HUÉ
Hué, la ville et les environs, dit M. J. Chailley, constituent un des plus délicieux endroits du monde. Un fleuve, presque sans courant, tout uni, les eaux bleues, les rives bordées de ces bambous, arbre unique, souple et léger, élégant s'il est isolé, et majestueux en masse à l'égal de nos forêts de France; entre les rives, les sampans aux formes fines, rappelant les gondoles avec leurs bouts relevés et leurs rameurs qui godillent d'une main,
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se laissant aller au fil de l'eau, en chantant quelque chant mélancolique. Au bord du fleuve, le profil de la citadelle ; plus loin, l'arête fine et éclatante des palais royaux ; plus loin encore, s'étagent des montagnes roses et bleues avec des fonds d'arbres vert sombre, s'enlevant sur un ciel gris perle le jour, et le soir vieil or.
A Hué aussi la nature est splendide, mais pas libérale. Gardez-vous de vous plonger dans le fleuve ; gardez-vous de gravir les flancs ombreux des montagnes ; la nature jalouse a mis devant ses merveilles deux farouches sentinelles ; la fièvre et l'insolation.
Hué est le fléau du travail ; la chaleur, en mai, est déjà intolérable. La rivière est chaude, nuit et jour, à 30 degrés : c'est elle qui fournit l'eau qu'on boit. Vous la rafraîchissez artificiellement ; jouissez bien de votre jouissance au moins, car elle vous coûtera vraisemblablement quelque indisposition. Vous êtes en mauresque, dans ce costume de soie qu'on adopte ici Taprès-dînée, veste et pantalon flxOttants ; vous ouvrez, dans votre maison convenablement orientée, les deux portes qui vous donneront un délicieux courant d'air ; roulez- vous bien vite dans la flanelle ou vous paierez cher cette volupté d'une minute. Et tout est à l'avenant. La nature ou l'industrie de l'homme vous prodigue des biens de toutes sortes : la raison vous interdit d'en profiter.
Et cependant Hué est si belle qu'on tenterait volontiers d'y vivre contre fièvre et marais, si l'on avait en même temps les mo3''ens de lutter. Il n'est
pas de régions éternellement insalubres. Pas un des pays civilisés qui n'ait été autrefois la proie des fièvres et autres fléaux. Défrichez quelques montagnes, captez les sources, desséchez et comblez les marais, assainissez les demeures, et là, comme ailleurs, vous aurez un jour un pays habitable ; et la nature, quittant cette allure de marâtre qui prend plaisir à nos peines et nous envie nos joies, sera ce qu'elle est partout ; Valma mater, auteur de tous biens, source de toutes jouissances.
M. Marcel Monnier (i) a raconté ainsi l'impression que lui firent le premier aspect du Tonkin et son arrivée au port de Haïphong :
(( Il était cinq heures de l'après-midi, quand la Tamise stoppait au mouillage de Hondo. Cette journée d'avril s'éteignait dans un crépuscule hivernal, sous un ciel bas, un ciel du Nord chargé de brumes. Sur la gauche, quelques îlots pelés, la tache blanche d'un phare qu'on eût pu prendre, à distance, pour un grand oiseau de m.er posé sur le roc. Au-delà, dans la pénombre, un morceau du continent, la pointe de Do-Son, une ligne de faîte vaguement estompée sous le brouillard.
« L'aspect de la mer est sinistre. Hier, si bleue, maintenant méconnaissable, salie de particules terreuses, de bois mort, d'herbes pourries. Et nous
(i) Temps, 1895.
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voici, roulant bord sur bord, immobilisés dans cette boue rougeâtre pour cinq ou six heures.
(( Dans le golfe du Tonkin, la marée est diurne, c'est-à-dire qu'il n'y a qu'une seule marée par vingt-quatre heures. Aussi les bâtiments doivent-ils régler leur allure en conséquence, sous peine de s'exposer à perdre près d'un jour entier à attendre le flot. Depuis le matin, on avait poussé les feux. xMais, malgré cet effort, le vent contraire et les courants nous contraignaient de mouiller à moins de vingt milles du but...
