LE TONKIN
Le Tonkin est la plus importante et la plus peuplée des ^parties constitutives de l'Indo-Chine française.
Il est traversé par le Fleuve-Rouge, qui vient de Chine, et dont l'épanouissement en un delta immense, est la cause de la grande fertilité du sol, surtout en riz.
Le Tonkin renferme environ 14 millions d'habitants soit près des deux tiers de la population totale de notre empire d'Extrême-Orient. La grande masse de .la population y est constituée par des Annamites et des Tonkinois, puis viennent les Chinois et un certain nombre d'Européens, dont le nombre s'accroît sans cesse.
Nous avons suffisamment esquissé l'aspect phy* sique et l'organisation du Tonkin dans le commencement de cet ouvrage, lorsque nous avons parlé des généralités relatives à l'ensemble de Tlndo- Chine française. Nous croyons donc superflu de revenir ici sur ces sujets.
Mœurs des Annamites et Tonkinois.
Les Tonkinois ont les cheveux noirs, le front haut et large, le nez épaté et écrasé, les pommettes saillantes, les lèvres plutôt grosses que minces, les dents noircies, la barbe rare, le teint un peu cuivréleur physionomie est ouverte, spirituelle et rusée ; leur stature moyenne, élancée, hardie et résolue, leur démarche prompte et hardie, leur abord méfiant et respectueux, puis poli et aftable
Depuis le -8° jusqu'au 230 de latitude, la langue parlée est uniforme, à l'exception toutefois de quelques variétés dans la prononciation. Cette langue possède trois tons élevés et tr^is tons servant à inultiplier les mots peu nombreux, comme du reste dans toutes les langues primitives.
La plupart des habitations sont de peu d'importance mais d'un aspect convenable. Il y a peu de maisons bâties en briques. Les constructions en bois sont plus commodes, demandent moins d'entretien et durent plus longtemps. On ne voit guère que les temples {chiia) de la religion bouddhique et les autels de la religion de Confucius qui soient en pierres et quelques-uns sont remarquablement et splendidement travaillés.
L'Annamite est bon et serviable. La plus grande égalité règne entre concitoyens. L'esclavage a toujours été inconnu et la servitude est en horreur. Tout homme peut aspirer aux emplois, se plaindre aux mêmes tribunaux que son adversaire; la justice n'a jamais eu de privilèges pour personne, sauf pour les parents du roi.
11 n'y a point de parias.
En réalité, le régime annamite est une république oligarchique pour chaque commune ; l'ensemble du royaume est sous un régime monarchique, avec liberté, égalité et propriété très bien établies. L'Annamite est doué d'un grand bon sens et de beaucoup de subtilité d'esprit.
L'Annamite ne peut prendre qu'une seule femme de premier rang, mais il peut en prendre plusieurs de second rang. Son autorité est absolue, comme
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dépositaire du culte des ancêtres. Il appelle ses enfants par le nmi^éro d'ordre de leur naissance, le n^ I étant réservé pour le premier né de la femme en titre. Une hiérarchie absolue est maintenue entre tous les membres d'une famille; aussi, nos idées démocratiques sont-elles incompréhensibles aux cerveaux indo-chinois.
Les droits des enfants , qu'ils soient de la première ou de la seconde femme, sont égaux quant aux biens. Mais lorsque le père meurt, c'est le fils aîné qui hérite de son autorité et devient chef de famille. Comme il doit, à ce titre, présider au culte des ancêtres, il prélève pour cela une part de plus sur l'héritage.
« On lit couramment que l'Annamite est d'un caractère doux et timide, très susceptible d'attachement; une vraie petite fille, déclare-t-on. L'observation est superficielle : l'Annamite est craintif^ sous la menace perpétuelle de la verge du mandarin ou du fusil du pirate ou du conquérant, il courbe l'échiné parce qu'il ne peut faire autrement, livré à lui-même et se sentant le plus fort, tout en conservant des apparences efféminées, il révèle son véritable caractère, plein de ruse et de cruauté (i) ».
Ces populations sont d'ailleurs très insouciantes. Les riches annamites, à l'instar des Chinois, laissent parfois pousser leurs ongles jusqu'à une longueur de 25 centimètres ; ceux-ci forment alors de minces lames qui s'enroulent d'elles-mêmes en
(1) Commandant Verraux.
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spirale et qu'on protège à l'aide de grands dés en matières précieuses. On laisse un seul doigt privé de ce bizarre appendice, afin de pouvoir se gratter, opération toujours laborieuse pour un Annamite. On peut dire de la femme annamite, comme de la Chinoise :
Elle a les yeux retroussés vers les tempes, Le pied petit à tenir dans la main, Le teint plus clair que le cuivre des lampes, Les ongles longs, les lèvres de carmin.
Les femmes s'enduisent le corps d'huile de coco et leur nez écrasé les rend généralement peu attrayantes aux yeux de L Européen. La bouche est rougie par l'usage du bétel, niais les Annamites se frottent aussi souvent les dents avec du tabac pour en accentuer la teinte- noire.
La longue chevelure des Annamites recèle souvent de la vermine. On voit couramment dans les rues deux Annamites accroupis, l'an ayant les cheveux dénoués, l'autre écrasant sous sa dent le gibier qu'il y prend. Un mari fait une galanterie à sa femme lorsqu'il lui remet fidèlement les parasites qu'il trouve pour qu'elle les immole ellemême à sa vengeance ou à sa gourmandise répugnante.
Les Annamites sont très hospitaliers, et dans tous les villages, il existe une case ou une pagode réservée aux voyageurs.
Le jeu est une passion souvent fatale aux Annamites et aucune peine même sévère n'a pu l'enrayer;
Les Annamites jouent le salaire de chaque jour et lorsqu'ils ont épuisé toutes leurs ressources, ils en arrivent à jouer leurs vêtements et jusqu'à leurs femmes !
Les fêtes du pays donnent lieu à des libations et à des dérèglements de toute sorte ; mais comme le culte des ancêtres domine tout, on ne fait jamais de repas succulent sans offrir des mets qu'il comporte aux morts de la famille, auxquels on réserve inie place à table. Bien entendu, ce sont les vivants présents qui consomment la part des ancêtres.
Les funérailles donnent lieu aussi à de grandes fêtes ; on doit sans cesse garder le mort, car si on le laissait seul et qu'un chat vienne à passer dessous, si Ton en croit les Annamites le cadavre se relèverait et se livrerait à une course effrénée jusqu'à la rencontre d'un obstacle.
La nourriture locale, chacun le sait, est constituée presque exclusivement par le riz et le poisson, mais les mets de choix, pour les grandes agapes, ne seraient guère de notre goût.
C'est ainsi que pour préparer des œufs, les Tonkinois les mettent à couver dix et douze jours; ils les consomment dans cet état, en les arrosant d^une sauce faite de poissons gâtés.
Ce peuple mange avec délices de la viande putréfiée, des veaux mort-nés, delà peau de buffle frite, des vers à soie frits,. des fourmis, des abeilles.
On fait des beignets très appréciés en pétrissant de l'argile avec certaines herbes et du suére. A la cérémonie du mariage, les époux se mettent réciproquement une boulette de riz dans la bouche^ pour
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indiquer qu'ils doivent se nourrir mutuellement.
Les villages tonkinois ont tous le même aspect; ils sont entourés de bambous et se suivent toujours uniformes, avec leur même chien hargneux, leur même population grouillante, leurs notables, tous semblables, venant offrir aux Européens, à la porte, toujours sur le même plateau, le même lay (présent composé d'un poulet étique, de bananes et d'œufs couvés pendant plusieurs jours).
« Les pièces de l'habitation annamite sont ordinairement peu nombreuses; elles ne sont séparées que par des cloisons en nattes de paille ou d'écorce de bambou : la plus grande est celle d'entrée, qui sert à la fois de salon de réception, de salle à manger et de cuisine, et qui renferme l'autel des ancêtres ; à droite et à gauche sont, d'une part, la chambre à coucher des hommes, de l'autre celle des femmes. C'est un grand luxe lorsque les pièces de la maison sont divisées en un plus grand nombre de compartiments. Le mobilier est des plus rudimentaires : l'Annamite remplit presque toutes les fonctions de l'existence accroupi ; il fait sa cuisine, mange, se repose, joue ou cause des heures entières dans cette posture , sans éprouver la moindre fatigue. Il n'y a donc pas de siège dans les habitations, simplement un lit de camp, en bambou naturellement, sur lequel toute la maisonnée couche pêle-mêle.
« On dort tout habillé, la toilette de nuit consistant uniquement à se dérouler le chignon (i). »
(i) Commandant Verraux.
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La femme annamite.
La femme annamite, la con-gai, est le domestique obligé de tout Européen en Indo-Chine. Elle a une double tresse de cheveux noirs, coquettement enroulée, dans un turban de soie, au-dessus de son front découvert. Elle affectionne les parures d'or lourdes qui tirent sur ses oreilles et encombrent ses doigts. Les con-gai ont le ventre proéminent et, selon Fexpression de M. Louis Peytral, « elles ont l'air — sous la robe de cotonnade blanche, échancrée sur les côtés, qui tombe le long de leur corps comme une chasuble de prêtre • — de poupées de cire articulées qu'on aurait costumées en enfants de chœur. »
AuTonkin, l'introduction d'une femme indigène dans le personnel domestique d'un Européen, revêt généralement un caractère matrimonial.
L'intéressé n'obtient la femme de son choix que contre bons écus sonnants comptés à la famille. Et tout marché de l'espèce, fait par-devant un maire indigène, constitue un acte légal. Aux termes du contrat de vente, l'acheteur est autorisé, de par la loi, à cohabiter, durant tout le cours de son séjour en Indo-Chine, avec la femme qu'il s'est offerte, et a droit en cas de fuite inopinée de sa volage moitié, au remboursement intégral, par la mère, du montant de l'achat
La plupart des Européens, négligeant toute garantie, se dispensent aujourd'hui de ces formalités surannées. La vente a généralement lieu à l'amiable.
La baia, méfiante sous son sourire obséquieux de femme d'affaires, prend Targent d'une main et livre sa fille de l'autre, et nulle apparence d'émotion ni de larmes ne vient attrister l'heure touchante des adieux.
Les con-gai tonkinoises ne sont pas toujours fidèles aux Européens. Quoique liées à eux par un acte de vente analogue à celui qui leur fait vouer toute leur existence à des époux indigènes, elles ne se font jamais à l'idée d'une communion durable avec ces maris d'une autre race.
Conseillées secrètement par la baia, à qui elles ont appris à avoir recours, elles ne voient dans l'Européen qu'un sujet d'exploitation...
Bien que ces con-gai d'Européens forment une caste à part dans la société annamite, il n'est pas rare de ies voir faire un jour une fin honorable dans un milieu indigène. Usées et finies pour nous à vingt ans, elles se tiennent alors au fiancé facile qui, pendant tout le cours de nos rapports « conjugaux », n'a cessé de vivre à nos côtes, dans l'ombre ou retournent auprès du complaisant époux qui, les yeux mouillés de larmes attendries devant l'étincellement des piastres roulant comme un Pactole de la ceinture de soie de sa femme, rouvre les bras à la prétendue repentie...
L'enfant, dans- ce pays, n'est jamais une charge. Utilisé comme boy quat (porteur d'éventail) ou tireur de panka, il rapporte souvent plus qu'il n'absorbe.
Une femme légitime d'Annamites qui se laisse prendre en flagrant délit devient, en même temps
que son amant, la propriété exclusive du mari trompé qui, aussitôt après la constatation de la faute, a le droit de faire saisir les coupables et de les exposer, liés dos à dos, sur deux bambous en croix, au milieu de la place. Dans la foule compacte qui se presse autour de ce pilori improvisé, les regards se croisent, simplement curieux ; aucune pitié ne perce dans le plissement ironique de ces lèvres minces, et jusqu'au milieu du fleuve, tombeau des criminels et des adultères, ce même sourire railleur poursuivra les coupables comme un dernier châtiment.
Pour nos con-gai, à nous, rien de semblable, bien entendu.
Quelque violente qu'ait été la scène qui a pu déterminer une rupture, jamais une femme annamite, se fut-elle vingt fois remariée depuis, ne refuse ses bonnes grâces à un ancien maître qui se représente à elle, sans rancune et la bourse à la main, en amant de passage (i).
Les lïoys et les interprètes.
Les boys annamites sont vêtus presque de la même façon que les femmes du pays. Aussi, les nouveaux débarqués confondent-ils facilement les boys avec ces dernières. La démarche des premiers est efféminée et leur visage, déjà presque imberbe naturellem.ent , est sans cesse rasé de frais . A toute heure du jour, le rasoir, dont tout Anna-
(I) Louis Peytral. Silhouettes tonkinoises.
mite qui se respecte porte une réduction dans le nécessaire de cuir ou de carton qui pend en giberne autour de ses reins, pèle jusqu'au sang leurs pommettes, leur nez et jusqu'à leurs oreilles, tannant à sec, en désespoir de cause, leur peau mate et sans duvet.
