'individu que religions et sociologues ont, de tout temps, voulu justifier, n'allait pas sans soulever des protestations.
Certains socialistes qui, eux, voulaient ardemment transformer la société actuelle, au profit des exploités ; qui voulaient que l'organisation sociale assurât à tous, le bien-être, en leur fournissant les moyens de se développer physiquement etintellectuellement, étaient tombés aussi, en ce travers : la société primant sur l'individu. Ils réclamaient du pouvoir le bonheur pour tous.
Les économistes, défenseurs du capital, se gendarmèrent contre cette prétention de vouloir faire servir les rouages gouvernementaux à l'affranchissement de la classe qui produit. Ils furent amenés à nier à l'Etat, certains droits, certaines possibilités d'agir. Après l'avoir fait le maître de tout, ils en vinrent à lui contester toutes les attributions dont il s'était emparé. Aujourd'hui, les économistes veulent la disparition complète de l'Etat. Toutes ses fonctions: perception de l'impôt, police., armée, justice, etc., devraient se transformer en entreprises capitalistes, se chargeant à leurs risques et périls de fournir aux consommateurs les services que l'Etat leur fait rendre
aujourd'hui. I)e sorte qu'ils peuvent se réclamer de la liberté la plus absolue. L'Etat, puis qu'il n'existerait plus, ne pourrait plus intervenir en les relations entre salariés et salariants.
Mais comme ils conservent toute l'organisation économique, comme Targent, loin (l\Mre" détruit, lui, serait la seule force de leur état social, on peut se demander ce quV auraient gagné les travailleurs. La police ne serait plus payée par un budget prélevé sur tous, (^.e serait une compagnie financière quelconque qui l'entretiendrait, la solderait de ses deniers, la louant à ceux qui en auraient besoin. L'agence Pinkerton des Etats-Unis, nous prouve que pour ne pas tHre officiels les soldats de cette agence privée n'en sont pas moins féroces lorsqu'on les lance sur les grévistes, et qu(^ si le mode de fonctionement en est changé, les résultats en sont les mêmes.
Donc, l'idée de l'Etat est combattue aujourd'hui, par certains économistes défenseurs du Capital, pendant que d'autres cherchent de . nouveaux arguments pour le fortifier ; de même
parmi ceux qui veulent la fin de Texploitation de l'homme par l'homme, les uns veulent s'emparer de l'Etat et de sa puissance, les autres veulent sa disparition complète, mais, de plus que les économistes bourgeois, veulent le retour à la société, la mise à la libre disposition de tous, du sol et de l'outillage inécanique qui ne sont, aujourd'hui, que les instruments d'exploitation. Et c'est ce qui ajoute à la confusion des idées, de celui qui ne sait pas, de voir des individus, semblant vouloir la même chose: l'affranchissement des travailleurs, se combattre comme ennemis, étant divisés sur la question principale, l'Etat.
Comme on s'est révolté contre le pouvoir personnel, on s'insurge aujourd'hui contre l'autorité sociale. Mais les idées vont vite à notre époque. Aussi, après avoir épuisé tous les arguments, les partisans de l'autorité capitaliste, en sont acculés à revenir à l'affirmation pure et simple qu'étant (d'aristocratie, »
la sélection intellectuelle de Thumanité, c'est à eux que revient le droit de la guider dans son évolution; et que pour pouvoir tranquillement accomplir cette mission, il leur faut courber la masse sous leur exploitation.
<ï Pour que les classes supérieures puissent se développer intégralement, il faut les soustraire à la nécessité des « basses » besognes, il faut, par conséquent, une masse astreinte à l'accomplir servilement; pour que ces privilégiés puissent acquérir les connaissances voulues leur permettant de diriger l'humanité, il /faut que la multitude jeste condamnée à l'ignorance. Voilà ce que, aujourd'hui, certains osent affirmer au nom de la science. Après avoir passé par toutes les formes de la démocratie, voilà comment la pensée en revient à l'absolutisme, au droit divin.
S'il n'y avait que les thuriféraires de Tordre capitaliste pour soutenir ce raisonnement, cela ne serait rien, mais ces idées de domination
se font également jour chez beaucoup d'artistes, de littérateurs qui clament contre le «philistin » contre le « bourgeois, » contre le règnede l'argent, mais ont, au fond, un égal dédain de la «vile multitude» dont la raison d'être, selon eux, serait de peiner et suer pour. le « sel de la terre », qu'ils ont la prétention d'être.
