‹ L'Indo-ChineChapitre 5 sur 34 · Ou FaUtsi'long · texte numérisé non relu

Ou FaUtsi'long

du plus fort tonnage circulent sans peine, les effleurant de leurs veiçues, car la roche s'enfonce à pic dans la mer, comme elle s'élève droit dans les airs. Cest sur le calcaire marmoréen que reposent, en stratifications discordantes, les formations carbonifères.

La houille, d'après ses fossiles, appartiendrait non pas à la période carbonifère mais au terrain rhétien ou infraliasique, placé entre le trias et le jurassique. [V Indo-Chine française^ de Lanessan.)

Les grandes plaines qui constituent le delta du fleuve Rouge, comme celles qui s'étendent des embouchures du Mékong à celles de la Rivière de Saigon, se composent uniquement des apports du fleuve. Le sol en est argilo- siliceux, comme sont forcément les limons descendus de la montagne schisteuse ou granitique ; et l'absence de tous autres matériaux que la vase et les dépôts de limon impalpable les rend faciles à cultiver, partout où l'inondation n'empêche pas la culture.

Les horizons géologiques récemment déterminés seront indiqués au chapitre des Mines.

Le Fleuve Rouge , — Le Song-Koï descend des montagnes du Yunnan. Sa source, près de Ta-liphu, n'est point très éloignée du Mékong. Il coule du nord-ouest au sud-est et traverse d'abord un plateau montagneux, d'une altitude moyenne de'l .500 mètres, coupé de « cluses » ou « canons » étroits et profonds, où le fleuve n'a pour ainsi dire pas de bords.

En sortant de ce pays désert, il passe à Mang-Hao où vient aboutir la route de Yun-nanphu au Tonkin. De Mang-Hao à Lao-Kay, le Song-Koï n'est point navigable. De Lao-Kay à la mer, il est aujourd'hui parcouru par des bateaux à vapeur qui font un service régulier de Hanoï a Sontay, Vietri, Hung-Hoa, Yen-Bay et Lao-Kay. De Hanoï à Haïphong d'innombrables chaloupes sillonnent le fleuve et les canaux. On relevait, en 1898, plus de 1.700 voyages.

Cette navigabilité n'a pas été obtenue sans

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efforts. Il a fallu faire sauter nombre de roches gênantes, approfondir certaines passes, baliser la route. Des traités passés entre le Protectorat et la G'® des Correspondances fluviales ont permis d'atteindre ces résultats.

Le Fleuve Rouge a des crues violentes. Quand elles n'excèdent pas le niveau des digues, elles enrichissent le pays en permettant la culture des rizières. Quand les digues sont rompues, l'inondation devient désastreuse.

. Les troubles du Song-Koï déposent assez vite; mais il reste toujours dans ses eaux, après que le limon rouge s'est déposé, des matières organiques en suspension ou même en dissolution qui en rendent l'usage malsain.

Entre Hung-Hoa et Vietri, le Fleuve Rouge reçoit sur sa rive droite le Song-Bô ou Rivière Noire, sur sa rive gauche le Song-Lô ou Rivière Claire. La Rivière Noire vient des plateaux du nord-ouest et sa vallée est le pays des Muongs. Elle serait navigable pouf les chaloupes à vapeur, sur une longueur de 150 à 160 kilomètres, n'était le barrage — ou rapides — de Cho-Bo qui, cependant, a été franchi plusieurs fois par de petits steamers, notamment par la

clialoupe qui portait M. Pavie en 1888 et qui put remonter jusqu'à Bang-Yen.

La Rivière Claire n'est navigable que jusqu'à l'entrée de la plaine de Tuyen-Quan. Un de ses affluents de gauche, le Song-Gam, navigable pour les sampans dans toute la longueur de son cours, sort des lacs Ba-bé à 300 kilomètres environ au nord d'Hanoï.

A Vietri, ou même à Hong-Hoa, commence le delta du Tonkin, qui forme un triangle équilatéral d'environ 150 kilomètres de côté, coupé par les bras nombreux du Fleuve et par des canaux et dont la base s'étend sur le littoral de Quang-Yen à Than-Hoa. Au-dessous de Soïi- Tay, le Fleuve Rouge se divise en trois branches, le Cua-Cam au nord, le Lach-Day au sud ; celle du milieu, la principale, qui passe à Hanoï, garde le nom de Song-Kpï. Les embouchures gont nombreuses et presque toutes navigables. Les principales sont le Gua-Cam où se trouve le port de Haïphong ; le Cua-Balat, embouchure du Fleuve Rouge proprement dit, qui passe à Hanoï et Nam-Dinh. Au sud, dans le Thanh-Hoa, le Lach-Thiao, embouchure d'un petit fleuve appelé le Song-Ma, se relie au Lach-Day par

une branche latérale, et le delta du Song-Ma se confond avec celui du Song-Koï. Le Cua-Cam est la seule embouchure qui puisse donner passage aux navires de haute mer. Ses passes, qui ont été approfondies à plusieurs reprises, ont près de 4 mètres d'eau à mer basse et 6 mètres à mer haute. De nombreux canaux, dont les principaux sont le canal des Rapides et le canal des Bambous, font communiquer entre eux les différents bras du fleuve.

