‹ L'Indo-Chine françaiseChapitre 17 sur 19 · AXXAM \ÎT LK TO.NKIX · texte numérisé non relu

AXXAM \ÎT LK TO.NKIX

qui l'usage veut qu'il ne doive rien, pas même un remerciement.

Certains quartiers de Hanoï ne sont guère beaux à voir. Ils sont formés de casemates basses, ouvertes à tous les vents, peuplées de paysans malingres et souiïreteux. Beaucoup sont couverts de pustules, que dissimulent à peine les larges feuilles de bananier dont ils tapissent leur corps.

« La lèpre se promène ici en plein jour, en pleine rue, semant partout ses exhalaisons fétides, dans un étalage de plaques qui suppurent, de membres ouverts, tordus et rapetisses...

<< Comme dans tous les milieux qu'habite la misère , les mioches pullulent dans ces taudis infects. Nus comme des vers, quelque temps qu'il fasse, ils courent d'une case à l'autre, escaladent les toits et les arbres et, visiblement heureux de cette liberté d'a.ction qui est la vraie vie de l'enfance, passent le plus clair de leurs journées à se vautrer dans des mares putrides,, pêle-mêle avec les pourceaux, leurs amis et leurs frères,. dont ils partagent, fort gentiment d'ailleurs, la couche et la pitance.

"Uîi poste dans le :Deita,

(( Le poste : Une sentinelle avancée dans l'immensité n-o^rne des plaines tonkinoises.

• (( Des paillottes annamites s'entassent là, pouilleuses, à l'abri de nos armes, et sous ces toits, qu'un coup de vent ferait crouler, naît, grandit et se multipHe, dans la quiétude nonchalante d'une misère

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qui ne pèse pas, toute une fourmilière de paysans à demi-nus, au teint hâlé par le soleil.

« Un affluent du fleuve Rouge baigne un des côtés -du poste, lui assurant ainsi, en même temps qu'une ligne naturelle de démarcation et de défense, cette irrigation incessante si active contre l'influence maligne du ciel ardent de ces contrées.

« Quelques lopins de terre utilisés en jardins potagers, des groupes de buffles noirs en liberté dans les mares, deux ou trois chaînes de paysans attardés sillonnant des sentiers perdus dans les hautes herbes, donnent un air vivant et champêtre à ce coin isolé d'un désert qui dort enseveli sous la moisson touffue de ses rizières inondées, et dans l'immensité duquel se détache, de loin en loin, la silhouette amincie et géante d'un groupe de bananiers aux oreilles pendantes, d'aréquiers faméliques ou de cocotiers à panaches, comme un oasis solitaire à l'horizon vert.

(( Un mirador s'élève au bord du fleuve, et, sur cette sorte de guérite aérienne montée sur quatre échasses en bambou plantées en terre, le drapeau français commande la plaine et flotte dans le ciel bleu.

(( C'est le quartier militaire proprement dit, autour duquel se groupent les casemates, si spécifiques d'aspect, qui servent de casernes à nos troupes.

(( Sur le prolongement de la route, quelques toits de pagodes restaurées et de maisonnettes neuves abritent, à proximité des troupes, les deux ou trois cabaretiers français et chinois qui forment, pro-

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tégés par la garnison, tout l'élément pacifique et commercial du poste » (i).

Les liantes régions du Tonîcisi, les Muongs, ete.

« Le Thanh-Hoa, d'où sont originaires la famille impériale, et quantité de mandarins, est formé par la vallée inférieure du Song-Ma. Le fleuve, descendu des montagnes du Laos, coule vers le sudest, dans une vallée profonde, rectiligne, parallèle à celle de la haute rivière Noire et du haut fleuve Rouge. Il conserve cette orientation, malgré les sinuosités de son cours inférieur, entre en plaine à cinquante kilomètres de la côte, puis se divise en trois bras, qui forment un delta en miniature, et le canal de Ninh-Binh, franchissant la faible ligne de partage, fait communiquer les eaux du fleuve Rouge et celles du Song-Ma.

« Sur la rive gauche, un peu au-dessus du point où la vallée du Song-Ma commience à être resserrée entre deux collines, on trouve Phu-Quang, citadelle en ruine et gros village, dont les cases bordent la berge du fleuve. Au miHeu de cette citadelle carrée et bastionnée, mais dont les fossés à moitié comblés, dont les escarpes croulantes étaient envahis par les broussailles, habitait la garnison. Un ancien magasin à riz, occupé par le détachement d'infanterie de marine, une petite pagode restaurée tant bien que mal... étaient tout ce qui restait des

(i) Louis Peytral. Silhouettes tonkinoises .

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anciensbâtiments annamites. Des cases en bambous et en torchis servaient de logement... » (i)

Dans les environs, on peut se livrer aux plaisirs de la chasse, à moins qu'on ne préfère gagner un bois sacré, entourant une pagode bâtie entre la route et la berge. Là, assis au pied d'un banian, on peut, tout en laissant le temps s'écouler, regarder sur le fleuve les évolutions de quelque sampan ou quelque long train de bois, emporté par le courant vers Thanh-Hoa, ou bien des barques de pêcheurs se maintenant au milieu dufleuve, l'une portant le grand filet rectangulaire au bout d'une perche, les autres venant rapidement à sa rencontre, leurs sampaniers faisant le plus de bruit possible avec des baguettes de bambou, pour chasser le poisson devant eux.

Les races diverses qui habitent les hautes régions du Tonkin ont des mœurs et une organisation politique différentes.

Le régime est féodal et les Annamites ont su plier leur administration aux besoins locaux. Comme l'Annamite a toujours méprisé les gens des montagnes, ces derniers en revanche détestent sincèrement les mandarins venus de l'Annam.

Le colonel Pennequin et ses officiers, qui ont administré le pays, ont apporté, dans le règlement des affaires locales, en plus de leur probité, le respect des coutumes, la sollicitude pour les populations et de grands égards pour les chefs féodaux.

Les Annamites avaient divisé le pays enphus, en

(i) Fréd. Garcm. Un an chez les Miiongs.

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huyens ou chaus et en xas, mais ils s'étaient inspirés des divisions historiques et géographiques ; le phii correspond à peu près à un département, le chaii à un arrondissement, le xa à une commune.

On parle souvent du pays des Muongs ; or, un iNIuong n'est pas un homme, mais, dans la langue indigène, l'équivalent d'un xa ou commune ; plusieurs muongs forment un chau.

Les xas se subdivisent eux-mêmes en hameaux (bans, giaps), fortement rattachés aux xas, qui forment une véritable unité politique.

Le pouvoir est exercé par un chef héréditaire, plus souvent respecté qu'obéi des notables. Le conseil des notables discute tous les intérêts de la commune ; il existe un Conseil semblable au (( chau », qui s'occupe des questions intéressant l'arrondissement.-

Dans chaque commune, le chef ou ly-truong est chargé du maintien de l'ordre, du soin de lever les impôts et de la surveillance du service de voirie. Il est assisté de lettrés, véritables secrétaires et emplo3^és demairie, gardes champêtres, gardiens de pagode, crieurs publics, etc.

Chaque commune tient un registre d'état civil (Dinh-Bo), qui sert de base pour répartir l'impôt de, capitation. L'impôt est discuté par le Conseil des notables, qui arrête le rôle; les contributions sont perçues par le ly-truong ou maire.

Un registre des corvées existe également, car chaque habitant doit trente jours de corvée par an, pour Tentretien des routes.

La commune a un budget spécial de recettes,

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constitué par les centimes additionnels fixés par le Conseil des notables et qui se grossit de l'argent versé par les particuliers pour les mariages et enterrements, sans compter l'affermage des marchés et des bacs et les revenus des biens communaux.

La justice est rendue par le Conseil des notables présidé par le ly-truong. Les causes graves sont portées au chef-lieu.

Les chaus ou huyens ne sont d'ailleurs que des centres où les chefs centralisent les rapports des maires ; il part de là une certaine unité de direction, mais le chau ne s'immisce pas dans l'administration de la commune.

L'ancien royaume Thaï, jadis tributaire de l'empire Khmer, s'étendait jusqu'en Chine, où les Thaïs ont des représentants connus aujourd'hui sous le nom de Païs.

Les Thaïs furent refoulés plus tard par des peuples venus de la Chine, mais ils possèdent encore la plus grande partie du pays compris entre le fleuve Rouge et la rivière Noire.

Les Nungs et les Nangs, venus de Chine, bordent la frontière du Tonkin, de Lao Kay au Kouang-si. Les Mans, originaires de la Chine, sont nomades et ont toujours été en butte aux vexations des Annamites et des Thaïs.

Les Méos, connus en Chine sous le nom de Miao-Tsé, sont venus du Yunnan ; ils ont envahi le Tonkin de 1860 à 1865 et s'y sont maintenus en refoulant les Thaïs.

Les Annamites, qui avaient conquis les hautes

régions du Tonkin, ne cherchèrent pas aies coloniser ; ils se bornèrent à les exploiter : c'est pourquoi leurs mandarins sont devenus si impopulaires et ont provoqué souvent des insurrections, réprimées par des massacres.

Les premiers administrateurs français envoyés dans le haut Tonkin, et qui venaient de Cochinchine, où ils étaient habitués à faire prédominer l'Annamite, agirent de même dans ces nouveaux territoires. Ce système provoqua bientôt une insurrection.

C'est le commandant, depuis général Pennequin, qui comprit le premier la vraie situation.

En 1893, le colonel Pennequin adressait à tous les commandants de cercle, de secteur et de poste des instructions qui amenèrent la parcification du pays.

Pour bien voir le haut Tonkin, le meilleur cicérone que nous puissions trouver est M. Fred. Garcin (i), qui a donné sur ce pays les détails les plus vécus. Il est surtout intéressant de vivre, avec lui, de la vie des Muongs.

« A la nuit, nous sommes installés dans une pagode sur la rive droite du Song-Ma. Le crépuscule est court. Bientôt nous ne sommes plus éclairés que par les grands feux que les tirailleurs ont allumés et qui jettent leurs lueurs rouges sur la haie d'enceinte, sur les piliers de bois de la pagode, faisant scintiller tour-à-tour les faisceaux de carabines ou, au fond du temple, la laque et l'or du

(1) Au Tonkin. Un an chez les Muofigs (Pion).

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petit autel bouddhiste. Accroupis sur leurs talons' en cercle autour des brasiers, les tirailleurs se sèchent de la pluie qui nous a trempés. Les coolies, groupés çà et là autour des feux, ou bien se faufilant entre les soldats, présentent à la flamme leurs vieux caï-cio grisâtres, tout rapiécés. Sur toutes ces figures bronzées, aux pommettes saillantes, aux yeux obliques, se lit la joie d'avoir atteint l'étape, de se sécher, de sentir approcher l'heure de manger le repas qui mijote dans les marmites de cuivre. »

« Le dîner fini, on passe un peu d'eau dans les soucoupes, et l'on y verse l'infusion de thé vert que l'on boit sans sucre. Les conversations reprennent alors ; on entend de nouveau fuscr les rires et, dans les groupes, l'énorme et grossière pipe de bambou circule de main en main. Chaque indigène tire d'une pochette ou des plis de sa ceinture une pincée- de tabac qu'il place dans le fourneau de la pipe ; et, en approchant une brindille prise au foyer, il aspire une grosse bouffée de fumée, qu'il renvoie ensuite en ouvrant sa bouche toute grande. Bientôt quelques hommes se lèvent, replacent dans leur musette la caïbat (la soucoupe qui a servi pour le repas), et, se roulant dans leur couverture, ils s'étendent pour dormir ou pour rêver, sur le sol de la pagode. »

Le villap'c muono- diffère sensiblement des vil- Wes annamites de l'intérieur. Dans ces derniers, peu habitués à la vue d'un Européen, l'arrivée d'un Français provoque une émotion qui se traduit

chez ses habitants par une attitude craintive et des manières obséquieuses. Chez les Muongs, Taccueil est bien plus franc, l'air plus assuré. Le chef du village vient généralement au-devant des arrivants avec une attitude à la fois cordiale et digne.

Les indigènes habitent dans des constructions bizarres. Le plancher, constitué par des lattes de bambou^ repose sur de gros piliers en bois, à deux ou trois mètres au-dessus du sol. Il y a là certainement, à défaut de commodité, une meilleure intelligence des lois de Thygiène, si mal connues dans les petites caï-nha de la plaine, où l'habitation repose directement sur un sol de terre battue, et d'où la propreté et la ventilation sont bannies.

Pour pénétrer dans les habitations muongs, il faut gravir une échelle qui donne accès à la demeure du chef de la famille. On accède ainsi à une plate-forme abritée par un toit en saillie. Si l'on ouvre la porte, on se trouve dans une immense pièce longue parfois, de 25 mètres, large de 8. Toute la case est là, rassemblée, sans compartiments, sans séparations ni cloisons. Il n'y a qu'une seule exception pour une petite chambre formant tambour à l'intérieur, et qui est la chambre à coucher de la femme du chef. Il faut être bien ami de ses hôtes pour avoir accès dans cette chambre que les Muongs considèrent comme un sanctuaire, C'est là qu'on garde, à l'abri des regards indiscrets, les étoffes de soie, les métiers primitifs avec lesquels on brode des ceinturons charmants, de couleur et de variété ; les longs fusils à mèche aux

garnitures d'argent, à la crosse minuscule plaquée d'ivoire ; les arbalètes aux flèches empoisonnées, les sabres et les lances ; toutes les armes en un mot, comme toute la fortune.

Les foyers, en briques, sont disposés à chaque extrémité de la case ; auprès, sur des claies, se placent les marmites, les plats de cuivre, les divers ustensiles de ménage. Les feuilles de latanier et les bambous du toit, les grandes claies suspendues au plafond et supportant les provisions de maïs et de riz, les paniers ^remplis de cocons et de chanvre, tout cela est, par l'action de la fumée des foyers, recouvert d'un hâle noir et brillant. Les foyers fument généreusement : mais la case est grande, l'air y entre à flots; jamais on] n'en est incommodé.

Les femmes du peuple ne présentent rien de bien particulier, sauf par leur costume. Mais les femmes des chefs de village sont presque toujours du type ethnique le plus pur. Ces dernières se cachent aux yeux des Européens et leurs maris n'aiment pas à les montrer. Mais si l'on réussit à apprivoiser les chefs par quelque politesse, un verre d'absinthe par exemple, ils permettent à leurs épouses de sortir de leur cachette.

