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PRODUCTION, INDUSTRIE ET COMMERCE

fabrication des meubles en rotin, des tissus de coton ou de soie, des teintureries, vanneries, nattes, poteries, briques, carreaux et tuiles, à l'usage des Annamites et des Européens. Mais la principale industrie locale, c'est la décortication du riz.

La décortication du riz est plus ou moins pratiquée par tous les indigènes, puisque c'est le riz qui est la principale production et qui est la base de la nourriture de tous les jours. On emploie, pour cette opération, de petits moulins à bras, sortes de mortiers en bois dans lesquels frappe un marteau que le pied fait basculer.

Pour les paddys exportés, ces procédés sont devenus insuffisants.

On sait que le paddys est le riz tel qu'il est retiré des épis après le battage; il est alors enveloppé d'une balle très dure et adhérente; pour l'enlever, il faut employer le travail des meules : c'est en cela que consiste l'opération de la décortication.

Les rizeries installées à Saigon et à Cholon sont pourvues maintenant d'appareils perfectionnés mus par la vapeur.

Le riz ou paddy, pour pouvoir être livré à la consommation, doit subir, outre la décortication, d'autres opérations de meunerie appelées :„ le blanchissage et le glaçage.

Le paddy, à son arrivée à l'usine, est versé dans un appareil nettoyeur qui le débarrasse des corps étrangers mêlés au grain (morceaux de bois, paille, écorces, cailloux, poussière). Le paddy, séparé de son enveloppe, est appelé riz cargo;

c'est sous cette forme qu'il est expédié en grande partie en Europe ou en Chine, sous les dénominations de (( cargo 5, 15, 20 ou 30 p. 100 de paddy », suivant qu'il contient encore plus ou moins de grains restés enveloppés de balle.

(( Après diverses opérations de meunerie, le riz cargo, débarrassé de son excédent de paddy, est conduit, à l'aide de traîneurs, au moulin à blanchir, contigu au moulin à décortiquer, pour y subir l'opération dite blanchissage..,

(c Les riz entiers sont polis par frottement au moyen de peaux de mouton placées dans des tambours tournant sur eux-mêmes ; c'est cette opération, appelée glaçage, qui donne au riz blanc sa belle et brillante apparence » (i).

(i) Louis Imbert, Bulletin de la Société de Géographie de Bo7'deaux.

Le Cambodge, qui a reconquis, depuis le traité franco-siamois de 1907, ses limites historiques, a une étendue d'environ 150,000 kilomètres carrés, peuplés de plus d'un million et demi d'habitants.

« Le territoire du Cambodge, dit M. Jules Agostini, se divise en deux zones. L'une montagneuse, riche en essences de toutes sortes, parfois en minerai de fer, prend son origine près de Hatien, longe le littoral du golfe de Siam, s'infléchit au nord, passe à Pursat, jetant des ramifications considérables du côté du preck Thnott et d'Oudong, la vieille capitale de l'empire. L'autre zone, de configuration plane, a été formée par les alluvions déposées par le fleuve Mékong et ses affluents. D'autres cours d'eau sillonnent et fécondent le sol ; le principal est le Mékong.

Les rapides qui commencent à Sambor, en amont de Kratié, tronçonnent le cours d'eau, continuant une série de bassins dans lesquels on accède difficilement.

Grâce, toutefois, aux difficultés suscitées par le Siam en 1893, les petits forts et postes ennemis de la rive gauche du Mékong sont tombés en notre pouvoir, nous assurant ainsi toute liberté d'action jusqu'au-delà de Luang-Prabang. Des marins valeureux, les lieutenants de vaisseau

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Simon et Le Vay, ont, au prix de mille dangers» conduit jusqu'à la limite extrême de la navigation du fleuve les canonnières le Massie et le La Grandière.

Si ces c< machines de feu », comme on 'les appelle là-bas, exercent sur les naturels une crainte salutaire, elles les affranchissent aussi de lagrande calamité de Fesclavage que leur imposaient leurs maîtres d'hier, les farouches Siamois. Sur la rive droite du Bassac, dominant les « Quatre-Bras » du Mékong, qui sont le point de concours de toutes les voies fluviales du Cambodge, il est naturel de penser que la ville de Pnom-Penh, qui a détrôné l'ancienne capitale « Oudong », dut être de tout temps une importante station, un véritable point de ralliement pour les pêcheurs et trafiquants, le cœur du pays en un mot.

N'est-ce pas en effet de ce point que, telles des artères portant la vie avec elles, s'élancent vers Luang-Prabang, les lacs d'Angkor, le golfe de Siam, par une infinité de bouches, les voies navigables connues sous les noms de Mékong, Tonlé- Sap, fleuve antérieur et fleuve postérieur ou Bassac, sur le cours duquel se trouvent les postes de Chaudoc, Song-Xuyen, Canthô, etc. Tant donc par sa situation que par son importance stratégique, le chef-lieu de notre protectorat semble devoir réaliser les espérances fondées sur son avenir.

Pnom-Penh n'était encore, en 1890, qu'une vaste bourgade malsaine où les gens ne se préservaient de l'inondation annuelle qu'en établis-

Spint sur de hauts pilotis leurs habitations en chaume, desquelles on ne pouvait sortir qu'en pirogue ou en sampan.

La ville échelonnée le long de la rive droite du Bassac n'avait a ni commencement ni fin » et s'étendait à l'aventure dans la plaine des petits lacs.

A l'heure actuelle, la capitale du Cambodge est enserrée dans un réseau de canaux qu'il est aisé de rendre infranchissable.

Les fleuves Tonlé-Sap et Bassac à l'est et au sud-est le canal de ceinture au nord et à l'ouest, puis celui, de moindres dimensions, dit canal de la Pyramide, au sud, forment ce que j'appellerai, sans figure, les remparts ou fortifications de la ville.

