‹ L'Indo-ChineChapitre 20 sur 34 · GÉOGRAPHIE — POPULATIONS · texte numérisé non relu

GÉOGRAPHIE — POPULATIONS

Si le Tonkin n'a pas encore l'importance financière et commerciale de la Cochinchine, il est destiné non seulement à Tégaler mais à la dépasser. Déjà plus vaste d un tiers — 90.000 kilom. carrés contre 60.000 — il est certainement assuré de s'agrandir, et l'occupation récente de Kouang-Tchéou-Ouan lui est une promesse k peu près certaine d'une considérable extension de territoire dans un avenir que les convoitises anglaises-allemandes — et russes-japonaises aussi — rapprocheront probablement.

La frontière septentrionale du Tonkin court en replis bizarres entre le 22° et le 24® de latitude nord, séparant le territoire annamite des provinces chinoises du Yun-nan et du Kouang^Si. A l'extrémité est, cette frontière, sur une ligne assez courte, est limitrophe du Kouang-Tong.

A Fouesty sur une assez grande étendue, la limite demeure encore indécise entre le Haut- Laos et le Tonkin. Il y a là un réseau de TmUées,

un lacis de montagnes à peine explorées, inhabitées en certaines régions et qui n'ont encore aucune organisation administrative. Théoriquement, la frontière entre le Laos et TAnnam doit suivre <( la crête des montagnes de T Annam » . En fait, les « Hua-phans » qui appartiennent au Laos sont situés sur le versant oriental des montagnes et tiennent les sources du Song-Ma et du Song-Ca qui sont des rivières du Tonkin et de l'Annam. Au sud, c'est entre la province tonkinoise de Ninh-Binh et la province annamite de Thanh-Hoa que passe la ligne de limite entre le Tonkin et T Anna m.

J'ai déjà indiqué dans la partie générale de cette étude la configuration du Tonkin : la grande vallée du Fleuve Rouge, étroite et profondément encaissée dans sa partie supérieure et s'épanouissant, à partir de Hong-Hoa, en un immense delta; les deux vallées transversales de la Rivière-Noire et de la Rivière Claire, venant, la première « du pays des Muongs », la seconde du « pays des Thôs » ; la vallée secondaire du Song-Ma, dont le delta se confond avec celui du Song-Koï ; au nord, du côté de la Chine, les vallées étroites et accidentées d'une foule

de petits cours d'eau formant deux rivières, celle de Cao-Bang et celle de That-Kè dont la réunion à Lang-Tchéou forme le Tso-Kiang ou Li-Kiang, affluent du Sé-Kiang, affluent luimême de la rivière de Canton.

Les régions montagneuses et embroussaillées du nord ont été longtemps le repaire de nombreuses bandes de pirates qui, presque inattaquables dans leurs refuges, descendaient tantôt en Chine, tantôt au Tonkin, pillant l'un et l'autre pays alternativement, vendant volontiers en Chine les femmes enlevées au Tonkin et réciproquement, et faisant de la contrebande encore plus volontiers que du pillage. La destruction des repaires du Yen-Thé — dénoncée à la Chambre comme « un désastre » sur le simple énoncé d'une dépêche qui annonçait trois officiers tués — et la soumission moitié forcée moitié volontaire des principaux chefs a rendu cette région à l'agriculture, ou tout au moins à une certaine exploitation.

Ce « pays des Thôs », où cependant les Annamites sont en majorité, n'a qu'une population peu dense, mêlée de Thôs qui sont d'origine laotienne et parlent une langue tellement rap-

prochée de celle du Laos que les indigènes des deux pays — comme aussi les Siamois — se comprennent entre eux assez facilement. Les mélanges de race où domine le chinois ont produit des « Mans », des Mungs et des Méos qui se rapprochent beaucoup du type chinois. Les Chinois sont relativement nombreux : dans le cercle de Gao-Bang on en compte 1.300 ; dans la province de Mon-Kay, ils constituent les 2/5 de la population — 13.500 Chinois contre 19.000 Annamites. Les Thôs sont au nombre de 20.000 dans la seule province de Thaï- N'guyen»

La région montagneuse de la haute vallée de la Rivière Noire forme « la province des Muongs ». Ce pays paraît avoir été le commun refuge des populations d'origine malaise, — Mois ou Mans, — refoulées du littoral vers l'intérieur et des populations laotiennes. Thaïs ou Khas, refoulées des bords du Mékong vers la montagne. Ces territoires, imparfaitement connus jusqu'à l'exploration du Laos et même jusqu'à notre prise de possession, ont aujourd'hui reçu une organisation régulière qui fonctionne paisiblement depuis que, tenant compte des

mœurs des populations, M. de Lanessan, alors gouverneur général, décida que les autorités indigènes seraient de race muong en pays muong.

La population totale du Tonkin n'est connue que très approximativemont. Les uns, comme M. Lemire de Vilers, lui donnent 15 millions d'habitants ; d'autres restreignent ce chiflFre à 12 millions. Nous ne connaissons même pas exactement le chiflFre des Français établis dans le pays. Cependant on compte à peu près 2.000 fonctionnaires en Annam-Tonkin et un millier de colons, commerçants, industriels répandus dans le ïonkin même.

