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L'AVENIR DU TONKIN

On pourrait, à première vue, croire qu il y là une faveur excessive au bénéfice du Tonkin, au détriment des autres pays de Tlndo-Chine. Mais ce n est en réalité que la constatation spontanée et résultant de la force des choses de Timportance supérieure que le Tonkin doit prendre inévitablement et à bref délai, dans notre empire indo- chinois.

Les chemins de fer, en effet, n'étaient ne ces* saires — et même on peut dire qu'ils n'étaient possibles — qu'au Tonkin. La Cochinchine et le Cambodge ont des communications maritimes et fluviales qui rendraient les chemins de fer non seulement inutiles mais ruineux. L'exemple de la ligne Mytho-Saïgon ne laisse aucun doute à cet égard. Le Laos, pendant bien longtemps encore, pourra se contenter du Mékong, rendu navigable sur la plus grande partie de son parcours.

L'Annam ne peut espérer qu'à longue échéance la construction dune ligne qui, longeant la mer, relie Hué à Hanoï d'abord, puis plus tard à Saigon. Encore cette ligne n'aura-t-elle dans son premier tronçon qu'une utilité politique, et sa seconde section ne peut guère être envisagée que comme un luxe.

Tout autre est la situation du Tonkin. Il y a, dans la situation même de ce pays, des nécessités et des avantages qui forceront son développement^ s'imposeront à son avenir et, déjà, lui ont valu, à l'exclusion des autres pays, un réseau complet de chemins de fer.

Certes, la Cochinchine peut voir s'agrandir son domaine cultivé. Son avenir est dans la mise en culture des terrains noyés qui, couverts aujourd'hui de joncs et de roseaux, deviendront de magnifiques rizières, La Cochinchine est appelée à devenir pour l'Asie ce que fut l'Egypte pour le monde ancien, le grenier d'abondance, la grande nourricière, le « pays du riz » .

Le Cambodge partagera, dans une certaine mesure, ce privilège. Le Laos lui-même, riche des bords du fleuve, prendra sa part de cette production. Mais l'avenir de la Cochinchine et

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du Cambodge, si brillant qu'il puisse être, est borné. Celui du Tonkin ne Test pas.

Même dans ses limites actuelles le Tonkin a de quoi grandir. C'est à peine si la cinquième partie de sa superficie est en valeur ; et l'extraordinaire densité de sa population dans le triangle étroit du Delta dénote une exceptionnelle fécondité. Mais on ne saurait dire du Tonkin comme de la Cochinchine que les parties montagneuses et peu habitées n'ont pas grande valeur. Le Tonkin n'a pas de « mauvaises terres » ; les territoires encore inexploités sont tous susceptibles de prendre une plus-value inestimable. Déjà dans les provinces du nord, en plein territoire militaire où, depuis qu'on ne se bat plus, on commence à faire œuvre utile, se révèlent des richesses agricoles de haute valeur. Le cercle de Cao-Bang, par exemple, est en passe de devenir un jardin et un verger capable d'approvisionner le Tonkin tout entier. Toute la partie orientale du Tonkin est destinée à devenir un pays de culture riche, produisant la soie, le thé, le cacao, la cannelle, le manioc, la badiane, la laque, le café. Les exploitations forestières y trouveront aussi des richesses.

A l'ouest, la province Muong, encore à l'état

d'organisation rudimentaire, ouvre une marge considérable au développement de ragriculture. Et les deux régions ont cet avantage inappréciable qu'elles sont habitables à T Européen^ qu'elles ont un hiver, que l'équilibre de leur climat rend possibles presque toutes les cultures ; qu'enfin elles ne sont pas, comme le Laos, à des. distances qui se calculent par semaines d'étapes et que, le progrès se faisant, les voies de communication se feront rapides et fréquentes. Ainsi,, même dans ses limites d'aujourd'hui, le Tonkin a de la marge.

Mais il a derrière lui un champ d'expansion ou même d'extension indéfini : la Chine. A supposer, ce qui n'est guère probable, que les limites actuelles des deux pays ne doivent point être déplacées, le voisinage de la Chine est pour le Tonkin une promesse suffisante d'avenir. Au nord-ouest, le Yun-Nan dont le commerce peut suffire à rémunérer tous les efforts et toutes les dépenses qu'exigera l'établissement d'un chemin de fer ; au nord, le Quang- Si, dont les produits mettent près de deux mois à se rendre à Canton ; voilà de quoi donner au Tonkin une expansion commerciale et industrielle

hors de pair. De Hanoï à Lang-Tchéou, en quelques heures, la marchandise qui coûterait six semaines de temps et 100 francs au moins de transport par tonne — sans compter les accidents — pour se rendre à Canton arrivera sans avaries à tiers ou quart de prix sur les quais d'Haïphong. Là, le chemin de fer, commercialement encore plus que politiquement, était nécessaire. Ailleurs, aucune ligne n'était désirable. Au Tonkin, toutes les lignes étaient obligatoires, forcées.

Depuis plus de quinze ans, l'Angleterre au Siam et en Birmanie cherche « la route directe sur la Chine ». Par Korat ou par Xieng-May, M. Colquhoun et d'autres proposaient une ligne ferrée, reliant les possessions anglaises au Yun- Nan. Et longtemps on a pu croire que par Rangoun, Mandaley, Kun-Long et Ta-li-phu, l'Angleterre arriverait bonne première. Aujourd'hui, la France tient la concession de Lao-Kay à Yun- Nan-Sen ; et nous pouvons espérer d'atteindre cette ville avant que les Anglais arrivent à Ta-liphu. Le commerce du Yun-Nan est assuré au Tonkin.

Mais les événements qui, pendant les dix

dernières années, ont agité TExtrême-Orienl préparent à la Chine un sort qu'il lui sera bien difficile d'éviter. Déjà, les « amputations » plus ou moins violentes ont commencé. L'empire chinois est entouré de voisins qui, tous, ont l'appétit ouvert et les griffes promptes. Pour le gouvernement de Pékin, plus que pour le commun des martyrs est cruellement vrai le proverbe qui dit « qu'un malheur ne vient jamais seul ». Dès qu'un affamé quelconque a mordu sa bouchée, tous réclament leur lopin et tous l'obtiennent. La Chine est sur le tapis vert de la diplomatie comme un gâteau dont on ne coupe jamais une part toute seule. Jusqu'ici, dans cette curée de tous les instants, nous avons été plus que modestes, presque lésés, presque dupes ; et il a fallu des circonstances particulières pour que nous ayions cru pouvoir exiger la cession récente de la baie de Kouang-Tchéou-Wan et d'un morceau de territoire autour. Il est fatal que, sur l'initiative soit de la Russie, soit de l'Allemagne, soit de l'Angleterre ou même de l'Italie, d'autres « compensations » doivent être exigées ; et il est permis de prévoir qu'un jour — point très éloigné, peut-être — la frontière

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tonkinoise partant de^ Kouang-Tchéou-Wang et montant droit jusqu'au fleuve de Canton, nous donnera, au nord du Tonkin des limites naturelles.

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