Le Song-Koï est une voie de communication précieuse pour le Tonkin ; mais, pour créer la voie de pénétration en Chine, la navigation n'est pas suffisante. Il y va être suppléé par un chemin de fer.

LE MÉKOKG

Le Mékong est le plus grand fleuve de la péninsule indo -chinoise. De sa source à son embouchure, s'il coulait en droite ligne, son cours aurait près de 3.000 kilomètres. Mais les sinuosités immenses qu'il décrit lui donnent un développement de 3.S00 kilomètres au moins.

Dans sa partie basse, à Pnom- Penh, où com-

mence son delta, la diflférence de niveau de ses plus hautes à ses plus basses eaux est d'environ 14 mètres, écart formidable qui produit un résultat singulier : l'existence d'un lac immense, le Tonlé-Sap, qui s'emplit et se vide alternativement, suivant le mouvement du fleuve.

Le Mékong prend naissance dans la chaîne de montagnes qui court de l'ouest à Test le long des frontières de la Chine, descendant des hauteurs du Thibet. C'est de cette . chaîne que sortent, par de longs couloirs,- resserrés en cluses profondes, en « canons » étroits, tous les fleuves de la péninsule indo-chinoise ; riraouaddy, le Salouen, le — ou Za — Ménam et le Mékong. Dans une vallée plus basse, mais toujours sur le versant méridional, naît le Fleuve Rouge. Du versant nord descend le Yang-Tsé-Kiang et, presque à la hauteur du Fleuve Rouge, la Rivière de Canton.

De sa source à son entrée sur le territoire Birman, le Mékong s'appelle Lantzan-Kiang. A Xieng-Hong, sur le territoire chinois, mais tout près des frontières du Laos et de la Birmanie, c'est un courant large et paisible de 3 à 400 mètres de largeur. Plus loin, il s'engage

dans des défilés rocheux et coupés de fréquents rapides. A 200 kilomètres plus bas, au-dessous de Xieng-Kong, il tourne brusquement à Test et court dans cette direction pendant à peu près 200 kilomètres, jusqu'à Luang-Prabang. Là, par un détour encore plus brusque, il coule directement au sud, jusqu'à Xieng-Cang, sur un parcours de près de 300 kilomètres. Puis, après avoir décrit de nombreuses sinuosités à Vinh-Tian, à Nong-Kay, à Pone-pissay, il court au sud- est jusqu'à La Khone et de là au sudfranc, par Kemmerat, Pack-Moun, Bassac, Khong et Stung-Treng. De Stung-Treng à Pnom-Penh par Kratié, il incline au sud-ouest. A Pnom-Penh commence le Delta qui comprend tout le Cambodge et les deux tiers de la Cochinchine.

Jusqu'à Luang-Prabang , le Mékong est absolument innavigable. Mais à partir de Luang- Prabang , la navigation commence , souvent interrompue, il est vrai, par des rapides ou des barrières de rochers dont, à certains endroits, les formes bizarres ont de vagues ressemblances avec des animaux gigantesques accroupis dans le fleuve. De Luang-Prabang à Nong-Kay — ou

plutôt à Vien-Tiane — les pirogues seules peuvent passer. De Vien-Tiane à Savanna-Kek, un bief navigable aux chaloupes à vapeur, est desservi actuellement d'une façon régulière, sauf pendant le temps des basses eaux, qui nécessitent des transbordements en pirogue. Un autre bief, d'une longueur de près de 300 kilom., va de Savanna kek à l'île de Khône, Là, par un chemin de fer de 6 kilom., a travers l'île de Khône, un transbordement se fait jusqu'à Khône-sud, d'où les bateaux de rivière peuvent descendre jusqu'à Pnom-Penh, où viennent les bateaux de haute mer. De sorte qu'à l'heure actuelle, les communications sont établies, non sans intermittences, de Luang-Prabang à la mer.