« Vainement j'ai cherché les digues fondantes, le marécage empesté, les paillottes et les guinguettes. Disparus, évanouis, remplacés par des avenues tirées au cordeau, où se croisent les pousse-pousse, les poney-chaises, les cavaliers, les bicyclistes, par un hôtel monumental, absolument dépourvu de confortable d'ailleurs, fort mal approprié aux exigences du climat, mais dont l'architecture fantasque et bistournée, surgissant au milieu des constructions de style plus sobre, corrige l'aspect un peu trop neuf de l'ensemble, l'uniformité rectangulaire des lignes et fait l'effet d'une note gaie éclatant soudain au cours d'une S3^mphonie classique.
« Puis des squares aux pelouses bien peignées, un boulevard planté de flambo3^ants et de lilas de Perse. Là sont les principaux magasins, les cafés, un joli cercle où l'on vous accueille de la façon la plus cordiale, où l'on peut feuilleter à l'aise les journaux, les revues de l'ancien et du nouveau
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monde. Là chaque soir tout Haïphong — cinq cents personnes qui donnent, par leur va-et-vient, l'illusion d'une population dix fois plus nombreuse — tout Haïphong s'assemble. De cinq à six, on est allé en voiture, prendre le frais hors de la ville du côté du champ de courses ou sur la route de Do-Son. Maintenant on attend l'heure du dîner en faisant les cent pas sur l'asphalte ; on discute les télégrammes du jour, les nouvelles arrivées par la dernière malle ; on sable ce qu'on est convenu d'appeler l'apéritif sous forme de vermouts ou de coktails à la glace. Cependant la lumière électrique projette sur la chaussée un éclat de fête et, dans l'élégant hôtel occupé par le Courrier d' Haïphong, la salle des dépêches luit comme un phare. C'est, en vérité, restitué là tout d'une pièce, avec un art infini, un coin du Paris boulevardier et flâneur.
« Haïphong, en dépit de ses dimensions très vastes, n'est pas encore un centre commercial des plus actifs. De onze heures du matin à trois heures de l'après-midi, un silence religieux pèse sur la ville européenne. C'est le moment de la sieste. Et je ne puis m'empêcher de penser que cette habitude adoptée dans toutes nos colonies témoigne, non pas précisément de notre indolence comme l'ont insinué les mauvaises langues, mais des loisirs laissés aux commerçants par la stagnation des affaires. Des gens accablés de besogne n'auraient jamais l'idée de fermer leurs bureaux quatre heures sur huit. Pondichéry, Saigon, Hanoï, Haïphong s'adonnent à la sieste. Bombay, Calcutta, Singapour, Hong-Kong ignorent, et pour cause, le
repos diurne. Les journées y sont trop remplies pour qu'on trouve le temps de rêver étendu sur la chaise-longue, derrière les jalousies closes.
(( Ce n'est pas à dire que nos compatriotes demeurent ici les bras croisés. Quelques-uns même ont créé des industries d'une importance réelle, des forges, des scieries à vapeur. J'ai visité avec intérêt les ateliers de la Compagnie des correspondances fluviales du Tonkin qui construit des chaloupes dont la coque et les machines ne le cèdent en rien aux bâtiments sortis des chantiers de Hong-Kong. A citer aussi une savonnerie fort bien installée, laquelle utilise comme matières premières les produits du pays : le coco, l'arachide, le ricin ; un vaste et curieux établissement où l'on prépare chaque mois pour l'exportation plusieurs centaines de tonnes de jaunes d'oeuf destinés aux mégisseries de France qui, jusqu'ici, s'approvisionnaient sur les marchés du Levant. »
Ce qui manque en réalité à Haïphong, ville déjà superbe et prospère, c^est un port ; ce qui en tient lieu n'est accessible à toute heure qu'aux bâtiments de faible tonnage. Les bâtiments calant plus de 4 mètres n'y peuvent pénétrer qu'avec la marée. De nombreux projets ont été mis à l'étude dans le but d'améliorer la situation. C'est le dragage de la barre de Cua-Cam qui a été finalement décidé. Haïphong compte actuellement 21 ,200 habitants, dont i,i6o Fraiïçais.
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HAMOÎ
Des notes de vo3^age de M. G. Lieussou, nous détachons les passages suivants :
« Hanoï couvre une grande étendue... Les bazars n'offrent rien de particulier : longs boyaux, étroits, bordés de boutiques, et communiquant avec la rue par une simple porte d'entrée.
« Les métiers sont groupés par rues, dont la plus importante et la plus active est la rue des Incrusteurs . . .
