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PASSIVITÉ DE L'ÊTRE HUMAIN

Abaissement moral des indiviflus. — L'homme l>on, des uns, mauvais dos autres. — L'homme est m-auvais, mais soi-même on est bon. — Neutralité de la nature humaine. — Naissance de la « moralité ». — La société a faussé en les compliquant los notions do Thommo. — Lnmoralité de la morale officiello. — L'homuK; n'est exploitable qu'à cause d<'s faussos notions do moralité qu'on lui inculque. — L'être se sacrifiant par ignorance. — L'état social organisé pour rendre l'homme mauvais. — Il pose les individus en antagonisme les uns avec les autres. — La crainte du gendarme. — Les contrastes de l'ordre social. — L'intérêt individuel promoteur des crimes. — Dégéncresconce de la dignité liumaine. — La momie-gendarme. — L'homme ne fait pas le mal i)our le mal. — Kveil de la dignité chez l'être. — Résistance de la nature humaine. — Rappel à la dignité humaine.

Mais, malheureusement, la conscience de sa propre dignité n'est entrée encore que chez

une petite minorité, le plus grand nombre, encore, accepte, comme actes justes et naturels, les dénis de justice les plus flagrants, pourvu qu'ils soient sanctionnés par l'usage.

Et c'est cette facilité à se plier aux coutumes traditionnelles, à ne pas heurter l'opinion courante de ses semblables, qui démontre que l'homme n'est, primitivement, ni bon ni mauvais, mais seulement ce que le font le milieu et les circonstances.

Car si les socialistes à la Rousseau et ceux de 48, voyaient en l'homme le réceptacle de toutes les vertus, les défenseurs de l'état social actuel, eux, ne veulent voir en lui qu'une boîte de Pandpre d'où découlent tous les maux.

« L'homme est mauvais » ! « l'homme est méchant » ! « l'homme livré à lui-même serait un loup pour ses semblables »! clament tous ceux qui, se croyant d'une essence supérieure, s'imaginent avoir les qualités nécessaires pour mener l'humanité en laisse. Car, règle générale, on est toujours exempt des défauts dont on accuse les autres. J'ai pu noter cela, dans toutes les discussions que j'ai eues, au sujet

de la praticabilité de nos idées, mes contradicteurs ne manquaient pas de dire : « Ah, oui, si tout le monde était ntisonnable, on pourrait se passer de gouvernement. Mais combien y en a-t-il de raisonnables!... Vous, moi, et puis, après? » Si les réponses variaient dans la forme, c'en était certainement le fond. Aussi, à entendre les défenseurs de Tînitorité, l'homme ne vaut rien en particulier, et rhumanité prise en général encore bien moins, mais eux pourraient diriger les autres! On n'est pas plus modeste.

Or, n'en déplaise aux partisans de l'autorité, riiomme n'est ni bon ni mauvais. Autant les sentimentalistes se trompaient en faisant de l'homme le parangon de toutes les vertus, autant, ceux qui en font un monstre, se trompent également. Lbomuie est un organisme qui a besoin de se nourrir, de se mouvoir, de se développer et de se reproduire : il cherche

à satisfaire ces besoins dans les meilleures conditions possibles. Voilà la vérité.

Mais cet être neutre, c'est l'animal primitif. Môme quand il se détache de l'animalité, ses semblables ne sont encore, pour lui, des amis ou des concurrents que selon les circonstances où il se trouve, selon la facilité qu'il éprouve à satisfaire ses besoins primordiaux, selon qu'ils sont neutres à son égard, lui viennent en aide, on lui disputent euxmêmes la nourriture.

Il lui faudra traverser une longue période évolutive avant que la conception morale ou immorale de ses actes se fasse jour en son cerveau. Et encore cela débute-t-il d'une façon toute primitive : Est considéré « bien » par l'individu tout ce qui lui procure une jouissance immédiate. Est « mal » tout ce qui lui cause une privation ou une peine.

Il a fallu que les individus s'unissent en groupes compacts pour comprendre que certains actes n'amenaient une jouissance qu'en causant un dommage à d'autres. C'est ainsi que l'homme a commencé à acquérir quelques

notions du « bien » et du « mal », mais si incomplètes, que les moralistes ne sont pas encore d'accord sur les faits qu'ils doivent classer sous Tune ou l'autre de ces dénominations.

