‹ L'Indo-ChineChapitre 18 sur 34 · SAIGON · texte numérisé non relu

SAIGON

La ville de Saigon a eu cette chance qu'en 1859, au moment de la conquête, ses habitants la brûlèrent complètement. Seuls, les Chinois que la conquête laissait à peu près indifférents gardèrent leur quartier debout.

L'administration française trouva donc place nette et put tracer le plan de la ville largement, sans obstacles. Saigon, forcément, augmenta très vite de population. C'est tout au plus si, en 1859, elle comptait de 5 à 6.000 habitants ; quatorze ans après, en 1873, elle en avait 13.348 dont 965 Européens — parmi lesquels 913 Français — 6.246 Chinois, 5.595 Annamites et seulement 6 Cambodgiens.

Depuis lors, bien des changements se sont produits. En treize ans la population a presque triplé. Elle se montait en 1896 à 44.764 habitants

dont 3.258 Européens ou assimilés et 41.S06 Asiatiques dont 13.801 Chinois et 26.411 Annamites. Le reste se compose de Cambodgiens, aujourd'hui plus nombreux, de Malais, d'Indiens (Hindous), etc.

La ville a été trop souvent décrite pour qu'on y revienne longuement. Ses belles rues larges, droites, ombragées d'un double rang de grands arbres ; ses monuments, dont quelques-uns sont vraiment fastueux, comme le Gouvernement général, l'Hôpital militaire, l'hôtel des Postes, son magnifique jardin botanique ont été tant de fois reproduits par la photographie que la vue en est familière à tous. Le « Tour de l'Inspection » est aussi sacramentel que le c< Tour du Bois » à Paris. Saigon est d'ailleurs une ville très mondaine et le transfert définitif de la capitale indochinoise à Saigon n'est point pour en atténuer les élégances.

La situation du port de Saigon le destinait tout naturellement à devenir un port militaire et, surtout un point d'appui de la flotte. Quelques travaux à l'entrée des passes, quelques dragages aux tournants de la rivière ont suffi à rendre le port accessible aux plus forts navires.

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Son arsenal qui possède tout Toutillage nécessaire aux réparations les plus difficiles — il y: existe un marteau-pilon de deux tonnes capable de forger même un arbre de couche — son bassin de radoub de 168 mètres de long qui peut recevoir les plus grands bateaux de guerre, assurent à nos escadres un point de ravitaillement et de réfection parfaitement sûr et commode. Les travaux nouveaux qui vont être exécutés augmenteront sensiblement la valeur défensive de cette station.

Une des causes qui promettent à la prospérité de Saïgon un développement certain, c'est que toute la navigation du Mékong, c'est à dire tout le commerce du Cambodge et du Laos, vient fatalement y aboutir. Le jour où les rapides du Mékong seront supprimés ou tournés par des écluses ou des chemins de fer, Saïgon deviendra le véritable marché du Laos. A l'heure actuelle, on met quarante jours dans la saison des hautes eaux, pour aller de Luang-Prabang à Saïgon, et le transport coûte de 30 à 50 piastres la tonne. Lorsqu'on fera ce voyage en dix jours et que

le fret ne dépassera pas 10 piastres, bien des marchandises aujourd'hui impossibles à transporter suivront cette voie.

CHOLON

A la porte de Saigon — 6 kilomètres — se trouve la véritable capitale du riz, en Indo- Chine, la ville de Cholon, une ville sinon beaucoup plus grande au moins beaucoup plus peuplée que Saigon. Cholon compte aujourd'hui 121.987 habitants dont 41.588 Chinois et 80.061 Annamites. Il s'y rencontre 160 Européens dont 133 Français ou assimilés. Le reste se compose de quelques Cambodgiens, Hindous, Malais, Japonais et Tagals. Dans la saison du riz, il y arrive une population flottante de 15 à 20.000 individus.

Cholon communique avec Saigon par un chemin de fer, deux voies de tramways à vapeur et de nombreuses voitures. Mais les communications par eau sont bien autrement nombreuses.