Comme les bourgeois, ils se croient « l'élite » de l'humanité; comme eux, ils se croient trop aristocratiques pour prendre part aux « basses » besognes de l'humanité. L'ouvrier qui produit de ses mains devant se trouver très heureux de leur produire le luxe et l'oisiveté.
Ce sont eux qui ont commencé à se placer au-dessus du pouvoir, de la morale courante et des mœurs : Elite ! ils ne relevaient que d'euxmêmes. Selon eux, le pouvoir devait se borner à refréner les appétits de la classe servile, se contenter de prélever les impôts pour les répartir en grasses rentes aux « intellectuels » afin de leur permettre de donner libre cours à leur imagination, à leur originalité, pour les mettre à mémo de n'avoir à s'occuper que de développer leur intelligence.
L'INDIVir)U ET LA SOCIÉTÉ 8-'»
Encore, aujourd'hui, il faut les entendre vitupérer contre « Timmonde » société qui ne sait pas récompenser le talent, lorsqu'un des leurs ne meurt pas avec trois cent mille francs de rente. Leur haine du bourgeois ne provient que de ce qu'il ne les accepte pas, en parasites, à sa table.
Mais tout cela n'allait pas sans donner de rudes coups aux institutions. En niant au pouvoir le droit d'opprimer « l'aristocratie intellectuelle », en réagissant contre l'oppres- . sion de ses invidualités, en proclamant pour les siens le droit d'évoluer selon leur nature, cette aristocratie ouvrait la brèche à ceux qui, sans s'embarrasser « d'intellectualité, » voulaient les mêmes possibilités pour tous.
La vérité ne s'est pas fait jour d'un seul coup ; c'est progressivement que, ce que l'on réclamait pour les uns, on est arrivé à comprendre qu'il fallait l'étendre à tous ; non seulement au point de vue d'une justice plus ou
moins abstraite, mais au point de vue de la satisfaction intégrale de l'être humain.
Rarement la vérité a été entrevue toute simple, toute nue, comme la représente la fable fintique. Ce n'est qu'habillée d'erreurs aussi grandes, que celles que l'on combattait, qu'elle se présentait à l'esprit de l'homme. Il a fallu des siècles de critique pour la dégager peu à peu des erreurs de conception et de raisonnement.
C'est en affirmant nécessaire l'existence d'un pouvoir salutaire, destiné à refréner les « mauvais instincts » de la nature humaine, à servir de régulateur entre les relations individuelles, que Ton est parvenu à ledepouiller.de son prestige, à lui contester toutes ses attributions l'une après l'autre. Chaque audacieux proposant de lui enlever une fonction reconnaissait son utilité générale.
D'autre part, depuis qu'il est attaqué en son essence même, que les économistes bourgeois eux-mêmes, demandent sa disparition, l'Etat est allé toujours se développant, empiétant de plus en plus sur la liberté de
l'individu, introduisant son fonctionnarisme jusqu'aux relations les plus intimes de ses sujets. Et cela ira ainsi jusqu'à ce que la divergence étant trop grande entre les faits et les aspirations, l'Ktat croule sous là réaction de. ceux qu'il opprime et qu'il aura soulevés par son intolérance.
C'est au profit de ceux qui se croyaient aptes à l'exercer que s'est d'abord faite la guerre contre l'autorité. Cela a conduit à proclamer Taffranchissement de l'individu.
Cela n'a pas été sans dépasser le but, parfois; car il semblerait qu'il est impossible à l'être humain d'avoir de prime abord la perception nette des choses. Il semble que l'effort que faitl'esprit pour réagir l'entraîne toujours au delà de l'obstacle.
On a combattu l'Etat, Tentité-société, on a réclamé la liberté d'évolution pour l'individu; mais aussitôt, certains se sont mis à élever l'entité-individu I autre non-sens qui, en procla-
niant pour l'être humain, Fautonomie la plus complète, les faisait raisonner comme si cet être, cet individu, existait seul en l'univers, armé, par conséquent, de tous les droits, de toutes les possibilités, n'ayant à tenir compte d'aucun autre être ni des droits et possibilités de ces autres êtres!