Le delta du Mékong est d'une superGcie à peu près triple de celle du delta tonkinois. Il s'étend sur plus de 300 kilom. de large et 230 environ de hauteur, de Pnom-Penh à la mer. 11 embrasse les trois quarts du Cambodge et plus des trois cinquièmes de la Cochinchine. Ce sont les dépôts du fleuve qui ont créé cet immense territoire et l'agrandissent encore tous les jours. Les troubles du Mékong ne déposent que lentement parce qu'ils sont composés de limons

extrêmement dilués et légers. La faible pente du fleuve, à partir de Pnom-Penh, fait qu'il n'y a plus dans ses apports ni cailloux roulés ni graviers. Les schistes gras et siliceux se fondent et les parties argileuses demeurent presque en dissolution. De sorte que les dépôts s'étendent au loin, jusqu'aux embouchures et au delà. Les plaines du Delta ne s'exhaussent que lentement, demeurent inondées, surtout au moment des hautes eaux. Par contre, sur la côte, au dessous des embouchures et dans la direction de l'ouest, — les courants de mer portant à Touest — les atterrissements s'accentuent et les indigènes disent que « la mer se retire ». Les villes de Soc-Trang, Bac-Lieu, Can-mau, étaient autrefois sur le bord de la mer. Elles en sont aujourd'hui très éloignées. Et la pointe de Can-Mau se prolonge vers l'ouest en un banc de vase ténue qui, de jour en jour, s'allonge et émerge de plus en plus. Sur la côte de Soc-Trang, la conquête de la terre sur la mer arrive à 230 mètres de largeur par an.

La nature des dépôts fait que toutes les terres du Delta sont fertiles. Les plaines de la Gochinchine se convertissent aisément en riches rizières.

Les terres de Soc-Trang et de Bac-Lieu sont également productives, tandis que les terrains de la côte ouest, que bordent les hauteurs des collines jusqu'à Kampot, sont à peu près infertiles.

Les embouchures du Mékong sont nombreuses.

Deux canaux, faits de main d'homme, font communiquer la branche du sud — celle qui débouche à Soc-Trang — avec le golfe de Siam : Le canal de Chaudoc à Ha-tien, celui de Long- Xuyen à Rach-Gia. Les principaux bras du Mékong sont praticables aux navires du plus fort tonnage qui, dans la saison des hautes eaux, peuvent venir s'amarrer aux quais mêmes de Pnom-Penh.

Les côtes. — La configuration générale des côtes dé rindo-Chine est déterminée par celle de la grande chaîne de montagnes qui forme son relief. Au nord, le Fleuve-Rouge a rempli la concavité de TS que décrit la crête des monts. Au sud, le Mékong a colmaté la concavité occidentale. Entre les deux delta, la montagne se rapprochant de la mer, la ligne de la côte, presque droite, le plus souvent bordée de dunes et de marécages, ne présente que fort peu de baies et

de rades. Les plus fréquentées sont celles de Tourane, abritée par la presqu'île de Tien-Tcha et celle de Quin-Nhone.

Telle est^ dans Tensemble de sa configuration physique et de son peuplement, la péninsule indo-chinoise. Il résulte de ces conditions matérielles des différences marquées entre ses diverses régions. Le climat varie selon les circonstances particulières à chaque pays : Tabri des montagnes, laltitude du sol, la direction des vents dominants. La Cochinchine et le Cambodge n'ont pas d'hiver. Le Tonkin et le Laos, au contraire, ont une saison fraîche, où la température descend jusqu'à 10**, 6® et même 3® au-dessus de zéro. De même, quoique le pays, dans son ensemble, appartienne à la zone tropicale, ses productions,, sa flore et sa faune, varient selon les climats et les accidents du sol. Aussi convientil de réserver pour l'étude particulière de chacun des « cinq pays » de Flndo-Chine toutes ces questions.

« C'est la terre qui fait l'homme, » disaient les anciens. « Chaque terre a des dieux qui lui « sont propres et des hommes qui sortent « d'elle. » Et les Romains matérialisaient cette idée en donnant à chaque endroit son « genius loci » qui, résumant le « goût de terroir », comme nous dirions aujourd'hui, marquait de son empreinte particulière les choses et les hommes, j'ai dit déjà comment la configuration du sol avait amené en Indo-Chine des populations diverses : aryennes à l'ouest, mongoliques à Test, malaises au sud. La configuration du sol, également, détermina l'assiette que prit dans la péninsule chacune de ces races. Mais la nature du pays, les conditions matérielles de l'existence, l'influence des climats, l'action puissante et ininterrompue des forces naturelles contre lesquelles l'homme a besoin de se défendre ou qu'il

