‹ L'individu et la sociétéChapitre 7 sur 27 · LE VERITABLE SOUTIEN DE LA SOCIETE · texte numérisé non relu

LE VERITABLE SOUTIEN DE LA SOCIETE

Effarement des bourgeois en constatant la i»assivité des exploités. — La justification du l'exploitation n'est pas toujours facile. — On dtMuande un<î « loi naturelle » î — Une explication nouvelle ({ui n'expliifue rien, et est ancienne. — Cultiver l'ignoranciî pour accroître le savoir î — Travail de Gribouille. — DcWouement des privilégiés 1 — Inconscience des travailleurs. — La force intérieure I — L'ignorance. — Toujours l'esprit niétaphysi(jue î — Les causes finales. — Le bien de Tindividu existant pour obt«Miir le bien de l'espèce. — L'anthropoc<Mitri«'. — L'état social condamné par ses résultats. — L'individu ne lègue à sa descendance que les qualités et les défauts ({u'il acquiert. — Arbitraire des lois sociales. — Ironie des défenseurs de l'étal aclu(îL — de n'est qu'en résistant à la compression sociale que l'humanité a réussi à se développer.

Et c'est cette constatation qui prime toutes les'/théories : étant donné le contraste de luxe

et de misère, d'oisiveté pour les uns, de surtravail pour les autres, comment se fait-il que les miséreux, les surmenés, plus nombreux en somme, subissent, sans se révolter, le joug des oisifs, l'exploitation des jouisseurs qui sont en minorité? — 11 y a là une anomalie inexplicable pour ceux qui ne détournent pas de parti-pris les yeux des tares de notre civilisation.

Le respect de l'autorité, la croyance à une vie meilleure, récompensant les misères de celle-ci, la théorie de l'Etat répartissant entre tous les bienfaits résultant d'une association parfaite, tout cela, l'un après l'autre, est parti à vau-l'eau; plus aucun lien moral ne retient les crève de faim, et ils continuent à courber l'échiné! Privés des jouissances de la vie, comment acceptent-ils de continuer à fournir au superflu et à l'oisiveté des exploiteurs?

Voilà plus qu'il n'en fallait pour mettre la puce à Toreille de nos économistes dont la prétention est de vouloir tout expliquer scientifiquement, selon les lois de l'évolution, dont ils ne se font pas une idée des plus nettes, il

est vrai. — Mais, si l'on ne parlait que de ce que l'on connaît, combien seraient forcés, plus souvent qu'à leur tour, de garder le silence I

Il fallait pourtant trouver l'explication de cette anomalie; cela, avec de la bonne volonté, aurait été facile. Mais, aux yeux de la « science » officielle, toutes les explications ne sont pas valables. C'est une explication « justificative » des faits qu'il fallait trouver.

Et lorsqu'il s'agit de tripatouiller les faits, les savants officiels s'v entendent, mais la besogne n'est pas toujours des plus faciles : on arrive bien à les accommoder au mieux de la théorie préconçue, mais il arrive souvent que les conclusions, tirées par les cheveux, ne sont guère frappées au coin de la saine logique ; mais quoique officiel, on ne peut, comme les hommes, fourrer les idées au clou, et il faut alors se contenter d'à-peu près, faute de ce que l'on cherche.

Nous l'avons déjà vu au cours de ces quelques chapitres, il est de bon ton, lorsqu'on traite de l'évolution économiriue, de ne pas

terminer son livre sans avoir découvert, au moins, une bonne demi-douzaine de « lois naturelles » dernier cri, c'est à la recherche d'une « loi naturelle » expliquant — et justifiant — cette anomalie que l'on s'est lancé.

Et, cela était immanquable, on Ta découverte.

Cette loi des économistes est bien simple, c'est le Progrès! (avec une capitale).

« Si des générations de travailleurs s'exténuent au travail, s'étiolant de misère, de privations, de manque d'hygiène, au milieu de l'abondance et du superflu, meurent sans avoir jamais eu la moindre notion de nos sciences et de nos arts; si des individus -— la majorité — restent, toute leur vie durant, en l'ignorance la plus crasse, alors que chaque époque s'enorgueillit de son savoir, de ses découvertes, de ses progrès intellectuels, tout cela c'est... vous ne le devineriez jamais... c'est pour le plus grand bien des générations à venir I »

Au premier abord, vous ne vous expliquez pas trop comment les générations xa venir peuvent avoir à gagner en ce que leurs prédécesseurs restent ignorants et crèvent de faim au milieu de l'abondance qu'ils contri- . huèrent à produire.