Ces femmes, qui ont conservé la pureté des traits de la race muong, diffèrent essentiellement des femmes annamites. Elles ont été beaucoup vantées, mais sans exagération. Leur taille est moyenne, elles sont bien prises, leur démarche est aisée j

C'est pour l'Européen un régal que de se trouver en face d'une telle créature, lorsqu'il sort de n'avoir d'autre objet d'admiration que les con-gais du delta tonkinois, petites boulottes à l'allure déhanchée et vulgaire. Autant la femme du delta est parfois disgracieuse, autant celle du pays muong ou tout au moins celle qui est de race pure, est agréable à contempler. Le teint est blanc, les yeux sont grands et noirs, les traits réellement fins et jolis, les dents blanches et non pas laquées de noir comme celles des Annamites. Le costume de la femme muong rehausse encore sa beauté naturelle et laisse loin derrière lui le long cai-oco des femmes de la plaine ; « c'est un corsage qui ne laisse à découvert que le cou, une pièce d'étoffe de soie, rayée de plusieurs couleurs, formant jupon en s' enroulant autour de la taille, et, réunissant les deux, une longue ceinture de soie brodée. La coiffure, fort curieuse, se compose d'une pièce d'étoffe qui couvre le sommet de la tête, s'attache derrière la nuque et fait que, de loin, dans les champs, les femmes muongs ont l'aspect de paysannes trans^ tévérines. Chez celles qui travaillent la terre, la soie est naturellement remplacée par le coton, mais la forme est toujours la même. De longues pièces de toile blanche, brodées par elles de dessins bleus, sont souvent employées chez les pauvres, pour ceindre leur taille... »

Le sol y est encore presque entièrement réparti entre quelques grandes familles privilégiées qui admettent le droit héréditaire. La grande masse de la population ne possède absolument rien en

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propre et pour elle la propriété individuelle n'a pas de raison d'être : les récoltes, les bestiaux, le temps, la vie même du peuple, tout, en vertu de la tradition, appartient au maître séculaire. Ces propriétaires terriens sont en même temps chefs militaires et ont entre eux des liens de vassalité ; dans chaque famille, l'autorité absolue exercée par l'aîné est héréditaire.

En 1874, la- révolte musulmane du Yunnan ayant été définitivement écrasée, de fortes bandes rebelles se répandirent dans les hautes vallées de la rivière Noire, du Song-Ma et de leurs affluents ; cette invasion ruina bien des seigneurs muongs et modifia leurs rapports mutuels. Enfin l'invasion française abaissa ou même écrasa complètement quelques chefs, éleva, au contraire, ceux qui surent nous rendre service.

Les Muongs sont de braves montagnards, aux mœurs rudes, mais honnêtes ; ils placent le respect de la famille, la sollicitude envers les faibles et la fraternité au-dessus de toutes autres qualités. Ils adorent leurs enfants, mais ils témoignent un respect et une obéissance touchants à leurs parents, tant qu'ils existent. Insouciants, ces hommes oublient vite leurs tribulations et ne se préoccupent guère du lendemain.

Chez eux la fraternité n'est pas un vain mot ; lorsqu'il 3^ a une maison à construire, tout le village y travaille, dans la mesure des moyens de chaque habitant ; quand le travail est fini , un repas un peu plus copieux que d'habitude est l'unique salaire offert aux collaborateurs volon-

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taires et désintéressés par le nouveau propriétaire.

Mais si la féodalité a pu se maintenir jusqu'à notre époque chez ces montagnards au caractère fier, c'est que la noblesse compatit toujours aux misères du peuple, que son joug ne fut jamais ou bien rarement insupportable. Si une disette survient, les gens aisés offrent des secours aux pauvres et les réserves de riz et de maïs du seigneur sont mises, dans les cas graves, à la disposition du peuple jusqu'à complet épuisement.

La conclusion d'un mariage donne lieu à des démarches et à des pratiques fort curieuses. M. Garcin raconte qu'un jour, se trouvant dans la case d'un chef de canton, il vit entrer « deux hommes, suivis d'un jeune garçon portant un plateau chargé de bétel, de boulettes de riz cuit, roulées dans des feuilles, et de poisson de rivière. Ils présentèrent ce lay au chef et causèrent longuement avec ce dernier. C'étaient les parents d'un jeune homme qui venaient lui demander sa fille en mariage.

« Ils s'étaient déjà présentés, n'apportant que l'arec et les feuilles de bétel enduites de chaux ; mais en ce moment ils faisaient leurs ouvertures.

« Après leur départ, le vieux notable appela sa fille et lui fit part de la demande. Celle-ci ne prononça que quelques paroles d'acquiescement et retourna à son métier, abandonné un instant.

(( Deux jours après, les parents du jeune homme sont revenus, ils ont apporté un nouveau la}^ des poulets et des œufs, et le chef de canton demande

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25 piastres (100 francs) pour donner sa fille en mariage.

« Au jour solennel, qui ne tarda guère, lorsque, dit M. Garcin qui avait été invité au repas de noce, j'entrai dans la case, le futur, ayant cette fois suivi ses parents, venait d'arriver. C'était un vigoureux garçon de vingt-deux à vingt-trois ans, coiffé d'un turban tout neuf, avec des anneaux d'argent autour des poignets. Ses parents et Fami qui, dans les visites antérieures, accompagna le père, avaient également- revêtu leurs habits les plus neufs.

« La jeune fille était assise à côté de son futur époux ; tous deux devaient manger à la même table, boire avec des chalumeaux l'eau-de-vie dans la même jarre. L'ami qui avait entamé les pourparlers partagea en deux un poulet et un œuf cuits a l'eau, les offrit, une moitié à chacun] des jeunes époux, leur souhaita toutes sortes de félicités, puis le repas commença. Assis autour de petites tables rondes, hautes de cinquante centimètres environ, les deux familles, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, mangeaient le poulet, le cochon, les œufs, le poisson, la salade, en buvant le thé et l'eau-de-vie de riz.

« Le père du futur était un notable de Co-Lung, comme celui de^la future, un notable de La-Han; le mariage avait lieu ici entre gens de même condition. Les filles de notables néanmoins s'allient souvent à des gens du peuple ; mais les filles nobles, qui ne sont astreintes à aucune corvée, à aucun travail grossier, choisissent rarement pour époux

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un notable ou un simple montagnard. En ce cas, elles perdent tous leurs privilèges, et, pour indemniser leur famille de la faible somme donnée par le futur, elles doivent payer une amende considérable. Dans le mariage auquel j'assistais, la fille apportait en dot plusieurs ceintures de soie, son collier d'argent, une couverture brodée de gros dessins bleus et une grande moustiquaire noire.

« Avant de se retirer, les époux se levèrent, vinrent se prosterner par trois fois devant le chef de canton et sa femme, me firent leurs lays (car lay signifie marque de respect, salutations, et c'est par extension que l'on désigne ainsi tout cadeau accompagnant une démarche polie) ; puis les deux familles se dirigèrent vers Co-Lung, où, le soir, avant la séparation des parents, devait avoir lieu un second repas. »

Les enterrements muongs méritent aussi d'être décrits.

Lorsqu'un Muong a rendu le dernier soupir, la première préoccupation de ses parents et amis est de lui fabriquer un cercueil, des hommes du village se rendent dans la forêt, choisissent un gros chêne, le coupent et prennent, dans la portion la plus forte du tronc, un cylindre d'environ deux mètres de longueur. Ce cylindre est d'abord fendu en deux selon son diamètre, puis les deux parties sont creusées intérieurement et traînées jusqu'à la maison du défunt. Là, on dépouille le bois de son écorce, on termine le cercueil et on le monte dans la case.

Le mort, étendu préalablement sur des nattes

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neuves, qui constitueront son linceul, est entouré de ses enfants, qui pleurent sans arrêt (c'est obligatoire !).

Lorsque le moment est venu, on place le corps dans la bière, mais avant, on doit ouvrir les yeux du mort, afin qu'il puisse contempler une dernière fois la terre qu'il quitte, on place dans sa bouche du sel, du riz et un morceau de canne à sucre, afin qu'il ait de quoi soutenir ses forces durant son grand voyage jusqu'au pays des esprits.

Quand cela a été accompli ponctuellement, quand le corps, enveloppé d'une couverture a été définitivement caché aux regards par le couvercle du cercueil, de longs gémissements retentissent dans la case. Puis on étend du vernis rouge et gluant sur les bords du cercueil et l'on serre le tout avec de fortes cordes.

Les cercueils séjournent parfois un certain temps, dans cet état, à l'intérieur des cases indigènes, entourés de tentures. On place alors, à leur tête, des soucoupes renfermant du riz, du poisson et des baguettes de senteur brûlent sur un petit autel. Les parents revêtent leurs habits de deuil, qui sont complètement blancs, comme chez les Chinois, et tant que le cercueil séjourne chez eux, ils ne touchent jamais à un aliment sans l'avoir préalablement placé un quart d'heure au moins devant leur mort, comme pour le lui faire goûter avant eux.

Il est un cas qui retarde parfois la mise du cercueil en terre, c'est lorsque la famille est pauvre. En effet, il est d'usage de tuer, autant que possible,

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trois buffles pour le jour des obsèques, ces animaux étant destinés à être partagés entre les amis qui ont aidé aux funérailles. Afin de pouvoir satisfaire à cette coutume, les gens pauvres, qui ont peu ou point de ces animaux, attendent parfois d'avoir économisé suffisamment d'argent pour en acheter. Et en attendant, le mort reste dans la maison.

On voit de ces familles, malheureuses esclaves du rituel, vendre tout ce qu'elles possèdent de bibelots, de vêtements et d'ornements pour arriver difficilement à pouvoir acquérir les buffles obligatoires.

Enfin, lorsque ce résultat a pu être atteint, souvent au prix de sacrifices pénibles, ruinant ces malheureux, on procède à la dernière cérémonie. Le cortège part de la maison mortuaire et se dirige vers le pied de quelque colline boisée.

Les cérémonies des Muongs sont plus simples que celles des Annamites, dont la complication défie parfois toute description.

Les enterrements muongs se font sans déploiement de bannières, sans accompagnement de gongs et de tam-tam, à l'inverse de ce qu'on voit couramment au Tonkin annamite. Le cercueil est porté par huit hommes et est suivi des amis, des parents, des femmes éplorées, le tout s'avançant à petits pas, à travers la campagne.

Lorsque le corps a été mis en terre, les parents du mort doivent se couper Jes cheveux, avant de reprendre le chemin du village. Cette partie de la cérémonie se fait près d'un ruisseau ou d'un torrent.

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Ensuite, on pique en terre, sur le bord du cours d'eau, deux longs roseaux se croisant à leur partie supérieure. Tous les parents passent dessous, en s'inclinant, ce qui signifie qu'ils se courbent devant les emblèmes de la fragilité humaine. Un devin jette aux parents, à leur passage, quelques gouttes de l'eau qui a servi à purifier le riz offert au mort. Après s'être lavés dans le ruisseau, hommes et femmes du cortège reviennent à leur case, et là, au pied de l'échelle, leurs longues chevelures dénouées sont coupées et tombent sur le sol. Les mauvais esprits ne trouvent plus ainsi en leur personne le moindre refuge. Dans l'habitation désertée par le défunt et où jamais son corps, sinon son âme, ne doit reparaître, les gémissements et les pleurs des parents recommencent.

Le devin — un des vieillards du village — les console de son mieux : il plie lui-même les tentures à l'aide desquelles on avait caché le cercueil ; puis il asperge d'une eau bénite le plancher et les cloisons pour en chasser les mauvais esprits. Enfin, il se retire avec toute la gravité que comportent les circonstances.

La tombe du défunt est bientôt recouverte par les siens d'une petite cabane. Une paix profonde doit régner autour du site où il repose : les plus grands malheurs fondraient sur le pays, sur la famille, si un imprudent allait troubler son repos, ne fût-ce qu'en coupant aux alentours quelque branche d'arbre. Cependant, son âme est restée vivante : elle peut, s'il lui plaît, revenir dans la maison où une place lui est toujours gardée. C'est

dans un coin de la case, et derrière une légère balustrade de bambou, que l'on tient en réserve, sur .une petite planchette disposée là comme un autel, le repas qu'il pourrait avoir envie de prendre : du riz dans des soucoupes, des feuilles de bétel et de la noix d'arec. Si le mort vient visiter ses enfants, sa demeure, il trouvera là de quoi apaiser sa faim ; et chaque jour ces provisions sont pieusement renouvelées chez les riches comme chez les pauvres. Mais chez les riches l'installation est plus vaste, plus luxueuse, avec, parfois, devant le petit autel laqué et garni d'ornements d'or, une sorte de divan recouvert de fines nattes et sur lequel, aux anniversaires, les parents viennent dire leurs prières et solliciter en faveur des survivants la bienveillance et la protection des ancêtres.

La région de Ha-Giang, dans le haut Tonkin, commence à être mise en valeur. Le delta n'est plus maintenant la seule partie à laquelle on s'intéresse. Les colons commencent à se porter dans les pays montagneux et salubres du haut pays, où l'exploitation agricole est aisée.

Le lieutenant Halais a consacré une étude à cette région dans le Tour du monde.

Cette province de Ha-Giang, dit-il, est à cheval sur la haute rivière Claire, qui a creusé son lit dans un terrain argileux, de sorte que les berges dominent souvent le lit du fleuve de 7 à 8 mètres. Après la saison des pluies, qui dure d'avril à novembre, la rivière Claire est un véritable torrent.

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On sait que ce fut dans ses eaux que le général de Badens trouva la mort.

Le climat est sain ; la température mo3^enne est de i8 degrés en hiver et 30 degrés en été. La région avait cependant un triste renom d'insalubrité, qui a disparu le jour où les règles de rh3^giène y ont été appliquées. A signaler l'heureux résultat qui a été obtenu par la distribution des boîtes à ordures ou « poubelles » aux villages indigènes.

Les Thaïs agriculteurs forment la majorité des habitants du pa3^s. A côté d'eux viennent des Annamites, pour la plupart fonctionnaires, commerçants, industriels, et des Chinois descendus du Yun-Nan, pour travailler aux récoltes.

Les Thaïs sont vêtus d'un veston à la mode annamite mais plus court, et d'un pantalon s'arrêtant aux genoux. Ils portent des jambières. Les femmes portent la jupe et un veston tombant droit ; leurs reins sont ceints d'une ceinture aux riches broderies, et elles portent sur la tête une sorte de turban, dont les plis retombent sur la nuque avec un eftct très gracieux.

Leurs habitations bâties sur pilotis sont propres, saines et bien tenues ; malheureusement, les animaux ont leurs écuries ou étables au-dessous du plancher, et il s'en dégage une odeur qui n'a rien d'agréable, mais les habitants y sont faits.

La base de l'organisation du village repose sur celle de la famille. L'autorité du chef de famille est absolue, le fils aîné hérite de la moitié des biens paternels, et il doit se m.arier le premier. Les autres fils construisent leurs cases auprès de

celle de leur aîné, à qui est revenue celle du père.

Le j eune homme doit pour se marier se soumettre au choix de ses parents. La fam.ille use d'un intermédiaire pour prévenir les parents de la jeune fille. Si la demande est agréée, on présente les fiancés l'un à l'autre et le jeune homme envoie des présents qui ne peuvent être inférieurs à I20 feuilles de bétel, 120 noix d'arec, 2 kilogrammes d'alcool de riz, 10 kilogrammes de riz et deux paires de coqs.

L'importance des présents est en raison directe de la fortune des parents du jeune homme. • Les fiançailles durent au minimum trois ans, pendant lesquels les présents sont renouvelés tous les ans ; elles trament en général pendant sept ans, c'est-à-dire jusqu'à ce que le jeune homme ait la disposition de revenus suffisants pour faire face aux dépenses du ménage.

Les cadeaux obligatoires lors de la célébration du mariage consistent en : treize taëls d'argent, une pièce d'étofi"e d'un taël et diverses denrées en nature. De cette manière, c'est le jeune homme qui dote la jeune fille ; celle-ci d'ailleurs n'a aucune part à l'héritage paternel. Si un chef de famille n'a pas d'enfants mâles, il en adopte, et ceux-ci seront ses héritiers.

- Le culte des morts est en grand honneur chez les Thaïs, comme dans tout l'Extrême-Orient. Leur religion tient du bouddhisme et du confucianisme ; elle est basée sur le culte des esprits. Ils sont très superstitieux et les devins et les sorciers jouissent chez eux d'une influence considérable.