A regard de leur chevelure abondante et noire, cette manie de vernissage à outrance devient un culte. Ils la nouent et la dénouent incessamment, cette chevelure aimée, qu'un léger mouvement de tête suffit à déployer sur leurs épaules nues.
Un cai-kan de soie foncé orne leur chevelure, comme chez les femmes. Le mode le plus coquet consiste en un enroulement sommaire autour de la nuque, terminé par un nœud, généralement lâché et à peine esquissé, laissant les deux extrémités libres du cai-kan flotter négligemment de chaque côté de la tête, à la façon des coiffes nationales d'Alsace.
Tous les bo3^s obéissent à une sorte d'amourpropre professionnel, doublé d'un sentiment de distinction et de hiérarchie qui leur fait accepter sans réticence, des observations souvent très dures, de la part de ceux qu'ils reconnaissent pour leurs supérieurs.
(( Le boy qui, tenant en main les clefs de nos buffets et de nos malles, procède aux menus achats de la journée, assiste à notro toilette et y prête la main, notre boy intime en un mot a, de par son titre de gardien de confiance et quelquefois même de confident , une influence incontestée sur le reste des domestiques, trop intelligents pour ne
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pas songer à s'assurer, par un redoublement d'égards, l'intérêt d'un camarade si bien placé auprès du maître. »
Lorsque ce boy intime manque, c'est le bep ou cuisinier qui dirige les autres domestiques. Le cuisinier, est celui qui exploite le plus l'Européen, car on est obligé de lui faire sans cesse des avances d'argent pour ses achats journaliers, et il sait à merveille en profiter, tout en vous trompant par ses façons de soumission obséquieuse.
Le cuisinier est aidé par le maître d'hôtel, avec lequel il partage ses petites rapines, et par le marmiton, moutard de dix à douze ans, qui fait son apprentissage de cuisinier et de grippe-sou pour l'avenir. Ce marmiton est celui des trois qui travaille le plus, pendant que le bep se repose à ses côtés et se contente de le surveiller pour la préparation des aliments.
Le coolie pousse-pousse est un ajiitre type intéressant. Celui-là, lorsqu'il est trop fatigué de ses coups de jarrets, se repose en s'attelant à la corde d'un panka, châssis rectangulaire suspendu au plafond et jouant le rôle d'un éventail.
Les interprètes sont souvent insolents, vis-à-vis des Européens, se sentant indispensables. Il y a d'abord les interprètes saïgonnais, que leur connaissance du français nous avait fait amener au Tonkin au début de la conquête; ils se considèrent comme supérieurs à leurs confrères nés au Tonkin, et pour bien montrer qu'ils ont emprunté quelque chose à notre civilisation, ils portent des chaussettes blanches, contrairement à tous les usages
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locaux. Beaucoup maintenant ont des souliers de toile et des pantalons étroits analogues aux nôtres. Il ne leur reste donc plus, du costume national, que l'ample cai-ao de soie moirée, qui disparaîtra plus tard aussi. Quant à leur coiffure monumentale et féminine, ils y sont restés fidèles.
« Sur leur chignon en échafaudage, toujours consciencieusement huilé, qu'un large peigne d'écaillé fait ressembler à une pièce montée de dîner officiel, au milieu de laquelle le couteau à manche étincelant du pâtissier serait planté, le légendaire turban vert s'élève, uniformément accomodé.
^^ Toujours correct et digne, poursuit M. Louis Peytral, le pantalon bien tiré, le rotin à pomme d'argent à hauteur des reins, les mains chargées de bagues énormes dont il fait miroiter le chaton à chaque rencontre nouvelle, le fume cigare, vrai Kummer, aux lèvres, et les lunettes vertes dans l'œil, l'interprète saïgonnais marche à petits pas, d'un mouvement automatique de rhéteur se rendant en chaire, au milieu de la fumée grise du londrès qu'il hume à petits coups, la tête légèrement inclinée sur le côté, la lèvre en cul de poule, dédaigneuse, yy
L'interprète tonkinois n'a pas cette morgue ; il se sent inférieur et est par suite un peu craintif.
LANNAM ET LE TONKIN l3l
La justice indigène.
Les exécutions des pirates, lorsqu'on en prend, se font assez sommairement, comme en témoigne le compte-rendu suivant, dû à M. Louis Peytral :
c( Le cortège entier défilait sous nos yeux.
c( Le Tong-Doc d'abord, sur son éléphant de guerre. Derrière le tong-doc, au milieu d'une grosse foule de mioches à demi-nus et de curieux des deux sexes en guenilles, s'avancent les condamnés : une cinquantaine de malheureux, pressés les uns contre les autres en bêtes dociles qu'on mène à l'abattoir et le corps comme tatoué dés stigmates, cicatrisés au feu, du fer fouilleur delà « question ».
- « Tout le long de la chaîne, des miliciens en armes, baïonnette au canon. L'inspecteur qui a dirigé l'action et à qui revient l'honneur de la prise est là, au milieu d'eux, dans un costume cachou de campagne. Des acclamations intimes, à demi-voix, des shake-hand vigoureux l'arrêtent i\u passage.
'-< ... Le lendemain, sur le terrain vague qui s'étend autour du grand marché, une foule compacte était assemblée. Les principaux meneurs de la bande prisonnière, jugés et condamnés en un tour de main par l'autorité indigène, allaient être exécutés là, suivant Tusage, et tout le personnel du village était venu assister en curieux à cet épilogue habituel du drame.
« Déjà le cortège funèbre avait fait son entrée au
milieu de la place. Un soleil de plomb dardait sur « l'assiette » bleue des miliciens plantés de distance en distance, comme des piquets de bambou, et chargés d'arrêter les empiétements de la foule.
(( Dans la cohue bariolée des spectateurs, les costumes blancs à boutons de nacre des Euiopéens étincelaient, constellés d'étoiles. De ci, de là, des chapeaux monumentaux de con-gai indigènes gênées dans leurs mouvements sortaient des rangs et s'élevaient à bout de bras, au-dessus des têtes, comme pour une manifestation...
(( Cependant, les préparatifs sont terminés. Les bourreaux, à leur place; donnent un dernier coup de main à la toilette des condamnés. Ils passent et repassent leur index mouillé de salive à la naissance des cheveux follets de la nuque, suivent la course des vertèbres, cherchent le joint ; tandis qu'agenouillés devant la fosse étroite et fraîchement creusée qui va leur servir de tombeau^ les douze victimes silencieuses docilement tendent le cou...
c( ... Enfin, du haut de son éléphant immobile, le tong-doc embouche son porte- voix, — un instrument assez semblable à ceux dont se servent les maîtres-comtois de nos baraques foraines pour jeter un défi à leurs compères mêlés à la foule des spectateurs, — et, variant ses effets à chaque inflexion de voix nouvelle, souffle aux condamnés leur arrêt de mort.
« Alors, comme pour souligner la sentence du juge, la voix solennelle du gong s'élève, solitaire, au milieu de la place ; puis, tout se tait dans un
bourdonnement. Au même instant, les douze coupecoupe se lèvent et lancent un même éclair : les têtes tombent. »
« Une réjouissance bien chinoise, dit de son côté M. Mat Gioi (i), était le spectacle de la justice et des spectacles qui l'accompagnent. La bastonnade, la cadouille, le roï, la cangue fonctionnaient toujours ; mais il y avait des raffinements dans les tortures, dignes d'une imagination d'inquisiteur. c( Quand le lithuong avait ordonné des supplices compliqués, c'était une grande fête.
« Un des plus curieux, qui caractérise bien l'esprit de la race, était le supplice du ce serrage ».
« Le quan-an (officier de justice) était accroupi sur une natte, fumant, à lentes et volumineuses bouffées, une pipe d'opium à tuyau tellement large qu'il était obligé, pour aspirer, d'ouvrir une bouche comme une gueule de canon. Il avait apporté, de peur d'une trop longue séance, sa caisse à bétel, où, dans des compartiments laqués, se trouvaient les feuilles à chique. Tarée et la chaux. Derrière lui, dans une pose silencieuse pleine de menace, l'exécuteur des hautes œuvres tenait en main u'i jonc flexible et court, déjà rougi du sang d'un certain nombre de coupables ; une foule de nhaqués, venus pour le marché, formait l'auditoire.
« L'accusé, toujours condamné d'avance, fut amené libre entre deux acolytes. N'ayantpas avoué son méfait (il avait volé un buffle) à la première interrogation du lithuong, celui-ci se renversa sur
(i) Le Tonkin actuel.
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sa caisse à bétel et se mit à chiquer. Alors on attacha le patient à une colonne en bois de fer ; on lui arracha son vêtement en le déchirant par le milieu, et le premier coup de cadouille retentit sonore sur les épaules nues, qui se zébrèrent d'une magnifique raie rouge, tandis que le misérable poussait un cri terrible. Au sixième coup, le sang jaillit ; il devait en recevoir cinquante. Les coups se succédaient lentement, frappant toujours le même sillon qui se creusait sur le dos tordu par la souffrance ; au quinzième, le lithuong cracha sa chique, et le cadouilleur s'arrêta. Nouvel interrogatoire, nouveau mutisme de l'accusé. La cadouille reprit de plus belle ; cette fois de petits ruisseaux rouges disparaissaient dans la ceinture, réapparaissaient le long des jambes, et tombaient à terre ; on n'entendait plus qu'un son mat, le dos étant en bouillie ; des lambeaux de chair s'arrachaient sous ce fouet implacable... Au quarantième coup, le patient cessa cle crier, et resta suspendu par les mains au nœud coulant qui le maintenait. Le bourreau continua philosophiquement, et sans se presser, jusqu'au cinquantième coup, après lequel on détacha le condamné, qui tomba comme une masse, la face contre terre ; mais le lithuong commença une nouvelle chique, en indiquant que ce n'était pas fini.
« Quand on eut ranimé le voleur, en frottant ses plaies avec du vinaigre, la seconde partie du jugement commença. On saisit le pied gauche entre deux caï-lat (ficelles de bambous tordus) dont les extrémités furent attachées à deux colonnes et on
l'annam et le tonkin i35
serra la cheville dans un nœud coulant. Puis le lithuong recommença ses questions, sans plus de succèsqu'auparavant.A chaque demande demeurée sans réponse, le bourreau introduisait des bouts de bambou entre les caï-lat, et augmentait ainsi la pression.
« Ce supplice est, paraît-il, le plus effroyablement douloureux qui se puisse voir. En effet, quelques instants ne s'étaient pas passés, que le pied du patient était devenu d'un bleu violet, les veines gonflées, le sang aux ongles. Il n'avouait toujours pas. Une demi-heure après, il avait la cheville noire et le pied aussi gros que la tête.
(( Le lithuong commença une troisième chique.
« A ce moment, avec un petit couteau, l'exécuteur fendit la peau de la cheville juste au milieu des cordes qui, se détendant violemment, entrèrent à trois centimètres dans la chair du malheureux. Celui-ci se tordit, se renversa, et, dans un spasme nerveux, avoua son vol. Alors, d'une simple chiquenaude, perpendiculaire à la tension, l'exécuteur brisa la corde énorme qui enserrait la cheville, et on transporta le condamné à la prison, où il mourut le lendemain de la gangrène, ce qui arrive habituellement après ces sortes de supplices ».
Ces tortures sont maintenant complètement abolies.
i36 l'indo-ciiine française
Religion.
La religion tient une place énorme dans l'histoire et dans le caractère d'un peuple. Aussi, cro3^ons-nous devoir donner ici certains développements à l'étude de la religion des Annamites (i).
La religion de l'Annam est d'ordre officiel et constitue une religion d'Etat, dont les mandarins et à leur tête le roi sont les grands prêtres.
Le bouddhisme, en passant de Chine en Indo- Chine, s'est profondément altéré. Le personnel sacerdotal, en Indo-Chine, est très restreint et incapable numériquement de veiller à la conservation fidèle de la tradition bouddhique. Les bonzeries sont peu nombreuses. Il n'y en a guère que deux importantes : l'une à la montagne Nui-Goï, sur la route de Nam-Dinh à Ninh-Binh ; l'autre, juchée sur les rochers qui renferment les fameuses grottes de marbre, près de Tourane. Dans cette dernière, le collège se trouve dans une promiscuité bizarre avec les autels élevés dans tous les recoins de ces pagodes souterraines à des génies locaux, dont le culte n'a rien de commun avec le bouddhisme.
Le bouddhisme s'est donc modifié à tel point qu'il ressemble aux cultes pratiqués autour de lui.
Bien peu de mandarins sont bouddhistes.
Outre le culte officiel rendu à Confucius, aux
(i) Le résumé ci-après a été fait d'après une intéressante étude publiée en 1893 sous la signature G.-A.-J., par la Revue française dirigée avec une rare compétence par M. G. Démanche.
génies protecteurs de la -dynastie, etc., chaque village honore un génie particulier, esprit protecteur local auquel est élevée une pagode. C'est le roi qui, sur la demande régulière qui en est faite par les habitants, délivre un diplôme instituant ce génie protecteur. Cet esprit est cslui d'un être animé ou non qui a joué un rôle, a marqué une date dans l'histoire du village. C'est ainsi que, dans les locaUtés voisines de la mer, le génie protecteur est souvent l'esprit d'un cadavre ou d'un objet que la tempête a portés sur le rivage.