utilise à son profit, ont profondément modifié la race primitive. L'Annamite actuel se différencie du Chinois, qui fut son ancêtre, par des caractères extrêmement tranchés, et le Cambodgien ne rappelle que de fort loin la race brahmanique. L'Annamite a gardé du Chinois une certaine dose de force physique et d'énergie morale. Du Malais, il a la souplesse, la gracilité de formes, la gaieté largement insouciante. Le mélange des sangs a blanchi son teint. Il n'a pas la peau rude et foncée du Chinois, ni le jaune clair da Malais. Il a d'ailleurs subi l'influence du sol et de la nourriture. Il est habitant non seulement des plaines, . mais des marais, des terres inondées. Le riz étant pour ainsi dire sa raison d'être, son moyen d'existence, sa nourriture et sa richesse à peu près unique, il vit presque toujours dans les terrains inondables, les pieds dans l'eau. Souvent, c'est sur l'eau qu'il habite, dans des villages flottants. Il redoute la montagne dont l'eau, dit-il, est mortelle, ce qui ne laisse pas que d'avoir une part de vérité. Le riz et le poisson font la base de son alimentation. Il en résulte que l'Annamite est rarement gras ou obèse, mais il a du ressort, de la vigueur, de

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l'élasticité. La vie, en somme, lui est facile, peu coûteuse, ce qui fait que les familles sont nombreuses généralement. Il est relativement laborieux, ce qui dénote une origine septentrionale. Il a de rintelligence, de la bravoure et un remarquable mépris de la mort. Très sociable, causeur et volontiers railleur, il a, d'ordinaire, Tallure aisée d'un homme policé. Le défaut, on peut dire le vice principal de T Annamite, c'est qu'il est joueur passionné, complètement incapable de résister aux tentations du « jeu des trente-six bêtes » ou du ba-couen. L'éducation est impuissante à détruire ce penchant.

Car, si pauvre qu'il soit et d'humble famille, tout Annamite peut avoir — et il a presque toujours — une éducation. Tous les villages ont leur école gratuite et, sinon obligatoire^ au moins presque toujours fréquentée par tous ceux qui sont à portée de s'y rendre On y enseigne, en même temps que les caractères chinois, la morale et l'histoire du pays. L'Annamite a le sentiment de sa nationalité. La « nation annamite » existe et possède une organisation solide.

Les peuples du Cambodge n'ont rien de pareil. Plus forts, peut-être, physiquement, ils

manquent d'énergie, d'activité. Leur organisation sociale est rudimentaire et voisine de la barbarie. Aucune culture intellectuelle, aucune solidarité morale et, par suite, aucun sentiment national, aucune notion de l'idée de patrie. Le Cambodgien est grandement inférieur à l'Annamite, sous tous les rapports. Mais s'il n'en a pas les qualités, il en a les vices, au point que le seul revenu sérieux des rois du Cambodge consistait dans la ferme des jeux, exploitée par les Chinois et qui ruinait le pays.

Les populations du Laos, sauvages ou à peu près, dans la partie montagneuse située entre TAnnam et le Cambodge, ne pouvaient évidemment pas former un état, ni posséder une nationalité. La montagne était leur refuge et non pas leur patrie. Isolées par familles ou groupées dans de misérables hameaux, elles ne pouvaient guère avoir d'autres soucis et d autres soins que ceux de la vie animale. Même ceux qui, plus favorisés, avaient pu s'établir dans des pays relativement plus faciles, sur les bords du fleuve, les Khas des rives du Mékong moyen, vivaient à l'état presque de sauvagerie (D^ Harmand, Le Laos et les populations sauvages de Vlndo-Chine^ 1880).

Le Laos septentrional, exposé aux invasions chinoises par les vallées du Mékong et du Nam-Hou, mal défendu des agressions birmanes ou siamoises par la faible hauteur des montagnes qui le bornent à l'ouest, a subi de nombreux mélanges de populations, de nombreuses péripéties de conquêtes et de guerres. Les races s'y sont métissées tout en restant distinctes ; non pas qu'il y existât des nationalités diverses, mais parce que chaque groupe de populations demeurait à peu près isolé et parqué sur son territoire. Dans cette fusion, ou plutôt dans cette confusion d'éléments autochtones, hindous, chinois, birmans, et même annamites et malais, car les réfugiés de l'Annam refluaient jusque là, rien ne pouvait ressembler à une nationalité. Des Principautés, des Etats minuscules, — comme ceux qu'avait produits dans le nord de rinde la civilisation brahmanique — se partageaient le pays. Des chefs qui portaient le titre de « C/iaùs », assistés d'un « second roi », gouvernaient plus ou moins despotiquement ces « Muongs », territoires restreints, occupés par de minces peuplades.