- La femme ne joue aucun rôle dans l'existence

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extérieure de la famille : elle ne mange pas à la même table que son mari et ses fils; elle jouit cependant d'une autorité réelle, car il est très rare que le chef de famille passe outre à ses conseils.

Chaque groupe de maisons a son chef, et la réunion de plusieurs hameaux forme un village, dont le chef est assisté par un conseil de notables.

Les fonctions de chef de village sont héréditaires et ceux qui en sont investis forment une aristocratie très respectée.

La propriété agricole, champs et rizières, est individuelle, alors que les bois et bambous appartiennent à la collectivité du village. Quand un indigène veut construire une maison, tous les habitants du village l'aident à couper du bois et à édifier sa charpente. Le reste de l'installation incombe à la famille de l'intéressé.

L'autorité militaire française a respecté l'organisation des villages ; elle ne s'immisce nullement dans les détails d'administration, et se borne à exercer un contrôle tutélaire pour éviter les abus.

Peuplades de l'intérieur de l'Annani.

Dans l'Annam méridional existent diverses peuplades : les Moïs ou Khas, les Bahmars, les Djiarais, les Halangs, etc., qui diffèrent entre elles par le dialecte. Les mœurs sont douces et les peuples sont susceptibles de progrès agricole et industriel. D'après M. J. Marc Bel, qui a exploré la région en 1897, les cultures tropicales les plus variées réussiraient en ces pays, dont le climat est cependant

l'annam et le TONKIN 223

plus tempéré que celui des autres parties de l'Indo- Chine, à latitude égale.

M. Marc Bel a reconnu des gîtes filoniens aurifères du bas Laos, où les Halangs et les Djiaraïs ne connaissaient que l'or des alluvions. Cet or des filons est maintenant exploité.

Le commandant Trumelet-Faber a étudié, dès 1891, les aborigènes qui habitent entre Tourane et Bassac. Ces Mois, que l'on peut rattacher au groupe malais, forment trois groupes de l'est à l'ouest : les soumis au tribut, qui dépendent de Hué, les sauvages du milieu et ceux de régions élevées. Les sauvages du milieu sont grands, agiles, intelligents ; ils sont armés de lances, ont des flèches empoisonnées et protègent les abords de leurs villages avec de petits piquets fichés dans le sol et dissimulés dans la végétation. Ils se nourrissent de maïs et de riz de montagne, ne boivent que de l'eau et s'enivrent rarement avec la sève du tawaeq.

La végétation est colossale, les forêts vierges impénétrables ; on défriche par le feu, on fait ensuite les semailles et les récoltes sont surveillées du haut de petits observatoires perchés dans les arbres.

Les villages situés à mi-côte et exposés au midi comprennent peu de personnes ; les communications sont rares ; cependant, quand un Moï meurt, on va s'embusquer près d'un village voisin et pour satisfaire l'esprit, on tue un de ses habitants. Le prêt se fait avec une certaine sécurité, car si la valeur prêtée n'est pas rendue à l'époque fixée, l'emprunteur est vendu comme esclave.

Le mariage est une sorte d'achat ; l'homme,

selon ses moyens, achète une femme pour un ou plusieurs buffles. Ces gens croient à l'immortalité de l'âme, ils adorent le génie du village et le génie de la case ; avant de laisser notre compatriote pénétrer dans son habitation , le propriétaire, tenant une fleur à la main, invoquait le génie de la case et fixait ensuite cette fleur, emblème de la prière, sur son toit. La mort d'un homme riche entraîne le sacrifice d'un buffle dont la chair est mangée, le corps du défunt est ensuite enterré, et au bout d'un an, ses restes vont rejoindre d'autres ossements dans une fosse creusée en un coin mystérieux de la forêt; cet ossuaire, surmonté de cercueils vides et enluminés, est mis à l'abri des eaux pluviales par une toiture rustique.

Un explorateur français, M. de Mayréna, tenta de se tailler il y a quelques années, dans ce pays, un royaume en formant la confédération des Sédangs.

- « M. Marie de Mayréna, parti du bas Mékong, arriva au commencement de 1887 aux frontières des Rongao-Jolong . Les missionnaires sont là, depuis quelque cinquante ans, catéchisant avec un succès moyen... M. de Mayréna n'eut pas, sans un subterfuge, trouvé meilleur accueil que les missionnaires et les précédents explorateurs. »

Quand un étranger arrive dans le pays, chaque village, qui est fortifié, se ferme et se déclare Diêng (sacré). Celui qui veut rompre le Diêng est puni de mort . Le Diêng fut proclamé devant Mayréna. Celui-ci déclara qu'il se souciait fort peu des villages, mais que, ayant appris qu'une mis-

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sion 'européenne allemande voulait soumettre les Sédangs par la force, il venait les avertir et les aider à se défendre. Tous les villages s'ouvrirent devant ce sauveur, et on lui fournit toutes les escortes qu'il demanda.

En arrivant à la capitale, Attopen, il avait derrière lui cinq mille guerriers en délire qui l'acclamaient. Il fut nommé roi par ces sauvages, et leur signa une espèce de charte...

Il se bâtit donc là un royaume un peu à la façon de Jules Gros, à Counani.

Une fois établi, Mayréna offrit la suzeraineté de son ro3^aume à la France. M. Lemire, résident de Quinhone lui donna carte blanche pour propager son crédit. Mayréna supprima dès lors le drapeau tricolore et le remplaça par le drapeau bleu à trèfles blancs^ qui fut proclamé le drapeau royal des Sédangs. Les missionnaires, qui l'avaient fortement poussé en avant, l'abandonnèrent à cette occasion, et le protectorat refusa de l'appuyer.

Mayréna partit pour Hong-Kong où il chercha à emprunter de l'argent. Repoussé de toutes parts, il fît, au détriment de l'évêque de Quinhone, un billet qui lui procura un crédit illimité chez un Chinois de Haïphong, lequel habilla somptueusement l'armée sédang, sans jamais pouvoir toucher un sou...

A bout d'expédients, Mayréna partit enfin pour Paris, où sa majesté royale fut rapidement percée à jour.;, (i).

(1) Mat Gioi : Le Tonkin actuel.

Les productions de l'Indo-Chine.

Agriculture.

On appelle souvent la Cochinchine et le Tonkin « les deux sacs de riz. » Cette comparaison tire sans doute son origine de la façon dont les Annamites transportent les sacs de riz, et du reste n'importe quels fardeaux : ils en placent un à chaque extrémité d'une longue perche qu'ils portent sur l'épaule. On peut vouloir aussi exprimer par là que la masse de la Cochinchine et la masse du Tonkin, à l'extrémité chacune de cette longue et étroite bande territoriale qu'est l'Annam, ressemblent à deux gros sacs aux bouts d'une perche. Ou, enfin, que ces deux contrées sont les plus riches, et surtout en riz. A tous ces points de vue, la comparaison serait exacte. Cependant il n'en faudrait pas conclure que l'Annam présente la sécheresse, la pauvreté de la perche qui supporte les deux sacs. Si les d&ltas du Mékong et du fleuve Rouge sont bien les greniers d'abondance de l'Indo-Chine française, l'étroite bande de l'Annam, quoique moins féconde, n'est cependant pas absolument pauvre.

La culture, au Tonkin, se fait très simplement ; les engrais sont peu employés. On se contente le plus souvent de labourer à la bêche et à la charrue. Mais cette façon primitive de remuer le sol suffit

l'annam et le tonkin 227

généralement à un pays aussi fertile^ et les récoltes sont abondantes. Les mandarins lettrés et ceux qui ont acheté aux communes des titres d'exemption ne travaillent pas la terre. La classe des laboureurs comprend presque toute la population hors des villes : riches et pauvres, hommes et femmes, vieillards et enfants.

La fertilité du delta du Tonkin provient des eaux du fleuve Rouge qui se répandent artificiellement sur les sortes d'échiquiers que forment les rizières. Dans une contrée comme celle-là, où l'on cultive surtout le riz, c'est-à-dire où une très grande humidité est indispensable, où Ton manque de bétail, par conséquent d'engrais, toute récolte dépend de la quantité d'eau qu'on a laissé décanter sur les rizières.

Les eaux du fleuve Rouge étant chargées d'un limon très fertilisant, la science de l'agriculteur tonkinois consiste, avant tout, à capter au passage la masse aqueuse qui descend des montagnes avec des terres dissoutes et des lambeaux de végétation arrachés aux rives du haut pays et déjà suffisamment pourris. On commet une faute grave au point de vue de l'agriculture et de la richesse publique, lorsqu'on laisse une goutte d'eau aller du flanc des montagnes à la mer, sans l'avoir obligée à fertiliser plusieurs fois le sol.

Les digues ont été renforcées dans ces dernières années afin d'éviter les accidents auxquels le pays était souvent exposé par les ruptures. On s'efforce aussi d'augmenter le nombre des canaux et de leurs subdivisions.

Dans les hautes régions du delta, il y a encore une certaine pente et l'on peut irriguer, c'est-à-dire déverser topographiquement l'onde bienfaitrice sur de grands espaces. Mais dans les régions absolument plates qui avoisinent la mer, le moindre barrage n'aboutirait qu'à produire un refoulement qui s'échapperait trop vite par les autres arroyos.

Il est cent fois préférable, là, de creuser une foule de rigoles où les cultivateurs viendront puiser l'eau nécessaire.

Le riz, comme chez tous les peuples d'Extrême- Orient, est le principal aliment de la population indo-chinoise. La majeure partie du riz vient dans les marécages, ou en des endroits peu élevés et facilement irriguables, ou bien que l'on dispose de manière à y faire séjourner les eaux des pluies, qui sont abondantes en août et septembre. Ces deux espèces de terrain donnent lieu aux principales moissons de l'année : celles du cinquième et du dixième mois (mai et novembre).

Il existe diverses espèces ou quahtés de riz, entr'autres le riz rouge et le riz blanc ; le riz ordinaire ou « luà-thé » et le riz gommeux ou «: luà-nep ». C'est ce dernier qui figure dans les offrandes des sacrifices ; et dans les festins, comme plat d'honneur. Le riz gommeux sert aussi à la fabrication du vin, sorte d'alcool dont l'usage est très — et peutêtre même trop — répandu. Cet alcool de riz a une certaine force à la seconde distillation, qui peut donner de 15 à i8 degrés.

On en obtient de plus concentré qui sert à fabribuer des liqueurs aromatiques et divers autres

l'annam et le tonkin 229

produits. Le riz d'Indo-Chine se conserve longtemps : plus il vieillit plus il a de qualité.

Les cultivateurs choisissent pour y établir des rizières des terrains plats, dont on fait des manières de vastes cuvettes en les entourant de talus. Il est facile de comprendre que cette disposition a pour but de retenir les eaux pluviales sur le sol. Ce n'est d'ailleurs que pendant la saison des pluies, qui sont diluviennes, alors que les plaines en sont inondées, que les Annamites commencent les travaux de rizières. Il faut ajouter que le terrain, fortement argileux, est alors très détrempé. Les cultivateurs le rendent tout à fait propice à la culture en le faisant piétiner par des troupeaux de buffles, que l'on y promène longuement dans toutes les directions : les animaux battent le sol de leurs pieds, l'amollissent, y produisent une boue épaisse et profonde.

Quand chaque cuvette est changée en une fondrière marécageuse, on passe à la surface de l'argile détrempé de grands râteaux de bois, sortes de herses, dans le but d'en égaliser le niveau.

La pluie qui ne cesse pas de tomber entretient toute l'humidité voulue.

C'est dans cette boue liquide que les Annamites transplantent les pieds ou plants du riz (appelés 7na dans le pays) qu'ils avaient préalablement semé dans un terrain réservé.

Les ma sont repiqués par petites touffes, de 20 à 30 centimètres l'un de l'autre. On les enfonce dans le sol, en emprisonnant leurs racines dans un petit trou pratiqué à l'aide d'un bambou pointu.

2 3o l'indo-chine française

Puis on laisse la rizière livrée à elle-même. Le propriétaire ne visite ses champs que pour régulariser le niveau des eaux et s'adonner à la pêche, car, dans les rizières, on prend des anguilles et de nombreux poissons.

Le riz croît au milieu de ce marécage, peuplé de grenouilles et d'animaux aquatiques. Il s'élève, forme son épi et commence à jaunir lorsque les pluies cessent.

Bientôt, par l'effet de la sécheresse, la rizière devient ferme ; le riz mûrit, le riz est mmr. Les cultivateurs n'ont plus qu à venir faucher les épaisses moissons blondes, semblables à celles des champs de la Beauce. Les Européens préfèrent, en Cochinchine, le riz de Go-cong ; les Annamites aiment mieux celui de Bassac.

Une variété de riz, le nep, dont le grain est très chargé en sucre et en alcool, sert à la confection de gâteaux et d'une eau-de-vie de grains (vin annamite). Cette dernière industrie est entièrement aux mains des Chinois, qui monopolisent la fabrication de l'alcool de riz et en tirent de gros bénéfices.

Dans certaines plaines convenablement inondées, il est facile d'obtenir deux récoltes de riz par an. Le décorticage s'effectue, dans le pays, au mo3^en de pilons grossiers ; mais il existe dans les grandes villes, notamment à Saigon et à Cholon, des usines perfectionnées où ce travail se fait mécaniquement (i).

(i) Paul d'Enjoy : Revue de géographie, 1896.

l'annam et le TONKIN 23 1

Le caféier a été acclimaté assez facilement en Indo-Chine. II y prospère. Cet arbuste donne une première récolte au bout seulement de quatre ans. Il atteint alors 6 mètres au plus de hauteur. La floraison a lieu deux fois par an : la fleur est blanche et exhale une senteur douce qui rappelle celle des fleurs de l'oranger. Ces fleurs laissent après elles un petit fruit rouge qui noircit bientôt et quatre mois après l'éclosion de la fleur, donne deux graines (dans la même coque).

Le cocotier lui aussi réussit admirablement ainsi que le palmier son congénère. Ces arbres se plaisent dans les terrains très arrosés soit par des canaux, soit par des bras des fleuves. On sait combien cet arbre est précieux : tout en lui est utilisable : son écorce, les fibres et surtout Thuile de son fruit. Les fibres qui entourent le fruit servent à la fabrication de cordes, de toiles grossières, de tapis, de stores, de balais. Le fruit peut d'ailleurs se conserver pendant plusieurs années : on sait qu'il renferme un lait très apprécié : les Européens en Indo-Chine se servent de ce liquide pour étendre leur absinthe.

Si l'on tranche les fleurs de cocotier avant leur épanouissement, il s'échappe en abondance de la tige sectionnée un liquide en fermentation qui a le goût du moût de raisin, et qui n'est autre chose qu'une variété de vin de palmes. Ce liquide ne conserve malheureusement pas longtemps ses agréables propriétés.

C'est en concassant, puis en pressant les noix de cocos que l'on extrait l'huile qu'elles contiennent;

232 l'indo-ciiine française

huile précieuse à cause des nombreux usages auxquels elle se prête ; mais elle sert surtout pour l'éclairage : elle entre aussi, dans une certaine mesure, dans l'arsenal de la coquetterie indigène, car les Annamites des deux sexes s'en enduisent abondamment le corps et la chevelure.

Le cocotier est un grand arbre, dont le tronc mesure jusqu'à quarante centimètres de diamètre.

La coquille lignée de la noix de coco sert à faire des objets d'art sculptés.