Avec quatre fortins armés, établis sur le parcours des lignes mentionnées, on peut balayer tout ce qui, du fleuve, peut venir s'aventurer dans la plaine. Le quai Piquet et la branche du canal de ceinture qu'il longe divisent Pnom-Penh en deux cités distinctes, communiquant seulement par les ponts ou passerelles de la « Grande- Rue », de la rue « Ohier » et delà traverse du « Pétrole », On désigne ces cités sous les noms de ville (( administrative ou française » et ville «: cambodgienne ».

C'est dans la zone comprise entre le canal de ceinture et le Tonlé-Sap que se trouvent installés les services publics, les constructions récentes, tout ce. qui touche de près au « Pouvoir ».

Les négociants affectionnent la ville cambod-

gienne, qui, avec le palais du roi, recèle les bayadères, les princes, les mandarins, tous les dignitaires, grands et petits.

Parmi les grands travaux entrepris pour la création de Pnom-Penh, citons le canal.de ceinture, dont le creusement a permis d'obtenir les terres nécessaires au comblement des mares, à l'exhaussement des rues, boulevards, avenues, etc.

Bien que le service des bâtiments civils, les commerçants et compagnies, les particuliers, aient à l'envi construit à Pnom-Penh des hôtels splendides, des bureaux, des magasins de style irréprochable, et malgré toutes les améliorations apportées dans l'hygiène et le décor, la ville semble respirer la mélancolie.

Elle ne sort de son assoupissement qu'à de rares intervalles, comme le jour de l'An, le 14 juillet et à l'occasion des fêtes du « Roi », des « Eaux », du Têt.

Dans ces circonstances, les pétards mêlent le bruit de leurs détonations à celui des vivats, des acclamations, aux accords de la musique des Tagals. Des régates, des courses ont lieu ; les grands et le peuple s'amusent. Le soir, un dîner officiel réunit à la table soit du résident supérieur, soit de Sa Majesté, les principaux fonctionnaires, les négociants européens, les dignitaires de la couronne. Un bal suit généralement ces agapes.

Si l'on se trouve au palais, les nombreuses bayadères, les étoiles du harem, transportées dans le corps de ballet, brillent à peu près d'une égale splendeur. Les attitudes des danseuses, l'origi-

nalité de leurs costumes, de leurs gestes, leurs poses, font le mérite de ces distractions, qui ne viennent malheureusement qu'à de rares intervalles rompre la monotonie de l'existence de Pnom-Penh.

En temps ordinaire, après les occupations professionnelles de la journée, on consacre une partie des nuits aux jeux en honneur là-bas : le Bacouan, les Doiize-Bêtes et autres.

Pour les raffinés, Is. great-attraction est l'opium; elle compte beaucoup de fervents.

Les fumeries publiques et clandestines ne manquent pas ; leur installation consiste en un lit de camp en bois, recouvert parfois d'une mauvaise natte, sur lequel se trouvent un quinquet allumé et une pipe à opium.

Celle-ci est faite d'une tige polie en bambou, au milieu ou à l'extrémité de laquelle s'adapte un fourneau en métal.

L'amateur pris du désir de « tirer sur le bambou » commence par s'étendre sur le lit de camp, posant sa tête sur un amour de traversin en (( poterie », à moins que, dédaignant cet appui, il ne préfère soutenir son chef de la main droite. Un Chinois vous prépare la pipette ou vous laisse l'agrément de la besogne. Le suc de pavots, qui a la densité, la couleur du miel un peu noir, "se trouve dans un petit flacon à portée du fumeur. On plonge dans le récipient le bout d'une aiguille à tricoter et on ramène à son extrémité une gouttelette qu'on s'empresse, en faisant tournoyer l'aiguille, de présenter à la flamme de la lampe à

pétrole. Sous Feffet de la chaleur, la goutte d'opium se renfle ; on augmente ses dimensions en la plongeant plusieurs fois dans la fiole et la chauffant après chaque prise. Le mouvement qu'on imprime à l'aiguille permet d'arrondir la goutte ; lorsqu'elle atteint la grosseur d'un noyau de cerise, on l'introduit dans le fourneau, qu'on approche en l'appuyant même contre l'ouverture du verre de lampe, puis l'on aspire. En spirales blanches, nuancées de bleu, la fumée s'élève dans l'atmosphère.

Après avoir absorbé quelques bouffées, les yeux du fumeur paraissent humides de joie ; le regard, qui d'abord brille d'une étrange façon, se voile doucement, s'éteint dans une vague rêverie. C'est au sortir de la léthargie que le sujet ressent les effets de sa funeste passion ; pour quelques instants d'oubfi, de volupté peut-être, il a dépensé une énorme somme de forces.

L'habitude de la pipe rend incapable d'efforts intellectuels et manuels, mais la croyance en ce spécifique est telle que les fanatiques croient trouver surtout, dans l'objet qui les épuise, la vigueur qu'ils n'ont plus.

Les Européens de « qualité » vont rarement prendre ce plaisir dans les fumeries publiques. C'est chez eux, loin du monde, du bruit, des indiscrets, qu'ils se livrent avec ardeur au culte du bambou.

Parmi les nombreux monuments qui contribuent puissamment à la décoration de Pnom- Penh, citons, entre autres, celui connu jadis

SOUS l'appellation de Pjra;;îz^e etPagodepu Pnom, de la plate-forme duquel on domine une plaine sans bornes, d'où Ton jouit d'un horizon infini, d'un panorama incomparable. Englobé dans la ville française, le vieil édifice a été restauré et inauguré le i^^' janvier 1894 sous le nom symbolique de Pagode nationale. L'ensemble du Pnom (montagne ou colline) comprend la pagode, beaucoup de pyramides et de nombreuses stèles d'un grand effet. Les serpents à sept têtes (najas), les hommes à massues, les lions khmers, toutes les curiosités architecturales qui décorent le grand escalier et la face principale de la pagode nationale proviennent de moulages pris aux ruines d'Angkor.