Dans ces conditions, les population de la partie

occidentale de la péninsule, menacées d'invasions continuelles, ne pouvaient espérer de l'avenir que des guerres et des servitudes. Les plus heureuses étaient condamnées à la perpétuelle stagnation.

Ainsi les deux civilisations qui, dans les temps anté-historiques, se sont partagé Flndo-Chine avaient produit là les mêmes résultats que dans les pays d'où elles sont venues. La puissance grandiose des Khmers s'est évanouie sans laisser d'autres traces que des ruines colossales, et il n'est même pas resté un peuple, même pas une peuplade qui garde souvenir de sa grandeur détruite et de sa nationalité disparue ; rien que des groupes épars.

La civilisation chinoise, au contraire, a produit un peuple, une nation, un état social et même un empire d'une force et d'une stabilité relatives très remarquables. Du Tonkin et des frontières chinoises jusqu'à la mer de Siam, les populations d'origine chinoise sont des Annamites, c'est-à-dire, au sens chinois du mot : des Méridionaux^ des <( Chinois du Sud ». L'empire d'Annam, vassal de la Chine, constitué sur des bases religieuses et politiques identiques à celles

de Tempire chinois, s'est comporté de la même façon, suivant à peu près la même politique, subissant presque les mêmes péripéties et devançant seulement dans Faccomplissement de ses destinées le sort qui, dans un avenir déjà depuis longtemps entrevu, paraît devoir être réservé à la Chine.

Mais si cette civilisation incomplète, rudimentaire, et même puérile par certains côtés, est impuissante à se défendre contre la supériorité des civilisations modernes, elle a des caractères propres, des qualités, des défauts, des particularités d'une intensité et d'une fixité surprenantes, qui assurent la conservation non seulement de la race, mais de son homogénéité, de sa mentalité, de sa conscience nationales. Où qu'il aille, où qu'il vive, le Chinois demeure Chinois ; et l'Annamite de la Cochinchine, comme celui du Tonkin, est et demeure Annamite.

Partout il conserve les mêmes idées, les mêmes principes de morale, de mysticité religieuse, les mêmes croyances, vagues, mais d'autant plus respectées. Et les bases de Tordre social, les principes du gouvernement et de l'autorité sont et demeurent inébranlables ; d'autant plus qu'ils

dérivent d'idées simples, logiques et justes en elles-mêmes.

La civilisation annamite, çn effet, repose sur une conception très large de la justice et du droit. L'autorité qui vient d'en haut — « le Ciel » et non pas « Dieu » — doit être, comme le Ciel, juste et bonne. Le pouvoir doit appartenir aux plus dignes et on n'y doit arriver qu'en faisant ses preuves de savoir, de compétence et de vertu. Puis, la religion étant, avant tout, le culte des ancêtres, c'est la famille, par suite la tribu, qui doit être la base des institutions. De la première idée est venu le mandarinat ; de la seconde, la commune. Le mandarinat et la commune, c'est toute l'organisation sociale, c'est tout le mécanisme gouvernemental et administratif de l'Annam.

Ces institutions que les peuples occidentaux — sans compter les Américains — volontiers dédaigneux de ce qu'ils connaissent mal, ont méconnues et raillées, sont, au fond très démocratiques et libérales. On s'est figuré communément que le mandarinat constituait une aristocratie, une sorte de noblesse, une caste ou plutôt une superposition de castes privilégiées.

Et, très certainement, Timmense majorité des Européens croit fermement que le hasard de la naissance et le caprice du souverain sont les seules origines des mandarins. On se représente le mandarin comme une sorte de fonctionnaire féodal, riche, puissant, omnipotent, transmettant à ses enfants son pouvoir, ses titres. On est convaincu que la haine des populations environne ces tyrans locaux ; et lorsque nous avons pris possession du Tonkin, les deux grandes préoccupations des premiers gouverneurs de ce pays étaient de « délivrer les Tonkinois des Annamites » d'abord; puis, de « délivrer les populations de la tyrannie des mandarins ».

Nous avons commis là deux erreurs grossières qui nous ont coûté cher parce qu'elles étaient non seulement la méconnaissance absolue, mais encore la violation la plus maladroite qu'oji pût commettre de la constitution et des institutions de TAnnam.