L'amande qui dans la noix fraîche, est à Tétat de crème, se durcit quand la noix se dessèche. Elle forme d'abord une pâte qui devient dure peu à peu et prend alors un goût d'huile végétale. C'est en effet de l'amande qu'on extrait l'huile de coco.

Il existe aussi un cocotier d'eau, sauvage, dont les fruits sont très inférieurs.

Le mangoustanier donne des fruits délicieux, dont la pulpe est enfermée dans une gaine épaisse. Quand on tranche cette enveloppe, il s'en échappe un suc épais coloré en rouge vif, très chargé en tannin. La chair semble fondre au contact du palais et donne la sensation d'une glace parfumée à la framboise.

Le mangoustan n'est pas seulement un fruit délicieux. Son écorce entre dans la composition de drogues médicinales combattant la dysenterie, etc.

La mangue est le fruit d'un arbre gigantesque ; elle a la forme d'un haricot du poids de loo à 500 grammes; sa pulpe est colorée en jaune. Les mangues que l'on vend à Paris ne sont que des mangues sauvages ou mangots.

l'annam et le TOXKIN 233

Avec les mangoustans et les mangues, on peut faire des confitures, des gelées, des. pralines délicieuses. C'est Singapour qui est, en Asie, le centre de cette industrie de conserves ; on pourrait concurrencer fortement cette industrie dans nos possessions, car elles renferment des fruits beaucoup plus nombreux et meilleurs que ceux de la presqu'île malaise.

L'Indo-Chine française possède tous nos fruits d'Europe et un très grand nombre d'autres, spéciaux aux pays tropicaux.

Le bananier est une des plantes orientales les plus utiles à la nutrition, aucun produit du sol, sauf le bambou, ne reçoit autant d'applications.

Aussi, toute ferme, toute propriété rurale, en Extrême-Orient, a-t-elle son jardin de bananiers.

Cet arbuste se multiplie avec une extrême rapidité et une fois dans un terrain, on ne peut guère l'en extirper. En trois mois, la racine forme des arbres qui, bientôt, ont des grappes de fruits pouvant atteindre 4 mètres de hauteur.

Les griffes primordiales du bananier se composent d'un grand nombre de fibres longues, cylindriques, surmontées d'un oignon en forme de bulbe qui donne naissance à la tige. Celle-ci est uniquement constituée par les feuilles dont les pétioles se lignifient partiellement pendant la croissance des feuilles. Les feuilles sont engainées les unes dans les autres ; elles se développent en se déroulant, forment panache et retombent enfin mollement en arrière, soutenues par une nervure fibreuse très élastique.

234 L INDO-CIIINE FRANÇAISE

Les fleurs émergent de ce bouquet de feuilles concentriques : elles sont larges, évasées et d'une coloration rosée.

Aux fleurs succèdent des fruits verts qui jaunissent rapidement en mûrissant sur pied. Ces fruits très nombreux forment une grappe retenue par une membrane fibreuse très volumineuse. Ils ressemblent à des doigts et sont rangés parallèlement entre eux par couches très distinctes. De cette particularité sont nées les appellations françaises de régime et de mains, appliqués à la grappe totale et à chaque groupement horizontal.

Il y a toujours trente à quarante fruits dans un régime complet.

On ne doit s'approcher des jardins de bananiers qu'après avoir vivement battu les arbres avec une baguette flexible, afin de chasser les serpents dits bananiers, qui s'étendent mollement au soleil sur les nervures des feuilles, dont leur corps a sensiblement la coloration.

Cet serpents sont très venimeux et toute l'Indo- Chine est infestée de reptiles que les indigènes dénomment dragons ou tigres, tous dangereux. Les cobra, entre autres, et les trigonocéphales donnent une mort presque foudroyante.

La banane a le goût d'un mélange de beurre et de sucre avec addition d'une essence d'un fruit qu'elle rappelle : c'est ainsi qu'il y a la bananeananas, la banane-mangue, la banane-orange, la banane-pomme, etc.

Les bananes se servent sur les tables crues ou cuites, comme dessert dans le premier cas, corrime

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entremets dans le second. On en fait aussi de la farine, dont on confectionne des pains excellents qui peuvent se conserver plusieurs mois.

La banane remplace la pomme dans les beignets et pâtisseries. On s'en sert aussi comme colle pour le papier à cigarettes.

L'arbre lui-même, qui est très friable, se débite en rondelles, dont les porcs sont très friands.

Les letchis sont de petits fruits acidulés, enfermés dans une gaine analogue au pelon de la châtaigne. On les fait sécher et on les exporte. La pulpe desséchée a l'aspect et le goût d'une prune brune.

Les kakys sont de grosses pommes à chair de tomate sucrée . Ils sont charnus et imprégnés d'un suc parfumé. On les exporte à l'état sec ; aplatis, roulés dans la farine, ils ont l'aspect et la saveur des figues, avec un arrière-goût de pêche.

Les avocats ne sont pas bons desséchés. Frais, ils contiennent des essences subtiles, qui ne se conservent pas longtemps ; leur goût a de l'analogie avec celui de la poire.

Les palmiers dont nous avons déjà parlé sont représentés en Indo-Chine par de nombreuses variétés. C'est un arbre généralement d'une taille moyenne, très touftu et très vert. Sauf certaines espèces, dont les fruits sont excellents la partie utile du palmier est constituée par la feuille et la sève.

La feuille sert à faire des év^ ntails, des chapeaux, des parasols, des parapluies, du papier, des charpentes, des toitures, des tissus précieux. La sève donne naissance au vin de palme.

Cette boisson s'obtient à Taidc d'incisions pratiquées dans l'arbre (d une façon analogue à celle que l'on pratique sur les sapins landais pour l'extraction de la résine). Le vin est recueilli dans des tubes de bambou, où il dépose un suc noirâtre qui se vend en tablettes.

Un palmier donne, pendant le premier trimestre de chaque année, une moyenne de 700 grammes de sucre et de 2 litres de vin par jour. ,

L'arbre des voyageurs ou ravenala est un palmier dont la tige se termine en éventail et dont les feuilles renferment un liquide incolore, jaillissant à la plus légère entaille. La fraîcheur et la limpidité de cette sève sont très appréciables quand, en cours de route, on souffre d'une soit ardente.

Le cha-la, qui produit des dattes, est resté à l'état sauvage. C'est dans le cœur du chou du. chala que se loge le ver palmiste très apprécié des gourmets orientaux. Un ver se vend 25 centimes sur place , mais , dans les marchés des grandes villes, son prix atteint facilement le double. Sa chair est blanche et délicate; son corps se compose d'une petite tête cornée qu'on rejette, et d'un ballon annelé, dont les mouvements sont ceux d'un accordéon au moment du jeu. Il ne se nourrit que de feuilles naissantes, au cœur du cha-la ; il ne boit que sa sève capiteuse.

On pousse parfois, dit M. d'Enjo3^ la perfection des préparatifs de la table, jusqu'à faire, pendant des mois, l'élevage de ces vers extraits de leur berceau naturel. On les nourrit de pêche, on les gorge de jus de poire, de pomme, de banane ou de kak3^s

afin que leur chair, à son goût sui generis de lait sucré, joigne encore la saveur de la pêche, de la poire ou de la pomme, ou d'autres fruits, au choix des gourmets. Les vers palmistes se servent en beignets ou simplement frits et croustillants.

Le car-eau est le plus élevé des palmiers. Sa tige frêle est terminée par un panache de feuilles dentelées. Il produit des noix très recherchées qui servent à la confection de la chique de bétel.

La chique normale se compose d'un peu de chaux, et d'une noix d'arec enveloppée dans une feuille de bétel. En mâchant le tout, on obtient une salivation abondante et un rafraîchissem.ent analogue à celui que produit la menthe, mais d'une plus grande persistance.

Le but de la chique de bétel est d'éteindre la eoif sans avoir recours à l'ingestion de liquides, opération toujours mauvaise pour l'estomac, sous les climats tropicaux.

Les goyaves donnent des gelées très délicates ; fraîches, elles ont une saveur âpre, qui ne finit par plaire qu'à la longue. On les mange cuites au vin rouge ou crues. La goyave combat la diarrhée chronique.

Les variétés de pommes sont également nombreuses : pommes cannelles, pommes d'acajou, etc. Les jambcsiers, l'ortie de Chine, les grenades, les melons d'eau, les tamariniers, les orangers, les citronniers, sont aussi très répandus en Indo- Chine.

Certaines oranges pèsent 300 grammes et sont recouvertes d'une écorce épaisse vert très foncé.

238 l'indo-ciiine française

Le jacquier est un très curieux arbre ; il a des feuilles palmées, sa hauteur atteint lo à 15 mètres; de ses feuilles et de ses fruits s'exhale une odeur nauséabonde, analogue à celle d'une fosse d'aisance. On n'est donc guère engagé à en goûter. Mais si l'on fait cuire ces fruits, cette odeur disparaît et l'on peut en faire des confitures très fines, ayant un goût d'amandes. Les fruits du jacquier sont si gros parfois que deux hommes arrivent avec peine à les détacher de l'arbre.

l'arbre à pain croît en Indo-Chine ; on sait que son fruit, très original, a le goût du pain frais.

Le papayer est un arbuste frêle, flexible, qui donne des fruits {papayes) insipides , dont la chair est gluante et a le goût d'une crème épaisse. Les feuilles et les fruits sont imprégnés de papaïne, essence qui a la propriété d'amollir et, en quelque sorte, de digérer. Aussi, si l'on consomme des viandes dures et coriaces, on les enveloppe de feuilles de papayer ; une heure après, la viande est tendre. Ces fruits sont donc recommandés aux estomacs rebelles.

Le ma:is n'est pas introduit dans le pays depuis longtemps; mais il devint vite une ressource pour la classe pauvre : aussi sa culture a-t-elle pris, dans les contrées à terrains, secs, où l'établissement des rizières est peu pratique, une extension considérable.

Le millet n'est pas d'une consommation assez grande pour qu'on le cultive en grand.

Le sésame occupe de grands espaces et est cultivé, au moins dans certaines régions, sur une vaste

l'annam et le tonkin 289

échelle. On sait que cette graine donne une huile excellente, et propre à divers usages.

Les ignames récoltées dans le pays sont de deux espèces : l'une est rouge, l'autre jaune, celle-ci et celle-là également propres à l'alimentation.

Le prix moyen de ce tubercule sur les marchés oscille autour de i franc à i fr. 50 les 100 kilogs. Une sorte plus savoureuse, que l'on récolte dans les marais, atteint un prix un peu plus élevé.

On peut citer dans cet ordre de productions, encore, le navet, semblable à celui d'Europe ; la lu-mai racine très farineuse, à la fois plante médicinale et plante de consommation.

L'on a essayé d'acclimater au Tonkin la pomme de terre et la patate : ces tentatives n'ont guère réussi.

Le chou pommé vient très bien au Tonkin : d'ailleurs toutes les cultures m^araîchères y réussissent. Les melons, citrouilles, etc., sont abondants dans toute l'Indo-Chine.

Le gingembre, la mélisse, le pouliot, le safran, la menthe, la petite ciguë, les oignons, les échalottes sont cultivés et donnent de bons résultats dans toute l'Indo-Chine. Les fruits sont excellents : à ceux dont on a déjà parlé il faut ajouter la pêche et l'orange, de mêmes espèces que celle de nos climats ; mais ces fruits se trouvent plutôt dans l'Annam et le Cambodge, ainsi que la fraise et la framboise.

L'Annam et le Cambodge offrent un sol favorable à la culture du thé : cependant, les gens du pays regardent comme inférieur le thé indigène :

240 L INDO-CIIiNE FRANÇAISE

ils font usage, pour les réceptions, les grands repas, etc., d'un thé de luxe qui vient de Canton et se vend de 2 francs à 5 francs le demi-kilog. Il faut remarquer que cette préférence est justifiée beaucoup plus par l'habitude ou la mode, que par la différence réelle de qualité de ces thés. En effet, le thé d'Indo-Chine est pour le moins aussi bon que celui de Chine, et il est d'un prix beaucoup moins élevé. Enfin, on en récolte des quantités relativement considérables. Il paraît que l'empereur de Chine fait usage de thé du Xien-Hong, région limitrophe de notre Haut-Tonkin. La nature du sol et toutes les conditions de notre Haut-Tonkin permettent de croire que le thé y viendrait, aussi bon et aussi bien que dans le Xien-Hong.

La cannelle vient partout, abondamment : elle est de qualité supérieure. Le commerce en est en quelque sorte monopolisé par les négociants chinois qui, pour se la procurer de première main, ont établi des agences dans les principaux centres de production. On prétend que ces marchands ont réalisé, en spéculant sur la cannelle, des bénéfices de 1500 a 1800 pour cent. La cannelle achetée dans le pays est pour la majeure partie expédiée aux centres commerciaux de Hong-Kong et de Canton, d'où elle est dispersée dans le monde entier.

Nous ne pouvons que mentionner en passant la gutta-percha, que l'on a tardivement essayé de planter dans quelques régions de l'Annam et de la Haute-Cochinchine. On espère en obtenir de bons résultats, mais il faut laisser à l'expérience le temps de se faire complète.

Chanvre et coton. Le chanvre fructifie dans tous les terrains, mais la culture de cette plante est peu rémunératrice et les indigènes lui préfèrent celle du coton. Le coton réussit parfaitement dans les terres d'alluvion exposées au vent de mer. Sa culture est facile et exige peu de soins. Le Tonkin est la région qui en produit le plus. On peut prévoir dès aujourd'hui que le coton du Tonkin concurrencera avantageusement, dans un délai rapproché, celui de la Louisiame et de la Caroline. Cette prévision se serait déjà réalisée si les frais de transport n'étaient pas aussi élevés. Il n'est pas rare que le port d'Haïphong en exporte annuellement à lui seul de 550,000 à 60,000 kilogrammes.

Forêts. C'est surtout au Tonkin que les forêts sont considérables : elles recouvrent la plus grande partie du pays. On y trouve des bois très divers, mais il convient de signaler d'abord le bambou, qui domine partout. On en connaît plusieurs espèces : l'une devient très grosse, et ne mesure pas moins d'un pied de diamètre : celle-là — quoique son bois soit creux comme on le sait — pourrait remplacer pour la résistance, la solidité, le bois proprement dit dans la plupart de ses emplois. Citons encore une espèce, qui est très élancée et très lisse ; une autre qui est recouverte d'une peau à bigarrures ; une autre enfin qui offre les plus grandes analogies avec le roseau de nos climats, et le jonc, très abondant dans le voisinage de la mer.

Quant aux bois proprement dits, ils sont nombreux, et offrent des qualités précieuses.

242 L INDO-CIIINE FRANÇAISE

Parmi les hois de fer, citons le xoan, qui est une sorte de frêne, le jacquier, l'ébénier, le sapin et le trac qui est d'un beau rouge.

Le xoan est incorruptible, ou du moins réputé tel : aussi est-il très recherché pour les charpentes et faîtages : on en tire une gomme, utilivSée dans la teinture et dans l'imprimerie. Le trac est d'un grain encore plus beau que celui de l'ébène : c'est ce bois que l'on emploie pour la fabrication des petits meubles et objets à incrustations de nacre. Certains autres arbres offrent des particularités qu'il est intéressant de signaler.

Le teck est un des arbres les plus renommés de l'Asie. Il pousse droit et n'arrive à maturité qu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Il grossit jusqu'à cette période, en formant des couches concentriques qui atteignent fréquemment 3 mètres de circonférence. Son tissu est très serré ; il est cependant facile à tailler, ne mord pas le fer et peut être considéré comme inaltérable et imputrescible. Le teck est employé pour la construction des jonques, qui peuvent durer cinquante ans sans détériorations sérieuses.