Dans les pagodes communales, à défaut de bonze, un vieillard officie. Il revêt une robe ample et d'une couleur sombre et couvre ses cheveux blancs d'un bonnet noir à lisières pendantes. Au son des tam-tams et des gongs, il exécute les saluts et les prosternations et fait les offrandes et les libations, conformément aux rites. Un repas de gala vient ensuite, auquel participent les gens du village. Assis à-des tables plus ou moins élevées, ils regardent des morceaux plus ou moins nobles, suivant le rang qu ils occupent dans la commune.
Les pagodes des génies se distinguent des temples bouddhiques par le mode de construction : ceux-ci sont en maçonnerie, tandis que celles-là sont faites de colonnes de bois plus ou moins précieux suivant la richesse des fidèles ; mais toutes sont placées au milieu de bosquets et dans les plus jolis sites de la campagne annamite. Le banian gigantesque, dont les branches s'étendent au loin, appuyées sur d'autres branches tombant jusqu'au sol, domine le massif fleuri où. se blottit la pagode et, à travers
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l'enlacement des feuillages, les toits rouges ourlés de blanc, relevés aux coins et chargés d'animaux fantastiques aux écailles faites de porcelaines cassées, mettent une note polychrome dans l'éternelle verdure. La cour d'entrée, à laquelle un portique compliqué donne accès, est dallée et ornée parfois de cicas enfermés à l'étroit dans des vases faits d'un ciment qui craque sous la poussée des racines, avec, ça et là, des fleurs réparties à la mode chinoise, dans des pots bleus et verts émaillés, tandis que sur les côtés de la pagode et derrière, aux pieds des arbres, s'alignent quelques plantes maraîchères que cultive, entre deux coups de balai donnés au sanctuaire, le gardien ou le bonze à la tête rasée et au vêtement brun, lamentable.
Le nombre des pagodes dédiées aux esprits est considérable. Chacune a sa légende.
La plupart de ces monuments religieux sont fragiles ; les statues qui s'y dressent, faites d'un amas friable de chaux et de briques, ne sont pas destinées à perpétuer le souvenir des croyances de ces peuples. Ces représentations de la divinité sont grossières, surchargées de couleurs criardes, et les paysages admirables où s'élèvent les temples ne sertissent que des idoles d'une laideur vulgaire.
Au contraire, les tours liams, qui se trouvent en grand nombre dans le sud de F Annam, témoignent, parla solidité des matériaux employés, parle style de leurs bas-reliefs et des êtres de pierre qui en encombrent les abords, d'un art plus avancé.
Les sorciers ontune grande action en Indo-Chine. Le pays est peuplé de fantômes qui sont les âmes
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des gens ayant vécu ; les esprits des personnes mortes sans postérité ou ceux que leurs descendants délaissent, errent, paraît-il, sans sépultures et sans tablettes, et grossissent l'armée des mauvais génies. Les Antiamites les craignent beaucoup ; deux fois par mois, ils cherchent à apaiser ces esprits sans descendance ou abandonnés par elle. Dans ces sacrifices, après quelques invocations, on lance de la porte de la maison, vers les quatre points cardinaux, une poignée de riz mélangée de sel ; la cérémonie se termine par la combustion de papiers illustrés ou recouverts de sentences.
Outre ces esprits délaissés, Tarmée des démons du mal compte les esprits féminins des cinq éléments qui sont éminemment malfaisants, surtout celui de l'eau auquel sont élevés les petits temples que l'on remarque sur le bord des fleuves et celui du feu qui est honoré dans les villages; et c'est à l'influence de tous ces mauvais génies que sont attribués les accidents, les maladies, les épidémies, etc., en un mot tous les malheurs.
Pendant les calamités publiques, de grandes processions s'organisent pour apaiser le génie qui a déchaîné le fléau. Toutes les communes d*un même canton y participent et sont représentées par un brancard laqué et doré sur lequel est placée la chaise de l'esprit protecteur de chacune.
On se Augure facilement l'importance que prennent les sorciers qui se donnentpour avoir subjugué et enrégimenté un certain nombre de ces esprits par qui ils se vantent d'être obéis.
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Outre les exorcismes fréquents et rétribués que ces sorciers sont priés de pratiquer, ils sont encore lee arbitres et les conseils de tous les actes importants de la vie, et c'est d'après le résultat des manœuvres astrologiques baroques et des évocations auxquelles ils se livrent que l'on désarme les jours néfastes aux entreprises que l'on m.édite. Ce sont eux qui donnent l'orientation des maisons à bâtir, l'emplacement des tombes, etc. Un général ne livre pas bataille à un moment quelconque, non plus que sous la pression des circonstances favorables, car il possède une liste très détaillée d'auspices relatifs aux jours et aux heures à venir.
Le roi d'Annam s'intitule à la fois « Fils du ciel » et « Père et mère du peuple ». La doctrine de Confucius est suivie par la classe lettrée.
Le premier jour de Fan, le roi d'Annam officiecomme Thien-tu (fils du ciel), dans la cérémonie religieuse de Te-giao, au temple du ciel et de la terre. Cette fête a lieu aussi dans les autres provinces, où les mandarins, revêtus de leur « tenue de grande assistance », viennent, à la pagode royale, faire les cinq prosternations et les trois inclinations et sacrifier à Fesprit du roi. Les autres fêtes officielles sont :
La fête du printemps, qui a lieu sur une aire construite en dehors de la citadelle.
La fête du deuxième mois, qui comporte des sacrifices au ciel, à la terre et aux esprits qui les habitent.
La fête du labour, pour laquelle le roi se rend dans une enceinte où il laboure de ses propres
mains trois sillons ; les frères et les Oncles du roi en labourent six, le commissaire royal neuf.
Dans les provinces, un mandarin désigné se rend au monument de Tien-nong, nom de l'inventeur de l'agriculture, d'après la tradition. Le mandarin sacrifie sur le monument, laissant en offrande des noix d'arec fraîches, un pot d'alcool, du riz et du bétel ; et il laboure neuf sillons.
La fête de Daan-Duong (fête du cinquième jour du cinquième mois) a lieu au milieu de l'été ; son pendant est la fête de Doug-chi, ou fête de la mihiver.
^ Les cérémonies de la distribution des nouveaux calendriers (premier jour du douzième mois); tous les mandarins y viennent : ceux de la capitale, au palais du roi ; ceux des provinces, à la pagode ro3^ale; après cinq prosternations et trois inclinations, ils reçoivent les nouveaux calendriers et recommencent les mêmes prosternations en guise de remerciements. ^
Des cérémonies et sacrifices ont lieu, pendant le printemps, au deuxième mois et, pendant l'automne, au huitième mois, pour lesquels on fait, à Taide de l'astrologie, élection d'un jour favorable. Les mandarins sacrifient alors au monument de Xa-tac (puissance qui a créé les céréales), au monument de Son et Tuyen (montagnes et fleuves), à la pagode de Contucius, à la pagode des mandarins tués pendant les batailles, à la pagode des Esprits qui protègent la terre. Le sacrifice est de trois animaux rôtis : un buffle, un porc et un bouc.
142 L INDO-CIIINE FRANÇAISE
La fête de la naissance du roi et de la reine dure trois jours avant et un jour après l'anniversaire. Pendant ce temps, les exécutions sont interdites, ainsi que l'abatage des animaux. Les mandarins de Hué viennent naturellement au palais du roi, et ceux des provinces se rendent à la pagode royale .
Enfin, au douzième mois, a lieu la fête des âmes des morts de l'année . Le sacrifice a lieu à la pagode de l'Esprit ; après la cérémonie, on tire trois coups de canon pour chasser le mauvais air qui cause la peste.
Toutes ces cérémonies entraînent, pour les mandarins, trois formalités initiales : la purification, l'observation et l'abstinence.
Pendant la purification et l'observation, il est défendu d'assister à des funérailles, d'aller visiter des malades, de signer des condamnations à mort, de prendre part à des festins.
Les mandarins qui gardent l'abstinence intérieure doivent coucher dans une maison pure (ainsi s'exprime le texte annamite) ; ceux qui accomplissent Fabstinence à l'extérieur doivent camper dans la salle où ils exercent leurs fonctions publiques. Ils ne doivent pas boire de liqueurs alcooliques, ne manger ni ail, ni oignon, ne pas entendre de musique , ne pas juger de causes pénales, ne pas cohabiter avec leurs épouses.
Lorsque l'époque et les jours d'abstinence sont fixés, tous les fonctionnaires se baignent et changent de vêtement.
Le ministère des rites a une réglementation très
l'annam et le toxkin 143
longue punissant les fonctionnaires qui se dispensent d'accomplir les prescriptions rituelles. Ce ministère des rites , composé d'un ministre, de quatre conseillers et d'un secrétaire, ne peut prendre de décision qu'à l'unanimité des voix ; il correspond, dans chaque province, avec le bureau des rites, qui s'occupe de Tinstruction populdire, de l'enregistrement des phénomènes célestes et des cérémonies religieuses.
Lorsque les mandarins officient, ils revêtent un costume composé dune robe ample, longue, à larges manches. L'étoffe, de soie brochée, à grands ramages de couleurs vives et d'or, représentant des animaux S3^mboliques, des oiseaux, des fleurs, tombe jusqu'à terre. Dans le dos battent deux ailes faites du même tissu que la robe, et la taille est entourée d'une ceinture rigide et lâche sur laquelle brillent de grosses pierres fausses. La coiffure consiste en une sorte de mitre en crins noirs tressés, de laquelle partent, de chaque côté, deux antennes horizontales. D'énormes bottes en carton, aux épaisses semelles blanches, embarrassent l'allure des dignitaires, habitués à marcher les pieds nus dans des sandales de cuir. Enfin, le complément du costume est une longue tablette en ivoire, légèrement relevée du bout, que le mandarin tient des deux mains devant lui, les bras tombés au bas du ventre et sur laquelle il fixe obstinément les yeux, lorsqu'il se trouve en présence d'une représentation de la divinité, qu'il ne pourrait, sans irrévérence, regarder.
Jamais les mandarins ne se montrent au peuple
144 l'ixdo-ciiixe française
autrement qu'en représentation. Lorsqu'ils ont accompli les devoirs de leurs charges, sur les esplanades ou devant les autels, ils n'apparaissent plus qu'à la salle de réception, au milieu de la sévérité d'une étiquette qui marque la place de chacun dans le prétoire où gisent accroupis les plaignants avec un brin d'herbe à la bouche et le placet élevé au-dessus de la tête. S'ils sortent, une armée de serviteurs les accompagne portant les sabres, les parasols, le palanquin, la boîte à bétel; un linh, frappant sur un petit tambour, les précède, et les hommes de la police du quartier, de leurs rotins, rangent la foule et abattent les auvents débordants des boutiques.
« Dans cette remarquable organisation annamite oii les pratiques rchgieuses font partie intégrante de l'ensemble des moyens de gouvernement, on ne peut attaquer cette religion nationale sans saper le système politique au fonctionnement duquel il contribue pour une large part. » Aussi, la tâche des administrateurs français en Indo-Chine est-elle difficile, car le peuple ne conçoit pas que leur rôle politique ne soit pas complété par une fonction religieuse. D'autre part aussi, la propagande des missionnaires catholiques est très délicate et, comme en Chine, ne peut guère progresser que très lentement.
Le roi n'admet personne aux charges publiques sans un sacrifice préalable à la pagode royale et à Confucius. Il est donc difficile à un indigène converti sincèrement au christianisme de briguer les fonctions mandarines.'
l'annam et le tonkin 145
Aussi, les chrétiens du Tonkin et de l'Annam, sont-ils presque tous des pauvres, des pêcheurs, etc.
Le culte des ancêtres se rend dans la maison qui sert de sanctuaire ; les fonctions de prêtre sont remplies par le chef de famille. C'est lui qui convoque tous ses parents pour offrir les sacrifices aux jours marqués.
Pour les fêtes anniversaires (giâo) du village, qui se célèbrent au jour de Tan et au cinquième mois, le maire réunit les chefs de famille, et il a le droit de contraindre tous les administrés à y contribuer de leur présence et de leur argent.
Dans les écoles, quand le maître vient à mourir, le plus ancien étudiant assemble ses camarades et reçoit leurs cotisations pour faire les sacrifices à Confucius et célébrer les anniversaires de ce deuil.
Dans toutes les maisons annamites, depuis le palais du roi jusqu'aux plus humbles demeures, dont les murs sont de torchis et le toit de paille, de feuilles de latanier ou de joncs marins, se trouve, à la place d'honneur, Tautel des ancêtres, et sur cet autel sont rangées, dans l'ordre prescrit par les rites, les tablettes des parents morts. Ces tablettes sont de petites planchettes longues de 40 centimètres, plantées verticalement sur un pied.