La chapelle de Brahma, l'hôtel du résident supérieur, le palais du second roi, le palais de justice, le port de commerce, la banque de rindo-Chine, la cathédrale, les pagodes chinoises, les casernements, etc., dans la ville européenne, puis le palais du roi, la statue équestre de Norodom, son ancienne salle de danse, qui tombe en ruines, la pagode des crémations, etc., dans la ville asiatique, forment le bilan des édifices du Cambodge. Un service régulier de bateaux à vapeur fonctionne entre Saigon et le Cambodge. De Pnom-Penh , devenant à son tour tête de hgne, partent des annexes qui, en toute saison, desservent Kompong-Chnam sur le Tonlé-Sap, Chaudoc sur le Bassac, Kratié sur le Mékong. A l'époque de la crue, ces lignes secondaires se prolongent sur le Tonlé-Sap jus-

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qu'à Battambang, par les lacs; sur le grand fleuve, jusqu'à Stung-Treng et Khône.

Dans les bourgades où a stationné M. Jules Agostini, les mesrocs (maires) se sont toujours empressés de l'installer de leur mieux. Ils affectaient une attitude humble, se prosternant pour faire ce qu'on appelle les laïs (politesses) et le priant d'accepter leurs offrandes, qui consistaient invariablement en œufs, poulets, fruits, etc.

L'hospitalité est une des grandes qualités du peuple khmer.

Les voitures à bœufs sont construites entièrement en bois et rotin ; elles comprennent deux roues reliées par un essieu sur lequel est fixé un cadre surmonté d'un rouff en chaume. Le véhicule, dont la longue flèche se recourbe à son extrémité antérieure, est traîné par deux bœufs accouplés au joug, fixé par son milieu sur le timon.

Ces chars, les seuls en usage, sont d'une commodité relative ; les bouviers, lorsque le chemin n'est pas frayé, poussent au hasard devant eux sans s'inquiéter des obstacles. Si un accident survient, les bois, les matériaux sont sur place, et le coupe-coupe du Cambodgien répare vite le désordre de l'attelage. Le but du rouff est de protéger le voyageur contre la pluie et le soleil, permettant, en cas de besoin, de transformer le réduit en chambre à coucher.

Pour dormir et voyager dans de bonnes conditions, on pose sur le clayonnage du cadre un matelas ou une natte du pays. Dans les courses, les mouvements sont désordonnés ; on souffre du

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roulis, du tangage, suivant les accidents du chemin, et, en saison sèche, on sort de la voiture avec une couche de poussière impalpable, qui pourrait laisser Groire qu'on s'est poudré.

Comme on semble ignorer qu'il faut graisser la partie de l'essieu engagée dans la roue, le frottement des bois se traduit par un coui-coui perpétuel, monotone, pareil à une plainte qui ne cesse qu'au terme du voyage.

Par eau, le mode de locomotion est le Sampan, espèce de grande pirogue découverte ou munie d'unrouff, manœuvrée suivant ses dimensions par deux ou plusieurs rameurs, un aviron faisant l'office de gouvernail.

Les pagodes sont aux Cambodgiens ce que les églises, les temples, les synagogues, sont aux catholiques, protestants et Israélites : les saintslieux où, sous l'œil bienveillant du grand Bouddh a, l'on vient adorer la divinité.

Une éminence naturelle ou artificielle sert d'emplacement aux pagodes, dont l'orientation correspond exactement aux quatre points cardinaux, la porte d'entrée regardant vers l'orient. Une enceinte ou palissade en rotin les entoure avec, à l'intérieur, une enfilade de cases ayant en retour un grand hangar-abri.

Une mare, dans les eaux de laquelle pousse le lotus, fleur sacrée qu'on offre au dieu, avoisine la pagode. Des pyramides en maçonnerie, des stèles décorées de génies sur leurs faces , des poteaux en bois sculpté, parfois artistement, s'élèvent sur la plate-forme qui borde les murs du temple^

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Le banian aux mille branches, arbre vénère, que Bouddha lui-même a transporté de Ceylan au Cambodge, atteste la fidélité des souvenirs, la foi dans le culte, dans la religion, dont les ministres sont des hommes ayant la barbe et les cheveux rasés, le corps roulé dans des étoffes jaunes, sales à ne pas les toucher avec des pincettes ; j'ai nommé les bonzes.

Dès que l'aube naît, le timbre d'une cloche annonce qu'il est temps de louer Bouddha.

Eclairés par des torches en résine, de mauvaises chandelles , groupés autour d'une ou plusieurs statues et statuettes du dieu, assis sur la planche ou dans la poussière, le buste légèrement penché, les bonzes récitent les prières à voix haute. La langue usitée est le pâli. Peu de religieux sont capables de donner des explications sur les prières, l'ignorance étant notoire chez la plupart d'entre eux.

Un verset dont la finale est le mot bâ, répété de temps à autre et en chœur, précède non la génuflexion, mais la prosternation. Ce devoir accompli, les religieux se séparent ; les uns instruisent les enfants, d'autres s'occupent de travaux manuels ou, munis de soupières en bois, recouvertes de cotonnade jaune, qu'ils portent en bandoulière, partent dans diverses directions, Ils se rendent dans les villages, afin de quêter la nourriture pour la confrérie.

A leur arrivée, les femmes franchissent le seuil des habitations, portant sur des plateaux en cuivre des aliments qu'elles versent dans les récipients

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des bonzes. Au retour, à la bonzerie, vers dix heures du matin, les provisions recueillies et mises en tas sont bénies.

Les enfants accroupis observent les maîtres, s'empressent de leur mettre à portée de la main les objets dont ils ont besoin.

Le repas se termine par une prière, et les enfants, impatients de déjeuner , s'emparent des restes. Le bonze ne doit plus manger de la journée, mais il a la faculté de boire (jamais d'alcool), de fumer, de chiquer, et il ne se prive pas de son bétel.

L'après-midi est consacré à la sieste et à l'instruction des élèves ou bonzillons, qui apprennent les leçons en lisant sur un ton élevé, désagréable.

A la nuit, la cloche tinte de nouveau ; c'est l'angélus. Comme le matin, .on se réunit pour prier ; souvent les chants se prolongent au-delà de minuit. Les enfants reprennent un peu de nourriture, puis se couchent.