Vous, naïfs, vous trouveriez, sans doute, que les générations futures auraient gagné en force, en beauté et en intelligence, si tous les individus des générations antérieures avaient vécu dans de saines conditions physiques et intellectuelles; que les progrès de l'intelli- - gence auraient été plus grands, plus rapides, plus féconds, si chaque être avait pu développer son cerveau, ses aptitudes et ses facultés!

Comme on voit bien que vous n'êtes pas nourri des saines notions de l'économie politique et de l'autorité! Comme s'il était possi ble et décent que les générations puissent avoir ainsi. Tune avec Taulre des rapports directs et sans contrôle! Abomination do la désolation ! et la sainte hiérarchie, qu'en faitesvous donc?

Il fallait des intermédiaires, dûment autorisés pour établir des rapports réguliers de la génération qui s'en va à la génératioïi qui vient. Il ne pouvait y avoir de valablement transmissible que ce qui passe par le canal de ces intermédiaires sélectionnés. Ce sont eux qui devaient recevoir de la génération en voie de disparition l'héritage sacré pour le transmettre à la génération naissante.

Et ces intermédiaires charitables qui épargnent, à la majorité, de se casser la tête à is'instruire, de se détériorer l'estomac en consommant à sa faim, d'ankvloser ses muscles dans l'oisiveté, ces intermédiaires auxquels on doit être reconnaissant de tant de dévouement, ce sont les exploiteurs éconotniques, les dirigeants politiques et toute leur séquelle. Ce sont eux qui fournissent l'élite qui assure la transmission régulière du Progrès d'une génération à l'autre!

Et voilà, trouvées du même coup, l'explication et la justification demandées.

L'INDIVIDU ET LA SOCIÉTÉ llM

C'est, par un autre chemin, revenir k la doctrine du renoncement au plus grand prolit du bien général, à l'esprit de mortilication qui poussait les individus à se sacrilior ici-bas pour obtenir une stalle de choix dans une vie supra-terrestre remplie de félicités; avec cette ditférence, ici, que ceux qui se laisscuit exploiter n'ont personnellement aucune compensation en perspective, sinon, celle toute platonique, d'avoir contribué au développement de descendants qu'ils ne connaîtront point. Ce qui n'est guère de nature à les encourager au sacrifice.

Mais nos économistes ne sont pas embarrassés pour si peu. Leurs lois, dites naturelles, sont de la famille des lois de nos parlements, elles ne vont pas sans gendarmes. De cette façon, tant que les gendarmes sont les plus forts, l'observance des lois est assurée. (Vi^sl ce qu'ils appellent le libre jeu de l'évolution 1

Mais la crainte du gendarme n'explique pas tout, à chaque loi trouvée par eux, il leur a fallu en adjoindre de nouvelleo pour expliquer la première. Contrairement aux lois,

vraiment naturelles qui comportent leur propre explication, celles des économistes, elles, en appellent toute une kyrielle chargées de s'expliquer Tune l'autre, de sorte qu'il n'y a . pas de raison pour que ce petit jeu s'arrête jamais.

Us ont aussi, pour les besoins de leur ar- .

gumentation, ressuscité une vieille divinité antique : le Fatum.

Selon eux — et en cela ils ne se trompent .

pas — si les travailleurs pouvaient agir consciemment, ils refuseraient de se laisser exploiter ; mais la loi du progrès exigeant leur asservissement complet, une « force intérieure » les pousse à s'immoler sans espoir de compensation, et à contribuer, ainsi, inconsciemment, au bien de l'espèce.

Cette (( force » intérieure, vous et moi nous l'aurions crue une « dépression, » en la nommant de son vrai nom : l'ignorance. Mais, à quoi servirait d'étudier si l'on ne savait, décemment, habiller les choses.

De plus, comme il y a, effectivement, mal. gré les défectuosités, progrès accomplis sur le

passé, on ne risque rien à les attribuer aux effets des lois que Ton invente. Les choses étant bien embrouillées, n'en sont que plus difficiles à démêler; il y a toujours quelques imbéciles pour s'y laisser prendre.

Les causes qui meuvent les sociétés sont si complexes, si enchevêtrées, que l'on peut tout affirmer à leur sujet. Les causes et effets no s'en démêlent pas aussi positivement que le fait la chimie pour les composés soumis à son analyse. La mauvaise foi profite toujours du doute.

Qu'importe I s'il y a des grincheux combattant vos conclusions. Quand vous avez l'avantage de parler au nom d'une. science officielle, vous écrasez déjà vos adversaires de tout le poids de vos titres; et leurs dénégations, même, vous servent d'arguments.

N'est-il pas admis, on science officielle, qu'il n'y a que les fous pour ne pas s'agenouiller dévotement devant les admirables « lois naturelles » régissant nos sociétés.