Elles sont faites en un bois précieux que n'attaquent pas les vers, et peintes ou plutôt laquées en rouge. Sur l'une des faces se trouve gravé en lettres d'or le nom du défunt. On ne garde ordinairement dans la maison que les tablettes des
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ascendants les plus récents. Quant aux tablettes dos ancêtres morts depuis longtemps, elles sont déposées au temple des ancêtres du village, lequel sert en même temps de maison commune, d'hôtellerie pour les étrangers. Les Annamites qui sont d'ailleurs très sédentaires, tiennent beaucoup à ces tablettes et certaines familles peuvent montrer des tablettes de leurs ancêtres remontant à vingt générations,
Pe même que, dans chaque commune il 3' a un temple qui sert à la célébration des anniversaires, à la cour et dans la localité dont la famille royale est originaire (Baï-den,Mans le Thanh-Roa), s'élève un monument- où l'on sacrifie à tous les défunts de la dynastie régnante. C'est là que viennent faire leurs dévotions les lettrés qui veulent arriver. Les mandarins ont aussi des anniversaires particuliers , auxquels leurs subordonnés sont tenus d'assister.
Les chefs de cantons, les gens riches instituent aussi des « giâo », des anniversaires et ce culte des ancêtres constitue un réseau immense et à mailles très serrées qui couvre tout le pays. Mais ce qui donne aux devoirs rendus aux ancêtres le véritable caractère de culte, ce sont les sacrifices faits devant les autels domestiques à certaines époques de l'année.
Les cierges a3^antété allumés devant les tablettes, plus nombreux devant celle de l'ancêtre que l'on hoxiore ce jour-là, le sacrificateur, qui est le père de famille, fait des libations avec de l'eau-de-vie, du riz et4u thé qu'il répand sur le sol, en pronon-
çant certaines paroles adressées à l'ancêtre. Dans la seconde partie du sacrifice, il ofire l'encens, qui consiste en des baguettes d'une substance qui brûle en répandant un parfum agréable. Puis le sacrificateur, s'arrêtant un moment, se met, par la pensée, en communication avec l'ancêtre, qu'il cherche à se figurer descendant sur l'autel.
Grâce à ce culte, qui domine la vie sociale, l'amour fihal acquiert Fintensité d'un sentiment religieux, et tous les vieillards sont Tobjet d'une profonde vénération. Il n'y a donc rien là que de très moral, quelque exagération que prenne bien entendu ce sentiment poussé à l'excès.
Les fêtes du Têt.
Les fêtes du Têt, ou fêtes du renouvellement de l'année annamite, qui tombe à la fin de janvier, sont célébrées aussi bien à la cour, que chez le peuple.
« C'est un des gros événements de la vie sociale. Toute existence commerciale est suspendue. Les rnarchés sont vides. On ne rencontre par les rues que gens endimanchés, parés, et quelque peu solennels. Pour acheter un Kéo neuf ou un turban à couleurs un peu plus voyantes, les pauvres ont vidé jusqu'au fond le sac aux économies et sacrifié jusqu'à la dernière ligature.
« Les Chinois, marchands ou commis, se font d'ordinaire remarquer par l'éclat et la richesse de leurs costumes. Ce ne sont que robes bleu azur^ pantalons lilas tendre, serrés au bas de la jambe,
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laissant voir de fins bas de soie et des babouches aux éclatantes broderies. La plupart de ces hommes, hauts et forts, bien campés, ont dans cet ajustement un cachet d'élégance qui humilierait un peu, il faut en convenir, les gens de France de même condition.
« Les pétards et les pièces d'artifice font rage. La poudre parle de toutes parts (1) ».
Ce jour-là est comme un dimanche à Londres, mais avec la vie et le bruit en plus. En effet, il est impossible de se faire servir, de trouver un ouvrier, d'acheter quoi que ce soit. Il est prudent de faire préparer ses repas dès la veille, car le cuisinier vous laisse en plan. Les boys de leur côté désertent pour ce jour votre service.
D ailleurs cela ne dure pas seulement un jour, mais pendant presque toute la semaine ; et cette agitation joyeuse règne danstoutl'Annam. Essayer de rendre le tapage, de dépeindre l'enthousiasme, dont on est témoin ou que l'on entend, est inutile ; on n'y parviendrait pas. Le brouhaha qui plane sur la plus animée de nos frai ries est du silence à côté de ce qui emplit les villes et les villages annamites pendant les fêtes du Têt.
« En passant devant les boutiques mi-closes des Chinois, on aperçoit au fond, autour d'une table propre, bien éclairée par de jolies lampes à l'européenne, et que préside le père de famille ou le patron, tout un cercle de commis, de femmes, d'enfants en habits de gala, occupés à fêter la nou-
(i)F. Baille.
L ANNAM ET LE TONKIN 14g
velle année. C'est que tous ont, en effet, intérêt à ce que l'année soit bonne, c'est-à-dire fertile en piastres. Le plus petit commis de la maison est, pour une part, intéressé à sa prospérité et à ses bénéfices.
« Une salve de dix coups de canon annonce que le roi vient d'inaugurer en personne la cérémonie dite « des bambous », et le peuple tout entier suit l'exemple royal. Devant la plus humble case, on aperçoit une haute et maigre tige de bambou plantée au beau milieu du petit enclos que les ambitieux décorent du nom de jardin. Presque au sommet de cette tige est une cage grossièrement tressée, avec un petit jouet accompagné quelquefois d'un fruit ou d'un gâteau. Tout cela est destiné à apaiser le diable et à lui fournir matière à amusement. Pendant qu'il prendra ses ébats sur le bambou, on pourra soi-même s'égayer en paix, se réunir et festoyer paisiblement dans les cagnas, autour du plat de riz ou de nuocman, sans crainte que ce fâcheux s'en vienne réclamer sa part ni troubler le bonheur des braves gens.
« Tous les pétards qu'on tire sur le fleuve et à bord du moindre sampan ont pour mission de chasser les mauvais génies et d'obtenir d'eux la paix pour l'année qui s'ouvre.
« Pendant plus d'une demi-heure pétards et pièces d'artifice font rage dans la cour d'honneur. Les Annamites, ivres de joie, courent à travers les tourbillons de la fumée acre, se disant qu'un peuple est bien heureux qui est assez riche pour pouvoir chasser si loin tous les diables et s'assurer une si durable félicité.
i5o l'indo-ciiine française
« Aujourd'hui, il ne s'agit que de fêtes, de cadeaux et de compliments à échanger. Demain reviendra le dur labeur. A presque tous les coins de rue, on voitde petits autels à Bouddha, chargés d'offrandes, de jouets, de fruits et de fleurs. Ce sont des chapeaux en papier doré, rehaussés de cocardes aux couleurs criardes et aftcctant les formes les plus inattendues, des oiseaux, des animaux fabuleux et gigantesques, dont la frêle carcasse de bambou est recouverte de papier gommé rouge ou jaune. Ces images naïves, qui servent de joujoux à ces vieux peuples enfants, sont destinés à vivre une heure, comme la courte folie d'où elles sont nées. Dans deux jours la flamme d'un feu de joie, un sacrifice au pied de quelque autel bouddhique les aura anéanties, mais le peu de cendres qu'elles laisseront aura été agréable au dieu.
(( Sur le fleuve comme sur terre, la fête crie et s'agite. Il y a, en effet, toute une population qui vit sur les sampans et ne connaît guère d'autre patrie que l'arroyo.
c( Dans son étroite et flottante demeure, la famille entière a son installation, ses habitudes, son confort relatif. A l'arrière, sur un petit feu sans cesse ravivé, cuit le riz, et bout Teau destinée au thé. A côté, la mère, accroupie, épluche et prépare les quelques légumes dont se compose la pitance du soir. Des enfants — toujours nombreux — piaillent et piétinent, aussi bruyants et insupportables qu'en tout autre pays du monde. Un ou deux chiens au long poil, aux oreilles droites, méchants en diable, invectivent et poursuivent de leurs
l'ANNAM Et LE TOxNlvIN iSî
aboiements le bateau qui passe. D'ordinaire deux ou trois poulets maigres et chétifs sont entassés dans une étroite cage de bambou à clairevoie) accrochée aux flancs extérieurs du sampan.
(( Tout ce petit monde flotte et avance, bercé par un léger roulis^ tandis que debout, à l'avant et à Farrièrej le mari et la jeune femme, quelquefois même un tout jeune enfant, rament en pliant lé corps sur les longs avirons et en jetant dans l'air Técho de leur mélancolique chanson, quelquefois interrompue^ jamais achevée.
« Pendant les jours du têt, il n'est pas dé petit sampan qui n'ait à l'arrière, traînant au fil de l'eau, de longues tresses de fleurs, des bouquets ornés de banderoles ou une branche de bambouj quelque verdure enfin parlant de fête et de réjouissance. Il n'en est pas non plus d'où ne partent des pétards laissant sur leur passage les petits tourbillons de leur fumée bleuâtre.
<''Parun singulier contraste 5 cette fête si bruyante des vivants est aussi la fête des morts. La famille se réjouit, mais pense également à ceux qui lie sont plus et dont la place demeure vide aii foyer ■ son affection va les chercher et cornme les éveiller par delà la mort. Sur les chemins, on rencontre de longues bandes de gens de toutes classes, une pioche, une bêche sur le doSj s'acheininànt vers là montagne, pour bêcher^ parer la tombe d'un père ou d'un parent ; chacun saura, sous l'herbe grandie, à la lisière de la brousse sans cesse envahissante, retrouver le monticule qui abrite les restes aimés.
« Quelques-uns y planteront une branche cassée
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à l'arbre voisin, ou un petit bouquet apporté du village ; rameau et fleurs que le soleil tuera d'un rayon. Mais n'est-ce pas touchant, cet humble hommage fait au mort, même en un jour de fête, par un souvenir qui ne meurt pas ?
« Dans sept jours, on abattra les tiges de bambou qui ont veillé sur la maison : la famille reconduira pieusement à la porte les âmes des ancêtres qui sont venues visiter le foyer familial et s'en retournent maintenant pour une année vers leur céleste demeure. L'on défera le petit autel qui avait été dressé dans le coin le plus reculé de la maison... La vie ordinaire reprendra enfin son cours (i) ».
Les funérailles annamites.
Les Annamites, ne pouvant se résigner à penser qu'après la mort l'homme soit complètement disparu, ont dédoublé l'âme. Ils en ont fait le résultat de la combinaison d'un principe mâle et d'un principe femelle. Le premier est l'âme proprement dite, qui remonte, après la mort, vers le soleil, séjour symbolique. Quant au principe femelle, il est l'ombre qui reste sur la terre, errant sans cesse autour des tombeaux. Cela explique en partie la préoccupation qui obsède les Annamites de s'assurer, de leur vivant, une sépulture. Pendant la période de décrépitude qui précède la venue de la mort, le beau cercueil laqué et doré est placé dans la chambre.
(i) F. Baille.
l'ANNAM et le TONKIN l53
Il y a bien peu de gens qui, à leur mort, n'aient une bière pour y être ensevelis ; il faudrait pour cela que le défunt et sa famille fussent pauvres au delà de toute expression. Dans ce cas, le corps ayant été revêtu d'un habit de coton blanc est roulé dans une natte et inhumé.
Les Annamites ne clouent pas le couvercle de la bière ; ils le rapprochent le plus possible des bords supérieurs et mastiquent les interstices.
Chaque village possède un brancard mortuaire se composant de deux ou quatre bras laqués, terminés par des têtes de dragons et soutenus par des traverses sous lesquelles s'épaulent les porteurs. Le brancard est recouvert d'un petit toit relevé aux quatre coins. Le village fait cortège au mort, ainsi que la famille qui, sur la tombe, se répand en longs sanglots. Puis les parents reviennent à la maison accompagnés de pleureuses salariées qui manifestent bruyamment leur douleur professionnelle, et dont lesgémissements, aussitôt le seuil franchi, cessent comme par enchantement. La douleur des Annamites est sincère et durable, et il arrive souvent d'entendre la nuit, dans la campagne, s'élever des lamentations. C'est quelque personne du voisinage qui est venue là, seule, pour pleurer sur la tombe d'un être cher.
La loi annamite prescrit qu'une instruction soit ouverte contre tout individu sur la propriété de qui est survenu le décès d'une personne étrangère à la localité. Une crainte superstitieuse aggrave encore cette mesure et contribue à rendre impitoyables pour les moribonds inconnus des gens
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chez qui les sentiments d'hospitalité constituent cependant une des quahtés dominantes. Il en résulte que les malheureux errants, sans feu ni lieu, ne sachant où se réfugier au moment suprême, se couchent sur les routes, sur les terrains des pagodes ou au pied de leurs piliers.
Tous les peuples d'Extrême-Orient tiennent à être enterrés dans leurs propriétés ou tout au moins sur le territoire de leur village natal.
M. E.-C. Lesserteur a publié la traduction complète du rituel des funérailles annamites. Nous résumons les parties les plus curieuses de ce document.