La cellule du bonze est meublée d'une natte, d'un traversin ; le supérieur ou directeur vit dans un local séparé, couchant sur un cadre à la façon des trappistes. Tous les Cambodgiens fréquentent la bonzerie, qui est le seul établissement d'instruction publique. Les individus qui se vouent au culte, même pour une période limitée, font vœu de chasteté. Les infractions à la règle sont, suivant leur gravité,- réprimiées par des peines disciplinaires, comme Texpulsion, le châtiment, si la pagode a été souillée, profanée. Sous les pyramides en maçonnerie, dans les poteaux en bois

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creusés à cet effet, sont déposés les cendres et ossements des bonzes crémés, suivant la coutume en vigueur. Sous de petites stèles, les Cambodgiens superstitieux, croyant à la métempsycose, déposent des objets symbolisant les conditions de la résurrection au retour à la vie.

Le grand hangar-abri sert de maison commune ; les voyageurs s'y installent et y séjournent au besoin ; on l'appelle la Sala.

Le peuple vénère les bonzes, se prosterne à leur rencontre, ne leur parle que les mains jointes, dans l'attitude la plus humble.

L'ascendant religieux étant considérable, il y aura lieu, dans l'établissement des voies de communication, de se rapprocher des pagodes.

Les murs et cloisons dans les pagodes et salas sont parfois recouverts de tableaux grossiers, en toile ou bois, représentant des scènes du « Ramayana > (i).

Le sous-sol du Cambodge est encore peu connu et peu exploité. Il renferme du minerai de fer, du calcaire utilisable, du kaolin, de la houille (cette dernière dans la région de Kampot.) Les hauteurs au sud de Pursat fournissent des pierres précieuses, surtout des rubis et des émeraudes.

Mais la grande richesse du Cambodge consiste dans la culture du riz et dans la pêche dans le lac. ..Les autres principaux produits sont, pour qucl-

(i) Poème épique, racontant les aventures de Rama.

ques-uns,les mêmes qu'en Coehinehine : le poivre, le coton, la gomme-gutte, le bétel, les graines oléagineuses, le coprah.

L'élevage du porc y est en faveur ; les bœufs du Cambodge servent comme animaux de trait, ainsi que pour la boucherie.

L'industrie est peu développée, par suite surtout du manque de voies commodes et du dépeuplement du pays à la suite de longues guerres. Les industries locales dérivent surtout d'ailleurs de l'agriculture ; ce sont des distilleries d'alcool de riz, des fabriques de sucre, le tissage des étoffes de soie, etc. L'industrie des poissons salés et la construction de bateaux de pêche occupent aussi des bras nombreux. Les pierres précieuses sont également travaillées sur place.

Le commerce extérieur du Cambodge, autrefois très faible, s'est augmenté depuis qu'une union douanière a été établie entre le Cambodge et la Coehinehine (depuis 1893). Le trafic d'échange se fait presque exclusivement par la voie de Pnom- Penh à Saigon, ce dernier port étant le débouché principal du Cambodge. Quelques marchandises étrangères sont en outre importées par le port cambodgien de Kampot.

Le Cambodge exporte du riz en grande quantité, du poivre, du poisson salé , des bois, des bateaux, de la soie grège, quelques tissus indigènes, du tabac préparé pour la Chine ; il importe de l'opium de l'Inde et des tissus européens.

Le Cambodge fait aussi un commerce de transit entre le Siam oriental et la Coehinehine.

g8 l"ixdo-ciiixe française

L'état actuel du Cambodge nous paraît parfaitement exposé par M. Gaston Donnât dans les lignes suivantes : (i)

Population douce, simple, si naïvement disciplinée, qu'un résident avec ses cinquante miliciens, assure Tordre. Pas un seul homme de troupes régulières..,

Il suffira de suivre une politique de respect aux autorités premières : respect au roi, pour que cet état de calme absolu persiste, dure indéfiniment...

Ces 100,000 kilomètres carrés de terre produisent tout : riz, coton, indigo, poivre — produisent tout et ne produisent rien. Il y a peu d'années, il n'y avait encore que trois colons à Pnom-Penh, y compris un perruquier qui venait de demander une subvention de 3,000 francs au gouvernement génércd pour raser avec bénéfices les têtes de ses clients.

Trois colons commerçants : on attendait encore les planteurs.

Rien du côté de ces forêts immenses couvrant les degrés des montagnes. Fortune qui n'exige pour être acquise que l'achat de quelques paires de buffles et une vingtaine d'indigènes payés à raison de 15 francs par mois. Rien pour le coton ; rien ou presque rien pour le riz... forêts, coton et riz : voilà cependant les trois richesses bases du Cambodge.

Notez tout d'abord qu'il n'est pas place ici pour

(i) Tribune des colonies, noY. 1899*

le petit capitaliste, qui dépenserait tous ses fonds en frais de nouvelle venue : défrichement, ouverture de routes, transports... Mais le derni^capitaliste, celui qui peut disposer d'un minimum de 80)000 francs, celui-là est sûr de son million en dix années.

Le Cambodgien en décadence est un paresseux, sans besoins, vivant au jour le jour, comme le nègre, d'une banane ou d'un poisson. Il ne demande -qu'une chose : mourir en paix à côté de son dernier roi ou de son dernier bonze, dans les dernières pagodes, fantômes du vieil art kmer qui marqua l'apogée de la grandeur de ses ancêtres.

D'ailleurs quel avantage trouvait-il à cultiver son champ quand il savait que les mandarins prendraient les trois quarts de la récolte, ne lui laissant pour vivre que la banne de riz indispensable.

Avant la conquête française le paysan était ainsi abominablement pressuré. Aujourd'hui enfin l'ordre est entré dans ses finances.

Depuis l'application dus3^stème unifié d'impôts, établi par M. Doumer, il sait au moins, chaque année, ce qu'il paye. Et si cette somme est élevée (2 piastres 50 environ) au moins n'est-elle pas audessus de ses forces.

Aussi se soumet-il presque avec joie, mais avec restrictions. Et comment expliquer autrement que par la longue hérédité des servitudes ce loyalisme entêté ?