En môme temps qu'évoluait la morale, une foule de sentiments, de besoins acquis, sont venus se grelfer sur les besoins primordiaux, et compliquer la nature de l'homme. Les institutions qui se développaient parallèlement sont venues, en surplus, comprimer certains de ces besoins, en faire dévier d'autres de façon à en faire des auxiliaires de leur domination, ont faussé sa conception, toutes ses conceptions, au point de l'amener à lui faire considérer comme immoraux les actes qui voulaient ralfranchir de la domination établie; immoraux les actes parfaitement d'accord avec son organisation physique, et qui, pour cela ont persisté malgré l'anathùme jeté sur eux, par l'esprit de domination religieuse, politique ou économique. Car il ne dépend pas de l'homme de changer complètement sa nature. En le forçant à avoir honte, de certains

actes, de se cacher pour les accomplir, on les a faussés, viciés, mais on n'a pu supprimer le mobile qui le pousse à les çiccomplir.

L'évolution morale faussée ainsi dès son origine, a don^jé naissance à une morate conventionnelle qui, brochant sur le tout, a contribué à obscurcir encore davantage la question. Ce qui fait que l'on discute énormément sur la morale sans arriver à la définir ; car, ce qui était moral à une époque ne Test plus à une certaine autre; ce qui est moral pour les uns, est immoral pour certains autres. Mais le prochain chapitre étant consacré â cette question, je reviens à celle qui nous occupe actuellement : L'homme est-il mauvais?

Gomment ose-t-on lancer cette affirmation que l'homme, par nature, est mauvais? Quand tout nous démontre, que l'autorité, l'exploitation de la masse par la minorité des privilégiés ne subsiste que par l'abnégation des exploités, que ce n'est qu'en faisant appel à

leurs sentiments (Fordre, d'harinonie, de solidarité, que roii arrive à justifier et maintenir l'ordre social qui les écrase.

Les défenseurs de Tétat de choses existant ont été eux-mêmes, frappés de cette passivité de la foule, et ont été amenés h se demander com- . ment il se fait que, condamnés à la misère continuelle, aux privations les plus aiguës, alors que tout sort de leurs mains, par quel miracle les exploités acceptent, avec résignation, cette situation sans essayer de retourner l'échelle?

Et comme explication de ce phénomène, ils ont trouvé, quoi? L'intérêt des générations futures !

Ah ça! l'homme ne serait donc pas si mauvais que l'on veut bien le dire, puisqu'il accep- ' terait de souffrir pour léguer quelque bien h ses successeurs qu'il ne connaîtra jamais!

Il est vrai que l'on ajoute que, s'il se sacrifie, il ignore toute l'étendue de son sacrifice. Ce serait en vertu d'une force intérieure qui le pousserait ainsi, pour le plus grand bien de

l'espèce ! Mais cela c'est parler pour ne rien

dire, vu que la théorie des causes finales n'a plus créance qu'en métaphysique et la métaphysique dégringole tous les jours.

Si l'homme se sacrifie, s'il accepte des entraves, ce n'est pas en vertu d'une force intérieure, ce n'est pas davantage par dévouement à une -descendance dont il se soucie fort peu; c'est parce qu'il s'imagine que'de ces entraves acceptées il en résultera un plus grand profit pour lui. C'est un troc qu'il opère avec l'autorité, il ne s'est pas encore aperçu qu'il donnait la plus grande part de ses biens pour n'obtenir que du vent.

Mais ce qui infirme l'accusation de méchanceté, c'est que l'état social actuel est organisé de façon à le rendre mauvais, féroce, impitoyable à l'égard de ses semblables ; à en faire un être tout à fait insociable, et la société n'a pas encore croulé sous l'action intérieure de ses forces dissociées.

La société actuelle, cela est indéniable, est basée sur l'antagonisme le plus absolu des intérêls individuels. Elle pose chacun de ses membres en concurrence directe les uns avec

les autres. Incapable d'assurer à chacun le travail qui lui permette d'obtenir la satisfaction intégrale de tous ses besoins, elle les force à se le disputer impitoyablement. En oppo- ^ sant ainsi les individus les uns aux autres, la société ne fait-elle pas tout ce qu'elle peut, et n'y réussit que trop bien parfois, pour rendre l'homme ennemi de son semblable? mauvais par conséquent.