Le mandarinat, en effet, n'est une « aristocratie » que dans le sens étymologique du mot :

« le gouvernement des meilleurs. » Il repose sur une série d'épreuves et de concours, desti-

nés à désigner les sujets les plus capables, les plus instruits, les plus compétents parmi lesquels se recruteront les fonctionnaires. Le mandarinat est exclusif de toute hérédité. C'est tout Topposé de la noblesse. On n'a pas.besoin d être « né » pour devenir mandarin. Le fils du plus pauvre nha-què^ le dernier des ouvriers, le plus humble des artisans peut être admis au concours et gagner ses diplômes. Le plus haut des fonctionnaires ne saurait transmettre à ses enfants le titre le moins élevé de la hiérarchie. Riches ou pauvres, puissants ou misérables, tous sont soumis aux mêmes épreuves et, s'ils veulent entrer, forcés de passer par la porte du concours.

Par contre, Imstruction n'est refusée à personne. Non seulement elle est gratuite, mais l'Etat assure l'existence des candidats. Au premier degré, l'école communale ouverte à tous. Les parents des élèves ne paient les professeurs que s'il leur convient. S'ils ne peuvent ou ne veulent, la commune y pourvoit. Au second degré, l'école d'arrondissement où les examens semestriels confèrent aux lauréats l'exemption du service militaire et de la corvée pendant un

an. Les seuls lauréats sont admis à Técole du chef-lieu de province dirigée par Tinspecteur des études, Doc-Hoc, L'Etat subvient à Tentretien des élèves sans fortune. Les études durent trois ans au bout desquels a lieu le grand examen triennal. L'Annam, pour l'organisation de ces concours, était divisé en cinq régions. Les examens avaient lieu dans cinq villes : Saigon, Binh-Dinh, Hué, Vinh et Hanoï. Il était délivré aux lauréats deux sortes de diplômes : ceux de bachelier et ceux de licencié. Les bacheliers sont exemptés définitivement du service militaire et de la corvée. Ils sont de droit admissibles au concours triennal suivant. Mais si dans ce concours ils méritent une note ma/, ils perdent jusqu'à leur titre de bachelier et doivent, pour le regagner, recommencer toutes leurs études.

Les licenciés, c'est-à-dire la première catégorie des lauréats, ceux qui ont obtenu la note très bien, peuvent demander le poste de directeurs d'études ou bien se faire envover à Hué, aux frais de TEtat, pour s'y préparer au concours du doctorat.

Ce concours a lieu tous les trois ans entre les licenciés venus de toutes les provinces. Les

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premiers lauréats sont inscrits sur une « tablette d'honneur » et admis à se présenter aux examens de la Cour [Dinh-Ti] qui ont lieu dans le palais même du roi. Les trois premiers de ce concours sont pourvus immédiatement d'un poste de lieutenant-criminel en province. Les autres sont nommés docteurs de 2® classe et placés dans un ministère ou une préfecture. Les licenciés qui n'ont obtenu que la « seconde tablette », Pho-Ban^ ne sont pas admis à l'examen royal et sont nommés sous-préfets, préfets, etc. au fur et à mesure des vacances.

Ainsi tout Annamite, quelle que soft sa naissance, peut arriver aux dignités les plus hautes, à condition de les conquérir par la voie du concours, et son élévation dans la hiérarchie se mesure à Tétendue de ses mérites. Quoi de plus juste, quoi de plus démocratique et de plus libéral? Aussi lorsque, dans leur ignorance absolue des institutions et des mœurs annamites, nos premiers gouverneurs au Tonkin ont nommé des fonctionnaires indigènes pris au gré de leur caprice en dehors des lettrés, quelquefois parmi les <c boys »,. — domestiques — qui baragouinaient quelques mots de français, l'indignation

et le mépris des populations sont allés jusqu à la révolte devant cette violation scandaleuse des lois les plus sacrées et cette prostitution de l'autorité .

Mais dans cette institution si parfaite en principe, se retrouve le vice capital qui fait Tinfériorité si grande de la civilisation chinoise sur la civilisation européenne : L'effroyable complication de récriture idéographique rapetisse et stérilise l'institution du mandarinat. La connaissance obhgatoire et absolument nécessaire des 15 à 20.000 caractères qui constituent l'écriture et la langue administratives demande de longues années d'étude et de travail. L'école primaire ne donne point d'autre enseignement. L'étude des caractères chinois et quelques maximes morales de Confucius constituent tout le programme de l'école annamite. Ce n'est pas trop de toute la jeunesse d'un homme pour appremire les 30.000 caractères dont se sert la littérature chinoise. Pour les mandarins annamites, la tâche est encore plus lourde. Ils doivent, en effet, apprendre^ en même temps que les caractères, la langue chinoise. Il faut qu'ils puissent les lire indifféremment en chinois et en annamite; car le même caractère

ayant le même sens pour Tannamite et pour le chinois, s^exprime par un mot différent dans chacune des deux langues.