« Le résident d'Hanoï nous donne un interprète qui nous fait visiter la citadelle. Grand rectangle, dont les deux grands côtés ont un kilomètre, elle date, comme celle de Hué, du temps où la France eut les premiers rapports avec l' Annam ,sous l'empereur Gialong, conquérant du Tonkin. Ce soiit des officiers français qui l'ont construite en 1790 sous la direction du colonel Olivier. Les fortifications, en terre, sont établies sur le t3^pe Vauban...
(( Un Chinois, interprète de la résidence, nous fait ensuite visiter les diverses industries d'Hanoï, entre autres les fabriques de meubles et objets à incrustations de nacre. Nous pénétrons dans plusieurs réduits obscurs où se fabriquent des articles de luxe et y trouvons des ouvriers accroupis autour d'une petite table basse et qui apphquent la nacre à l'aide d'un ciseau grossier. Le procédé est des plus primitifs. Ces objets ont bien perdu de leur valeur ; on a voulu fabriquer trop vite et on a em-
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ployé surtout des bois qui n'avaient pas eu le temps de sécher ; dans la nacre moins fine, se glissent aussi, souvent, des fragments de coquillage.
« Rue des Brodeurs se trouvent de beaux tapis brodés ; plus loin, voici les tisseurs et dé videurs de soie ; cette soie est du genre de celle de Quinhone, dans l'Annam, souvent jaune et gaufrée.
La rue des Armuriers offre une vive couleur locale : cuirasses, lances, armes de toutes sortes souvent ciselées avec beaucoup de goût ; il y a là comme une réminiscence des armes qu'on trouve à Java.
« La gomme laque est une des productions les plus importantes du Tonkin ; on en exporte vers Hong-Kong et Canton. A Hanoï, la laque d'or est inconnue et il ne se fabrique guère que de petits objets communs, surtout des boîtes à bétel en laque, rouge ou noire; l'énorme quantité de bétel que mâchent les Tonkinois et auquel ils doivent leurs dents noires, explique cette consommation de petites boîtes.
(( 11 se fabrique encore à Hanoï des statuettes, vases en arD:ent, cuivre ou bronze assez finement ciselés, des images coloriées et des stores peints de dessins à vives couleurs. Durant la journée, l'animation est très grande dans ces quartiers. C'est que Hanoï est le centre du commerce de tout le pays et qu'il s'y tient chaque jour divers marchés.
(( h^pagode des supplices contient une quantité de statues dorées de Bouddha, les unes en bois et les autres en pierre ; plusieurs statues ont été enlevées, d'autres percées dans le dos pour y chercher des
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prétendus trésors. Il n'y a aucune trace de la série de supplices infernaux que je pensais pouvoir comparer aux fresques de Ceylan, l'humidité a fait disparaître ces peintures ; aussi le nom donné à la pagode n'a plus de raison d'être...
« ... En revenant de visiter l'emplacement où tomba si vaillamment le commandant Rivière, nous faisons une halte dans le village du papier. C'est là que se fabrique d'une façon d'ailleurs assez primitive et au moyen d'une pâte faite d'écorce de bois le papier d'emballage. Nous sommes vite rendus au bojrd d'un grand lac d'au moins 12 kilomètres de tour... Sur les bords du lac, nous visitons la pagode du Grand Bouddha qui contient sa statue colossale : ce n'est certainement pas le type consacré parla tradition, et l'on croirait plutôt que cette statue de marbre représente un de nos évangélistes. »
Hanoï est formé de la réunion de dIus de cent vil-
lages, renfermant ensemble environ 125,000 habitants. Les Européens y sont moins nombreux qu'à Haïphong, si l'on ne compte pas les militaires. Le quartier européen se compose de larges boulevards bien percés.
La ville a depuis bien des années déjà, des trottoirs et des réverbères et les maisons à la française y sont nombreuses.
Au soleil couchant, le tam-tam, grosse caisse oblongue, résonne aux quatre coins d'Hanoï, dans un bourdonnement sonore de coups r3^thmés et décroissants. C'est le signal du repos, car, dans ce pa3"S, le soleil couchant est meurtrier, disent les
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indigènes. A partir de ce moment, il ne faut sortir que bien couvert, car la brusque modification de la température pourrait être fort dangereuse pour les promeneurs.