Le banian^ arbre sacré, est répandu dans les jardins des pagodes. C'est une espèce magnifique ; il se reproduit de lui-même à l'aide de ses branches qui s'inclinent vers le sol où elles prennent racine. Entouré de ses rejetons, le banian finit par constituer à lui seul une petite forêt, aux fourrés inextricables. Le pied original a souvent 4 mètres de circonférence.

Les dan sont des arbres à huile, à goudron, à

l'annam et le tonkin 243

résine, à vernis, à poix, dont les variétés sont très nombreuses ; l'une d'elle donne la résine qui sert à fabriquer la laque dite de Chine. On a cru longtemps que la composition de la laque était un secret étroitement gardé aujourd'hui, la résine de l'arbre à laque est parfaitement connue. On doit d'abord l'épurer, puis l'exposer au soleil afin de la clarifier. Quand il s'agit de l'appliquer, on la colore : avec des feuilles d'argent, si Ton veut du vernis blanc ; avec du soufre et du mercure, si la laque doit être rouge ; avec de l'indigo, pour obtenir du vernis vert ; avec du sulfure jaune d'arsenic, pour la coloration jaune; avec du noir animal pour la laque noire.

Le palmier est très utilisé dans l'industrie. Les écorces et le suc rendent comme nous l'avons déjà dit de nombreux et variés services.

Les feuilles, outre leurs autres utilisations industrielles et domestiques, servent de papier dans les bonzeries; c'est sur ce papyrus d'un genre particulier que les prêtres bouddhistes tracent encore, avec un stylet de cuivre, les caractères pâlis des prières sacrées.

Les gens du peuple emploient les feuilles de palmier pour couvrir leurs cases. Ils en confectionnent leurs chapeaux en forme d'abat-jour.

Le bambou est aussi d'une grande utilité. On en fabrique des mieubles légers et gracieux. Les troncs servent de charpentes ; les pousses se mangent en salade comme des asperges ; les rameaux se transforment en cannes ou en palissades. Passées au feu et épointées, les tiges form.ent des lances ou des aiguillons.

244 ^- INDO-CIIINE FRANÇAISE

Le bambou se plante en haie vive, en terre aride ou en forêt. Quand une de ses griffes a été placée à un endroit, on ne peut plus l'en extirper, tant elle est vivace. Coupé, arraché, labouré, il reparaît toujours.

Les Chinois le sculptent et en font des pots à tabac, des vases d'antichambre, une multitude de bibelots. On le tresse et on en forme des corbeilles à ouvrage. On en fait des échelles, des ponts sur les ruisseaux, des maisons, des arrosoirs, des tabatières, des salières, des porte-plume, des pinceaux, des gouttières, des tu3^aux d'irrigation et jusqu'à du papier à lettres, de la ficelle, et jusqu'à des voiles de jonques. C'est donc le bois à tout faire. Les cultures du tabac, de l'ortie de Chine (plante textile), du poivre, de la vanille, du bétel, sont susceptibles d'un grand développement.

Les poivriers sont des plantes grimpantes, sortes de lianes qui s'attachent aux arbres et vivent sous leur ombrage. Une poivrière bien cultivée peut être pendant cinquante ans productive.

La canne à sucre est cultivée par les indigènes, mais par des procédés empiriques et rudimentaires; l'extraction du jus sucré est également mal faite et le sucre obtenu ressemble à du caramel, tant il est brun. Aussi, fait bizarre, les Annamites, dont le. sol produit la canne à sucre, achètent du rhum qui vient de France.

Si les essais d'acclimatation dont nous avons parlé réussissent, le- caoutchouc pourra devenir une des ressources importantes de notre colonie. Il y a quelques plantes à caoutchouc indigènes,

l'anNxVm et le tonkix 245

peu ou mal cultivées ; mais ce sont des espèces exotiques provenant du Brésil et d'autres pays, que Ton cherche à implanter. L'administration de la Cochinchine a même fait venir des graines qu'elle met gratuitement à la disposition des colons. D'un rapport de M. Capus, on peut conclure que les futurs colons doivent de plus en plus se préoccuper, en Indo-Chine, de l'exploitation rationnelle et de la multiplication des arbres à caoutchouc, car c'est là une grande richesse, trop longtemps ignorée ou négligée.

Soie.

L'élevage des vers à soie, et les opérations que nécessitent le traitement des cocons, sont pratiqués activement au Tonkin. Cependant, le traitement des cocons ne donne pas lieu à de grandes industries, car chaque éducateur de vers file chez lui-même les cocons venus dans sa magnanerie.

On évalue à 3000 hectares les superficies plantées de mûriers. Ils donnent environ 24,000,000 de kilogrammes de feuilles. On cultive le plus souvent le mûrier en baguettes, venant de boutures et poussant serrées comme des pieds de maïs. Dans certaines régions, on le cultive en arbustes de 2 à 3 mètres de haut, arbustes qu'on laisse vivre sans les couper tant qu'ils donnent des feuilles. On fait des feuilles quatre ou cinq cueillettes par an.

La sériciculture est une des industries les plus anciennes du Tonkin, et elle y a de tout temps été prospère. L'on fabrique aussi beaucoup de soie au

246 l'indo-giiine française

Cambodge, où ce tissu est d'un usage général pour le vêtement, dans toutes les classes de la population.

Le commerce d'exportation de la soie est principalement entre les mains de négociants ou de courtiers hollandais, qui écoulent au Japon ce produit de notre Indo-Chine.

Animaux.

On trouve, dans les parties montagneuses du Tonkin, des animaux sauvages, tels que des éléphants de petite taille, des tigres, quelques ours, quelques sangliers, un grand nombre de bœufs porteurs de cornes énormes, des buffles dangereux, des cerfs, des chevreuils. Les quadrupèdes de moindre grosseur sont : les renards musqués, la marmotte, l'écureuil, les loutres, une espèce de lièvre (coii-tho)^ des porcs-épics dans les savanes, des hérissons et des rats.

Il existe une espèce de rat musqué très désagréable par son odeur. Les rats des rizières sont très estimés ; les jeunes gens des villages se réunissent à certaines époques pour leur faire la chasse, afin de se donner un régal extraordinaire, car, au Tonkin comme en Chine, on mange le rat.

Le pays renferme beaucoup de grenouilles et de crapauds ; ils pénètrent couramment dans les maisons.

La volaille (poules, canards) est élevée avec soin et en grandes quantités. Les œufs qu'elle fournit

sont un bon revenu pour les gens pauvres. On distingue une espèce de poule dont les os sont noirs; la chair, très savoureuse, est recommandée pour les convalescents. La poule dite de Cochinchine, très répandue, est d'ailleurs connue en France.

Les troupeaux de canards couvrent des champs entiers, surveillés par des gardiens qui sont secondés par des chiens dressés à la garde de ces étranges troupeaux ; ils vont paître tantôt dans un champ, tantôt dans un autre, moyennant un tribut payé aux propriétaires ou aux communes. Les Chinois et les Annamites font des conserves de canards pour les voyages. L'oie se rencontre un peu partout.

Les porcs sont très communs, et élevés avec soin ils offrent une grande ressource pour la population. Leur chair est meilleure et plus ferme que celle de leur congénère de Cochinchine. Les porcs font l'objet d'une exportation importante notamment par le port de Haï-Phong. Les propriétaires les apportent au marché soigneusement ficelés ; l'acheteur^ qui doit les expédier à Hong-Kong, les délivre alors de leurs amarres et les fait entrer chacun dans un panier cylindrique à larges mailles allant à leur taille. Leurs pattes sortent par les mailles du panier et leur groin par l'une de ses extrémités. Ils peuvent alors, pendant toute la traversée, recevoir les soins nécessaires à leur entretien.

Les chèvres du Tonkin sont de petite espèce et à poil ras. Leur chair, assez tendre, est consommée dans les somptueux repas qui précèdent

ou suivent les grandes cérémonies offertes aux ancêtres ou aux génies.

Les bœufs domestiques sont de petite taille, mais forts. Ils proviennent surtout du Thanh-Hoa, où de bons pâturages permettent l'élevage. Les marchands tonkinois vont les y acheter et les amènent au Tonkin à petites journées par troupeaux assez considérables. Dans les terrains non exposés aux inondations, les habitants s'en servent pour le labour et les attèlent à la charrette ; dans les régions où. ce moyen de locomotion est employé, il n'est pas rare de rencontrer des bœufs trotteurs capables de suivre, pendant plusieurs heures, un cheval au trot. Les indigènes ne se servent pas de la chair de bœuf comme aliment habituel ; mais aux grandes fêtes, elle constitue Tun des ornements des festins. Parqué et bien nourri, le bœuf donne une chair saine et bonne, quoique un peu flasque. La vache fournit peu de lait, mais il est de bonne qualité. La chair du veau est de qualité inférieure.

Les buffles sont aussi fournis par le Thanh-Hoa. Ces animaux, précieux pour le labour, sont indispensables pour le travail des rizières. Ils se reproduisent en domesticité.

Les buffles ne peuvent travailler pendant les heures chaudes de la journée. Ils se meuvent avec la plus grande facilité dans la vase des rizières. Leur grande force permet d'obtenir un transport facile et sûr dans les marais et les forêts.

L'élevage du cheval se fait dans la province de Thaï-Nguyen, qui fournit tout le Tonkin de ces

animaux. Ce cheval est élégant, quoique de petite taille : I m. 20 en moyenne au garrot ; il est sobre et résistant à la fatigue. Les indigènes ne se servent de lui que pour la selle. Il a un grand sang-froid et une sûreté de pied peu commune. Il marche des journées entières sans broncher, à un amble qui met le cavalier à l'aise. Il ne saurait être employé au trait qu'à des voitures légères. Les sauniers de la province de Binh-Dinh, en Annam, emploient le cheval comme animal de bât, pour transporter leurs produits.

La région nord -occidentale du Tonkin possède un cheval petit, vigoureux, admirable d'endurance et d'énergie. Il porte des Européens, pendant plusieurs jours de suite, par les sentiers montagneux les plus pénibles. Pour ce labeur, il se contente de l'herbe qu'il broute le long de la route, et rarement il devient indisponible.

Les animaux les plus curieux de l'Indo-Chine se rencontrent principalement dans l'intérieur, et au Laos.

Partout où le pays est boisé et montagneux, le tigre est commun. Cela s'entend même des pays habités. Sur certaines voies de communication, les indigènes ne s'aventurent jamais seuls. Ils organisent quelquefois des battues autour de leurs villages, mais en général, étant dépourvus d'armes à feu, ils font aux bêtes plus de peur que de mal. Cependant ils en prennent de temps à autre dans leurs pièges.

Un autre félin, le chat-tigre, de même espèce, mais plus petit que le tigre, est fort répandu. Il est

2 5o l'indo-chine française

beaucoup plus audacieux que le roi de la jungle, car il s'aventure couramment, la nuit, dans les villages. Il y dévaste les poulaillers et, à défaut de volailles, ne dédaigne pas de disputer leur nourriture aux chiens et aux cochons. L'éléphant, Fours à miel, comptent aussi parmi les hôtes indigènes de la région laotienne.

Citons encore, dans les forêts du Laos, de nombreux cerfs, dont les gens du pays font boucaner la viande ; des paons, en grandes quantités; beaucoup de faisans.

Partout oii il y a de Leau, la loutre abonde. C'est également dans ces forêts que l'on trouve le galéopithèque ou singe-volant, pourvu d'une mem- :brane analogue à celle des chauves-souris, et qui lui permet de faire des bonds de vingt à trente mètres. Son poil, long en certaines parties du corps d'un décimètre, est si doux, si fin, que l'on croirait, en caressant l'animal, toucher du duvet. De tous les animaux domestiques au Laos, le buffle est certainement celui qui rend les plus nombreux services. Comme il y a, ici aussi, presque partout des rizières, le buffle est presque partout indispensable pour les fouler.

C'est de plus un serviteur économique : il ne réclame que peu d'entretien et se nourrit aux champs des végétaux qu'il trouve. Un buffle ne coûte pas très cher : de douze à quinze piastres; cependant cette somme est encore élevée pour les gens du peuple. Aussi ne voit-on guère que les gens aisés posséder des buffles en nombre.

Les bœufs sont emplo3^és plutôt comme bêtes de

l'annam et le TONKIN 25 1

somme. La race la plus commune porte une bosse sur le garrot.

Dans les régions montagneuses, dans les parties éloignées des centres, le bœuf rend d'inappréciables services aux habitants, qui vont avec son aide chercher sur les marchés de la contrée les denrées dont ils ont besoin et qu'on ne trouve que là, comme le sel.

Les chevaux sont moins nombreux au Laos qu'au Tonkin. En général, c'est chez les chefs qu'on les trouve : chacun en possède a,u moins un, dont il se sert dans tous ses déplacements, car le palanquin ici est moins employé que dans le reste de l'Indo- Chine. L'on trouve encore, abondamment, les chèvres, cochons, poulets, canards, oies, que les gens immolent sans compter, chaque fois que se présente quelque occasion de fête ; et les occasions de fête sont particulièrement fréquentes.

Les pélicans et les marabouts de Cochinchine possèdent des plumes recherchées pour la fabrication des éventails ; ces oiseaux habitent de vastes solitudes marécageuses dans l'arrondissement de Rach-gia ; c'est là que les indigènes viennent les poursuivre. '

Pour prendre les jeunes pélicans, ils établissent deux enceintes. La première, qui a de 500 à 600 mètres de côté, est fermée de pahssades de 2 mètres de haut, reliées par des rotins ; elle empêche les petits pélicans de se répandre dans la plaine. La seconde palissade est beaucoup moins étendue.

Profitant d'une nuit sans lune, lorsque les parents, après avoir nourri leurs petits, sont partis à la

pêche, une vingtaine d'Annamites, armés de duxe morceaux de bois enflammés, pénètrent dans la première enceinte, refoulent les oiseaux dans la seconde, qui estentourée d'une douzaine d'hommes. Ils se glissent alors à tâtons au milieu des milliers d'oiseaux agglomérés dans cet endroit resserré et tordent le cou aux plus gros. Après ce carnage, les chasseurs se retirent et le lendemain d'autres viennent arracher les plumes.

Ces plumes sont exposées à la vapeur d'eau bouillante qui leur rend leur lustre, puis leurs extrémités sont taillées uniformément et un mince bambou les pénètre à la naissance des barbes. Ce bambou est ensuite plié en demi-cercle et ks plumes arrangées par-dessus uniformément. Le manche se fait en tissant les tuyaux des petites plumes que Ton maintient par quelques tours de fil. Un bon ouvrier fabrique deux éventails par jour.

Pêelie.

En Inde-Chine les gens du peuple et notamment les agriculteurs, cherchent volontiers, dans les profits qu'ils retirent de la pêche, une augmentation de ressources. En Cochinchine, ils sèchent au four les crevettes qu'ils recueillent en quantités, et les expédient en Chine. Ces petits crustacés, ainsi préparés, font Tobjet d'un commerce assez actif. D'ailleurs il y en a en telle abondance, dans certaines parties delà colonie, que l'on s'en sert aussi pour fumer les terres.