Il y a à Cholon neuf fabriques de riz, toutes chinoises — je Tai déjà dit — même celles dont les directeurs sont français. Ces usines peuvent

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travailler par jour — décortiquer, laver, blanchir, « glacer » — 96.000 piculs de paddy (68 kilogs au picul) qui donnent 44.000 piculs de riz « cargo » c'est-à-dire non blanchi ni glacé et 24.200 piculs de riz blanc. L'industrie de la poterie, la fonderie de cuivre et toutes les industries asiatiques s'exercent à Cholon.

Parmi les autres villes de Cochinchine, il faut citer Mytho, sur la branche orientale du Mékong.

Mytho est relié à Saigon par un chemin de fer que concurrence victorieusement la navigation. Il y a un collège à Mytho.

Chaudoc, sur le Bassac, branche occidentale du Mékong, était autrefois le grand entrepôt du commerce avec le Cambodge. Chaudoc possède environ 30.000 habitants dont 4.000 Chinois.

HISTORIQUE

Le Tonkin ! Il n'y a pas bien longtemps qu'on en peut parler sans soulever Tinquiétude et Fanimad version publiques. Pendant plus de vingt ans, de 1873 à 1894 et même après, le Tonkin apparaissait au public français comme un pays maudit où se répandaient à flots, pour le profit de quelques « tripoteurs », l'argent et le sang de la France.

Et il semblait que les événements eussent pris à tâche de justifier cette formidable réputation. Les millions, en effet, s'engouffraient par vingtaines dans des entreprises, guerrières, fécondes en accidents, en surprises, pleines de mécomptes et quelquefois signalées, par des échecs, peu graves en réalité, mais d'un retentissement de désastre. Caries passions politiques

s'étaient emparées du Tonkin pour en faire une plate-forme électorale, une arme de polémique, un thème de récriminations furieuses et de calomnies à outrance. L'ignorance publique, âprement exploitée, s'épouvantait et s'irritait en voyant partir nos jeunes soldats pour des guerres dont le lointain mystérieux exagérait les dangers. Et même dans le Parlement, on pouvait, à certains moments, se demander si les répugnances et la défaveur qui, de temps en temps, s'affirmaient et même se traduisaient par des actes, au lieu d'être, comme on pouvait le croire, des manifestations peu sincères de l'esprit de parti, n'étaient pas l'expression irréfléchie et naturelle d'une ignorance naïvement crédule. D'ailleurs, l'énormité des fautes commises et leur persistance produisaient des résultats qui permettaient toutes les critiques et pouvaient susciter toutes les craintes. Ces fautes étaient inévitables ; elles découlaient forcément des erreurs commises dès notre arrivée dans le pays, des notions fausses et inexactes jusqu'à l'absurdité qui constituaient notre connaissance des choses et des peuples de TExtrême-Orient. Dès leur entrée au Tonkin, Dupuis, Garnier, Rivière

et Paul Bert lui-même agissaient sous Tempire de ces idées préconçues : que les Tonkinois étaient une nation conquise et opprimée par TAnnam ; que les mandarins, tyrans du peuple, étaient exécrés et que le Tonkin tout entier se lèverait pour seconder les Français le JQur où les Français viendraient pour délivrer le Tonkin et pour rétablir (^ Tancienne dynastie des Lé ».

Cette légende, fausse de tous points, et aussi les conceptions absolument erronées et contradictoires que nous avions des choses chinoises ont coûté cher à la France et au Tonkin. L'histoire de notre établissement dans le pays en est, d*un bout à Tautre, la preuve. L'origine de nos relations avec le Tonkin remonte à la première expédition de Jean Dupuis, en 1872. Jean Dupuis, qui avait habité longtemps la Chine — et plus particulièrement le .Yun-nan, — avait passé des traités avec le gouverneur militaire de cette province, s'engageant à lui amener, par la voie du Fleuve Rouge, des armes et des munitions.