L'individu-entité est le fruit de cet esprit métaphysique de l'homme qui le pousse à anthropomorphiser les créations de son cerveau, ou les idées abstraites, qu'il n'arrive à se représenter qu'en les affublant d'un corps et d'une volonté faits à son image, mais qui, après lui avoir servi à combattre l'erreur, Tentraînent vers d'autres absurdités.
Cette façon d'envisager l'individu sous forme d'entité, ramène quand on pousse le raisonnement jusqu'en ses conclusions logiques, à l'antagonisme social que l'on veut détruire avec l'organisation sociale actuelle. C'est l'erreur des invidualités à la façon des Spencer, Mackav, Tucker et autres.
Mais cette façon d'envisager la question n'est qu'une transformation de l'esprit aristo-
cratique, dérivé lui-même, de l'anthropocentrisme qui a toujours hanté rimaginntion des hommes, leur faisant toujours ranimer chaqjue chose à leur personnalité, ne pouvant simaginer que quel([ue chose puisse exisl(u- qui n'eût une utilité à leur intention.
Il est difficile à Thomme d'avoir une perception nette des choses, de penser justiî, de juger lés autres et lui-même, à leur valeur respective.
Lorsqu'il ne s'aplatit pas devant les entités que crée son imagination, devant les idoles que dresse son ignorance, c'est pour se hausser lui-même sur les écliasses que lui fournit son orgueil, son « moi »: il le dresse en toute circonstance, mais c'est alors un « moi » démesuré augmenté de tous les « moi » qui ayant leur valeur respective, font que la réalité sombre encore une fois devant l'entité.
Ce n'est que lorsque l'individu sera arrivé
. à comprendre que, s'il ne vaut pas moins
qu'un autre, il ne vaut pas davantage, que
ses droits ne dépassant pas sa possibilité à
les réaliser, il doit tenir compte des autres
90 L'iNDtyiDU ET LA SOCIÉTÉ
possibilités qui, sur sa route, demanderont à à se réaliser que, revenu à une perception plus nette des choses, il se gardera des écarts d'imagination qui lui font adorer les idoles sorties de ses mains, lorsqu'il ne s'adore pas lui-môme.
l'écrasement de l'individu
Bonpe composition de Thommo. — Défauts du manque de culture. — Gène matérielle et gène morale. — L'esclavage commence à l'enfance. — La vie végétative de l'ouvrier. — L'alcoolisme. — Esclavage éternel. — La nature inconnue du serf de l'usine. — La souffrance croit avec sa connaissance. — Supériorité de l'état de la brute. Le riche n'est pas le « sel do la terre ».
• Malgré tout, il faut qu'il soit une bien bonne bete, Thomme, pour ne pas être devenu enragé depuis qu'on l'exploite.
Dès l'enfance, le travailleur fait l'apprentissage de ce que sera plus tard la vie pour lui.
Tout autant que le bourgeois, l'ouvrier aime sa progéniture ; mais, plus rude, moins
affiné en ses sentiments, surtout en sa façon de les exprimer, il lui échappe, dans ses relations de famille, des marques d'impatience, des observations injustes moins bien déguisées, des fautes de tact que le manque d'éducation propice lui empêchera de remarquer, dos coups de colère, plus fréquents, par suite de la situation pire où il se trouve ; c'est la femme et l'enfant plus faibles, qui en souffrent.
S'il est de bonne humeur, le père, jouera avec l'enfant; mais s'il est agacé, énervé, si lui-même a eu à soutfrir d'une injustice à l'atelier, si le travail ne donne pas, il sera grognon, de mauvaise humeur, l'enfant devra se réfugier en un coin du logis, y rester coi, s'il ne veut pas attirer l'orage sur sa tête, orage qui se traduit par de sèches injonctions à rester tranquille, des gifles s'il se le fait répéter trop souvent.