C'est encore, sous une autre forme, l'affir-

mation de ces pseudo-évolutionnistes (jui, ayant mal digéré Darwin, s'en tenant au réactionnarisme politique d'ilicckel, affirmaient solennellement que la Nature — avec une capitale, elle aussi — n'ayant pas à tenir compte des préférences individuelles, triturait, impassiblement, les êtres ccmime les choses, pour en arriver à ses iins : le l)ien de l'espèce !

Dans les chapitres qui précédent, et j'aurai encore, plus d'une fois, l'occasion d'y revenir, j'ai eu à faire justice de cet esprit métaphysique qui poursuit le cerveau humain jusque dans ses explications matérialistes de l'origine humaine. Ici, nous surprenons ces messieurs « scientiliqmîs » prenant les effets pour des causes, ce (jui leur aide à donner une volonté à leurs entités.

Tout individu qui ne sait pas se plier aux conditions de milieu, s'adapter aux nécessités ambiantes *, disparaît, débarrassant l'espèce

i. Nous parJuns iri des néci'ssilés et du iiiiliou vrainicnl naturels, l't non du milieu el des nécessités sociologi(iues. tels qu'ils existent et qui, étant arbitraires,

d'une incapacité. Tout individu qui arrive à s'adapter dote l'espèce de nouvelles possibilités de perdurer, d'acquérir ou de développer des facultés Testées, jusqu'alors, n l'étal de germe.

Mais, on voudra Lien le remarquer, il n'y a là aucune intervention de la volonté d'une entité quelconque, il n'y a pas adaptation en vue de causes finales et de but lointain, à peine entrevu, à atleiiulre. (^est pour acquérir un bien positif, ou éloigner un danger immédiat, que rindividu se plie aux conditions qui le font se mouvoir. Il est le premier bénéficiaire de ce bien acquis, de l'évitement de ce danger.

En trouvant à subsister là où les autres périssent, c'est sa propre existence qu'il assure; en trouvant à perpétuer sa race, il la dote des qualités qui l'ont fait triompher.

L'individu n'agit que sous l'impulsion de sa jouissance immédiate; mais ce n'est que par ricochet qu'en profite l'espèce. Voilà les vé-

fonlj le plus souvent, disparaître des individus qui auraient pu onrichir respèce de leurs qualités.

ritables conditions de l'évolution et de la sélection naturelles.

C'est par aberration que des individus ont pu venir affirmer que la race humaine, pour qu'elle eût chance de se développer physiquement, que, pour acquérir des chances nouvelles d'expansion, il fallait au préalable que les individus la composant, subissent des conditions qui leur sont contraires, que la majorité de chaque génération périsse sous l'action déprimante du surtravail et de la misère; qu'il fallait que la majorité des êtres fût vouée à l'ignorance et à Terreur pour que la race croisse en savoir et en intelligence !

On traiterait de fou Téleveur qui soumettrait les bestiaux qu'il destine à l'engraissement, à des conditions de surtravail et de famine. Et ce régime appliqué en l'ordre physique et intellectuel à la race humaine trouve des êtres pour venir prouver qu'il est le seul rationnel, le seul qui puisse contribuer au

développement de Tôtre humain. De la part de ceux qui se font les applaudisseurs des pires turpitudes pourvu que leurs louanges leur rapportent gloire et profit, cola se comprend, mais ce qui se comprendrait moins, si nous ne connaissions déjà l'esprit métaphysique de l'homme, c'est qu'il y ait des gens pour le croire sincèrement.

Çest que, au fond, les travailleurs ont toujours été regardés comme la quantité négligeable de l'humanité. Il n'y a, de véritablement humain, comptant, pour Thumanité, que les dirigeants, les exploiteurs, les artistes, les poètes, et tout ce qui émerge de la foule î

Ne se rappelant plus qu'il est sorti de l'animalité, Phomme, pendant fort longtemps, a nié avoir aucun lien de parenté avec les espèces animales inférieures. De môme notre vraie ou fausse élite intellectuelle renie la foule dont elle est plus ou moins sortie, et prétend seule compter dans l'évolution humaine, ne voulant pas ôtre confondue avec cette vague humanité dont le travail seul, pourtant, leur a permis de s'élever. Se croyant

d'une essence supérieure, ce serait déchoir selon eux de se reméler à cette foule dont ils sont issus. Voilà pourquoi il fallait justifier son asservissement.

Mais soumettre les êtres à des conditions anormales d'hygiène, de travail, de nourriture, les forcer à contracter tout un cortège de maladies résultant de ce régime qu'ils transmettent en héritage à leur descendance d'où émergera une autre élite intellectuelle ' qui héritera, elle aussi, des mêmes stigmates, n'est-ce pas là la condamnation la plus formelle de l'état social actuel! la preuve la plus probante qu'il ne subit pas des conditions « naturelles » d'évolution? prouvant ainsi qu'il a fallu qu'il fût faussé à son origine pour être en si complet désaccord avec les autres conditions d'existence que nous trouvons d'autre part dans la nature.