Arrivé à Hanoï avec cinq bateaux — dont deux canonnières à vapeur — le 22 décembre 1872, Dupuis s'émut beaucoup des diflicultés qui lui furent faites par les mandarins annamites de

Hué. Par contre, il s'émerveilla de la curiosité empressée que lui montraient les habitants tonkinois. Dès le premier jour, il eut cette conviction arrêtée que« les Tonkinois nous considéraient à juste titre comme des libérateurs ». (Ernest Millot. Le Tonkin, 1888, chez Challamel, p. 48J Ignorant les événements qui se passaient à ce moment même en Cochinchine, où les Français venaient à peine de comprimer la révolte de Rach-Giâ, Dupuis ne se rendait pas compte que le gouvernement annamite, en guerre avec la France en Cochinchine, devait nécessairement se montrer assez mal disposé, au Tonkin, envers un chef d'expédition portant des armes à un général chinois dont TAnnam redoutait l'hostilité. Cependant, Dupuis put passer, arriver au Yun-Nan et en revenir avec une riche cargaison d'étain. Mais les difficultés et les hostilités ouvertes qui se produisirent en 1873, au moment où il voulut commencer sa seconde expédition, amenèrent l'intervention de la France. Déjà des voies de faits et des conflits sanglants avaient créé un véritable état de guerre. Et M. Millot disait en septembre 1893 : « Le maréchal « N'guyen-Tri-Phong ayant attaqué l'expédition

« — composée de 400 hommes — à la tête de « cinq mille de ses meilleurs soldats, les Anna- « mites prirent la fuite aux premières décharges

« et le maréchal également Jean Dupais et

« son expédition furent regardés par le peuple a COMME DES LIBÉRATEURS. Lcs Tonkinois étaient « dans la joie ; ils appelaient de tous leurs vœux « la France qui devait venir les débarrasser « de leurs persécuteurs et rétablir l'ancienne c< dynastie des Le, dont les partisans vinrent « s'offrir, au nombre de plusieurs milliers, pour « marcher sous nos ordres. »

Francis Garnier, dans sa courte et malheureuse carrière, partagea ce préjugé. Déjà, en 1872, Tamiral Dupré avait été sur le point de céder aux sollicitations de certains fonctionnaires français qui lui proposaient « de se mettre « à la tête des Tonkinois révoltés pour secouer « le joug de l'Annam et rétablir la dynastie des « Lé ».

Cette première erreur se compliquait d'une autre méconnaissance encore plus grave des institutions annamites. Il était admis presque officiellement que les mandarins étaient exécrés et méprisés des populations. Cette erreur s'ac-

créditait d'autant mieux que les missionnaires, très nombreux, et dont les autorités françaises recevaient les inspirations avec une confiance absolue, poussaient énergiquement à la suppression des mandarins qui gênaient leur propagande et s'opposaient à leurs empiétements, considérant, non sans quelque apparence de raison, que la création de « chrétientés » avec toutes les conséquences qui en résultaient n'étaient point sans inconvénients au point de vue du gouvernement annamite. Nous étions donc ainsi conduits à nous mettre en lutte avec tout ce qui constituait la force du pays : avec le gouvernement ; avec l'administration et son personnel ; enfin, avec le sentiment national.

Le premier résultat de ces erreurs fut d'amener l'intervention de la Chine au Tonkin. Depuis longtemps, les rois d'Annam s'étaient affranchis de la suzeraineté chinoise sinon officiellement — car ils continuaient de recevoir de Pékin l'investiture du «cachet impérial » — au moins en fait. Et ce ne fut pas une des moindres causes du mauvais vouloir de la cour d'Annam à l'égard de l'expédition Dupuis que l'envoi d'une escorte chinoise accompagnant l'explorateur et l'offre —

OU la menace — du maréchal Ma d'envoyer un corps d'armée chinois de 10.000 hommes pour appuyer les revendications de Dupuis. Mais lorsque, par le traité de 1874, la France eut imposé son protectorat à TAnnam, les sentiments du roi changèrent, lise tourna vers la Chine dont la suzeraineté ne le gênait guère, espérant que la Chine le débarrasserait du protectorat français dont, avec raison, il redoutait les conséquences..