Le bourgeois, lui, s'il est de mauvaise humeur, peut s'isoler en un coin de ses appartements, défendre qu'on le dérange ; ordinairement il a une pièce spéciale où les enfants
peuvent s'ébattre en toute liberté. Dans les logements d'ouvriers impossible de s'isoler : on est entassé les uns sur les autres : c'est dans la même pièce qu'est habituellement forcée de se tenir toute la famille, ce qui multiplie journellement les occasions de s'énerver et de s'impatienter, (lontinuellemenl, l'enfant est tarabusté, puni, frappé, sans raison plausible ; tout simplement parce que les parents sont de mauvaise humeur, se sont disputés ensemble, ou ont éprouvé un désagrément quelconque.
Entre temps, il faut qu'il aide aux soins du ménage, garde les frères et sœurs plus jeunes, s'il y en a. Il voudrait jouer, courir, s'agiter, s'ébattre et remuer, il lui faut rester immobile en un coin parce qu'il n'y a pas d'espace pour cela, parce que le bruit pourrait gêner les voisins, p^u-ce que les parents, étant mal disposés, cela leur casse la tête.
Arrivé à l'Age de douze ou treize ans, un
peu plus tôt parfois, guère plus tard généralement, il lui faut quitter l'école et prendre le chemin de l'atelier.
Enfermé de dix à douze heures par jour dans des locaux le plus souvent mal appropriés à leur destination, il lui faudra trimer sans relâche, tout en subissant les engueulades du contre-maître ou du patron ; les rebuffades des ouvriers dont il devient le domestique et le souffre-douleur
Cela ne l'empêchera pas, le soir, rentré à la maison, de continuer à contribuer aux soins du ménage. Les commissions chez les commerçants, la vaisselle, chercher l'eau, avec, en plus, pour la fille, d'aider la mère à l'entretien du linge de la maison, l'accompagner le dimanche, au lavoir. A côté de son rôle d'esclave social, celle-ci fait, en sus, l'apprentissage de son rôle d'esclave de la famille.
En prenant de l'âge, le jeune homme devient un peu plus indépendant. Il sort avec les camarades, va au concert, passe les nuits à boire ou à courir les bastringues, fait « sa vie de gai*-
çôn ))I II s'amuse I arrivant ainsi jusqu'à l'heure où le réclame le service militaire.
Ou connaît ce que peut produire le militarisme : l'écrasement le plus complet de l'individualité, l'abaissement des caractères, la destruction de toute initiative, l'habitude de l'obéissance passive, voilà son œuvre. Inutile de s'y appesantir.
Ayant quitté le métier militaire, celui qui a pu échapper à l'avachissement complet, reprend graduellement les habitudes de la vie civile, sans jamais arriver pourtant à se débarrasser de l'empreinte que lui aura imprimée la vie de caserne. Il se marie, vient ensuite la famille, et alors, c'est la lutte pour l'existence, dans toute son Apreté qui commence pour lui.
Levé le matin dès cinq heures, il lui faut se hâter de courir à l'atelier pour y rester de dix à douze heures, avec une heure de relâ che seulement pour le déjeuner. Et des treize et quatorze heures en certaines régions in-
dustrielles. Ayant, parfois près d'une heure de chemin pour se rendre à l'atelier ; s'il ne s'en trouve pas éloigné à plus de vingt minutes, il va déjeuner chez lui, il a alors quarante minutes démarche, sur les soixante d'entr'acte que lui accorde la munificence patronale.
Pendant ces dix, douze, treize ou quatorze heures de présence à l'atelier, il lui faudra, sans parler, sans lever la tête, travailler, toujours travailler parce que pèse sur lui le regard du contre-maître, ou que l'entraîne dans sa course vertigineuse le volant de la machine dont il est forcé de suivre le mouvement, et qui, elle, ne s'arrête jamais.
Rentré à la maison, vers les six, sept et même huit heures du soir, harassé de fatigue, il mange et se couche sans avoir eu le temps de penser à rien. S'il éprouve le besoin de savoir, si l'activité de son cerveau le pousse à connaître, à chercher une nourriture intellectuelle, il ne pourra la satisfaire qu'en rognant sur son repos, sur son sommeil. Mais on comprendra qu'il faut être exceptionnellement doué pour résister à la compression et
ne pas se laisser aller à l'action déprimante du milieu.