D'après les anciens usages, dès qu'un malade est sur le point d'expirer, on doit le transporter dans la travée du milieu du principal corps de logis, et lui tourner la têt j du côté de l'Orient. Ensuite, on l'interroge, on inscrit ses paroles et on lui donne un nom honorifique. Après quoi, on lui ôte ses vieux habits et on lui en met de neufs. On met un peu de coton près de ses narines.
Dès que ce coton ne remue plus, c'est le signe que la vie a cessé. On met alors un bâtonnet en travers de la bouche, pour faciliter plus tard la cérémonie du repas du mort.
Il faut alors charger quelqu'un d'une autre famille de faire l'appel de l'âme. Pour cela, l'évocateur prendra l'habit que le défunt portait ordinairement de son vivant, et il montera sur le toit de la maison et appellera trois foisj'âme. Ensuite, tenant toujours l'habit, il redescendra et placera l'habit sur le cadavre .
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Alors, les enfants doivent se mettre à pleurer et changer d'habits. A partir de ce moment jusqu'à la fin de la cérémonie, ils ne devront plus manger de riz ; ils chargeront quelqu'im de leur apporter de la bouiUie, et resteront courbés vers la terre.
La préparation de F âme en soie est très importante :
« On prendra un coupon de soie blanche ou à la rigueur de toile de coton, et, quand le moribond sera sur le point d'expirer, on placera cette soie sur le creux de son estomac. Après le dernier soupir, on retirera cette soie et oli lui fera des nœuds, de façon à figurer une tête, deux mains et deux pieds On placera cette âme en soie sur un lit de parade, et chaque matin pendant cent jours on invitera cette âme à en descendre pour prendre son repas. »
C'est le fils qui doit laver le corps du père et la fille celui de la mère. Pour cela, on trempe une serviette dans l'eau parfumée et l'on frotte le visage. On peigne la chevelure et on l'enveloppe dans uii bandeau. On frotte ensuite, avec uiie autre serviette, trempée dans l'eau parfumée, les mains et les pieds. Avec un petit couteau, on coupe les ongles des mains, dont on fait deux paquets, puis ceux des pieds, dont on fait aussi deux paquets.
Pour accomplir la cérémonie du phan-hàm (repas du mort), on prend une poignée de riz blanc et trois sapèques. On soulève le voile qui couvre la figure, à l'endroit de la bouche ; on écarte les dents du mort, et le conducteur du deuil, prenant une cuillerée de riz avec une sapèque, léâ
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introduit dans la bouche, du côté droit ; il recommence du côté gauche, puis une troisième fois dans le milieu de la bouche.
On rapproche ensuite les mâchoires avec soin, on remet le voile sur la figure ; les enfants poussent alors des cris déchirants.
Avant d'ensevelir le mort, on le revêt de ses habits, mais en ayant bien soin que leur nombre soit impair.
Le jour de l'ensevelissement, les enfants attachent leur chevelure ; ils ne doivent la délier qu'au jour de la cérémonie dite du deuil complet. Une fois le corps placé dans le cercueil, on dépose ce dernier dans la travée du milieu de la maison extérieure, en tournant la tête du côté du midi. L'on étend de chaque côté, par terre, de la paille sur laquelle les enfants s'asseyent en pleurant, les garçons à gauche, les filles à droite. On place aussi à proximité du corps une corde, un bâton, un seau et un balai, afin dit-on, qu'il puisse se préserver contre l'eau et le feu.
Dans les maisons riches, on dresse, à l'est du cercueil, un lit pour rame, dans lequel on placera l'âme en soie dont nous avons parlé. Si l'on n'a pu en confectionner une, il faut écrire le nom du défunt sur du papier et le coller sur un cadre.
Les objets et ornements dont on se sert pour les funérailles du défunt seront de préférence de couleur blanche ; à défaut de blanc, on peut employer la laque rouge.
Quatre jours après l'ensevelissement, doit avoir lieu le sacrifice du deuil complet^ à partir duquel
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les enfants doivent revêtir les habits de deuil. Pour le deuil du père, les habits doivent être sans ourlet au bas. Pour le deuil de la mère, ils ont un ourlet ; mais si le père est mort avant la mère, il faut, pour le deuil de celle-ci, les coudre sans ourlet. Le chapeau doit avoir trois cornes du côté droit.
Pour le deuil du père, on s'appuie sur un bâton de bambou, pour celui de la mère sur un bâton de bois d'ér3^thrine (l'.ong).
Après avoir porté le deuil pendant un an, il ne faut plus faire usage de ce bâton.
Les hommes et femmes qui portent le deuil de leurs père et mère doivent laisser en dehors les coutures de l'habit principal, et en dedans celles de l'habit inférieur ou jupe (i).
Après avoir exécuté encore un certain nombre de formalités, on inhume provisoirement le corps, c'est-à-dire qu'on recouvre le cercueil de sable pour empêcher la mauvaise odeur de s'exhaler.
C'est seulement trois mois après que l'on procède à l'enterrement définitif. Les Annamites gardent donc chez eux, dans leur maison, le corps de leurs morts pendant cent jours environ.
On dégage alors le cercueil du sable qui le recouvrait et, après force génuflexions, larmes, invocations et offrandes, on le transporte au temple des ancêtres, où doit avoir lieu la cérémonie de la persomte en repos.
(i) Nous renvoyons à l'étude de M. Lesserteur {Revue française, 1885) pour plus de détails sur les costumes de deuil.
i58 l'indo-cîiine française
Mais auparavant, on transporte l'âme en soie au temple des ancêtres, où a lieu le sacrifice aux ancêlres.
On fait aussi des invocations à la Reine de la terre lorsqu'on creuse la fosse et un sacrifice aux esprits du chemin que suivra le cercueil pour aller à la fosse.
Le transport du cercueil s'opère avec un cérémonial compliqué. La cérémonie du retour vers les ancêtres une fois accomplie, on met le ceJrcueil sur le brancard et l'on pose dessus une grande boîte en bois peint et orné, qui a la forme d'une nlaison.
Voici l'ordre dans lequel se forme le convoi :
1° En tête, deux hommes portant costume, chapeau et barbe, avec peinture sur le visage, afin de paraître terribles ; de la main gauche, ils tiennent un bouclier et de la droite une lance ; ils sont là pour chasser le diable ;
20 Une oriflamme rouge ; pour les hommes, on écrit dessus : fidèle, et pour les femmes : chaste et pacifique ;
30 La crédence de l'encens, sur laquelle se trouve le brûle-parfums ;
40 La crédence des offrandes pour les sacrifices^ telles que fleurs et fruits ;
50 La crédence des comestibles ;
6° La vie brillante, oriflamme sur laquelle sont inscrits le nom, l'âge et la dignité du défunt ;
70 Le siège de rame ou char de l'âme, sur lequel repose l'âme en soie ;
l'annam et le tonkin i59
8° Une oriflamme de toile blanche au bout d'un manche long de trois coudées, et sur laquelle est écrit un h3^mne funéraire ;
90 Deux espèces d'éventails de parade.
IQO Les tambours et joueurs de clarinette.
iio Le cercueil et la maison funéraire, précédés par le fils aîné ou le conducteur du deiiil.
12° Les autres fils, qui suivent en pleurant.
130 Un rideau carré de toile blanche, dans l'intérieur duquel se mettent les filles et les femmes.
Lorsqu'on est arrivé à la fosse, les deux guerriers qui marchent en tête se servent du bouclier pour frapper aux quatre coins de la fosse. Les aides disposent des bâtons en travers, au-dessus de la fosse. Lorsqu'on descend le cercueil, legéoscope sépare les éléments avec soill, puis ajilste le revête^ ment du cercueil, et étend l'oriflamme de la vie brillante, de façon à ce qu'elle ne fasse pas de plis, et la brûle. Les draps mortuaires noir et violet sont disposés pour recouvrir entièrement le cercueil. Alors les aides jettent de la terre lentement.
Lorsque la fosse est recouverte, un cérémoniaire fait placer le chef de la famille dans la boîte ou maison qui recouvrait le cercueil pendant soîl trajet. Puis on procède aux sacrifices d'actions de grâces à la Reine de la terre.
Le cérémoniaire prend une bouteille de vin et le maître des cérémonies une tasse. Le premier verse du vin dans la tasse du second, qui le répand par terre.
Après de nouvelles salutations, on place la tablette du défunt à gauche de sôii tônibèaii ; elle
i6o l'indo-ciiine française
indique son nom, ses titres, la date de sa naissance et celle de sa mort.
Lorsque le tombeau est recouvert, il faut faire le sacrifice dit de V inhumation tennïnée. Il consiste à brûler de l'encens et à faire boire du vin à tous.
On rapporte la tablette à la maison, ainsi que Vâme en soie et alors commence le sacrifice des pleurs du retour, puis celui aux ancêtres paternels et maternels, enfin la cérémonie du sacrifice de la paix du cœur.
Finalement, on va enterrer Vâme en soie dans un terrain convenable et l'on place une pierre tumulaire sur le tombeau.
Par la suite, tout Annamite qui regrette les siens doit encore faire au défunt le sacrifice du centième jour, celui du grand et du petit anniversaire (douze mois et vingt-quatre mois après la mort), le sacrifice des vingt-sept mois, et enfin, chaque année, au jour anniversaire de la mort du disparu, on doit continuer à offrir un sacrifice consistant invariablement en offrandes de riz, de vin, de thé.
Les enfants doivent, en outre, porter le deuil pendant trois mois chaque fois qu'on change de place la sépulture de leurs parents ; il en est de même de l'épouse pour son mari.
Si un Annamite devient un grand mandarin après la mort de ses parents, le roi peut conférer à ceux-ci une dignité posthume, pour les remercier d'avoir si bien élevé leur fils, et d'avoir ainsi aidé l'Etat à réafiser un brillant avenir.
Le Hoancr-Viet-Liiat-Lé édicté minutieusement toute l'échelle des peines encourues pour le crime
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de violation de sépulture : cent coups de bâton, l'exil et une amende de 3,000 lis pour quiconque enlèvera la terre pour regarder le cercueil, et la strangulation, si le coupable Fouvre pour regarder le cadavre ; soixante coups de bâton et une amende variant de i à 15 taéls pour celui qui dérobe une brique ou une pierre à une tombe ; la décapitation pour celui qui met au jour le cadavre d'un de ses parents plus âgés que lui, ou pour quiconque enlève un cercueil de sa place, afin de vendre le terrain de la sépulture ; cent coups de bâton et trois ans de fers pour qui viole la sépulture d'un parent plus jeune ou qui met son cadavre au jour; cent coups de bâton, l'exil et une amende de 3,000 lis pour quiconque brûle, mutile ou jette à l'eau un cadavre ou bien le cercueil d'un mort non encore mis en terre ; la décapitation dans le cas précédent, si le coupable est un parent plus jeune, l'exil s'il est plus âgé que le mort ; quatre-vingts coups de bâton si, en creusant la terre, on découvre un cercueil et qu'on ne s'empresse pas de le recouvrir ; quatre-vingts coups de bâton et deux ans de fers, si l'on brûle par mégarde un cercueil, en enfumant un renard dont la tanière est dans une tombe ; la strangulation si le cadavre ainsi brûlé est celui du père ou de l'aïeul ; cent coups de bâton et les frais de réparation pour dégrader le jardin d'une sépulture ; de quatre -vingt à cent coups de bâton pour le maire d'un village qui ne prévient pas le mandarin, si quelqu'un meurt dans sa commune, et un an de fers en plus, si le corps a été détruit d'une façon quelconque .
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Oh remarque une grande uniformité dans Tarchitecture funéraire. De petits portiques en marbre gris ou bleuâtre, sinon* une simple plaque le plus souvent rectangulaire et encastrée dans le sol, le tout supporté par un tertre arrondi, telles sont les formes adoptées. Les dimensions seules varient suivant l'importance ou la fortune du mort.
Quelquefois cependant^ un vaste enclos peuplé de statues, décoré de colonnes et dans lequel une porte monumentale donne accès, sépare le cadavre d'un mandarin des squelettes vulgaires : mais on retrouve le plus souvent, même pour les heureux et les grands, les tables de marbre couvertes d'ins^ criptions. Au reste, ces prétendus mausolées se perdent dans l'immensité de l'ensemble ; de loin en loin, des colonnes attirent seules les yeux. Cette égalité de la tombe doit attrister les âmes vaniteuses au milieu des sphères éthérées où elles circulent à l'infini. Pas un arbre, pas de fleurs, pas de verdurCj rien que des tombeaux, où miroite le marbre que le soleil frappe. Ce champ de mort n'a d'autres limites que l'horizon.
L'înstruétion publique et les coiieours.
L'instruction publique indigène, en Indo-Chine, est sous la dépendance absolue de la religion j comme d'ailleurs l'éducation, le gouvernement et l'administration.
Les lettrés passent leur vie^ non pas à apprendre à lire, comme on l'a dit, mais à lire, c'est-à-dire qu'ils s'instruisent chaque jour davantage.