Tous nos mécomptes, tous nos échecs, toute»

les difficultés que nous avons dû surmonter sont la conséquence directe et inévitable de ces trois causes.

D'autant que l'inconséquence de notre con~ duite et le défaut de suite de nos idées contribuaient grandement à nous créer des difficultés. Après l'agression rapide et la prise de possesion presque soudaine des villes du delta par Garnier, le traité Philastre, abandonnant le Tonkin, évacuant les villes prises et se contentant d'une déclaration platonique de protectorat, non seulement encouragea mais suscita les résistances. Après notre^ départ, les « chrétientés » du Tonkin qui, tout naturellement, nous avaient fait accueil, furent massacrées. Et notre absence, pendant sept ans*

continuée sans que rien marquât l'intention de la France de rentrer au Tonkin, acheva de ruiner notre prestige.

Aussi, lorsque Rivière, renouvelant Thistoire de Garnier, rentra dans Hanoï, la cour d'Annam d'un côté, la Chine de l'autre, nous firent la guerre; une guerre sourde, d'abord, la cour d'Annam prêchant secrètement la rébellion, et la Chine fournissant secrètement des armes et des hommes aux « Pavillons noirs » ; puis la guerre déclarée aboutissant à la prise de Thuan-An et de la rivière de Hué, le 19 août 1893 et les combats de Phung, de Haï-Duong et de Sontay en novembre 1893 ; ce qui, par l'incident de Bac- Lé — qui résulta de notre impatience — amena la guerre de Chine et l'expédition de Formose.

Les traités de 1884 avec l'Annam, de 1885 ( le 9 juin) avec la Chine mirent fin aux opérations militaires, mais ne ramenèrent point la paix et la sécurité dans le pays, A la guerre extérieure succédèrent la rébellion intérieure et la piraterie, entretenues et surexcitées par la politique d'annexion violente et le régime militaire pendant que, par une réciprocité naturelle et logique, la rébellion et la piraterie surexcitaient le militarisme et la politique d'annexion.

Tout cela coûtait cher : des millions et des hommes. L'opinion publique s'en inquiétait, d'autant que les résultats n'apparaissaient pas, et si quelques actions d'éclat venaient, de temps à autre, flatter l' amour-propre national, des revers quelquefois pénibles, toujours fortement exagérés et cruellenient exploités contre le gouvernement, achevaient de rendre le Tonkin impopulaire. Bac-Lê, Ké-Lung, Lang-Son mirent le sceau à l'impopularité non pas seulement de Jules Ferry, mais du Tonkin lui-même, et le surnom de « Tonkinois » devint, dans la collection des injures parlementaires, le plus sanglant des outrages.

Une fois notre prise de possession officiellement accomplie, non seulement cet état de choses ne s'améliora point, mais il s'aggrava. Le Tonkin continua de coûter presque aussi cher pendant la paix que pendant la guerre et si nous n'étions pas exposés à des échecs militaires, en revanche les surprises, les massacres en détail dans des embuscades, se multipliaient.

11 n'en pouvait être autrement. Nous avions donné à nos erreurs la consécration officielle. Dans le traité de 1884, nous avions établi, de

notre propre chef, cette chimérique dualité que nous croyions alors encore exister entre le Tonkin et TAnnam. Le traité la proclamait expressément : L'Annam demeurait directement sous la main de la cour de Hué; au Tonkin, l'administration indigène était placée sous le contrôle des autorités françaises qui pouvaient « demander » la révocation des fonctionnaires annamites. A la tribune même de la Chambre des députés, cette erreur s'affirmait par la voix du rapporteur du traité, M. Ténot qui, sans être contredit par le gouvernement, déclarait que « les provinces a tonkinoises ont été souvent opprimées et trai- « tées en pays conquis par les mandarins de Hué. »

D'ailleurs les événements de Hué, comme il a été dit précédemment, ne peuvent laisser aucun doute à ce sujet et la correspondance officielle entre le général de Courcy et le ministre de la guerre précisent avec la plus indiscrète netteté les conceptions et les desseins annexionnistes qui constituaient alors la politique française en Indo-Chine.