Leurs rois les ont volés, bâtonnés, empalés —

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et ils adorent leurs rois ; leurs ministres les ont emprisonnes, pendus, décapites, — et ils vénèrent leurs ministres.

Donc les sujets de Sisovath sont maintenant plus heureux qu'ils ne l'étaient autrefois. Maintenant ils vivent, alors qu'autrefois ils vivotaient. Maintenant ils récoltent 500 piculs de riz, alors qu'autrefois ils se contentaient d'une centaine. Leurs besoins ont augmenté et, par suite, leur travail.

Et par suite encore, le colon qui viendra s'installer sur les bords du Mékong sera sûr de trouver en eux de bons auxiliaires.

L'instruetioîi an Cambodge

L'instruction chez les Cambodgiens a été Fobjet d'une intéressante étude publiée dans la Revue scientifique (i), que nous résumons ci-après.

Le monastère bouddhique est, au Cambodge, ce qu'était le monastère chrétien au moyen-âge : une communauté de religieux ayant chapelle, un lieu d'hospitalité pour les voyageurs et une école pour les jeunes garçons. Les écoles, dirigées par les phiy (religieux) sont, en général, des écoles primaires où les maîtres enseignent gratuitement et par esprit de charité à des élèves volontaires : la lecture, l'écriture en langue et en caractères cambodgiens, la prière en langue morte du Mag-

(1) 28 septembre 1895.

LE CAMBODGE lOI

gada (pâli), la lecture des baley mokoth (textes pâlis), écrits sur des feuilles de palmier en caractères cambodgiens, l'arithmétique et enfin un peu de morale religieuse courante.

Le personnel enseignant se compose : du Méveat, l'abbé, le supérieur, le professeur -chef, Louk-Krou, M. le professeur ou Loiik-Krou-Thoni^ M. le grand professeur ; il a la surveillance des maîtres et celle des élèves.

Tous les bonzes savent lire et peuvent enseigner la lecture, mais il en est relativement peu qui sachent écrire.

En somme, bien que Tinstruction qu'on donne dans les monastères bouddhiques au Cambodge soit très élémentaire, que la discipline scolaire y soit absolument nulle, les religieux bouddhiques ne sont pas moins les véritables et les seuls instituteurs des enfants, leurs maîtres d'école aimés et respectés, leurs pères spirituels.

Lemé-véat, qui était autrefois élu par les moines, est aujourd'hui nommé à l'ancienneté, Il en résulte souvent que le chef ne comprend pas l'importance de son rôle, et que, par suite, il ne cherche à faire prospérer qu'au point de vue matériel l'établissement qu'il dirige.

Les élèves se divisent en étudiants laïques {Kaun-sés, néak-nien) et en nén ou sâmnêr, c'est-àdire novices. Ces derniers sont de petits bonzes ; ils accompagnent les religieux qui vont mendier et tendent comme eux leur sébile {bat) aux fidèles qui font l'aumône du riz cuit. Ils sont consacrés dans une petite cérémonie, doivent avoir la tête

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rasée comme les bonzes et réciter avec eux certaines prières. Ilshabitent le monastère.

Le choix du AYow (professeur) est toujours une chose grave, parce qu'il est admis, au Cambodge comme dans tout le monde bouddhique et brahmanique, que le professeur et l'élève sont liés par des liens puissants d'affinité spirituelle, et que l'élève doit respecter son maître autant que son père et sa mère.

Chaque élève est muni d'une planche noircie, d'un bâton de terre blanche nommé deysa-pong^ d'une règle en bambou et d'un chiffon. Le krou écrit sur la planche les caractères que doit apprendre l'élève et les lui nomme. C'est la méthode de lecture et d'écriture simultanées qu'on voit usitée dans nos écoles françaises. « J'ai plusieurs fois assisté à leurs leçons, dit M. Adhémar Leclère, dont nous analysons le travail, et j'ai toujours admiré et la douce patience du maître et la facilité avec laquelle les petits cambodgiens apprennent. Leur mémoire est extraordinaire; ils retiennent beaucoup mieux ce qu'ils ont appris que nos enfants d'Europe. Je ne dis pas qu'ils savent mieux ce qu'ils savent et qu'ils savent tirer un meilleur parti de leur savoir que nos enfants ; non, le peu qu'ils acquièrent ainsi très rapidement reste presque toujours chez eux à l'état de moyens inemployés , de matériaux inutilisés , d'éléments de science improductifs. Leur développement intellectuel s'arrête d'ailleurs de bonne heure, de quinze à dix-huit ans, alors même que leur mémoire demeure surprenante... )^

LE CAMBODGE ' Io3

A Pnom-Penh, Finstruction supérieure est donnée, dans les deux principaux monastères, par des religieux lettrés ; au palais, par des achars (professeurs), par des horas, mandarins lettrés. Le monastère de Samdach-Prece-Sang-Khréach, le premier chef des bonnes au Cambodge, qui est situé dans la grande rue de Pnom-Penh, compte environ 1,700 religieux; le monastère de Louk- Préa-Sokon, le second chef des bonzes, qui est situé au sud du palais, en renferme environ 1,300. Dans chacun de ces deux monastères, des religieux enseignent tous les jours, de une heure à trois, à une cinquantaine de bonzes et d'étudiants laïques, la langue pâli, et, par la lecture de textes sacrés, un peu de philosophes bouddhique. L'école du Palais compte en général une trentaine d'élèves, fils de mandarins.

Des achars sont répandus un peu partout sur la surface du pays et rassemblent autour d'eux des élèves dans des solitudes où on ne s'attend pas à les rencontrer. C'est ainsi que M. Leclère a découvert « à quelques kilomètres de Kampot, isolée au milieu de la brousse, la demeure d'un achar, qu'il trouva assis sur une natte, entouré de six religieux, à qui il faisait une leçon d'anatomie », quelque peu fantaisiste, puisqu'il décrivait à ses élèves Vos de la langue.

Quant aux femmes, on estime que sur 92,000 habitants, une centaine environ seulement sait Hre !