On comprend que le cercle des sciences chez les peuples qui pratiquent cette écriture soit on ne peut plus restreint. Pepuis Torigine, pendant une série de siècles que Thistoire fait remonter à 2.500 ans avant l'ère chrétienne, rien de nouveau ne s'est ajouté au programme des connaissances chinoises. A peine quelques caractères compliqués ont-ils été introduits pour exprimer non pas des idées mais des faits qui se sont brutalement imposés ; mais de la science humaine telle que l'entendent les nations civilisées, rien n'a pénétré dans l'instruction des mandarins, encore moins dans celle du peuple. La morale de Confucius, les règles de la bienséance, le cérémonial des relations officielles et des relations sociales, les formules administratives, les quelques connaissances juridiques nécessaires à la gestion des affaires publiques ou privées, tel est le cercle des connaissances exigées des fonctionnaires. Et la puérilité des questions qui servent de base aux concours triennaux, en dehors des choses admi-

nistratives, est vraiment attristante. Les notions les plus élémentaires des sciences naturelles et des sciences exactes demeurent inconnues aux lettrés les plus distingués. Géographie, géologie, chimie, physique, mathématiques, le mandarin ignore tout cela et n'en soupçonne pour ainsi dire pas Texistence. Et cet isolement absolu de tout progrès, cette répugnance invincible à tout changement ont immobilisé à jamais cette race et ses institutions dans un conservatisme intangible, incapable de modification. Les jésuites, si puissants cependant et si ingénieux, ont essayé de substituer à Técriture idéographique une écriture syllabique, le quocngu. Tous leurs efforts ont. été vains. Les institutions et les programmes d'instruction sont demeurés immuables.

De sorte que cette civilisation, si compliquée et si raffinée sur certains points, demeure barbare, rudimentaire et inexistante sur tout ce qui fait la puissance des peuples modernes. C'est là l'explication suffisante du sort actuel et futur de la Chine.

Mais telle qu'elle est, cette civilisation et ses institutions sont précieuses aux conquérants ou

« protecteurs » qui prennent possession du pays. Les populations, façonnées à Tobéissance respectueuse envers les fonctionnaires sortis de ses rangs, dont elles connaissent l'origine, dont elles reconnaissent la compétence, sont faciles à gouverner par rintermédiairedes autorités locales qu'on peut avoir aisément à sa discrétion. Le système du Protectorat est admirablement approprié à cet état politique et social.

Et l'établissement d'un pouvoir protecteur n'est pas moins facilité par la seconde des institution fondamentales du pays, je veux dire par la forte organisation de l'autonomie communale.

La commune est la véritable unité administrative et territoriale del'Annam. Elle jouit d'une autonomie à peu près absolue pour la gestion des affaires locales. Elle est en rapports directs avec le gouvernement pour toutes les relations administratives. C'est la commune, personne morale, qui paye à l'Etat l'impôt direct, dont la répartition entre les contribuables ne regarde point l'Etat. C'est la commune qui est chargée du recrutement militaire et qui demeure responsable des soldats fournis par elle à l'Etat. Quand il y a des déserteurs, la commune est tenue de les

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remplacer. La seule police qui existât en Annam avant Toccupation française était celle de la commune, dirigée par le maire. Le maire est élu par les « inscrits », c'est-à-dire par ceux des habitants qui, possédant quelque chose, sont inscrits sur les registres des impôts. Parmi les inscrits sont élus les notables qui sont l'équivalent des conseillers municipaux et à qui sont dévolues toutes les fonctions communales. Les commîmes nomment des délégués qui élisent les « chefs de canton », « la clé de voûte de toutes les administrations locales du royaume », bien qu^ls soient non pas les représentants du pouvoir royal, mais les élus du peuple et les défenseurs des libertés communales.

Et ces libertés allaient jusqu'au droit de plainte contre tout fonctionnaire coupable de tyrannie ou d'abus. Portée « aux pieds du souverain », c'est-à-dire au Conseil des Ministres, la plainte de la commune avait souvent chance d'être entendue. Les lois et les textes sacrés le prescrivaient, du moins. Cette organisation, si simple et si forte à la fois, se prêtait parfaitement à l'établissement paisible d'une domination nouvelle. Il suffisait de mettre la main sur le pou-

voir central et de laisser fonctionner les administrations locales pour avoir la pleine possession du pays.

Mais le pouvoir central était constitué de telle sorte que s'il était facile de l'opprimer et de briser ses résistances ouvertes, il était à peu près impossible d'empêcher ses résistances occultes et d'obtenir, en dehors de lui, l'obéissance des populations.