Et il en sera ainsi jusqu'à la fui de ses jours,
' à moins que, du samedi au lundi matin, il ne courre d'un marchand de vin à l'autre, cherchant, dans l'alcool, l'oubli des tracas habituels, une surexcitation factice contre la dépression qui l'enveloppe peu àpeu. A moins •que, encore, comme cela se passe en beau- ~ coup de métiers, il ne travaille le dimanche jusqu'à midi, ou pis encore, n'ayant plus qu'une journée de sortie par mois, ce qui fait qu'il n'a juste de repos que pour sentir davantage la fatigue.
'Et, semaine après semaine, mois après mois, année après année, il en sera ainsi jusqu'à la fin de son existence, à moins que les privations, le surmenage ou les risques professionnels, ne l'aient fourbu avant TAge, ou que l'âge lui-môme, ne l'ait rendu incapable
. de subvenir plus longtemps aux frais de son
existence, il ne vienne échouer — s'il a des
protections — en un do ces hospices de la
vieillesse où. assuré, il est vrai, de la pâtée,
il reprendra la vie de caserne. Mais s*il est dépourvu de protection, ou s'il lui répugne de se soumettre à la réglementation de l'hospice il ne lui restera alors d'autres ressources que la mendicité, les asiles de nuit jusqu'à ce qu'il tombe sur le pavé. On lui fera alors la grâce d'un lit d'hôpital pour y mourir.
Et des millions d'hommes, génération par génération passent ainsi leur existence, arrivant à la mort, sans avoir seulement pensé à se demander quelle place ils avaient tenue sur la terre, encore bien moins en l'univers.
Le printemps, périodiquement, fait éclater les bourgeons en frondaisons teintées des verdures les plus claires et les plus variées ; la sève circule, charriant la vie à pleins canaux ; l'été fait éclore les tleurs à foison, aux couleurs les plus éclatantes, les plus.diverses de teintes et de tons; la campagne, les bois, se parent des couleurs les plus belles, des ramures aux teintes les plus harmonieuses; les
oiseaux modulent leurs chants les plus enchanteurs; les ruisseaux, les rivières coulent, semant la fraîcheur sur leur passage, assourdissant le glou-glou de leurs Ilots, en glissant sur le gravier de leur lit, des foules innombrables d'êtres humains, auront, toute leur vie, ignoré cela, ne connaissant des Heurs que les spécimens étiolés que leur vend l'horticulteur aux fêtes patronales, n'ont jamais vu des bois que les coins où, le dimanche se précipite la foule, n'ayant jamais entendu que 1q ramage des oiseaux élevés en cage, triste emblème de leur propre existence.
Et encore, pour les citadins, combien n'ont pas franchi une fois par an le mur d'enceinte. Ce ne sont que les privilégiés qui, une demidouzaine de fois Tété, peuvent se payer le luxe d'une « promenade » à la campagne, en famille; promenade qui, lorsqu'il y a des enfants, n'est qu'une fatigue ajoutée aux autres, car les moyens de transport coûtant cher, on ne peut aller loin, et il faut faire la meilleure partie du chemin à pied; les gargotiers ayant à faire en un jour, le bénéfice do touto
la semaine et en trois mois, celui de toute l'année, il faut, pour économiser, emporter ses vivres, Thommc porto les gosses pendant que la femme charrie les provisions, ce qui, le plus souvent, amène, à la lin de la journée, de la mauvaise humeur de part et d'autre, heureux encore quand la « partie de plaish* » n'engendre pas une occasion de se disputer.
Inutile de dire que la mer, les montagnes, les chefs-d'œuvre de la nature comme ceux de l'art, les trois quarts no les connaissent que par les chromos s'étalant n la devanture des libraires. Et puis, il faut bien l'avouer, la vue de ces merveilles ne leur manque même pas.