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La littérature cambodgienne

M. Auguste Pavie, qui a fait de si belles explorations dans toute l'Indo-Chine, a publié sous le titre : Recherches sur la littérature du Cambodge, du Laos et du Siaiii, un ouvrage qui nous éclaire singulièrement sur les légendes qui ont cours dans une partie de notre domaine asiatique. Ces pays suivent les grandes lignes de la civilisation hindoue et les œuvres que nous a fait connaître M. Pavie comprennent l'analyse de trois romans et la traduction intégrale d'un quatrième.

Ce dernier, qui est intitulé : Vorvong et Saurivong, est rhistoire de deux enfants que le roi leur père, les croyant coupables du crime dont Phèdre laisse accuser Hippolyte, avait ordonné de les mettre à mort. Leur bourreau, pris de pitié, les a laissés échapper; ils partent, et après toutes sortes d'aventures merveilleuses, chacun d'eux devient le souverain d'un grand royaume ; ils se retrouvent enfin et s'unissent pour aller combattre leur père et tâcher de lui faire reconnaître Terreur qu'il a commise autrefois ; ils sont victorieux et le vieillard, en proie au remords, fait mettre à mort sa femme, seule cause des malheurs de Vorvong et de Sauvirong. Ce n'est qu'un conte de fées, ainsi, du reste, que les trois romans dont M. Pavie a donné l'analyse ; le surnaturel y tient une grande place, mais c'est un surnaturel particulier, où l'on retrouve fréquemment ce dogme de la métempsycose, qui, fait remarquer M. Pavie, « laisse le

calme dans les plus grands maux, donne le courage, adoucit les mœurs, rend les peuples bons. »

Des trois récits résumés, deux, Néang Romn Say Sock et les Douze jeunes filles se rapportent au passé légendaire du Cambodge ; quant à Néang Kangrey, c'est un roman de mœurs et d'aventures, un des plus populaires du Cambodge.

Ce qui constitue l'intérêt principal de ces spécimens de la littérature kmer, d'une simplicité si primitive, lisons-nous dans la Revue Encyclopédique, c'est qu'ils contiennent, pour la plupart, l'explication populaire de certaines particularités de la configuration du sol du Cambodge, du Laos ou du Siam ; ainsi, beaucoup de noms de lieux rappellent - ils ces légendes, dont M. Pavie a retrouvé à chaque pas les souvenirs encore vivants dans Fesprit des populations. Près d'Angkor, on montre la citerne abandonnée dans laquelle la mère de Rothisen le Bouddha et ses onze sœurs furent jetées après qu'on leur eut à toutes crevé les yeux (Le6^ Douze jeunes filles) ; un des sommets de la chaîne de montagnes qui sépare le bassin du Mékong du bassin du golfe de Siam porte le nom de Vorvong-Sauvirong ; dans les environs de Teucthio, centre important de la région de Battambang, une foule de noms rappellent Thistoire de Roum-Sa3^-Sock. Près de Louang-Prabang, deux collines portent les noms de Rothisen et de Néang-Kangrey, sa jeune femme. L'histoire du mariage des deux jeunes gens donne la raison de certaines pêches qui se pratiquent sur le Mékong chaque année; elle a été racontée à

io6 l'ixdo-ciilxe française

M. Pavie par un prince laotien, un soir, dans les jardins de Louang-Prabang.

Le roi, père de Néang-Kangrey, hésitait à marier ^ sa fille, tant il redoutait le moment où il lui faudrait se séparer de son enfant chérie ; il avait plus d'une fois réussi à décourager les prétendants qui s'étaient présentés, en leur imposant des travaux au-dessus de leurs forces. Quant Rothisen parut à la cour pour demander la main de Néang-Kangrey, le vieux roi, craignant que la vue du jeune homme ne séduisît sa fille, fit apporter un panier de riz et dit au Bouddha :

« Tous ces grains sont marqués d'un signe que tu peux voir ; ils sont comptés ; en ta présence, ils vont être jetés par les jardins, par les champs, par les bois d'alentour ; si, sans qu'il en manque un, "tu les rapportes ici demain, je reconnaîtrai que ta demande vaut qu'elle soit examinée. »

Et ainsi il fut fait.

Rothisen emporta le panier vide et s'étant agenouillé': « O vous tous, les oiseaux, les insectes de l'air, les fourmis de la terre, ne mangez pas les petits grains de riz qui viennent de pleuvoir sur le sol ; secondez l'amour qui me gagne ; ne mettez pas obstacle au plus cher de mes vœux.

« O vous, les génies protecteurs du pays, si vous croyez que mon union à la princesse pour qui je suis soumis à cette difficile épreuve doive être de quelque bien pour les peuples, faites que les êtres animés que j'invoque entendent ma prière... »

Tandis qu'il parlait, des gazouillements joyeux

éclatèrent dans les branches ; il était entendu ; les oiseaux de toutes sortes apportaient au panier les grains de riz dispersés sur le sol.

Rothisen les caressa doucement en leur disant merci. Etonné devant ce résultat, le roi, le lendemain, fît porterie panier jusqu'au bord du Grand- Fleuve ; les grains y furent jetés à la volée. Il dit ensuite à Rothisen : «; Je les voudrais demain ».

Comme les oiseaux, les poissons servirent le protégé du ciel. Mais quand le compte fut fait, le souverain dit : « Il me manque un grain de riz, retourne le chercher. »

Assis sur le rivage, Rothisen appela les poissons :

« Se peut-il, mes amis, qu'un grain soit égaré? Veuillez l'aller trouver dans les sables ou les vases, partout où il peut être, même au corps d'un des êtres peuplant ces eaux fougueuses qui, n'a3^ant pas entendu ma prière, aurait pu, par hasard, s'en nourrir. Je ne saurais croire qu'un méchant l'ait voulu dérober et le garde. Le bonheur de ma vie tient à ce petit grain. Soyez compatissants, faites que je sois heureux. »

Tous les poissons se regardaient surpris, quand l'un d'eux, caché derrière les autres, s'approcha :

(( Je demande le pardon, car je suis le coupable, voici le dernier grain, je l'avais dérobé croyant que le larcin passerait inaperçu. »

Rothisen lui donna, du bout du petit doigt, un coup sur le museau. Subitement celui-ci se courba chez tous ceux de l'espèce.