Il n'est pas rare que Ton assiste, sur le Httoral de

l'annam et le TONKIN 253

ce pays, à des pêches miraculeuses, faites à terre même. Voici comment : Les riverains emploient un filet à mailles suffisamment petites, et très long. Ce filet est étendu sur la plage sur loo à 150 mètres, à la façon d'un treillage, maintenu en place par des pieux enfoncés de distance en distance dans le sol. L'appareil décrit une grande courbe, très profonde, et dont la panse est tournée vers la mer.

Quand la marée monte, les poissons qui, à ce moment, viennent près de terre, portés parle flux, dépassent le filet, dans lequel ils se jettent aveuglément, en voulant suivre le mouvement des eaux, lorsque celles-ci se retirent. Il ne reste plus -alors aux pêcheurs qu'à les ramasser sur le sable.

M. P. d'Enjoy a cité, à propos de l'importance de la pêche en Indo-Chine, l'anecdote suivante :

« A Bac-Lieu en 1892, pour la fête du centenaire, l'arrondissement organisa des jeux populaires parmi lesquels figurait un concours de pêche. Il s'agissait de donner un prix en argent au pêcheur à la ligne flottante qui capturerait le plus grand nombre de poissons en cinq minutes. Chaque concurrent n'avait droit qu'a une seule ligne et à un seul hameçon. En cinq minutes, le vainqueur du concours avait pris vingt-quatre poissons ! »

Le poisson est péché surtout par des jonques chinoises qui le dirigent sur Pakhoï, où on le prépare pour l'expédier en Chine. On exporte par an 3 millions de kilogrammes de poissons, 700,000 kilogrammes de crevettes et 200,000 kilogrammes d'autres produits de pêche.

La pêche se fait surtout à la drague, au filet-

couplé, au chalut et aux lignes de fond. La pêche commence en septembre ou octobre ; c'est le moment où les jonques de Pakhoï arrivent par groupes de cinquante au port de Cac-bâ, où les patrons payent à la douane le droit de pêche. Chaque jonque est montée par sept ou dix personnes ; elles vont toujours deux à deux. On en a compté 700 ou 800 en certaines années . Ces jonques déterminent à Haïphong, à Nam-Dinh et à Tranh-Hoa, un mouvement commercial important pour l'alimentation des équipages.

Les espèces pêchécs sont très variées et n'ont que de vagues ressemblances avec celles d'Europe.

La pêche se fait souvent au moyen d'un grand filet de 500 mètres de long et portant, dans son milieu, une vaste poche en mailles fortes et serrées. Deux jonques, prenant chacune une des extrémités en remorque, traînent l'engin sur plusieurs milles ; un homme avec une embarcation, va voir de temps en temps si la poche contient du poisson ; quand il en est ainsi, les deux jonques se rejoignent et la poche est tirée hors de l'eau et vidée dans des paniers. En une journée de traînage cette poche ramasse souvent plusieurs milliers de kilogrammes de poisson.

Dans les bouches des fleuves et dans certaines rivières, les Annamites ont étabH des pêcheries fixes au moyen de gros pieux formant barrage et supportant un filet à poche qu'on relève tous les jours. En mer, sur des bancs qui découvrent à marée basse, ils ont établi des haies en bois for-

l'annam et le TONKIX 255

niant un couloir évasé à son entrée, et aboutissant à un filet en forme de poche dans lequel les poissons viennent s'engager.

Les langoustes ne se rencontrent guère qu'à Cac-bâ. Des huîtres de petites dimensions se trouvent sur les roches des îles. Seuls, les Européens en sont véritablement amateurs ; quant aux Annamites, ils les font cuire et n'en mangent qu'à défaut d'autres aliments. Certaines espèces sont d'ailleurs dangereuses. Les huîtres perlières de la baie de Van-haï, autrefois fort recherchées ont presque complètement disparu, par suite des mauvaises conditions dans lesquelles s'en faisait la pêche, et de l'imprévoyance des pêcheurs, qui sacrifiaient inutilement tous les sujets qui leur tombaient sous la main.

Pour le Tonkin seulement, on estime à 30 millions de kilogrammes la quantité de poisson pêchée sur le littoral, et consoramée dans le pa3^s^ à l'état frais ou salé.

Mines et industrie.

Les exploitations houillères sont appelées à un grand avenir en Indo-Chine française. Les gisements de houille abondent et l'exploitation en est déjà très active. Le charbon- du Tonkin a déjà chassé le charbon anglais de diverses places de l'Extrême-Orient : Shanghaï, Hong-Kong, Sin-. gapour.

Le charbon de terre y est exploité surtout dans les gisements de Nong-Son, en Annam, ainsi quà

Kébao et à Hon^ay, au Tonkin. La production totale de ces trois mines est de plus de 300,000 tonnes par an.

On pense que les bassins houillers de Kébao- Hongay et de Tourane constituent les deux anneaux d'une chaîne continue de houille grasse et demi-grasse de 200 kilomètres de développement sur 20 mètres d'épaisseur. M. Sarran, ingénieur, pense que le Tonkin possède un excellent combustible susceptible de rivaliser avec Fanzin et le cardiff. La valeur totale de ce gisement est évaluée à 12 milliards détonnes et pourrait fournir, pendant ôoo ans, une production égale à celles de toutes les houilles de France. D'autres mines de charbon ont été concédées dans les provinces de Haï-Duong et de Ninh-Binh.

Mais la houille n'est pas la seule ressource minièrede notre Indo-Chine. Le Cambodge renferme des mines de fer; au Tonkin, ce métal a été trouvé à Bac-Ninh, Sontay et Langson. L'or se rencontre, à l'état de paillettes ou de pépites, dans certaines parties du Tonkin; on y a constaté aussi la présence de l'argent. Lamine de Bong-Min, exploitée depuis 1903, à 100 kilomètres au sud-est de Tourane donne de l'or inclus dans de la pyrite de fer.

Au Laos, deux concessions ont été accordées : celle d'Attopen pour l'or et celle d'Himboun pour l'étain.

Enfin, le cuivre peut s'exploiter notamment à Hong-Hoa et l'étain à Laokay.

L'industrie des métaux existe depuis longtemps au Tonkin. Bien entendu, les outils sont forgés

L'aNNAM et le TONKiX 25/

grossièrement, mais leur trempe est bonne. Les objets en cuivre pour les usages domestiques, la bijouterie d'or et d'argent, les garnitures de plateaux et les tasses à thé, les alambics en plomb ctain et zinc pour fabriquer les liqueurs, les fils de laiton, d'argent ou d'or, sont sans valeur.

Les Européens ont établi des fabriques et des manufactures dont l'avenir paraît assuré ; avant l'occupation française, le pays renfermait déjà quelques petites fonderies dans les grands centres à Hanoï par exemple.

Des salines sont établies en Indo-Chine, sur les rivages où s'élèvent les palétuviers et en arrière des dunes. Ce sont toujours des Chinois qui les exploitent ; elles sont-très productives et occupent beaucoup d'ouvriers. Le sel est vendu brut, sans aucune préparation et sur place.

La saline ne demande pas beaucoup de travail. C'est pendant la saison sèche que la saline est en activité ; les eaux de la mer sont alors amenées et évaporées. Pendant les six mois suivants, la pluie oblige au repos et lave les terrains.

Il y avait au Tonkin, en 1907, 85 établissements industriels ayant absorbé un capital de 41,750,000 francs. Dans ce total, les distilleries d'alcool ont absorbé 8 millions de francs ; les filatures de coton 6 millions de francs ; les ateliers de construction, 5 millions de francs; l'éclairage électrique, 2,500,000 francs; les entreprises de transport, 2 millions de francs ; la cimenterie, 2 millions de francs ; les entreprises de travaux publics, 2 millions de francs. Ces usines emploient 10,318 chevaux-

258 l'indo-ciiine française

vapeur, 236 employés européens, 692 ouvriers d'art. Les ouvriers hommes sont au nombre de 6,376, les ouvrières au nombre de 6,687 et les enfants de 1,553. Les ouvriers indigènes étaient au nombre de 12,308.

Commerce. '

En 1898, les exportations totales de notre Indo- Chine ont été de 127,511,000 francs ; c'était, en une année, une augmentation de plus de 10 millions, mais si nous remontons à 1886, nous constatons que les exportations indo-chinoises avaient alors doublé en douze ans.

En 1907, le commerce de l'Indo-Chine s'est élevé à 548,335,825 francs. C'est une augmentation de 150,752,244 francs sur l'année précédente et de 170,864,460 francs sur la mo3^enne quinquennale 1901-1906.

A l'importation les valeurs ont atteint le chiffre de 294,078,168 francs. Elles ont été ainsi supérieures de 74, 291, 366 francs sur Tannée précédente.

Les exportations ont atteint le chiffre de 253,357,657 francs en augmentation de 76,460,877 francs sur l'année précédente.

La part delà France dans ce mouvement a été de 141,357,562 francs dont 101,640,788 francs àl'importation et 39,716,774 francs à l'exportation. C'est une augmentation totale de 22,483,569 francs sur l'année précédente, dont 19,741,280 francs à l'importation et 2,742, 289 à l'exportation. Ces résultats représentent 24,8 p. 100 du commerce total.

Les échanges avec les pays étrangers en 1907 se

l'annam et le tonkin 259

sont élevés à 98,721,773 francs dont 188,110,446 fr. à l'importation et 210,611,327 fr. à l'exportation.

Le progrès des importations françaises en Indo- Chine est grand depuis plusieurs années. En 1886, nous ne vendions que pour 15,513,000 francs (sur un total de 85,800,000 francs d'importations dans nos colonies d'Extrême-Orient) ; nous vendons presque cent fois plus aujourd'hui.

C'est le riz qui forme la grosse masse des produits vendus en France, puis vient le poivre. La France a vendu surtout à ce groupe de colonies des tissus, passementeries et rubans de coton, des vins et des outils et ouvrages en métaux.

Pour l'ensemble des pays, les principales marchandises importées en Indo-Chine sont les tissus, ]es fils, les pierres et combustibles minéraux.

Le commerce de la Cochinchine est le plus important du groupe indo-chinois.

Mais tandis que le gros commerce est entre les mains de maisons importantes tenues par des Européens, on constate au contraire que les magasins de détail, notamment à Saigon et à Cholon, sont de plus en plus entre Jes mains des Chinois.

Organisés en associations puissantes, ces Chinois s'aident, se soutiennent entre eux, un grand esprit de solidarité les unit; par leur ténacité, leur sobriété, leur patience, leur savoir-faire, quoique formant le petit nombre dans les villes de la colonie, ils deviennent des concurrents redoutables dans toutes les branches de commerce.

Les maisons européennes reçoivent et vendent les marchandises et produits de toutes sortes,

260 I.'iNDO-CIIINE FRANÇAISE

nécessaires aux besoins et usages, principalement de la population européenne ou assimilée.

Des magasins chinois, parfaitement achalandés, offrent aux amateurs de collections : des meubles incrustés, porcelaines, ivoires, bronzes, paravents, éventails, bibelots variés importés directement de Chine et du Japon.

Les vins et spiritueux, les conserves alimentaires, le sucre, le café, les bières, liqueurs, bougies, savons y trouvent des débouchés et un écoulement facile à des prix relativement réduits, la concurrence étant là pour niveler la cherté de quelques articles.

La Cochinchine reçoit beaucoup de vins français; les pétroles y sont importés d'Amérique. Les tissus de coton ont un écoulement certain parmi les indigènes, mais, malgré les droits protecteurs, les tissus étrangers se vendent avec succès, à cause de leur bas prix.

Les charbons de Cardiff, du Japon et du Tonkin se placent en Cochinchine, où ils sont employés aux usages industriels ou aux vapeurs qui passent à Saigon.

La colonie exporte, pour les maisons européennes et les grands commerçants chinois, du riz, du padd}^ du poivre , du coprah, des cornes de bœuf, des peaux, du benjoin, du sticklaque, des bois variés, de la soie grège, du coton brut, des porcs vivants.

Les poissons salés et secs et le sel de Baria font aussi l'objet d'un trafic notable.

Au Laos, le trafic le plus sérieux a pour objet les

l'annam et le tonkin 261

produits destinés àla pharmacopée Chinoise. Voici quelques-uns de ces produits bizarres :

La corne molle du bœuf {Kao hon)\ très recherchée des chinois comme un excellent remède paraît-il, contre les maladies de langueur et l'anémie ; on la râpe et on la mélange avec un alcool, dans lequel on fait infuser certaines plantes.

La corne de rhinocéros (nga son), produit très estimé, mais difficile à se procurer, car l'animal qui le fournit est extrêmement sauvage et ne se laisse pas commodément approcher.

Le fiel d'ours (bi mi), produit pharmaceutique constituant un remède souverain contre les contu sions et les douleurs provenant de chutes ou d'efforts violents ; il vaut sept fois son poids en argent.

L'os de tigre {k'doiic sua), fortifiant très énergique ; on râpe les os avec un peu d'eau sur une pierre, et l'on administre ce breuvage aux patients.

Voies de communication.

La première voie ferrée de notre Indo-Chine fut ouverte en Cochinchine. C'est le chemin de fer de Saigon à Cholon et à Mytho, inauguré en 1885 sur une longueur de m kilomètres.

Au Tonkin, de 1890 à 1895, on construisit une petite hgne de loi kilomètres de Phu-lang-Thuang à Lang-Son ; elle fut prolongée ensuite de Phulang-Thuang à Hanoï.

Pendant .longtemps, on ne fit guère que des projets. Enfin, une loi du 25 décembre 1898 auto-

risa le gouvernement général de l'Indo-Chine à contracter un emprunt de 200 millions de francs à 3 1/2 p. 100, destiné à établir un réseau ferré important.

Ce réseau prévo3^ait cinq lignes d'une longueur totale de 1,655 kilomètres, savoir :

Haïphong à Hanoï et Laokay, . . 388 kilomètres.

Hanoï à Nam-Dinh et Vinh 326 —

Tourane à Hué et Quang-Tri.. . . 172 —

Saïgon à Nha-Trang et au plateau

de Lang-Bian 764 —

Mytho-Cantho 93 —

En 1902, la ligne du port de Haïphong à Hanoï fut ouverte sur 104 kilomètres. Elle a été prolongée jusqu'à Viétri en IQ03, à Yenbay en 1904 et jusqu'à Laokay, près de la frontière chinoise le l*'^' janvier 1906.

La ligne de Hanoï à Vinh-Benthr}^, par Ninhbinh, fut ouverte de 1903 à 1905.

La ligne de Tourane à Hué et à Quang-Tri est exploitée entre Tourane et Hué depuis le 15 décembre 1906. La deuxième partie de cette ligne, de Hué à Quang-Tri, est encore en construction et l'on espérait la terminer pour le début de 1909.

La ligne de Saïgon à Khanh-Hoa et au plateau de Lang-Bian, oii l'on a établi un sanatorium, a été ouverte à l'exploitation sur 132 kilomètres jusqu'au plateau du Changeo en 1908. Elle est en construction sur le reste de son parcours. On espérait pouvoir ouvrir ,à l'exploitation le tronçon aboutissant à la côte d'Annam, à Phantiet, pour le commencement de 1909, les travaux avançant len-

L'ANNAM et le TOiNKIN 203

tement, par suite de la difficulté de recruter de la main-d'œuvre.

Les travaux d'art ont été très nombreux sur certaines lignes. Aussi, les dépenses prévues ont-elles déjà été dépassées d'environ 25 millions.

La ligne de Mytho à Cantho n'est pas encore commencée.