Défenseurs d'une mauvaise cause, sentant ({ue la force leur échappe, et voulant pour-

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tant éterniser leur exploitation ; sentant croître Tintelligence de leurs esclaves, ils ne savent plus comment justifier leurs arbitra irt'S conventions. Ils essaient d'y parvenir en arrangeant la science à leur façon, mais il suffit de remettre les faits à leur place pour voir crouler tout leur échafaudage de sophisnies et de mensonges.

Pour que Tlmmanité croisse en force, en beauté, soit saine, virile, il faut que les individus cultivent leurs aptitudes, écartent ce qui est nuisible à leur (Hre; pour que la race progresse en iutellectualité, il faut que Tindividu puisse exercer toutes les virtualités qu'il apporte en naissant.

Il n'y a pas plus d'intérêt de race qu'il n'y a d'intérêt social à maintenir une classe d'exploités sous le joug et l'ignorance ; c'est une erreur, c'est un mensonge. L'individu ne peut transmettre à la race que les qualités qu'il a acquises, que les facultés qu'il a développées ; il ne peut développer son être qu'en se soustrayant à la misère, aux privations, à Tignorance ; ce n'est qu'en travaillant à sou propre

affranchissement qu'il peut être utile à sa descendance.

Toutes les entraves apportées au développement de l'individu par les lois sociales, par les intérêts de caste, par les morales cristallisées, inaptes à progresser, ne sont pas dés lois naturelles, elles ne sont que des choses qui, ayant fini d'évoluer, devraient disparaître, et ne tiennent que par la volonté arbitraire des intérêts d'une partie de l'humanité qui voudrait les perpétuer.

Certainement, les phénomènes économiques, qui se déroulent à nos yeux, sont la conséquence fatale du système d'oppression qui nous écrase ; mais il serait trop commode d'ériger en « lois naturelles » les faits dûs à l'arbitraire de l'intervention humaine. C'est une loi naturelle d'être écrasé par le rocher qui vous ensevelit sous sa chute ; ce n'en est pas une d'accumuler au sein de l'état social les causes qui doivent le dissoudre.

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Dans nos sociétés, Tindividu est à peu près

dans la situation de celui auquel on aurait attaché les pieds et les mains, que Ton aurait placé dans une fourmilière, et auquel, en fiche de consolation, on dirait: « ne vous plaignez pas si, en quelques instants, vous allez être dévoré par des insectes, et votre squelette rendu à l'état de superbe pièce anatomique, vous subissez une loi naturelle qui veut que ceux qui sont dans l'impossibilité de se mouvoir sont à la merci de plus petits qu'eux ».

La société faussée à ses débuts par l'intervention de la volonté humaine qui l'a poussée, par des conventions arbitraires, écloses en son . cerveau ignorant, ne contribue à opérer qu'une sélection artificielle qui mine et épuise Thu- . ma!nité. Les prétendues « lois naturelles » des économistes n'ont aucune valeur aux yeux de qui juge froidement les choses, pèse et compare les faits.

Si, par ses qualités, la race humaine a pu résister et progresser jusqu'à ce jour à la compression effroyable qu'ont fait peser sur elle l'autoritarisme et l'ignorance, ce n'est qu'en

enfreignant ces lois qui n'auraient pu être violées si elles avaient découlé réellement des forces naturelles en jeu.

Qu'on essaie de vouloir vivre sans manger ou sans dormir, il n'y aura besoin ni de juges ni de gendarmes pour vous ramener à des notions plus saines de notre propre nature.

Ce n'est qu'en semant son chemin de victimes innombrables que le progrès a pu suivre son cours ; victimes dues à l'orgueil, à la rapacité, à la soif de domination de ceux qui se sont érigés en maîtres de l'humanité.

Malgré la compression, la volonté humaine tend à revenir aux conditions normales de l'évolution naturelle. La classe rebutée des exploités refuse, plus longtemps de peiner au profit d'une minorité oisive ; la conscience de sa dignité commence à s'éveiller en les fumées de son cerveau obscurci par des milliers de siècles de métaphysique. Consciente de son rôle, la masse productrice veut, elle aussi, jouir des fruits de son travail. Liberté complète, pour l'être, de développer les aptitudes qui lui sont piopres, voilà la nouvelle formule

qui surgit en Tesprit des foules; il faudra bien que, tôt ou tard, de gré ou de force, nous y. aboutissions, quelles que soient les résistances à vaincre.

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