A ce poisson mauvais envers le saint quiplustard

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devait devenir le maître, on donna le nom de « nez courbé ».

Combien de siècles se sont écoulés depuis le jour où Rothisen frappa le poisson ?

Son pardon, le « nez courbé » ne Ta pas depuis obtenu.

Cependant, chaque année, sa race tout entière, quand viennent les pluies, indice de la crue, se donne rendez-vous à Kiérouil-Kianva, près de Pnom-Penh dans le grand Fleuve, pour aller en masse vers le temple d'Angkor saluer la statue du poisson Bouddha et y demander oubli de l'offense.

Mais au même endroit viennent se réunir, pour l'empêcher d'atteindre le but, les hommes du pays : Khmer, Youns, Chinois, jusqu'aux Kiams qui, musulmans, ne suivent pas les lois du très saint Pra-Put. Tous se liguent si bien pour barrer le fleuve, avec leurs filets, que pas un poisson n'arrive à Angkor. Ils ont beau choisir un jour favorable, fondre brusquement en une seule colonne pour franchir l'obstacle : efforts inutiles ! Huit jours à l'avance, ils sont attendus, tous sont capturés. La population rit de leur malheur ; ils servent à nourrir le Cambodge entier.

Les ruines d'Angkor

C'est dans la région d'Angkor que se rencontrent les ruines des monuments les plus majestueux de l'architecture khmère.

Les ruines d'Aiigkor-Watt couvrent un parallélogramme dont l'enceinte mesure plus de 6 kilomètres de côté. Voici la description que nous en donne le vo3'ageur Marcel Monnier.

« Le portique central franchi, la chaussée dallée reparaît : à son extrémité, à près d'un quart de lieue, se dresse la pagode proprement dite, avec ses quatre étages de galeries et de promenoirs ajourés, ses tours coniques, curieusement fouillées, des assises à la pointe. Haut dans le ciel, où elle semble s'élancer comme la strophe suprême de ce poème de pierre, la chapelle principale, le sanctuaire aérien, interdit naguère aux profanes, où seuls, dans l'accomplissement des rites et la fumée de l'encens, les prêtres élevaient la voix au nom de la divinité m3^stérieuse.

« L'ensemble du monument est presque intact, d'aplomb sur ses assises. Les énormes blocs de grès posés à cru n'ont point dévié ; aucun écartement des joints, nul renflement suspect. Les parements sont aussi nets que s'ils étaient dressés d'hier...

« Angkor-Wat atteste chez ses fondateurs une puissance de conception et d'exécution, une persévérance dans l'effort vraiment extraor^ dinaires.

<5c L'homme lui-même n'a pas tout à fait quitté la place. Quelques bonzes y ont élu domicile. Non qu'ils célèbrent à l'intérieur du temple leurs cérémonies, d'ailleurs fort simples. On dirait que ses proportions imposantes intimident l'indigène d'à présent. L'élévation des voûtes, la perspective

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fixante des colonnades ne l'invitent point aux méditations qui immobilisent le moine au fond des cloîtres...

« Le monastère est représenté par une vingtaine de paillotes haut perchées oii l'on accède au moyen d'une échelle. Quoique le terrain libre ne manque pas, la plupart de ces retraites ne sont rien moins que spacieuses. Des pigeonniers, ou peu s'en faut. N'était que l'occupant y vit, à son ordinaire, tassé sur lui-même, les jambes croisées dans l'attitude des images bouddhiques, on aurait peine à s'expliquer comment la cellule peut servir d'abri à une créature humaine. Lorsqu'il sort de sa demeure aérienne, sa toge jaune éplo3^ée dans le vent, on croirait voir un oiseau au brillant plumage prêt à prendre son vol.

« Ça et là, des cases plus vastes où l'on prie en commun. Là, bonzes et bonzillons s'assemblent pour épeler les textes sacrés et psalmodier pendant des heures.

« Le temps qui n'est point consacré aux oraisons est employé à des distractions innocentes : telle la manœuvre du cerf-volant à laquelle les plus jeunes se livrent avec une maestria incomparable...

« En dehors de ces exercices et des pérégrinations entreprises pour aller recueillir dans les villages les offrandes destinées à nourrir la communauté, les talapoins ne s'adonnent à aucune espèce de travaux. Du moins est-il malaisé de tenir pour un labeur sérieux la culture de quelques plants de bananiers, la récolte de la noix d'arec

LE CAMBODGE I i I

et de la feuille de bétel, éléments constitutifs de la chique nationale.

« La Sala, avec son chaume de palmes, ses cloisons et son plancher en lamelles de bambou, est le genre d'abri le mieux approprié aux exigences du climat. Tout est à claire-voie. L'inconvénient de ces demeures si bien ventilées, c'est qu'on ne peut laisser choir un objet sur le parquet sans qu'il passe au travers pour aller s'enfouir à tout jamais dans les ronces et dans la vase. Enfin, toutes les cases étant construites sur le même plan, la facilité avec laquelle on peut se débarrasser d'une foule de choses en les glissant entre les lattes a pour conséquence fatale d'entretenir sous la maison un dépôt d'immondices dont le voisinage se fait parfois cruellement « sentir ».

« A quelques pas de là, sur un bout de terrain plus solide, près d'une case servant de dortoir aux domestiques, des blocs de grès arrachés à la chaussée ont été disposés en hémicycle. C'est là qu'on cuisine.

<c Nous voici, dit encore M. Marcel Monnier (i), sous la colonnade dont chaque côté a un développement d'environ 200 mètres . Entre les lourds piliers quadrangulaires, laits d'un seul bloc, une lumière crue frappe obliquement les dalles. La réverbération met en valeur sur le mur du fond des bas-reliefs d'une rare finesse représentant divers épisodes du Ramayana , les miracles de Brahma et de Vichnou, des révoltes de démons,

(i) Journal le Temps.