Enfin, en dehors du territoire français, on sait que la France a obtenu de la Chine le prolongement, sur le sol chinois, de la ligne qui aboutit à Laokay jusqu'à Yunnan-Sen. Les dépenses de cette ligne ont été évaluées à 100 millions, mais ce chifire sera peut-être doublé. La section de Laokay à Mongtzen sera probablement terminée en 1909 et la ligne entière jusqu'à Yunnan-Sen en 1910.

Lorsque ce réseau sera achevé, il contribuera à donner un grand essor au pays.

Au point de vue de la navigation, le port de Saïgon, qui n'est pas situé sur la mer, mais bien à 70 kilomètres de celle-ci, est accessible aux navires du plus fort tonnage ; les fonds, à marée basse, y sont de 10 à 14 mètres et plus.

Le jaugeage des navires de commerce entrés et sortis dansées dernières années du port de Saïgon était vers 1895 de 630,000 tonneaux répartis entre 520 navires; il fallait y ajouter 35,000 tonneaux pour 1,600 jonques chinoises ou barques de mer annamites. Pour 1907, le mouvement était monté à 2,639,000 tonnes et 1671 navires.

Saïgon est en communication avec les autres villes de la Cochinchine par la voie fluviale, les canaux et arroyos nombreux du pays ; les cha-

loupes et barques indigènes les sillonnent et transportent les produits en tous sens.

La compagnie des Messageries fluviales de Cochinchine a établi des départs réguliers et fréquents de vapeurs pour les principaux centres de la Cochinchine, du Cambodge et du Siam.

Les relations de la France avec la Cochinchine sont assurées par la compagnie des Messageries Maritimes et d'autres services réguliers.

En laissant de côté d'autres navires qui passent à Saigon, il est bon de faire remarquer, qu'il y a, durant la saison du riz, de nombreux vapeurs aflrétés au mois, qui entretiennent des relations suivies entre Saigon, Singapour et Hong-Kong.

Enfin des vapeurs portant de 4,000 à 6,000 tonnes viennent prendre à Saigon des cargaisons complètes de riz, pour la France, pour FAngleterre et pour l'Allemagne.

Saigon est relié, par câble télégraphique, au réseau sous-marin de l'Extrême-Orient et avec le monde entier.

Au Tonkin, depuis 1894 il existe une ligne de bateaux à vapeur entre Hanoï et Lao-Kay. Ce trajet s'effectue aujourd'hui en trois jours ; il en fallait avec les jonques de 30 à 50. Il a fallu pour rendre cette voie praticable corriger quelques difficultés qu'offrait le lit du fleuve. Cela nous a ouvert le Fleuve Rouge jusqu^â la frontière : la police dans le haut fleuve est faite par des navires spéciaux d'un faible tirant d'eau.

On se rendra compte de l'intérêt qu'offre cette ligne en considérant que Lao-Kay, la dernière

l'annam et le tonkix 265

localité française sur la rive gauche du fleuve, est un des points les plus importants du Tonkin à cause de sa proximité du Yun-Nan. L'on a construit à Lao-Kay un fort, un bureau de douanes, une caserne, etc.

Le port d'Haïphong a vu inaugurer en 1889 ^n canal qui relie le Cua-Cam, l'un des bras du Fleuve Rouge, au Lach-Tra}^ un autre de ces bras. Depuis il a été créé de nouveaux canaux, un bassin, un chantier de construction (derrière lequel s'est groupée une ville chinoise) ; en un mot, un port moderne avec tout son outillage.

Haïphong est devenu le débouché du trafic intérieur, qui est opéré sur les riz, la soie, les porcs, objets d'art, etc. C'est aussi le centre des importations de la contrée : elles consistent surtout en sel et cotonnades.

Haïphong est relié à Hanoï par un service quotidien.

Malheureusement, le Mékong, la grande artère fluviale de P Indo-Chine, n'est pas libre d'obstacles entre la frontière chinoise et son embouchure en Cochinchine. Grâce aux travaux de nos officiers, depuis le commandant Réveillère, en 1885, jusqu'aux lieutenants Simon et Mazeran en 1897, et à ceux qui ont continué à marcher sur leurs traces, on a trouvé le moyen de franchir les rapides et obstacles du fleuve, autrefois réputés insurmontables. La canonnière le La Grandiére a remonté le Mékong jusqu'à Tang-Hoa et à Xieng-Lap.

L'un des rapides les plus difficiles et les plus périlleux, celui de Khône, situé près de la frontière

206 l'indo-giiine française

cambodgienne, peut être évité, grâce à un petit chemin de fer construit en 1805, et qui sert à transborder les vo}' ageurs et marchandises légères d'un bief dans l'autre.

L'inauguration de ce chemin de fer a été comme le premier acte de la prise de possession commerciale du Laos.

Après Khône, se développe le grand bief du Mékong, embarrassé encore à vrai dire par les rapides de Kemmarat, mais sur lequel des vapeurs peuvent néanmoins gagner Louang-Prabang, et même remonter au delà. Le lieutenant Simon a poussé jusqu'à 600 kilomètres en amont : il est vrai que ce fut là un tour de force que ne pourraient pas tenter sans danger les steamers des Messageries fluviales.

Pendant plus de quinze ans, la village cambodgien de Kratié, sur le Mékong inférieur, marqua la limite extrême de la navigation à vapeur. Ce ne fut qu'en 1 885 que le capitaine de vaisseau Réveillère, franchit, avec le torpilleur 44, les rapides de Préapatang.

En 1887, le lieutenant de vaisseau de Fésigny parvenait jusqu'à Strung-Streng et au pied des rapides de Khône.

En 1889, le lieutenant de vaisseau Heurtel suivait la même voie avec l'aviso V Alouette et le paquebot fluvial Cantonnais. Puis l'enseigne de vaisseau Guissez essayait vainement (1890-93) de franchir, avec la chaloupe à vapeur VA^'giis, les rapides de Khône, que M. Pelletier venait de remonter en canot.

l'annam et le tonkln 267

En présence de l'aggravation des rapports entre la France et le Siam, résultant de l'envahissement graduel des mandarins siamois sur la rive gauche du Mékong, le gouvernement français fit construire, en 1893, deux canonnières démontables, le La Grandière et le Massie, qui devaient être mises à flot en amont des cataractes de Khône. C'est pour tourner l'obstacle que la voie ferrée dont nous avons parlé fut établie dans l'île de Khône, pour le transbordement des personnes et des chargements légers.

En août 1893, les canonnières étaient montées et lancées à Saigon, puis dirigées par eau jusqu'au pied des rapides de Khône. Après transbordement, les vapeurs, montés par les commandants Le Vay et Pi, remontèrent d'abord jusqu'à Bassac et à Pak-Choum, puis franchirent les obstacles accumulés sur 120 kilomètres. Kemmerat fut ainsi atteint le 28 février 1894. En attendant là pendant trois mois la crue du fleuve, nos officiers parvinrent enfin à Lakhon etNongkhay.

MM. Pi et Simon continuèrent l'exploration hydrographique. M. Simon franchit les 68 rapides qui, sur une distance de 350 kilomètres, séparent Vien-Tian de Louang-Prabang oii il arriva triomphalement le i^^ septembre. Continuant sa marche vers le nord, M. Simon, sur le La Grandière^ après des difiîcultés énormes, se rendit d'une seule traite, en cinq jours, de Louang-Prabang à Xieng-Khong (330 kilomètres), après avoir franchi 47 rapides. Puis, on atteignit Xieng-Sen et enfin Tang-Hoa, à 2,500 kilomètres de l'embouchure du

Mékong, à 400 mètres d'altitude; à Tang-Hoa, le lit moyen du fleuve a 600 mètres de large.

Le lieutenant de vaisseau Mazeran, continuant l'œuvre de ses prédécesseurs, les a encore dépassés et a atteint Xieng-Lap avec sa canonnière en 1896-97.

Dans ces dernières années, on a beaucoup amélioré le Mékong, dans la région des rapides. Tandis qu'en 1902, la route des basses eaux, dans le bief inférieur, ne mesurait que 64 kilomètres, elle se trouvait portée en 1908 à 173 kilomètres. Dans le bief moyen, la navigation en basses eaux s'est accrue de 1902 à 1908 de 160 kilomètres ; elle est assurée, d'un bout à l'autre du bief, c'est-à-dire de Ben-Houeg-Kina à Pak-Choum, sur 200 kilomètres.

Dans la région de Kemmarat, les études et les travaux de dérochement ont été entrepris entre Pak-Choum et Keng-tha-tiane, soit sur 175 kilomètres, et ont permis la fréquentation, aux basses eaux, par les chaloupes à vapeur, de la plus grande partie de ces rapides, autrefois infranchissables.

Les bateaux peuvent actuellement fréquenter les rapides de Kemmarat depuis l'époque où les dénivellations des rapides ont disparu jusqu'à celle où la violence du courant, qui croît avec la crue, devient trop forte pour les chaloupes actuellement en service.

Au-dessus de Kemmarat, les travaux sont à peu près achevés et la navigation, dans cette partie du Mékong, s'effectue, en toute saison, sans difficultés sérieuses, sur un parcours de 530 kilomètres.

l'annam et le tonkin 269

La colonisation et l'avenir de rindo-Cliine.

La question de la colonisation de l'Indo-Chine est complexe.

Il faut considérer d'abord que, en beaucoup de régions, le pays est peuplé surabondamment : il faut donc écarter l'idée de faire de ces régioùs des colonies de peuplement, et n'3^ voir a priori que la possibilité d'y fonder des exploitations. Mais, en d'autres endroits, il y a encore la place nécessaire pour de nouveaux occupants.

Avant tout, on peut poser comme un principe que, sauf en quelques cas isolés, le colon dénué de fonds a peu de chances de réussir en Indo- Chine. Tout au plus l'immigrant sans argent pourra-t-il y trouver un emploi fort modeste. Toutefois, on cite des négociants qui furent d'abord de petits employés, qui sont arrivés à s'associer avec leurs patrons et à devenir des chefs de maisons.

Mais l'avenir sourira de préférence à ceux qui pourront apporter quelques capitaux, qu'ils feront fructifier par le commerce, l'industrie, l'agriculture.

Un publiciste qui a résidé plusieurs années en Cochinchine, M. Gaston Leriche, a très bien dit qu'il y a peu à faire en Indo -Chine pour le petit commerce. « Non qu'il ne s'en fasse pas, mais le commerce de détail y est presque exclusivement accaparé par les Chinois et les Indiens. Il est presqu'im-

possible de lutter contre un asiatique dans le commerce de détail. Néanmoins il y aurait place pour un certain nombre de magasins français, tels que chapellerie, pâtisserie, boulangerie, charcuterie, boucherie, etc. ; à la condition que leurs propriétaires soient du métier, qu'ils travaillent eux-mêmes, qu'ils soient mariés pour que leurs femmes tiennent le magasin, et qu'ils disposent d'une dizaine de mille francs pour le vo3^age, le matériel, l'installation d'un magasin coquet et les premiers achats.

« Pour le grand commerce — ceci s'adresse à ceux qui disposent de capitaux importants — il y a encore relativement peu à faire, attendu qu'il existe en Indo-Chine des maisons très sérieuses, disposant de grands crédits et contre lesquelles la concurrence est difficile. Il serait toutefois possible à quelques maisons de s'y faire une place.

« Il ne s'agira pas d'envoyer quelques échantillons et d' en proposer la vente à des maisons de détail établies dans le pays dans des conditions déterminées, mais au contraire de dire : Je suis fabricant de tel article, veuillez m'envoyer des échantillons des genres qui vous conviennent, dites-moi ce que vous les payez, la quantité que vous en vendez, les conditions qui vous sont faites, et je ferai tout mon possible pour vous offrir ces mêmes articles dans des conditions plus avantageuses.

« Il y aurait avantage à se livrer, en Indo-Chine, à la banque et à l'escompte. A côté des grandes banques, on ne trouve en Indo-Chine que les

cheltys, usuriers indiens, qui prêtent à un intérêt variant de 36 à 300 p. 100 par an. L'énormité de ces intérêts et la répugnance qu'inspire leur sordide personne ne les empêche pas de faire beaug3up d'aiîaires. De petits banquiers disposant de 50 à 100,000 francs de capital feraient donc en Indo-Chine une fortune rapide. Toutefois serait-il indispensable qu'ils s'adjoignissent comme employé intéressé ou comme associé un homme connaissant bien le pa3^s.

« Dans l'industrie comme dans le commerce il y a peu à faire pour celui qui ne dispose que de petits capitaux, car là encore il se trouve en lutte contre l'élément chinois qui se contente d'un bénéfice moindre que l'Européen.

« Il y aurait pourtant place pour quelques petites industries : horlogerie, mécanique, serrurerie.

« La grande industrie serait susceptible de rapporter beaucoup ; des scieries mécaniques, tissages et filatures de coton, verreries, brasseries, etc., pourraient être montées et réussir mais ces industries exigent de gros capitaux.

« Il y a beaucoup à faire en Indo-Chine dans l'agriculture. Les Européens n'ont fait cependant jusqu'ici que très peu de culture. Le riz est la principale : d'immenses terrains sont encore disponibles et ne demandent qu'à produire. A côté du riz on peut faire du poivre, du café, du thé, de la vanille, des épiées, des graines tinctoriales, du coton, des fleurs pour extraits, etc.

« Il est impossible à un Européen de cultiver luimême, le climat ne le permettant pas. On ne peut

r»7- L IXDO-CIÏINE FRANÇAISE

donc envisager que la direction de grandes entreprises agricoles.

« Celui qui voudra consacrer des capitaux à une entreprise agricole devra avant tout chercher un associé connaissant le pa3^s à fond. »

Entre 1888 et 1898, il a été accordé à des colons, au Tonkin, 194 concessions, d'une étendue totale de 114,841 hectares, et réparties dans 19 provinces. L'étendue des terres concédées est beaucoup plus considérable dans la mo3^enne et la haute région du Tonkin, que dans le Delta. La région du Delta est en effet déjà excessivement peuplée, et presque complètement exploitée par les indigènes.

La moyenne et la haute région au contraire offrent beaucoup plus de ressources à la colonisation agricole française.

Dans le but d'améliorer les cultures et le crédit des indigènes, un. arrêté du 25 septembre 1898 a établi un service de prêt aux indigènes. Les communes sont autorisées à contracter, au nom et pour le compte de ceux de leurs inscrits qui leur en feront la demande, des emprunts à la banque de rindo-Chine. Le taux annuel de l'intérêt à pa3^er à la banque pour ces emprunts est de 8 p. 100; les prêts sont de six mois, mais peuvent être renouvelés. Rappelons que le taux officiel des prêts consentis là-bas par les riches indigènes et les Chinois atteignait 8 et 12 p. 100 par mois.

L'offre de fonds que nous avons faite à nos protégés, à un taux 15 fois inférieur à celui précédemment en usage profite trop, malheureusement,

l'annam et le tonkin 273

aux notables des villages, lesquels ayant par l'Etat français, de l'argent à un taux infime pour le pa3^s ne se font pas scrupule d'en emprunter pour le prêter à leurs administrés aux taux habituels. La grande difficulté est de pouvoir réagir contre ces abus. Mais il faut dire aussi que le taux ancien n'est si élevé que parce que, si l'Annamite paye assez fidèlement l'intérêt, on obtient difficilement de lui le remboursement du capital.