Combien peu sauraient les apprécier ? Est-ce que le travailleur a le temps de s'occuper de ces fadaises I
Où donc trouverait-il le temps d'en prendre connaissance ? Peines, misère, privations, douleurs et fatigues, voilà toute sa vie. Il n'y a pas, là, place pour les sentiments artistiques, pour les spéculations philosophiques, pour le besoin de culture intellectuelle. Comment pourrait-on penser à la beauté d'une
chute d'eau, à la grâce d'une statue de Praxitèle, s'enquérir de la dillerence d'un Puvis de Chavanne, et d'un (Jreuze, alors que l'on ne sait pas si, le lendemain on aura du pain à donner à ses enfants ? Comment pourraiton ressentir le manque des connaissances intellectuelles, quand toutes vos facultés sont absorbées à garder la place qui vous fait vivre, vous et les vôtres, on^ quand, pis encore, il faut la rechercher. Et lorsque, malgré tout, le cerveau du déshérité se hausse à la conception de toutes ces choses, ce n'est alors qu'une soutfrance de plus, car ce sont des besoins nouveaux qu'il éprouve encore plus difficiles à satisfaire. Et s'il arrive h la conception, philosophique de la solidarité des ôtros, ses soulfrances s'augmentent encore, car, même, au milieu d'une situation privilégiée, il souffre alors de la douleur des autres. Seulement, alors, il se révolte.
Et c'est cl cette vie qu'est condamnée la
plus grande partie des êtres humains. Vie, je ne tlirais même pas de brute, car la brute est libre dans la pampa, la forôt, la jungle, la savane ou le steppe. Elle va, vient, court, bondit en toute liberté, humant l'air libre, allant aux quatre coins de son aire d'habitat, s'arrétant lorsqu'elle se sent fatiguée, marchant quand elle en sent le besoin, mais libre I libre et ayant s,es griffes et ses crocs, son adresse ou son agilité pour se défendre contre ses ennemis.
Si, parfois, la lutte pour l'existence est dure; si la proie est rare ou pas à portée chaque fois que s'éveille la faim ; si les ennemis, en certaines occasions, supérieurs en nombre ou en force, contraignent l'animal à défendre sa vie ou son territoire de chasse, il n'est pas, du moins, asservi par ses semblables qui l'exploitent, le forcent à galoper, alors que les bois ombreux l'incitent au repos, à rester immobile alors que son système nerveux excité par le sang qui bouillonne en ses artères, ne demande qu'à dépenser l'excédent de forces qui l'impulse.
C'est la loi du plus fort en toute son hor" reur. Soit ! Du moins c'est la lutte, la lutte avec les armes que vous tenez de l'évolution de wtre espèce. Il n'y a pas de conventions préétablies, pas d'institutions vous mettant la camisole de force de leurs lois arbitraires, vous livrant pieds et poings liés à vos adversaires, lorsqu'elles ne procèdent pas ellesmêmes à votre égorgement. C'est la lutte, mais la lutte contre les espèces dissemblables et non entre individus de la même espèce.
Non, ce n'est même pas la vie animale que vit le travailleur, c'est la vie végétative, presque inconsciente du mollusque qui s'attache au premier rocher venu, s'y fixe, y mange, s'y reproduit et meurt n'ayant rien connu du grand Océan où il a vécu, exposé sans défense aux attaques de ceux qui se repaissent de sa substance.
Arrivé ignorant dans un état social qui s'enorgueillit de sa science, le travailleur s'en retourne sans s'être rendu compte de la place que son espèce tient dans l'Univers, sans savoir de quoi il est composé, sans connaître
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en vertu de quelles forces il se meut : Travailler, manger, boire, dormir et procréer, voilà son lot. 11 l'accomplit sans même se demander pourquoi il raccomplil.
Et pour le réconforter de son abjection quelles consolations a-t-il? Voir les privilégiés couler leurs jours dans l'oisiveté et l'abondance, ne sachant, la plupart, comment tuer le temps, crevant d'ennui et de satiété, se traînant d'un lieu à un autre, mais trop blasés pour pouvoir jouir de la beauté des sites entrevus.
Tous les plaisirs, toutes les distractions, toutes les jouissances, sont à leur portée, ils n'ont que l'embarras du choix, mais ils en sont saturés, le plaisir ne leur dit plus rien. Ils n'auraient qu'à étendre la main pour cueillir tout ce qu'ils pourraient s'assimiler des connaissances humaines, eux non plus n'en éprouvent pas le besoin.'
Les arts, les sciences leur ouvrent leurs trésors, le nombre en est minime de ceux qui éprouvent le besoin d'apprendre. Combien, sous un vernis superficiel (Vapparente ins-
truction, cachent rignoranco la plus crasse, le cerveau le plus vide I
Et c'est pour ce résultat négatif que les trois quarts de l'humanité sont voués à la misère, à l'ignorance.