La période de 1884 à 1891 fut cruelle pour le Tonkin. Cruelle mais grandement curieuse et

pleine d'enseignements qui, fort heureusement, nous ont profité. Pendant ces sept années, le Tonkin prit la première et même Tunique place dans nos affaires indo-chinoises. Le Cambodge, à cette époque, ne comptait pas et, pour qu'on s'avisât de son existence, fallut l'insurrection de 1885, suscitée par les exigences du gouverneur de Saigon. La Cochinchine, s'isolant dans sa dignité de colonie française, n'avait et ne voulait avoir rien de commun avec le Tonkin.

Le résident général de France au Tonkin était alors le véritable chef deTIndo-Chine, restreinte au Tonkin.

Pendant ces sept ans, sans qu'il y ait lieu de spécifier le nom du gouverneur en fonction, la situation au Tonldn demeura constante, toujours identique sous des apparences diverses, toujours troublée par les mêmes accidents, se produisant par d'autres hommes en d'autres lieux, mais toujours pour les mêmes raisons et avec les mêmes résultats.

La situation, pendant ces sept ans, put se résumer en quelques lignes. La cour de Hué, se sentant menacée de perdre le Tonkin d'abord, puis TAnnam, c'est-à-dire craignant d'être

détruite, faisait le plus de mal possible à ses ennemis. Elle observait de son mieux les apparences diplomatiques, multipliant les protestations, les réclamations, les remontrances dès que l'occasion s'en présentait et, sous main, soufflant dans les populations la haine de l'étranger, la rébellion et la guerre.

Les populations, d'abord indécises puis devenant hostiles, — les corvées militaires suffisant à les mécontenter, — affamées d'autre part et appauvries parce que l'état de guerre empêchait la cultures et ruinait . les villages, suivaient l'impulsion occulte du gouvernement, s'insurgeaient, faisaient de la piraterie. Les mandarins, traités en ennemis, favorisaient la rébellion. Et dans un pays difficile où tout était contre nous, nos forces et notre argent se dépensaient en expéditions qui jamais ne voyaient l'ennemi, mais qui toujours perdaient des hommes, quelquefois par le feu dans des embuscades invisibles, le plus souvent par la maladie et les fatigues.

Dans le Delta, la rébellion ; dans les montagnes, la piraterie; partout le mauvais vouloir des populations et l'insalubrité de la forêt ou du marécage. Nulle part aucun commerce possible,

sauf dans deux ou trois villes. En 1889, presque tous les résidents resserrés dans les villes de leur gouvernement, voyaient chaque soir brûler les villages à quelques kilomètres de leur poste. « Pirates et rebelles » disait, en 1888^ un rapport officiel, « ont réussi à soumettre toute la région « à leur volonté et à s'y imposer sans réserve, « grâce à la complicité générale, spontanée ou « forcée de la plupart des fonctionnaires. »

Contre cette révolte universelle, les forces militaires, même les plus nombreuses, demeuraient impuissantes. Nous avions au Tonkin plus de 30.000 hommes à ce moment et pas une fois une force française n'a pu rencontrer une troupe armée qui lui résistât en face. Le Tonkin était une immense Vendée où les bandes insurgées apparaissaient le soir, disparaissaient le matin, se dispersant et se réunissant en un clin d'œil. Dans les forêts, les repaires des pirates, introuvables et inabordables, quand même on les eût connus, abritaient de véritables camps de bandits inféodés à un chef, vivant de pillages et de contrebande. Dans la brousse, au fond des défilés que Tépaisseur des buissons rendait k peu près impraticables, tout détachement qui se hasardait

risquait de recevoir, presqn'à bout portant, la déchaîne d'une embuscade impossible à soupçonner ; et après le feu, jamais on ne parvenait à voir les agresseurs.

De 1884 à 1891, c'est là toute l'histoire du Tonkin.