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Dans tous les villages annamites, il y a un maître d'école, quelquefois deux. Il n'est pas rétribué par le gouvernement ; il vit assez bieii, cependant, du revenu de quelques champs que lui donne la commune, d'une cotisation fouriiie par chaque élève et qu'on appelle « l'huile de la lampe », enfin des cadeaux qu'il reçoit des enfants aux grandes fêtes, et de certaines corvées faites pour lui par les parents.
L'école est installée dans Uii hangar couvert en chaume. Au fond, à la place d'hoiiiieur, se dresse la tablette de Confucius. Au milieu de la salle, sur une estrade basse, le maître^ armé d'un long rotin, le nez surmonté d'énormes besicles chinoises, trône, assis en tailleur. Les enfants, accroupis à terre, écrivent sur des planchettes recouvertes d'une couche de vase fraîche prise a l'àrroyo ou à la mare les caractères que le maître trace sur le sable à l'aide de sa baguette. Lorsque la planche est couverte d'écriture^ tous commencent à lire en même temps, et, passâiit par leurs bouches enfantines à la voix: claire et glapissante, leis mots, dont chacun est prononcé sur un ton qui lui donne sa signification exacte, partent, éclatent au milieu du silence du village, en une musique bizarre. Mais le maître saisit les moindres nuances et tout moi mal prononcé vaut, au pauvre gamin, un coup de rotin sur les doigts.
Au bout de quelques années^ les élèves connaissent les choses nécessaires à la vie courante et au rôle qu'ils sont appelés à jouer dans la gestion des affaires de la commune. Dans les hufen^ les pha et
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les chefs-lieux des provinces, il y a des maîtres pa3''és par l'Etat, et qui donnent une instruction supérieure.
En Annam et au Tonkin particulièrement, l'instruction est très répandue. Le moindre village possède au moins une école tenue par un ancien mandarin.
Dans chaque école, on lit la maxime suivante :
« La force réprime pour un temps, l'instruction enchaîne pour toujours. »
Les mandarins militaires occupent un rang très effacé après tous les mandarins civils.
Lorsqu'un instituteur meurt, tous ses élèves portent son deuil pendant trois ans, considérant cette perte comme aussi cruelle pour eux que celle de leur propre père.
Il n'existe en réalité en Extrême-Orient ni classes, ni castes, ni aristocratie. L'instruction est universellement répandue et le pouvoir n'est confié, en principe, qu'à des hommes reconnus dignes et capables, sans distinction de situation ni de naissance. Aussi, bien que ces règles absolues soient sensiblement modifiées en pratique, — car le favoritisme et la concussion fleurissent en Annam comme en Chine et les fonctionnaires indigènes y ont été souvent convaincus de prévarication, — le peuple annamite et tonkinois, considérant les mandarins et les lettrés comme l'élite intellectuelle de la population, les respecte et les obéit.
L'empereur d'Annam, même avant l'arrivée des Français, s'est contenté de régner. L'autorité effective a toujours été entre les mains de ces
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mandarins sortis des concours, à la suite de longues années d'efforts,' et exerçant sur le peuple une action presque sans limites, leur permettant même de commettre toutes sortes d'injustices, sans presque provoquer des murmures.
Les concours donnant lieu à l'obtention du diplôme de lettrés sont triennaux au Tonkin ; ils provoquent une prodigieuse émulation. C'est ainsi qu'au concours qui eut lieu à Nam-dinh en 1894, on compta 10,000 candidats. Or, sur ce nombre, on n'en reçut que 60 au grade de licencié (cimhait); le grade de bachelier {tu-tai), décerné aux 200 suivants, ne donne presque aucun droit. La proportion des admissibles aux emplois est donc extrêmement faible, pas même un pour cent !
Ces 10,000 candidats sont enfermés dans un immense camp clôturé où de nombreux gardiens les surveillent du haut de leurs miradors ; il n'existe dans ce camp, ni case, ni loge ; chacun doit procéder lui-même à son installation composée d'une large table très basse, sur laquelle on se tient accroupi et que recouvre un toit en paillotte supporté par quatre bambous.
Les sujets de la première composition une fois donnés* chacun se met au travail après avoir extrait son papier, son pinceau et son encre de Chine d'un tube en bambou. On n'entend pas le moindre bruit, ni le moindre souffle.
Il y a quatre épreuves successives : les deux premières sont éliminatoires ; pour la troisième, le nombre des candidats est réduit à environ 3,000, dont 260 sont nommés bacheliers ; enfin, ceux-ci
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concourent une dernière fois, et les 60 premiers conquièrent le grade si envié de licencié.
Ces épreuves durent parfois quarante jours, durant lesquels les examinateurs, venus tout exprès de Hué, restent rigoureusement enfermés dans le camp, sans la moindre communication avec le dehors. Ces examinateurs sont peu nombreux ; n'étant guère qu'une vingtaine, ils ont ainsi à examiner, en ces quarante jours, environ 17,000 compositions !
Lorsque la dernière épreuve est terminée, on procède à la cérémonie de proclamation des 60 lauréats de la licence. Nous en donnons la description, d'après une correspondance du Temps :
« Entre deux haies d'étendards multicolores portés par des hommes habillés de rouge, les hauts mandarins et les examinateurs se forment en cortège, précédés par un petit pagodon en bois sculpté et laqué rouge et or, contenant la tablette du roi ; quatre grands parasols jaunes le protègent. Les mandarins sont escortés de parasols verts. En avant marche la musique aigre et monotone composée d'une sorte de violon à deux cordes, d'une flûte et d'un tambourin. Qui en palanquin, qui en chaise à porteurs, qui en pousse-pousse, tout ce mondé défile lentement ; une foule curieuse et mouvante se presse de chaque côté du chemin.
« On arrive au canip des lettrés. Dans la pagode centrale prennent place les hauts fonctionnaires français et annamites, De chaque côté de l'allée c^ui conduit de la porte d'entrée du camp à la pago^ç se trouvent des sièges très élevés sur les-
quels montent les examinateurs en grand costume de gala. Un indigène, embouchant alors un portevoix gigantesque, crie à la multitude les nom, prénoms et lieu d'origine du premier licencié reçu ; celui-ci, perdu dans la foule, ne dit mot ; le crieur jette une deuxième fois son nom à tous les échos : le lauréat s'avance alors à pas lents, l'attitude timide et embarrassée. Arrivé devant la pagode, il salue ses anciens et ses maîtres et va se ranger à la suite des examinateurs.
« Les soixante reçus pénètrent ainsi successivement dans l'enceinte réservée ; une fois tous réunis, le représentant du protectorat français leur adresse des félicitations.
« Puis, le cortège augmenté des soixante licenciés se reforme et revient avec le même cérémonial jusqvi'à la maison du gouverneur annamite de la province (tong-doc), où un banquet est dressé.
« Avant l'ouverture du concours, tous les examinateurs s'étaient rendus à la pagode ro3^ale où ils avaient fait leurs « la3^s » ou salutations conformément aux prescriptions des rites. Le concours terminé, ces mêmes examinateurs reviennent à la pagode ro3^ale, accompagnés cette fois du vice-roi du Tonkin (kinh-luoc) et des 60 licenciés revêtus des insignes de leur nouveau grade, bottes à semelle de feutre, bonnet carré à pan retombant en arrière, jupe violette et tunique blanche recouverte d'un surplis de soie noire ajourée, Les man- 4arins ont mis leurs plus belles robes en soie bro-^ chée, aux dessins fantastiques et multicolores ; tenant des deux mains la plaque de maintien en
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ivoire, ils se tiennent graves, immobiles et silencieux ».
Actuellement, l'enseignement indigène est en train de subir une intéressante transformation. On cherche aujourd'hui à concilier le respect des traditions avec les besoins nouveaux et à ménager sagement la transition entre l'enseignement classique chinois et les idées occidentales. Le conseil de perfectionnement de l'enseignement indigène a adopté en principe, en 1907, un nouveau plan. Ce plan comporte, pour le Tonkin et l'Annam, dans chaque village, une école du premier degré où, à côté de l'enseignement chinois traditionnel, simplifié ou modernisé, on introduit des notions de sciences usuelles. Au chef-lieu de chaque phu et de chaque huyen sera une école du second degré où l'enseignement de l'histoire et de la géographie prendra place à côté des matières enseignées dans les écoles du premier degré. Enfin, au chef-lieu de chaque province sera une école du troisième degré, dont le programme comprendra, avec un enseignement plus complet des sciences, celui de la langue française.
Il existe actuellement, en Annam et au Tonkin, plus de 15,000 écoles indigènes, où l'instruction est donnée à plus de 200,000 élèves. En outre, les écoles officielles qui ne recevaient que 20,000 élèves en 1906, en ont repris 32,000 en 1907. Une école professionnelle et une école agricole ont été créées au Tonkin. Une nouvelle école professionnelle a été ouverte en Cochinchine et une autre encore au Cambodge, à Pnom-Penh. Ihic université indo-
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chinoise a été instituée à Hanoï, mais c'est plutôt en réalité une école pratique^ supérieure.
La cour annamite.
Il y a peu d'années il n'était pas encore très aisé pour un Français de pénétrer bien complètement dans la demeure et dans la vie des grands de l'Annam.
Un voyageur dont nous avons déjà mis à contribution les souvenirs, M. F. Baille (i), a eu cependant l'heureuse fortune de pouvoir se faire introduire à la Cour d'Annam, durant cette période difficile.
« Ce n'est guère, dit-il, que sous le couvert d'une mission officielle que l'on peut pénétrer dans l'intérieur des palais royaux, et notamment dans la partie de ces palais qui sert d'habitation à la mère du roi.
« Aucun Européen, par exemple, ne vit jamais le visage de la mère de Dong-Khanh ; et il en est de même pour toutes les grandes dames. Plus haut elles sont placées dans l'échelle sociale, plus . impénétrable est le sanctuaire, c'est le mot — où elles vivent confinées. Leurs suivantes seules pénètrent auprès d'elles. »
M. Baille a pu entrevoir la mère de Thu-Duc :
« Après avoir parcouru pendant plus de vingt minutes dinextricables méandres de jardins et de couloirs, nous fûmes amenés, dit-il, dans une cour
(i) Souvenirs d'Annam (1886-90).
lyO L IXDO-CIIINE .FRANÇAISE
assez vastCj entourée de hauts murs. Deux orchestres de femmes, rangés parallèlement, emplissaient l'air de leurs sons bizarres. Il faut dire que l'âge et le ph3-sique de presque toutes ces artistes commandaient le respect et que l'imagination la moins avide de romanesque et d'inconnu fut demeurée glacée à leur vue.
« Après quelques minutes d'attente, nous pénétrâmes enfin dans une salle assez basse.
« Au fond se voyait un store fait de fines lames de bambou et orné de dragons multicolores.
« Le roi, en grand costume, s'était agenouillé tout auprès, dans l'attitude de la prière qui n'est, chez les Annamites, autre que celle du respect le plus profond. C'est que, derrière ce store, cachée aux regards profanes, comme dans le demi-jour d'un sanctuaire, se tenait la vieille reine-mère. A travers le rideau de bambou le roi, d'abord, les Européens ensuite lui adressèrent leurs hommages et, derrière le store, on entendit une voix, à peine plus perceptible qu'un murmure, qyi y répondait. Tout à coup la mince cloison de bambou se souleva lentement, comme ferait un rideau de théâtre.
c( Nous aperçûmes l'idole, immobile, revêtue de la robe jaune royale, le regard fixe, le teint d'un blanc jauni, comme l'ivoire d'un vieux crucifix.
ce Ce ne fut qu'une vision ; rien de plus... Le store retomba aussitôt, d'un coup rapide et sec. De nouveaux compliments furent échangés et le roi, longtemps encore, continua devant le rideau ses lais d'adieu. »
De nombreux emplois à la Cour sont occupés par des femmes : une sorte de garde, composée de trente femmes et qui se renouvelle quotidiennement, entoure continuellement le roi, ou reste en surveillance dans ses appartements privés. Pour valets de chambre, le monarque emploie aussi des femmes, qui le vêtent, le peignent, le parfument, le coiffent, prennent soin de ses ongles, le servent à table.
A vrai dire, ces femmes sont des dajnes du sérail, et elles appartiennent par leur origine aux meilleures conditions sociales.
c( Le roi, dit M. Baille (// s'agit de Thu-Duc, ou Tu-Duc), prend trois repas par jour : à six heures du matin, puis à onze heures et enfin à cinq heures du soir. Chacun de ces repas se compose de cinquante mets différents. Cinquante cuisiniers (thuang-tieng) sont attachés à la seule personne du roi. Cela fait un cuisinier par chaque plat, et pour chaque repas : à ce compte, les thuang-tieng ont tout le temps de soigner la cuisine royale. De même que dans nos anciennes cours, le service de la table comporte l'observation d'une étiquette rigoureuse. Le son d'une clochette prévient tous les officiers de bouche que l'heure du repas royal est arrivée.
« Chaque cuisinier remet, dans l'ordre voulu, le plat de sa confection à un chambellan, qui, luimême, le remet à un eunuque. Les eunuques, à leur tour, remettent aux dames de service les plats dont chacun d'eux est chargé. Ce sont en effet des femmes qui servent le roi à table, et c'est à genoux
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qu'elles lui présentent les plats. Le roi — est-il besoin de le dire — effleure à peine chacun de ces cinquante plats. Il boit pendant son repas d'une cau-de-vie spéciale, fabriquée avec des graines de nénuphar et parfumée avec des plantes aromatiques.