Eh bien, malgré tous les ferments de haine qu'elle développe, malgré l'étroit égoïsme qu'elle entretient, provoque et sélectionne, il se fait, malgré son organisation vicieuse, jour à une tendance à la solidarité; loin de devenir chaque jour plus insociable, l'homme tend de plus en plus vers un état harmonique.

Et la société, telle qu'elle est, n'arrive à se maintenir que parce que sa morale artificielle a su, jusqu'à présent, faire accepter h ceux qu'exploitent les privilégiés leur situation précaire présente, comme un mal inhérent à l'état social ; qu'elle a pu leur faire croire — jusqu'à un certain point — que le luxe et l'oisiveté étaient la récompense de vertus spé-

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ciales, la récompense d'un mérite personnel.

La crainte du gendarme et de l'autorité entrent bien pour un peu, nous dira-t-on, dans ce respect des situations acquises. Pour une part, certainement; maispas assez, si l'homme était aussi foncièrement mauvais qu'on l'affirme, pour l'empêcher de nuire. L'intervention du gendarme pour le maintien de l'état social serait nulle et sans effet, sans la conviction morale que l'abdication de la volonté individuelle entre les mains d'un pouvoir assure la liberté de tous.

Et cela est si vrai que, dans les révolutions, alors que les travailleurs étaient poussés à la rue, même parla misère, ils ne s'en prenaient qu'aux maîtres politiques, qu'ils croyaient être les seuls fauteurs du malaise social. Devenus les maîtres, ils respectaient les maîtres économiques, d'où découlaient pourtant tous les maux.

L'homme mauvais ! mais réfléchissez donc

que s'il en était ainsi votre société avec son contraste de jouissance, de luxe, de fainéantise ' d'un côté, de misère, de privations et de surtravail de l'autre, ne subsisterait pas un instant de plus si les « pires passions » étaient seules à parler chez l'homme.

Il y a des crimes contre les personnes qui se commettent journellement, des attentats contre la propriété qui se font jour, mais cela n'est que l'exception; la majeure partie de ces actes en sont explicables par la mauvaise organisation de votre état social. Très peu sont attribuables à là méchanceté foncière de celui qui les a accomplis. Et ceux que l'on pourrait attribuer à la jouissance de faire le mal, ne sont que de très rares exceptions, et rentrent alors dans les cas morbides qui demandent à être soignés et non punis. Et dans nombre de ces cas, si on cherchait bien, combien ne sont accomplis que parce que l'auteur se sent abrité par une parcelle d'autorité, ou sait qu'il pourra faire appel à la protection de ceux qui la détiennent.

Avouez donc que si les travailleurs pouvaient devenir conscients de leur suj^^tion, si leur esprit s'ouvrait à la conception de ce que doit Hre la dignité de Ictre. s'ils pouvaient se rendre compte de Tabjection de leurs défailJances devant leurs maîtres, de la misère de la vie qu'ils mènent, et de la beauté de celle à laquelle ils ont droit, oh! ce qu'ils auraient vite fait de culbuter votre société déprimeuse de caractères, tueuse d'intelligence, avorteuse de fiertés, émasculatrice de virilités.

On a souvent relevé le contraste qui existe entre l'attitude « d'un sauvage », avant qu'ils fussent contaminés par la civilisation, et l'attitude de la plupart de nos « civilisés », Autant le premier, même devant ses chefs, a l'attitude fière, digne, gardant toute sa désinvolture, autant l'autre, lorsqu'il se trouve devant un maître de qui dépend son gagne-pain, est huuible, soumis, courbe l'échiné. Même, souvent, rien que par habitude, parce qu'il est (lovant un individu mieux habillé, ou ayant un semblant d'uniforme! tellement l'habitude

de la soumission et la servitude, l'ont façonné à l'humilité.

Et c'est à tous moments de notre existence, à chaque pas dans la rue qu'est frappé de ce spectacle affligeant le regard de l'homme que révolte encore l'asservissement de l'homme.