Gomme toutes les monarchies asiatiques, la monarchie annamite était absolue. L'empereur d'Annam, comme l'empereur de Chine, était de droit divin, « fils du ciel », intermédiaire entre ses sujets et la divinité. Mais, malgré son omnipotence officielle, le souverain n'exerçait que bien rarement un pouvoir personnel. Ses fonctions étaient plutôt rituelles. 11 était le grand-pontife de la nation. Mais la conduite des affaires publiques était pour ainsi dire au-dessous de sa dignité divine et son pouvoir absolu ne s'exerçait que par l'intermédiaire d'un conseil de ministres — Co-mat — composé habituellement de six « régents ». Chacun des régents est assisté d'un conseil sans l'aide duquel ils ne peuvent signer aucun acte officiel. En cas de désaccord entre le

régfint et son conseil, la question est portée devant le Co-mat.

Le pouvoir du Co-mat est effectif et, parfois, fait échec à la volonté royale. Même il est arrivé plus d'une fois que le Go-mat ait supprimé le monarque. Le jour où le roi Hiep-Hoa, violant les antiques règles du cérémonial royal, accorda audience personnelle à l'envoyé du gouvernement français, sa mort suivit Taudience, une heure après. Les choses ont grandement changé depuis cette date et les habitants de Saigon ont pu voir récemment l'empereur d'Annam, que jusque là les peuples à genoux n'entrevoyaient que de loin, courir les promenades publiques monté sur une bicyclette.

Sous la main du Co-mat, nommés et révoqués par lui ad nutum^les fonctionnaires s'étageaient en une hiérarchie savamment ordonnée. Tout en haut, au premier rang, le Kinh-Luoc^ vice-roi, gouverneur suprême des grandes parties de l'empire : le Tonkin, la Çochinchine. Au-dessous, les Ton ff -Doc, gouverneurs de province, ayant sous leurs ordres les phu, — préfets, — et les huyen — sous-préfets. — Enfin, dans chaque province un Quan-Bo agent administratif. La justice était

rendue par des magistrats nommés An-Sàt ou Quan-An^ c'est-à-dire une sorte de lieutenantcriminel du gouverneur de la province. L'-4n- Sât était chaîné de la direction des courriers officiels. La poste n'existait pas pour les particuliers.

Pour avoir sous la main toute cette organisation, si simple et si puissante, pour en être fidèlement et fructueusement servi^ il suffisait mais il était nécessaire d'obtenir l'assentiment et la soumission sans arrière-pensée, de la Cour et du Gomat. Aussi longtemps qu'a duré la politique d'annexion, menaçant de détrôner l'empereur et de supprimer le gouvernement annamite pour leur substituer le gouvernement et l'administration directe des fonctionnaires français, la cour a, secrètement mais avec succès, poussé ses sujets à la révolte. Le jour où, par une entente loyale avec le gouverneur général, les craintes de la cour ont disparu, l'obéissance absolue des mandarins et du peuple nous a été immédiatement acquise et on a pu constater combien la civilisation et l'organisation sociale de ces peuples se prêtaient à l'établissement facile d'une domination étrangère.

S6 L INDO-CHlNE

La partie occidentale de Tlndo-Chine n'est point dans les mêmes conditions. Les populations cambodgiennes, aryennes d'origine et dérivées évidemment du rameau brahmanique, non sans de multiples mélanges, n'ont point les mêmes qualités et les mêmes traditions que les peuples de TAnnam. Il n'y a pas, à proprement parler, de nationalité cambodgienne ; il n'existe pas non plus d'organisation solidement établie sur la commune et le mandarinat. Les deux rois du Cambodge — cette dualité de rois se retrouve chez toutes les peuplades indo-chinoise d'origine aryenne — sont des rois absolus, auprès desquels il n'existait aucun conseil, aucune autorité intermédiaire et modératrice. Pas plus au Cambodge qu'au Laos, il n'existait un état social qui se rapprochât assez de la civilisation pour garantir aux populations la sécurité, le bien-être, l'abondance qui, seuls, font les nations. De sorte que la population demeurait clairsemée, le pays inculte. Et l'impuissance des gouvernants, la misère des populations, la crainte, d'ailleurs justifiée, de l'invasion siamoise — derrière laquelle se devinait la main de l'Angleterre — ont tout naturellement décidé le roi du Gam-

bodge à accepter le protectorat français, les rois et princes du Laos à le réclamer.

Ainsi, par des raisons différentes, les deux civilisations coexistantes en Indo-Chine ont facilité et assuré rétablissement de la domination française. Llndo-Ghine, désormais, est et demeurera « F Indo-Chine française ».

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