Les promenades en pousse-pousse sont de mode à Hanoï. Un coolie indigène- tire le véhicule, secondé par un coolie de relai placé à l'arrière. Ces hommes vont très vite et mettent leur amourpropre à se dépasser les uns les autres dans les rues.
La Concession est le nom qui a été conservé, à Hanoï, au premier pied- à-terre de nos troupes, en 1882.
« Sur ce terrain, dit M. Louis Pe^'-tral (i), à quelques pas du fleuve Rouge, s'élèvent aujourd'hui les établissements militaires et résidentiels de l'administration et de la guerre. Des jardins convenablement entretenus, des allées bien prises, aux arbres mâles et feuillus, donnent à ce coin de terre plein d'une fraîcheur douce et consolatrice, quelque chose comme le souvenir riant d'un site de France. »
Plus loin, la rue Paul-Bert a Fallure d'un coin de ville française ; elle est coquette, renferme des cafés luxueux, où les consommateurs sont nombreux ; dans ses bazars, on trouve tous les bibelots parisiens.
« Le véritable Hanoï s'ouvre maintenant devant nous, continue M. Louis Peytral, dans un dédale
(i) Sillioucttes tonkinoises.
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de rues longues et mouvementées, ayant toutes leur physionomie commerciale, leur industrie particulière, dont elles ne se départent jamais.
« C'est la rue du Coton, avec ses magasins à ra3^ons Y03^ants et multicolores, la rue des Brodeurs, avec ses métiers en plein air, la rue du Cuivre avec ses batteries à reflets où le soleil se mire, la rue des Cercueils et tant d'autres, toutes remplies d'une activité fiévreuse, d'une soif de travail ardente
« Tout ici sert de prétexte à la production. L'Annamite ouvrier est sans prétention ; il fait des travaux remarquables d'incrustation et de sculpture sur des planches pourries, faute d'autres, et tout cela s'entasse et s'étale sur des tréteaux éclopés servant de devantures...
« De-ci de-là, des cabarets chinois reconnaissables aux pancartes rouges de leurs vitrines ; des boutiques annamites généralement sales et toutes en profondeur, où se débitent une infinité de mets disparates et provocants que les indigènes achètent et mangent sur place, dans une désarticulation grossière des mâchoires. On trouve là du thé chaud, du choum-choum (eau-de-vie de riz), la seule boisson en usage chez les Annamites, et toutes sortes de portions de restaurants réparties dans des soucoupes : bouchées minuscules qui varient à l'infini, suivant la nature du hachis, l'arrangement des sauces et des épiées, le tour de main apporté au levage des pâtes, et la coloration fantaisiste du riz qui se roule en boulettes, ces mirifiques boulettes sucrées que les indigènes relèvent, dans une moue
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gourmande de leurs lèvres grasses, du nom un pju prétentieux de « gâte^aix annamisses ».
Tout le long de la chaussée, des commerçants ambulants courbés sous le poids de leur pacotille ; des artistes capillaires installés en pleine rue, dans l'exercice délicat de leurs fonctions; et par centaines, chargés suivant leur sexe et leur âge, des nha-què (paysans) de retour des champs, 4;rottant les uns derrière les autres, dans un déhanchement isochrone et r^^thmé, et s'attardant de temps à autre une minute au premier cabaret voisin pour vider une cai-bate de riz ou fumer une pipe.
A l'étalage de toute boutique annamite repose un petit récipient de terre ou de faïence enchâssé dans un cache-pot de bois. A sa partie supérieure, deux petites tubulures de cuivre, légèrement évasées, disparaissent sous un culot noir et fétide qui monte du récipient surchauffé et s'arrête, figé, sur ses bords.
Ce petit meuble original est le cai-diou, la pipe nationale annamite : sorte de narghileh simplifié où brûle, au milieu du glougloutement monotone de l'eau, une pincée, aussitôt renouvelée, d'un tabac noirâtre et opiacé. Tout voyageur qui passe a le droit de porter gratuitement à ses lèvres la tige de bambou qui s'agite, plantée comme une hampe, dans un trou pratiqué sur îc cache-pot. Il s'approche, dépose une pincée de son tabac dans le fourneau de cuivre, absorbe d'un seul trait la fumée, les veines du cou gonflées sous l'effort, et se remet en marche, après avoir soufflé deux ou trois bouffées au nez du propriétaire impassible, à