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l'armée des singes partant en guerre contre les dieux et mise en déroute. Il y a là, sur une longueur de près d'un quart de lieue, un tumulte d'épopées, de héros et de monstres, dune furia endiablée, d'une intensité de vie plus saisissante encore dans cette solitude où les seuls bruits perçus sont le vol des chauves-souris et le cri des cigales.

« Angkor-Wât n'est pas le seul monument que nous aient laissé les Khmers. De tous, c'est le mieux conservé et probablement le moins ancien. Mais, autour de lui, combien d'autres enfouis dans la brousse ! La contrée entière, de Siem-Reap à Battambang, n'est qu'un vaste champ de décombres. Dans le Grand-Lac même, aux basses eaux, on a relevé les traces d'une chaussée de pierre ; plus loin^ sur le territoire de Péam-Sema, un pont subsiste, neuf arches d'une hardiesse et d'une ornementation remarquables. C'est enfin, à moins de deux lieues environ d'Angkor-AVât (Angkor- Pagode), la capitale du royaume défunt, Angkor- Thôm (Angkor- Ville), la plus extraordinaire des villes, la plus saisissante des ruines.

c( Une heure de marche dans la brousse tellement épaisse qu'en plein midi c'est à peine si un ra3^on de soleil pénètre sous ces hautes nefs de verdure. Puis une clarté se fait ; entre les feuillages on distingue le miroitement de l'eau, un étang comblé aux deux tiers ; mais dont les berges régulières témoignent encore du travail de l'homme. C'est la première enceinte ; presque aussitôt se dresse la muraille ou plutôt un pan de

LE CAiMBODGE Il3

muraille de la largeur du chemin ; à droite et à gauche, la ligne des murs plonge sous les branches entrelacées. Mais ce qu'on entrevoit est inouï. De distance en distance, d'imposantes figures de dieux semblent en faction sur le rempart d'-où elles surgissent, ne dégageant que le buste et les bras, desb;"asde colosses appliqués sur la maçonnerie comme pour la défendre contre les assauts des hommes et des siècles.

« Dans cette muraille gardée par des géants, une ouverture béante, en ogive^ de cinquante pieds de haut, surmontée d'un Brahma à quatre faces, dont le diadème en pointe, très orné, formait une sorte de tour du guet au-dessus de la porte royale. Le sommet de cette tour s'est effondré, le pied commence à se désagréger sous la pression des racines et des lianes. Mais l'image du dieu n'a point souffert : elle semble, consciente de son invulnérabilité, considérer avec indifférence l'œuvre de destruction qui se poursuit autour d'elle. Parfois même, lorsqu'un coup de vent agite sa longue chevelure de ronces et d'herbes, un jeu de lumière lui met aux lèvres un vague sourire.

« La porte franchie, c'est plus que jamais la forêt crépusculaire. Çà et là pourtant des masses plus sombres y font saillie...

« C'est un fragment de temple, une terrasse de palais, un escalier aboutissant au vide, c'est la ville même, la cité fantôme roulée dans son linceul vert. La promenade peut s'y prolonger pendant des heures, pendant des jours ; à chaque pas, nouvelle surprise : ici, un éléphant de grandeur

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naturelle, taillé dans un seul bloc; plus loin les restes d'une admirable frise représentant, en haut relief, cinq de ces animaux harnachés pour la chasse. L'un d'eux, avec sa trompe vient de saisir un tigre que les chasseurs juchés sur la selle se disposent à dépêcher à coups de flèches...

« Sur ces formes brutales, Thumide chaleur du tropique a fait fleurir les pariétaires de toutes nuances , fondu les lignes, adouci les angles. L'œuvre efl'ritée par le temps, mangée .par les mousses, nous donne ce qui sans doute lui a manqué dans sa prime jeunesse, l'illusion du mouvement et de la vie,

«... Nous voici parvenus au cœur même de la cité, devant ce qui fut la demeure royale, \eBaio?i. A première vue c'est une colline plus élevée que les autres, aux pentes raides, hérissées de pitons et d'aiguilles pointant au-dessus des arbres. Dès qu'on approche, à travers le réseau des lianes le palais se révèle, avec ses terrasses étagées et ses quarante-deux tours où sourit le Brahma à quatre visages . L'édifice, miné de tous côtés par les racines, est effroyablement mutilé ; des galeries entières ont disparu : leurs fragments émiettés ont creusé autant de couloirs d'avalanche. Néanmoins il est possible, avec certaines précautions, de monter jusqu'au faîte. Mais à mesure que l'on gravit à pas légers ces escaliers sombres, heurtant du pied contre des blocs tombés et du front contre d'énormes racines qui se sont frayé passage à travers la muraille des bruits alarmants vous arrivent du dehors. Au-dessus de votre tête, ce sont tout à

coup des gémissements, des grondements, une canonnade de pierres qui passe.

« L'ascension terminée, le spectacle qu'on a sous les 3^eux est d'une ironie grandiose. Sur l'amoncellement des chapiteaux, des piliers, des frises ciselées à miracle, la forêt pousse haute et drue. Le tableau est d'un fantastique achevé : illustration de conte de fées. »

L'accès de ces ruines est toujours difficile. Entre le mois de février et de juillet, il n'est possible d'arriver à Angkor que par deux moyens : en s'y ren^ dant par Kompong-thom en charrette à bœufs, moyen de locomotion extrêmement long et fort pénible ; ou en traversant le Grand-Lac à partir de Kompong-chuang dans un sampan qui doit être traîné sur une grande partie du parcours. C'est dire que l'accès d'Angkor est à peu près impossible pendant la moitié de l'année. On ne pourra remédier à cette situation que le jour où l'on construira le chemin de fer d'Oubon à Kompong-thom, avec embranchement sur Angkor et Sisophon. Mais la réalisation de ce projet est encore éloignée. On ne peut guère se rendre à Angkor qu'a l'époque où la crue des eaux permet aux chaloupes des Messageries fluviales de faire le service jusqu'à l'embouchure de la rivière de Siemréap, .c'est-à-dire au maximum d'août à février.

L'ANNAIVI ET LE TONKIIM

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