D'autre part, pendant que dans les magasins s'entassent les chauds vêtements, les riches bijoux, les victuailles savoureuses, s'é- • talant aux regards de la foule, à Tabri d'une fragile barrière de verre, les miséreux, hâves, déguenillés, le [ventre tordu par la faim, passent dans la rue, osant à peine leur jeter un regard de convoitise, comprimant leur estomac qui se dilate lorsqu'ils pensent à la saveur des bonnes choses qui les attirent, ils vont jusqu'à ce qu'ils tombent d'épuisement ou en finissent d'un coup en se jetant à l'eau.

« C'est la peur du gendarme qui les empêche de se précipiter dessus ». Allons donc, qu'auraient-ils à perdre? s'ils n'avaient pas la croyance que ce serait mal de s'emparer « de ce qui ne leur appartient pas », s'ils n'étaient pas retenus par la crainte de ce que l'on pourrait penser d'eux, plus forte celle-là que celle du gendarme, il n'y aurait pas de police

OU gendarmerie qui tienne devant la poussée de ceux qui ont faim et veulent vivre pourtant.

Nombreuses sont les occasions de « mal faire » où l'individu n'aurait pas à redouter l'intervention du gendarme, où il pourrait se venger, sans être vu, et de l'ordre social et des êtres dont il peut avoir à se plaindre, ef dont il ne profite cependant pas. C'est que l'être humain n'obéit pas qu'à la force seule, il subit les raisonnements de son cerveau et à ceux qu'on lui a inculqués; ce qui prouve en lin de compte qu'il n'est pas la brute que l'on affirme, qu'il sait mater, malgré les incitations intérieures et extérieures, ce que l'on appelle les « pires passions ».

Que l'on établisse donc un état social où l'individu ne soit sollicité que par des besoins normaux, ne soit incité qu'à des actes justes, et vous n'aurez plus besoin du gendarme qui n'a jamais rien su prévenir, et n'est même pas capable d'assurer le châtiment envueduquel vous l'avez créé.

Mais le travailleur sort de son avachissement. Il commence à comprendre que c'est son travail qui crée Toisiveté de ses maîtres, que plus il crée de richesses, davantage il alourdit sa misère; que ce sont les privations qu'il subit qui alimentent le luxe de ceux qui Texploitent. Et, malgré cela, il reste passif, se contentant de murmurer lorsque la faim le torture trop fort. C'est que, vous l'avez tellement émasculé qu'il n'a môme plus la velléité, lorsque, la faim le talonne, de sauter, comme le fauve, sur la première proie venue se trouvant à sa portée. Et vous osez dire que l'homme est mauvais !

L'homme n'est ni bon ni mauvais encore une fois. MCnno dans votre société artificielle, organisée pour développer l'égoïsme le plus sauvage, riiommo foncièrement mauvais n'est qu'une rare exception.

Et même, pour ne s*ôtre pas perverti complètement sous les milliers de siècles d'oppression de votre civilisation, il fallait qu'il eût une rare immunité contre la rage. L'homme est un être presque passif, subissant la pous-

sée de ses besoins, obéissant à la pression des circonstances extérieures. Il est, surtout, ce que le fait le milieu dans lequel il évolue. Sa passivité n'est pas absolue puisque, selon l'intensité de sa vitalité, il réagit plus ou moinscontre les difficultés extérieures, mais ce n'est que pour aboutir, en fin de compte, à obéir . aux passions qui l'impulsent.

Il ne devient un ennemi pour son semblable que lorsqu'il y a intérêt. Tous ses actes antisociaux sont provoqués par son besoin de vivre quand môme. Faites qu'il n'ait plus besoin de lutter contre ses semblables, organisez votre société de façon que l'homme ne soit plus entraîné à faire le mal, où il n'ait à subir que des influences le poussant à la solidarité pour que vous n'ayez plus à craindre l'explosion des « mauvaises passions », pour que les individus deviennent tout à fait sociables.

Oh! si l'ouvrier pouvait penser, réfléchir.

Si, son cerveau se développant, spontanément, il pouvait mesurer le degré d'avachissement dans lequel le maintient votre fausse civilisa-

tion, il ne voudrait pas, une seconde de plus, supporter le rôle abject auquel vous le condamnez.

Conscient de son rôle et de sa force, il culbuterait immédiatement votre état social pour reconquérir sa liberté et sa dignité, afin de développer son être en toute son amplitude, exercer toutes ses facultés en leur complète intégrité, donner libre essor aux virtualités qui sont en lui.

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