De 1872 à 1887, la Métropole avait payé plus de 195 millions pour le Tonkin — guerre de Chine comprise. — De 1887 à 1891, la Métropole et la Cochinchine ont payé pour les dépenses militaires du Tonkin 167.952.000 francs et le Tonkin lui-même en a acquitté 20 millions. On voit ce qu'a coûté la conquête.

En 1890, le gouverneur général par intérim fixait d'un mot la situation financière du Tonkin : <c un Lang-Son financier ». Et il n'y avait plus au Tonkin ni matériel, ni vivres, ni travaux publics ; rien que 30.000 soldats et le régime militaire.

Or, s'il est nécessaire pour la conquête, le régime militaire est mortel à la colonisation. Toute expédition en pays sans route est désastreuse rien que par la réquisition des porteurs. L'histoire douloureusement actuelle des missions militaires en Afrique vient d'en donner de ter-

ribles' exemples. Le recrutement par force des coolies a fait au Tonkin autant d'insurgés et de pirates qu'on a requis de porteurs et même davantage car les familles des coolies réquisitionnés demeuraient acquises à Tinsurrection. L'incendie des villages — pour les punir d'avoir accueilli les pirates auxquels ils n'avaient ni les moyens ni Tenvie de résister — achevait de dépeupler le pays. On coupait des têtes, beaucoup de têtes, on razziait les troupeaux de buffles ou de bœufs. Et ces dévastations, qui transformaient en déserts des provinces entières, acculaient, en même temps, les populations à la famine et le gouvernement à la faillite.

D'ailleurs, au plus fort de ces troubles et de ce désarroi, le gouvernement, formulant d'un mot ses conceptions et ses vues, déclarait a qu'il « fallait administrer le Tonkin comme un déparie tement français.

L'événement a jugé la valeur de ces conceptions. Il a suffi d'un changement complet de politique pour changer complètement la situation du pays. Le jour où la cour d' Annam fut rassurée sur son existence par ses conversations avec M. de Lanessan, elle donna des ordres qui furent

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écoutés, pour mettre fin à la rébellion. En hioins de quinze jours l'insurrection avait disparu. Ce fut si rapide qu'on n'y voulut pas croire. Cependant la tranquillité mt rétablie. L'insurrection cessa comme cesse une guerre au lendemain d'un traité de paix. Les pirates, que ne soutenaient plus les populations et que ne renseignaient plus les autorités indigènes, purent être refoulés sur les montagnes. Et j5our les réduire à r impuissance il sufRt de percer 'quelques routes, d'établir quelques postes fortifiés. L'action militaire, restreinte à quelques territoires peu et mal habités, subordonnée à l'autorité civile, s'atténua, cessa d'être dévastatrice ; et, le travail redevenant possible, les terres remises en culture, le commerce peu à peu rétabli ramenèrent l'aisance dans les populations, Téquilibre dans les finances.

Les finances qui sont le plus sûr critérium des gouvernements fournissent sur le Tonkiri des renseignements dont là concordance significative mérite qu'on la signale. De 1886 à 1891, la marche du budget des recettes au Tonkin a suivi avec un parallélisme absolu la marche de la politique gouvernementale. De 188G à 1893,

le budget militaire coûtant 35 millions, — chiffre qui s'est maintenu jusqu'en 1892, — les recettes du Tonkin, prévues et encaissées, ont été :

Années Prévisions Encaissements Différences

piaMres

piastres

La justesse et la sensibilité de ce critérium apparaissent vraiment avec une précision merveilleuse. Le court passage de M. Constans se fait sentir par une plus-value modeste de 67 . 679 piastres. L'année où le Tonkin fut administré « comme un département français » se signale par un magnifique mécompte de 1.519.384 piastres; et l'avènement de la politique du « Protectorat loyal » est marqué par l'inversion définitive des signes. Le signe moins

disparaît et les plus-values commencent, diminuées légèrement en 1896, mais reprenant leur cours, désormais interrompu, à partir de 1897. Il y a là, ce me semble, un témoignage de quelque valeur.

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