« Il faut croire que l'étiquette autorise les changements nécessaires de régime, car Dong-Khanh, à cause de l'état précaire de sa santé, buvait du vin de Bordeaux.
(( D'ailleurs, l'étiquette suivie pour le service des repas, sur laquelle on vient de lire quelques détails, est celle de l'ancienne Cour, laquelle était fort rigoriste. Il est probable que, là comme ailleurs, le temps et (( l'esprit nouveau » qui souffle partout feront leur œuvre et apporteront, si ce n'est déjà fait, de notables modifications.
(( Le riz que mange le* roi, et qui fait le fond de son alimentation, quand il est seul et n'est pas contraint de manger à l'européenne, doit être très blanc et choisi grain à grain. Il est cuit dans une marmite en terre que l'on brise après chaque repas. La qualité même des baguettes dont se sert Sa Majesté pour manger n'est pas indifl'érente. Elles doivent être faites avec du bambou qui vient d'avoir toutes ses feuilles, « et renouvelées chaque jour ». Les baguettes d'ivoire semblent trop lourdes à la main royale. La quantité de riz mangée par le roi est déterminée et pesée : jamais celui-ci ne la dépassera, et s'il ne mange pas comme d'habitude, s'il se sent l'appétit moins ouvert, de suite il fait appeler ses médecins et leur demande des
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remèdes, que d'ailleurs il n'absorbe qu'après les avoir fait goûter préalablement par eux.
« Chaque province du royaume doit envoyer à la cour, pour la nourriture royale, les meilleures productions de son sol, dont une partie provient des impôts payés en nature.
« Au deuxième mois de chaque année, après avoir fait abstinence pendant trois jours, le roi va, escorté de toute la cour et en grande cérémonie, célébrer la fête du Nïam-Giao, c'est-à-dire offrir un sacrifice au ciel. Cette cérémonie, la plus solennelle de toute l'année, a lieu près d'une haute colline en forme d'éventail, couverte de sapins et qui, d'après la légende annamite, sert comme d'écran et de défense à la citadelle. Ce jour-là, le souverain, d'ordinaire à peu près invisible à son peuple, se montre à tous, porté dans le ngoe-lo, sorte de chaise couverte et vitrée du haut de laquelle il peut voir et être vu. Des tentes ont été dressées d'avance dans l'enceinte de l'esplanade des sacrifices pour qu'il y puisse passer la nuit avec sa cour. Tout au milieu existe une plate-forme en maçonnerie à laquelle on accède par de hauts escaliers. C'est là que l'autel, décoré d'étoffes jaunes et rouges empruntées au palais, a été préparé. C'est là aussi que doit avoir lieu le sacrifice. A minuit, les mandarins militaires immolent un buffle, et le roi l'offre en grande pompe au ciel, qu'il salue de cinq lais consécutifs pendant qu'un mandarin lit tout haut les prières prescrites par les rites et qu'on brûle de nombreuses pièces de soie.
« La fête est d'ordinaire terminée à l'aube, et
Sa Majesté se dirige de nouveau et avec pompe vers son palais, au milieu des autels que la piété respectueuse des sujets lui a élevés tout le long de sa route. Les vieillards les plus âgés de la province viennent se presser sur son passage et incliner jusqu'à terre leur chef branlant, en signe d'hommage, et aussi pour recevoir les récompenses auxquelles, en vertu des lois édictées suivant la belle morale de Confucius, ils ont droit « pour avoir vécu longtemps ».
« La plupart des fêtes données à la cour, et en particuher les dîners qu'offre le roi, ont toujours pour complément obligé quelque représentation théâtrale.
« Ces solennités dramatiques se font dans une immense salle, sorte de hangar carré ouvert de trois côtés, et autour duquel sont disposées, pour les invités, de longues tables recouvertes de drap rouge, chargées defruits et de pâtisseriesindigènes, qu'il est bon, d'ailleurs, de n'aborder qu'avec une certaine circonspection. Au milieu de ces friandises aux formes et aux couleurs bizarres, des verres, des tasses, que des thi-viés (serviteurs du roi) vont venir remplir tout à l'heure de bière, de thé ou même de chartreuse verte.
« Le roi prend place sur un trône isolé et assez élevé, ayant devant lui une table sur laquelle on place, à côté de sa tasse et de son sucrier de jade, un petit plateau à bords relevés, fort riche, certains objets qui sont de son usage familier, et dont il ne se sépare jamais. Un étui rouge plein de longues cigarettes menues et minces, une montre d'or à
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répétition, des bijoux, des flacons d'odeurs, des vaporisateurs, un petit miroir, que sais-je ?
« A sa droite et à sa gauche, sur des sièges isolés, prennent place le résident supérieur et le général commandant la brigade.
« Derrière, à travers une immense natte dont les tresses assez larges peuvent laisser passer le regard, on devine les visages et on entend les chuchotements curieux des femmes du sérail.
« La salle est fort mal éclairée. Les énormes solives du plafond et les piliers qui le soutiennent, en bois noir fort et massif, ajoutent encore à l'obscurité du lieu. Sur le plafond sont peints des nuages; des étoiles, un quartier de lune, flottent dans un azur quelque peu enfumé par le temps. On aperçoit deux ou trois trappes destinées à servir à des jeux de scène et qui constituent à peu près toutes les ressources dont pourront user les machinistes. Quelques lampes vulgaires, produit de notre petite industrie européenne, et alimentées au pétrole, se balancent au bout de longues tiges de fer; quelques flambeaux sont disposés sur les tables ou même à terre, impuissants à éclairer de leur vacillante lumière, cette immense étendue sombre. Des nattes, placées sur le sol, couvrent le centre du carré et constituent en quelque sorte la scène.
« A peine le roi a-t-il pris place, que l'orchestre prélude, un orchestre composé d'une vingtaine de musiciens accroupis et qui arrachent à des tamstams, à des guitares, à des fifres une mélodie monotone et criarde. En face est un énorme tambour,
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plutôt une sorte de grosse caisse. Derrière se tient un haut mandarin, — nous avons vu le beau-père du roi, le king-luoc duTonkin, occuper cet emploi. — C'est lui qui, aux passages intéressants de la pièce, lorsque les acteurs auront bien enlevé une scène, frappera à deux ou trois reprises sur le tambour ; chacun de ces coups représentera un certain nombre de ligatures à attribuer aux artistes.
« D'ordinaire, aussitôt que le roi s'est assis, les principaux acteurs viennent en costume faire le lai devant son trône, présentant à ses regards de longues bandes d'étoffe sur lesquelles sont brodées en gros caractères des formules de respect, des souhaits de longue vie et de prospérité. Un autre acteur de sa voix gutturale récite une sorte de long prologue, puis ensuite la pièce commence. Il y en a qui durent trois jours et plus, sans lasser les spectateurs indigènes, qui, obligés de s'y arracher pour leurs occupations ou leurs repas, reviennent, vingt-quatre heures après, voir tranquillement où en est l'intrigue.
« Pour les Européens, le moment où la pièce commence est celui où ils cessent de comprendre. Cela n'est plus qu'un chaos bruyant, hurlant, bigarré, auquel nous essayons, sans succès, de trouver un sens, en nous aidant de la mimique. Les acteurs ont le costume dramatique chinois, d'énormes barbes postiches dont les pointes descendent jusqu'à la ceinture. Le visage est odieusement barbouillé de noir, de jaune ou de vermillon ; les yeux sont démesurément grandis. Ce sont bien les personnages de l'épopée militaire chinoise,
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moitié hommes, moitié monstres, se combattant entre eux par les grotesques et repoussantes imaginations de la laideur. Ils marchent avec une certaine gaucherie laborieuse, juchés sur leurs hautes babouches à bout retourné et à épaisses semelles de feutre. Les habits ont des formes et une ornementation dont la richesse et la variété détient l'analyse. Quelques-uns . tombent, devant, en lourds tabliers, chargés de broderies, de dragons, d'animaux fabuleux aux mille couleurs^; les robes, sanglées à la taille par de larges ceintures auxquelles pendent des sabres gigantesques, semblent avoir, par le poids et l'épaisseur des ornements qui les chargent, toute la rigidité massive du bois. La tête est chargée de casques au cimier desquels se dressent et se balancent de longues plumes de paon, symbole des grands commandements milita,ires en Chine.
« Le dialogue se poursuit, criard et monotone, entrecoupé de menaces, de simulacres de coups de sabre, de provocations. La note de la colère et de la brutalité domine.
«: De temps en temps, un brouhaha se produit, une des portes du fond s'entr'ouve : on voit passer, défilant devant le roi en se voilant la face, une bande de guerriers qui agitent • en hurlant des étendards aux mille couleurs. Ce doit être quelque armée qui se rue à de grandes batailles et va défendre le sol envahi. En tout cas, cela est bruyant et bigarré.
« Pour ajouter à l'horreur satanique de la situation, quelques hommes accroupis tout près de la
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petite cabane du souffleur, dont la voix, d'ailleurs, couvre parfois celle de l'acteur, jettent contre la flamme d'une torche des poignées d'une certaine poudre composée à cet effet. Tout aussitôt, s'élèvent vers le ciel de grands nuages de feu et d'étincelles, qui ne vivent que la durée d'un coup d'œil et s'éteignent en laissant derrière eux des senteurs de fumée acre qui vous étreignent à la gorge et emplissent toute l'atmosphère. )>
La fin d'un règne est en tout pays une grosse affaire pour ceux qui sont chargés du gouvernement. Cela est vrai surtout dans les monarchies d'Extrême-Orient, où la moindre incertitude dans la vie politique de l'État facilite tous les complots, fait naître l'occasion de tous les troubles. La succession au trône était un problème fort compliqué en Annam, au temps où la monarchie y avait plus de pouvoir qu'aujourd'hui^ quand le monarque défunt ne laissait pas de fils, ou bien en laissait de trop jeunes pour régner.
Ce fut ce qui arriva de Dong-Khanh, dont la mort prématurée prenait le monde officiel au dépourvu.
Ses deux fils, étaient âgés, l'un de quatre, l'autre de trois ans. On avait donc en perspective une régence interminable, laissant la porte ouverte à toutes les éventualités. Déplus, la reine mère, qui avait été consultée et qui devait l'être, selon les rites, avait dès le début écarté la descendance de Dong-Khanh.
Le résident général de France, après de nom-
breux pourparlers et de nombreuses éliminations, finit par porter son choix sur un fils de Thu-Duc, ce roi qui régna quelques jours seulement. L'enfant auquel on venait de songer avait dix ans. Le choix qu'on faisait de lui paraissait en outre avoir l'avantage de rétablir la lignée directe des Nguyen. Il vivait en captivité, avec sa mère et un frère, depuis la mort du père, dans l'enceinte de la citadelle. Le choix proposé par le représentant de la France agréa au conseil de la cour et au Comat.
Des envoyés se présentèrent dans la demeure de la mère et, s'adressant à elle, lui demandèrent de désigner son fils aîné : « Le voici, dit-elle ; que lui voulez-vous ? — C'est lui, répondit-on, que nous venons chercher pour être roi d'Annam. » Alors elle fondit en pleurs ; elle ne voulait pas donner son enfant et suppliait qu'on lui épargnât une chose si effra3^ante ; mais le Ciel avait parlé, on n'avait qu'à lui obéir, et l'enfant fut, le soir même, emmené au palais et placé, en attendant l'heure de son couronnement, dans un appartement situé non loin de la salle des audiences solennelles, au noï-cat. c( Où suis-je, où me mène-t-on ? disait-il à l'interprète royal. — Altesse, vous êtes dans la bibliothèque des rois, dans celle qui va être la vôtre... — C'est bien, donnez-moi alors les Entretiens de Confucius. »
Le propos est historique et, de fait, cet enfant de dix ans était déjà un lettré : façonné par un excellent professeur, il lisait les caractères et connaissait même l'alphabet français .
Les astrologues ayant reconnu que le pr février
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était un jour très favorable, le couronnement fut fixé à cette date.
Le jeune prince avait été, selon les rites, faire la veille ses lais aux ancêtres dans le palais de Can- Chanh et recevait là les ornements ro3^aux. Il aurait même dû recevoir aussi le sceau en jade dit « de la' succession de famille ». Mais ce sceau a été emporté jadis par Ham-Nghi dans sa fuite et perdu dans les montagnes du Quang-Binh. On délivra au prince la plaque d'ivoire « ordre royal », qui doit servir de laissez-passer pour aller chercher le Livre d'or dans le palais de Can-Chanh.
Ce Livre d'or, qui n'est ouvert qu'au commencement ou à la fin de chaque règne, est présenté au futur souverain. Le caractère écrit à son rang de succession devient son nom propre.