Le climat du Tonkin est meilleur pour l'Européen que celui de la Gochinchine. De novernbre à mars, les vents dominants du nordest, — d'ailleurs ordinairement très faibles, — abaisssent la température à une moyenne de 20®, descendant à 16** la nuit, ne dépassant guère 24® le jour. Les brouillards et le « crachin », indice de temps calme, sont fréquents dans cette saison. En décembre et janvier, le thermomètre descend quelquefois jusqu'à 10<*. C'est un véritable hiver, pendant lequel on se refait de l'ané-

mie produite par Tété. Mai et juin sont la saison des pluies chaudes; août et septembre, la saison des typhons, venant du sud. Lia température se maintient entre 28 et 30®, avec les <( coups de chaleur » jusqu'à 35** et même 40®.

Le delta n'est point malsain. La montagne est fiévreuse par la mauvaise qualité des eaux, saturée de détritus organiques. Mais le drainage des eaux et la mise en culture assainissent assez rapidement un territoire. Comme le Mékong le Fleuve Rouge continue son œuvre de conquête sur la mer. Les atterrissements sont réguliers entre les embouchures et, surtout dans la direction du sud, les courants portant régulièrement de Test à Touest et suivant la configuration de la côte, s 'infléchissant vers le sud-ouest. La plage entre Taï-Binh et Thanh-Hoa gagne chaque année une centaine de mètres sur la mer.

La faune et la flore du Tonkin sont à peu près les mêmes que celles de la Chine méridionale. On y trouve les mêmes espèces végétales, le thé à l'état spontané, le cardamome, le mûrier. La culture du riz est à peu près la seule du Delta. Mais, depuis quelques années, de grandes plantations sont faites au Tonkin : le café, le

coton, le cacao, les arbres à caoutchouc y ont été essayés avec syccès. Les légumes d'Europe y viennent fort bien et les arbres fruitiers également, sauf la vigne. Le letchi — commun au Japon — est abondant au Tonkin.

Le tigre, l'éléphant, la panthère sont fréquents dans les pays boisés. Le buffle sauvage, les cerfs, les singes sont communs. Parmi les animaux domestiques le buffle tient la plus grande place. C'est la bête de labour et de charroi. Le mouton réussit peu. En revanche le porc pullule et la race tonkinoise, améliorée par quelques croisements, est très appréciée.

Le delta du Tonkin est un immense marais ; il est naturel que les oiseaux aquatiques y abondent. Le canard s'y rencontre en immenses troupeaux. Si bien qu'on les exporte : le canard <( laqué » est un mets de prédilection pour les Chinois.

La création du budget général de T Indo-Chine et le transfert de la capitale à Saigon auraient dû faire perdre au Tonkin quelque chose de sa prépondérance sur les autres pays de T Indo- Chine. Cependant, sauf quelques changements dans les mondanités d'Hanoï, il ne paraît pas que la perte soit sensible. C'est tout au plus une petite blessure d'amour-propre et, au fond, il y a lieu de croire que ce déplacement gouvernemental, loin de nuire au Tonkin, pourra lui devenir avantageux.

Les intérêts particuliers du Tonkin, en effet, ne peuvent que profiter de cette séparation qui laisse au gouvernement local sinon plus d'autonomie au moins plus de liberté d'action et d'initiative. Le particularisme fâcheux qui si souvent a mis en lutte le Tonkin et la Cochinchine disparaîtra certainement ; surtout si, comme on peut le supposer l'unification, de Tlndo-Chine, produisant tous ses effets logiques, fait rentrer

la Cochinchine dans le rang en la soumettant au même régime que les autres pays de Tlndo- Chine.

Le Tonkin, dans Torganûsation actuelle de la colonie, est administré par un résident supérieur, sous les ordres du gouverneur général. Il est divisé en quatorze provinces — quinze depuis peu — et quatre territoires militaires, subdivisés chacun en trois cercles. Les provinces ont des résidents à la tête de leur administration. Mais le rôle des résidents n'est, officiellement, qu'un rôle de surveillance et de contrôle. Au-dessous de l'administration française, parallèlement à elle, fonctionne l'organisation des autorités indigènes. A côté du résident général, un Tong-Doc, chef gouverneur, ayant sous ses ordres un Quart- Bo ou administrateur, chef des phu et des huyens — les préfets et sous-préfets annamites — et un An-Sat ou lieutenant criminel, chef de la justice indigène ; dans chaque province un An-Sat, juge civil et criminel, un nombre variable de Quan-Bo de phu et de huyens ; tel est le cadre administratif. Sous cette hiérarchie, les autorités élues : les chefs de canton, les chefs de village, les notables, enfin les « inscrits » qui

sont, pour ainsi dire, des électeurs censitaires, possédant quelque chose ou payant l'impôt.

Cette superposition des autorités françaises aux autorités annamites ne s'est point réalisée sans quelques accrocs. Jusqu'en 1890, les résidents armés de pouvoirs à la fois civils et militaires, considéraient les fonctionnaires annamites comme absolument négligeables et les traitaient avec plus de brutalité que de considération. Chaque résident, ayant des forces militaires à sa disposition, des gardes civiles, jouait au stratège et gouvernait dans un perpétuel état de siège. Le mandarin, naturellement, répondait à ces procédés fâcheux par une hostilité persistante. Le jour où, dépossédés de leurs petits commandements militaires, ramenés à leur rôle de contrôleurs et de surveillants, les résidents durent laisser aux autorités indigènes la police locale ; le jour surtout où la création des linh-co mit entre les mains des fonctionnaires annamites une force de police locale suffisante — 5.000 linh-co pour le Tonkin — les autorités indigènes, respectées et obéies, rétablirent Tordre et, facilitant la tâche des résidents, se réconcilièrent avec eux. Aujourd'hui le régime fonctionne sans le moindre heurt.

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