Celui du nouveau roi fut chieii (lumière de sagesse). Les mandarins attachés au noï-cat (cabinet du roi) choisissent ensuite un certain nombre d'expressions littéraires formées de deux caractères et a3^ant les significations les plus favorables ou les plus agréables au ciel. On offre cette liste au nouveau souverain qui choisit là son nom de règne. Ce nom est ensuite transcrit sur le Livre d'or et affiché dans tous les temples des anciens rois et dans le Nam-Giaô (temple du ciel).
Le roi d'Annam prit le nom de Thanh-Taï, ce qui veut dire « bonheur absolu et succès dans toutes choses » (i).
(i) F, Baille.
l'annam et le ton Kl X iSi
ILes combats d'élépliants.
Parmi les jeux qui obtiennent le plus franc succès vis-à-vis des indigènes et qui piquent le plus particulièrement la curiosité des Européens en Indo-Chine, il faut placer les combats d'éléphants.
En Annam, ce sont les éléphants de guerre qu'on fait paraître dans ces combats. La lutte a lieu dans un grand cirque aux larges gradins de pierre envahis par la broussaille, ou sur le glacis d'une citadelle, comme près de Hué.
On en augmente parfois l'attrait en introduisant un animal, par exemple une panthère prise dans les montagnes.
Le plus souvent les organisateurs des combats d'éléphants font confectionner à l'avance des magots en paille, aussi laids que possible (car plus ils sont laids, plus le spectacle sera amusant), et simulant des guerriers et des animaux fantastiques qui devront inspirer de la terreur aux éléphants.
Lorsqu'on a eu la chance de pouvoir mettre une panthère ou autre animal féroce sur le terrain de la lutte, les cornacs ne voulant nullement mettre leur personne en danger, s'arrangent souvent pour mettre la panthère hors d'état de nuire, en lui enfonçant de petites pointes de fer sous les griffes, afin de paralyser ses mouvements. Presque toujours, dans ce cas, la malheureuse bête doit combattre attachée à une chaîne et l'on a soin, pour l'affaibhr, de l'enfermer longtemps à l'avance dans une caisse étroite, presque sans la nourrir. Pour comble de cruauté, on a vu des cas où les
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cornacs, avant le combat, faisaient rogner les ongles et même coudre la bouche des panthères : pour cette dernière opération, on doit serrer l'animal entre deux planches et il arrive qu'il expire avant la bataille, mais son corps servira quand même à l'amusement des badauds.
Au jour annoncé pour le combat, les cours d'eau voisins se couvrent de jonques et de sampans, dès l'aube. La foule des indigènes se presse, en faisant un bruit indescriptible, autour de la lice préparée pour le spectacle.
Quand le roi honore le combat de sa présence et que son grand sampan est signalé, de grandes clameurs retentissent. Le roi, assis sous un dais, à l'arrière du sampan de gala laqué rouge et rehaussé d'or, est entraîné sur l'onde par cinquante rameurs.
Lorsque le sampan royal est arrivé contre la rive, un vacarme épouvantable de mousqueterie provoque un redoublement de l'enthousiasme populaire. Bientôt, des hurlements véritablement sauvages couvrent ou tout au moins atténuent les autres bruits : ce sont les éléphants que l'on commence à provoquer à la colère.
Les éléphants, généralement au nombre d'une douzaine, sont d'abord rangés en ligne de bataille, dans un ordre tel que, à une certaine distance, leurs défenses semblent constituer une ligne blanche et absolument droite. Les animaux commencent à s'ébranler lentement et pour les exciter, on leur tire à chaque pas des coups de canon, qui les enveloppent d'âpres tourbillons de fumée^ pend'" ^t que des étendards rouges sont agités sur
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leurs yeux et que des soldats enfoncent dans leur échine des lances acérées. Enfin, entre leurs oreilles, le cornac juché sur leur dos fait pénétrer la pointe de son coupe-coupe.
Les éléphants bientôt affolés, se jettent rageusement sur les magots en paille figurant les guerriers ; il les enlèvent avec leur trompe et les projettent en l'air, croyant punir leurs ennemis réels, qui, eux, savent se garer à temps.
Les attitudes lam^entables que prennent ces magots par suite de l'acharnement des éléphants à les faire tourbillonner en l'air, et cela au milieu des nuages de fumée et de poussière et du mouvement général, tout cet ensemble constitue un spectacle simulant vraiment un combat et qui provoque l'admiration des spectateurs.
Les éléphants ont souvent trois ou quatre lignes d'obstacles inertes à enlever et font ainsi une hécatombe de magots, au grand amusement de la foule, dont les cris ne cessent de les exciter. Les pauvres animaux qu'on fait un instant replacer en carré, se montrent alors dans un silence relatif, ruisselants de sang et immobiles, mais bientôt une horde hurlante de soldats vient de nouveau tourbillonner autour d'eux et les provoquer encore par des salves de mousqueterie et un grand tapage.
La lutte contre les magots remis en place recommence toujours de plus en plus acharnée et fébrile. On l'interrompt plusieurs fois, pour la recommencer encore, durant des heures. Le peuple ne se lasse pas de ce spectach% malgré qu'il ne varie guère, et en reste comme émerveillé.
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Lorsque l'exhibition d'un animal féroce fait partie du programme, on ne le fait entrer en lice qu'à la fin, en guise de bouquet, mais la pauvre bête à force d'avoir reçu des coups de ses gardiens est déjà pantelante avant de lutter; elle est vite assommée mais peu importe, son corps, inerte comme celui des magots en paille, est projeté en l'air par les éléphants et cela suffit pour que l'assistance soit satisfaite.
Le spectacle, quels qu'en soient les détails, se prolonge même jusqu'à la nuit qui tombe brusquement, à cette latitude. Pour la dixième fois, on ramène les éléphants à la lutte tandis que le sampan ro3"al regagne le palais à travers le fleuve.
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On sait que les Chinois et les Annamites font entrer dans leur ahmentation le nid de la gracieuse hirondelle. La réputation de ce mets bizarre est parvenue jusqu'aux gourmets européens, qui l'ont emprunté au monde jaune.
Une des provinces de l'Annam, celle de Quang- Nam a la quasi spécialité de cette production. Cette province fournit d'ailleurs la table des riches Chinois : car le nid d'hirondelle est un mets de luxe, et c'est exclusivement de l'Annam que les Carêmes chinois tirent cette friandise.
Les nids d'hirondelle comestibles proviennent principalement des îles dépendant des provinces de Quang-Nam, de Quang-Ngaï et de Binh-Dinh.
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Mais le centre de production le plus actif est Tîle de Cui-Lao-Cham, près du port de Daï-Chiem, à peu de distance de l'embouchure de la rivière de Faï-Foo.
Les nids d'hirondelle sont devenus la source de grandes richesses pour les pa3"s d'où on les tire. Leur découverte remonte au règne de Gia-Long.
Ce monarque avait promis par édit de récompenser ro}' alement celui qui découvrirait, dans le pays soit un objet d'alimentation nouveau, soit une boisson jusqu'alors inusitée, et capables d'enrichir ]e commerce local.
Un des sujets de Gia-Long vint alors lui présenter des nids d'hirondelle qu'il avait découverts dans les îles de la province de Quang-Ngaï. Le roi fut enchanté. Il offrit au porteur des nids les plus beaux titres honorifiques alors connus.
Mais l'Annamite repoussa les titres et demanda seulement — et il obtint — pour lui et pour ses descendants, le monopole de l'exploitation de cette source de revenus, à charge par eux de payer à l'Etat annuellement et en nature, une redevance d'environ 80 livres. Mais, tous les membres de cette famille devaient être exemptés à perpétuité des corvées provinciales, du service militaire et du paiement de l'impôt personnel. Bientôt la famille du trouveur de nids comprit, en fils, petits-fils, gendres, etc., une cinquantaine d'hommes : ils se donnèrent pour chefs deux d'entr'eux, et fondèrent, au centre de la région propice à leur industrie un village qui existe encore, Yen-Xa ; le village des nids d'hirondelle.
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Ces nids d'hirondelles ne comprennent pas, comme ceux de la plupart des oiseaux, que des matériaux trouvés par l'animal et assemblés sous une forme particulière. L'hirondelle y ajoute de sa salive pour les cimenter et c'est cela qui en constitue la particularité et la valeur comestible. Cette salive, très visqueuse communique à la terre et aux brins de paille ou d'herbes sèches apportés par l'oiseau la force de cohésion nécessaire pour constituer le nid.
Tous les nids des hirondelles varient d'ailleurs de forme et de matériaux, selon les espèces et les pays, mais la salive y est toujours employée.
Au point de vue delà valeur marchande, les nids comprennent deux catégories.
La première catégorie est celle des yen-huyet ou nids dans la confection desquels il entre du sang en quantité variable. Ce sont les plus rares et les plus appréciés. On n'en trouve qu'au printemps et leur rareté s'explique par ce fait bizarre que ce sont ceux des hirondelles malades, atteintes d'une sorte de phtisie, qui provoque chez elles de véritables crachements de sang.
Les indigènes répètent d'après la tradition que les oiseaux qui ont des nids yen-huyet meurent vite d'épuisement et qu'ils ne passent jamais deux hivers, ce qui augmente la rareté des nids. Pour donner une idée de la difficulté de se procurer cette catégorie de nids à salive sanguinolente, il suffira d'indiquer que les rochers de l'Annam n'en donnent guère plus de trois ou quatre livres par année.
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La seconde qualité, appelée yen-sâo, comprend tous les autres nids, ceux par conséquent où il n'entre que des sécrétions salivaires. On en fait la récolte au printemps, à l'été et à l'automne, mais surtout durant la première de ces trois saisons. En moyenne, deux nids d'hirondelle pèsent un taël, soit environ 37 gr. 80.
Les nids d© première qualité se vendent environ 35 ligatures le taël, et ceux de seconde catégorie de 18 à 20 ligatures. Rappelons que la ligature vaut environ 75 centimes ; elle équivaut à 600 sapéques.
Nous avons déjà dit que le printemps permettait seul la récolte des deux qualités de nids. L'été ne permet de se procurer que des nids de deuxième qualité, moins grands et moins compacts que ceux de printemps ; il faut en effet quatre nids d'été pour faire un taël, dont le prix moyen n'atteint que 15 ligatures.
Quant à la récolte d'automne, c'est la plus restreinte ; elle ne donne que de rares nids, peu estimés et très petits ; il faut sept nids d'automne pour obtenir le poids d'un taël, qui ne se vend plus que 9 ou 10 ligatures.
Ceux qui ont le souci de l'avenir de l'industrie qui nous occupe sont même d'avis que l'on devrait interdire la récolte d'automne, qui risque de détruire les œufs, et ne rapporte qu'un bénéfice dérisoire.
Les Chinois, consommateurs habituels de ces nids, ont deux façons différentes de les manger. Les uns les préparent au sucre, les autres au gras.
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Dans l'un ou l'autre cas, on débarrasse d'abord le nid des substances extérieures et étrangères qui y adhèrent presque toujours, par un bain prolongé dans l'eau bouillante. Lorsque ce netto3^age est jugé suffisant, on retire les nids du bain et on les fait cuire au bain-marie quelquefois avec du sucre, mais le plus généralement avec un pigeon ou une volaille, en ajoutant quelques fruits de nénuphar.
La médecine chinoise prétend que ces nids guérissent toutes les maladies et particulièrement les maux d'estomac, les affections de poitrine et l'asthme.
Une des causes de la cherté de ce comestible est la difficulté et même le danger de sa récolte. Chaque année, la recherche des nids coûte la vie à plusieurs hommes. C'est dans les anfractuosités des rochers qu'il faut aller les cueillir. Des hommes exercés, pour y arriver, enfoncent ça et là où ils peuvent, à partir du sol, dans les fissures du roc, des bouts de bambou dont l'ensemble forme échelle pour redescendre, car c'est tout en grimpant que les coolies employés à ce travail disposent ainsi leurs échelons. Parvenus à la région où gîtent les oiseaux, ils détachent avec soin les nids du roc, à l'aide de couteaux. Ils sont surveillés d'en bas par un doi qui ne les perd pas de vue, de peur qu'ils ne dérobent seulement un fragment du précieux produit. L'opération est même le plus souvent surveillée par un membre de la famille concessionnaire, qui a conservé jusqu'à nos jours son privilège. M. Baille rapporte qu'une très riche
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maison chinoise, qui a des succursales dans tous les grands ports de la contrée, et en établissait alors une à Tourane, offrit au gouvernement annamite une très grosse redevance annuelle en argent pour obtenir la concession du commerce des nids d'hirondelles.
Les descendants de l'ancienne famille privilégiée étaient fort émus de cette offre ; et, venant défendre leurs droits, ils produisirent le texte même des ordonnances de Gia-Long.
Mais il restait à savoir si, examinés de très près, les droits en question avaient bien le caractère de la perpétuité, ou s'ils ne laissaient pas place à la possibilité d'une mise en adjudication. Car, dit M. Baille, la raison budgétaire est comme la raison d'état : elle fait faire et amnistier bien des choses.
C'est là un principe qui trouve trop souvent son application, surtout en Extrême-Orient.