« Nous ne devons pas nous substituer à l'Annamite dans la possession du Delta^ a-t-on dit dans la Quinzaine coloniale, ce serait injuste et dangereux, mais nos compatriotes trouveront à leurs capitaux des emplois importants et fructueux en faisant des avances sur récoltes ; en multipliant, partout où faire se pourra, les appareils élévateurs d'eau; en aidant à la mise en valeur des terres incultes; en étudiantl'effet de certains engrais chimiques sur les cultures indigènes, et en les livrant au cultivateur pa3^ables après la récolte ; en installant des usines pour la transformation des produits du pays en vue de leur exportation ou de leur substitution aux articles étrangers consommés dans le pays, etc,

« A l'heure actuelle, par des avances savamment distribuées, les maisons chinoises de Hong-Kong accaparent les récoltes indigènes. Non seulement elles retirent de gros intérêts de ces prêts, mais encore les mêmes courtiers qui font les prêts et les achats de riz alimentent-ils les indigènes de la plupart des objets dont ils ont besoin. » Il s'agit donc de concurrencer ces Chinois en prêtant au

274 h INDO-CHINE FRANÇAISE

paysan tonkinois, car ce sera un' acheminement vers son approvisionnement en produits français.

Si le Delta n'a pour ainsi dire pas de terres disponibles pour l'extension des cultures et de sa population déjà si dense, les vastes solitudes de la haute région, au contraire, sont très accessibles aux Européens.

Les Annamites considèrent ces régions comme presque mystérieuses et les délaissent, se plaignant de l'eau, des 7na qui (démons), de la rareté et de la cherté des vivres. Aussi, nos compatriotes peuvent-ils facilement coloniser ces terresabandonnées sans se heurter à d'anciens possesseurs, et sans provoquer de conflits agraires.

Les terres libres pour la colonisation au Tonkin sont classées, par le spécialiste qui a traité cette question dans la Quinzaine coloniale, en deux groupes : 1° les terres inondées ; 2° les terres que les crues annuelles recouvrent.

Le premier groupe comprend trois catégories de terrains : les montagnes ou collines où la roche afiieure et celles où les pentes trop rapides empêchent la mise en culture ; les montagnes, collines ou plateaux couverts de forêts ou de taillis à pente faible ; les montagnes, collines, plateaux ou plaines dénudés d'arbres et recouverts de chiendent ou de roseaux.

Le second groupe comprend deux catégories de terres : celles qui sont situées près des rives des cours d'eau torrentiels ; celles qui sont situées entre la zone inondée et les points des vallées formant la limite des inondations.

L ANNAM ET LE TONKIN GyS

Ces divers terrains doivent avoir des utilisations appropriées. Dans les terres non cultivables, on pourrait entretenir des troupeaux de chèvres, dès que le développement de la colonisation aura permis de détruire les tigres et panthères qui causent tant de ravages.

Les terrains boisés, les plus nombreux, comprennent des forêts vierges et des taillis, ces derniers placés sur les bords des rivières. Le sol de ces terrains est rarement sablonneux ; il est généralement argilo-siliceux-calcaire.

La terre arable se compose d'une première couche de G m. 50 environ et de couleur brun rouge, puis de plusieurs mètres de terres rouges ou jaunes perméables. Ce sont d'excellentes terres franches, pouvant produire plusieurs années sans fumure.

Les terres dénudées d'arbres sont aussi très nombreuses ; elles doivent leur origine aux montagnards qui, chaque année, déboisent de vastes surfaces pour les couvrir de riz de montagne. Ils abattent tout ce qui existe, tirent à la rivière les bois susceptibles d'être vendus et brûlent le reste sur place. Ils ensemencent en juin, aux premières pluies.

« A l'aide d'un bambou ou d'un morceau de boîs pointu^ un homme creuse, en lignes distantes de 20 centimètres, sur le sol bien netto3^é, mais non .labouré, des trous de 5 ou 6 centimètres de profondeur. Une femme suit avec un panier rempli de semences dont elle laisse tomber une dizaine de graines dans chaque trou ; elle ne recouvre pas. Au bout de huit à dix jours, la levée est complète

Un mois après, on donnera un pren?ier binage suivi d'un buttage. La récolte a lieu quatre mois après l'ensemencement. On cultive ainsi deux, quelquefois trois années de suite, puis le terrain est abandonné. »

Alors, les semences des plantes sauvages transportées par le vent y prospèrent en toute liberté et on y voit une brousse épaisse formée surtout de cannes sauvages, de chiendent et de roseaux. Cette « brousse forme une barrière infranchissable, non seulement à cause de la densité de la végétation, mais encore parce que les feuilles de toutes ces plantes sont très coupantes et font aux mains et à la figure de multiples, profondes et très douloureuses blessures.

« Aussi, chaque année cette brousse est-elle incendiée en vue de faciliter les communications, et commue les grandes pluies entraînent les cendres vers les bas-fonds, ces terres s'épuisent comme si on leur réclamait annuellement une récolte sans fumure ».

Ces terres conviendront surtout à l'installation de pâturages, après destruction des herbes et roseaux. On pourra y planter le bancoulier, qui abritera les animaux par son ombrage.

Pour apprécier les terrains que ces eaux recouvrent, il est utile de rappeler que le système fluvial du Tonkin comprend :

i» Lesgrandes artères qui ont plusieurs centaines de mètres de largeur et quelques ^centaines de kilomètres de cours : Fleuve Rouge, rivière Claire, rivière Noire, etc.

LANNAM ET LE TONKlN 277

2° Les affluents principaux, d'une largeur de 20 à 80 mètres, ayant parfois, comme le Song-Chay et le Song-Gam, plus de 400 kilomètres de cours ;

30 Les multiples ruisseaux nés de chacun des plissements des collines ou des montagnes : largeur, de 2 à 20 mètres ; longueur, quelques kilomètres.

A la saison des pluies, de juillet à septembre, toutes ces rivières grossissent. Les principales subissent des crues atteignant presque toujours 9 mètres et, périodiquement, 13-etmême 14 mètres.

Les eaux des affluents secondaires et surtout celles des ruisseaux sont refoulées à des distances considérables vers l'intérieur par le courant de Tartère principale et elles débordent dans les petites vallées.

Dès que les eaux sortent de leur lit, les matières qu'elles tenaient en suspension, grâce à la puissance du volume d'eau et à la vitesse du courant, sont précipitées sous l'influence de la diminution du courant et du volume d'eau.

Il s'ensuit que les parties avoisinant les berges sont les mieux colmatées. Or, comme ces faits se renouvellent presque chaque année, le niveau des terrains inondés va en diminuant probablement depuis la berge jusqu'aux points extrêmes des vallées atteintes par l'inondation.

En outre, comme ces rivières coulent, pendant les huit ou neuf mois de saison normale, à plusieurs mètres au fond de leurs berges, leur lit fait l'office d'un puissant drain collecteur vis-à-vis des terrains avoisinant lesdites berges.

De là, deux catégories de terrains :

2 7'"^ l'ixdo-chine française

1° La catégorie riveraine fortement colmatée et drainée, très riche et propre aux cultures de maïs, tabac, ricin, coton, etc., que l'on fait entre deux inondations, ou encore à la culture de la canne à sucre qui ne craint pas une inondation de courte durée.

2° Une autre catégorie également très fertile, formée des terrains plus éloignés de la rivière, moins colmatés, non drainés naturellement et que l'on peut facilement maintenir, à l'état de rizières généralement, à deux récoltes par an.

Le Laos est cette partie importante de l'Indo- Chine qui forme Farrière-pays, l'hinterland du Tonkin, de l'Annam et du Cambodge. Il n'a pas d'accès direct vers le littoral et comprend surtout le bassin du moyen Mékong et de ses affluents. C'est la partie où la France a le plus récemment pénétré.

Parmi ceux qui ont le plus contribué à faire connaître le Laos, il faut citer l'évêque français Pallegois, l'Anglais Gutzlaff; Grandjean, Schomburgk, Mouhot. Mais ce furent surtout Doudart de Lagrée et Francis Garnier qui appelèrent l'attention sur ce pays, qu'ils avaient visité (1866) dans leur expédition du Mékong. Après eux, le Laos a été fructueusement parcouru par Harmand,. Bock, Néis, etc.

Le Laos occupe le bassin central du Mékong, et est borné au sud par le Cambodge, au nord par le Yunnan ; à l'ouest et à l'est par la Birmanie et par l'Annam. C'est une contrée fertile, et appelée à un riche avenir agricole. Cependant, la colonisation y sera lente et pénible, à cause de l'état de barbarie — barbarie douce d'ailleurs — dans lequel vivent avec entêtement ses habitants.

Malgré les relations qu'ils ont entretenues de tout temps avec leurs voisins plus avancés en civilisation, avec la Chine, le Siam, la Birmanie, etc., les Laotiens sont restés rebelles à toute évolution.

28o l'indo-cihne française

Renfermés dans leurs préjugés, dans leur idolâtrie, dans leur ignorance, ils ne veulent rien accepter du dehors. C'est seulement à force de temps et de patience qu'on leur fera comprendre la nécessité pour eux-m-êmes de contribuer à la mise en valeur de leur pays.

« Historiquement, le Laos est divisé en plusieurs principautés a3^ant le même nom que leurs capitales, dont les plus importantes sont Xieng-Maï(la ville neuve) sur la rive droite du Mé-Ping, au centre d'une plaine féconde et au point de jonction des routes menant à Moulmein, chef-lieu de la province de Ténasserim (Birmanie), et au Yunnan ; Lakhon, aussi sur le Mé-Ping, et possédant des chantiers de constructions navales ; Muang- Pré et Muang-Nam, riches en forêts ; Xieng-Sen et Xieng-Haï, au sud de la frontière birmane, dans la vallée du Mékong, villages ruinés et dépeuplés il y a trente ans, mais redevenus florissants. Quant au Laos actuellement français sa plus grande ville est Louang-Prabang, moins peuplé que Xieng-Maï et Lakhon", mais plus visité par les commerçants de tout espèce, à cause de la situation de son marché". Stoung-Teng, Attopeu sont également en terre française, la première de ces places présentant un intérêt pour la navigation du fleuve et la douceur naturefle de sa population, la seconde, dai|is la région des Khas, au bord du plateau splendidement boisé qui s'étend entre le Mékong et son affluent le Sékong.

Tout le Laos est d'ailleurs placé dans la sphère d'influence française.

L'industrie y est encore rudimentaire, mais la nature met à sa disposition d'abondantes richesses minérales, plomb, zinc, fer, cuivre, antimoine, des gisements de sel, des carrières de calcaire, de vastes forêts de tek ; une flore et une faune pouvant être utilement exploitée, plusieurs espèces de riz, du millet, du sarrasin, du coton, des plantes oléagineuses, arachide et sésame, des plantes textiles, chanvre, jute, ortie de Chine, des plantes tinctoriales, indigotier, rocouyer, sapan, plantes alimentaires, goyavier, bananier, canne à sucre, manioc, cannellier, etc., puis l'éléphant le zèbre, le buffle, etc. Les voies fluviales y facilitent les communications, et l'habileté des indigènes à confectionner leurs embarcations rend les moyens de transport généralement pratiques.

Le Laotien est encore imbu des traditions de l'esclavage, qui a maintenu, pendant le régime siamois, ces tribus dans un état d'abaissement profond. « C'est à l'esclavage, dit avec raison M. Harmand, qu'il faut demander la raison de l'isolement réciproque des races de l'Indo-Chine, de la haine qui existe entre elles, et de la terreur qui s'oppose presque entièrement à des relations commerciales d'où résultent non seulement des échanges de produits, mais aussi d'idées et que l'on peut appeler le véritable facteur de la civilisation » (i).

(i) Ch. Simond : Bibliothèque des voyages (P/o?z). Paul Barré, Etudes sur le Laos (Revue de géographie). Hâriiiand, le Laos et la population sauvage de l'Indo- Chine {Tour du inonde),

Après son occupation en 1893-94, la France avait divisé le Laos en deux circonscriptions : celle du haut Laos, chef-lieu Louang-Prabang, et celle du bas Laos, chef-lieu Khong.

Mais les deux résidents, éloignés l'un de l'autre de plus de 1,500 kilomètres étaient sans relations entre eux, et sans communications directes avec les territoires qui s'étendent de Savannakek à Vien- Tian, sur le bief moyen du Mékong. Ils se trouvaient ainsi dans l'impossibilité matérielle de remplir convenablement leur mission. C'est pourquoi le gouverneur général de l' Indo-Chine prit en 1899 une décision aux termes de laquelle le Laos ne forme plus qu'un seul district, dont le chef-lieu est à Savannakek. Louang-Prabang et Khong sont le siège d'agents subordonnés au résident supérieur de Savannakek.

L'esclavage a beaucoup diminué depuis les progrès de l'influence française. Sous la pression de la France, le roi de Louang-Prabang a ordonné à ses fonctionnaires la mise en liberté immédiate, sans compensation, de deux catégories d'esclaves, qui sont :

10 Ceux non payés, c'est-à-dire qui ont été acquis par héritage ;

2° Les enfants d'esclaves, nés dans la maison du maître depuis que leurs parents ont été pris comme esclaves.

Pour les autres catégories, il existe des conditions de libération ; avant l'annexion du Laos à la France, à l'époque de la domination siamoise, ces conditions étaient déjà adoptées ; et l'esclavage

avait pris d'ailleurs un caractère particulier, en ce sens que les esclaves étaient regardés à certains égards, par les lois, comme des serviteurs quelconques; or, tout individu emplo3^é au service d'un autre devait recevoir un salaire et sa nourriture.

Il faut ajouter que cela n'existait pas, ou du moins n'était pas appliqué dans tout le Laos, et notamment dans la partie qui devint la première française.

Il faut aussi distinguer, entre les diverses catégories d'esclaves et les villages placés sous les ordres directs d'un chef. Les premiers, sous l'ancien régime, étaient la chose de l'individu, qui pouvait les vendre.

Les seconds ne sont que des vassaux, qui doivent certaines redevances à des chefs, mais qui ont le droit de cultiver des terres pour eux et leur famille, de faire du commerce à leurs risques et périls. Tel village, dont les habitants ont à se plaindre de leur chef, peut demander et obtenir de se mettre sous les ordres d'un autre dont ils se croiront mieux traités.

« En réalité, dit le capitaine Bobo, il ne faudrait pas croire que ces esclaves soient bien malheureux : leur situation, dans le Hoa-Panh du moins, n'attire pas la pitié immédiate, spontanée ; ils sont un peu de la famille, et bien rarement les voit-on maltraités par leurs maîtres. Ce sont, à proprement parler, des domestiques à vie et non payés, qui contribuent à augmenter par leur travail les ressources du maître sans en tirer aucun profit. Les hommes CLiltivent les rizières, vont à la pêche,

préparent les matériaux pour les eai-nhras, accompagnent le maître dans ses déplacements pour porter ses vivres ou ses effets, vont au loin chercher les provisions de sel si rare en ce pays ; les femmes s'occupent des travaux de propreté et de ménage, etc. »

Mœurs des Laotiens.

Les Laotiens proprement dits se divisent en deux catégories : les ventres blancs et les ventres noirs ainsi appelés suivant qu'ils ont ou n'ont pas le ventre tatoué.

Le tatouage est considéré comme une marque de supériorité et, à Louaiig-Prabang, lorsque les gens vont se baigner à la rivière, les femmes font mettre en aval d'elles les jeunes gens qui ne sont pas ornés de tatouages, comme s'ils étaient indignes de recevoir, avant elles, la caresse des eaux.

Les Laotiens sont plus grands que les Annamites et s'adonnent à l'opium. Ils ont les 3^eux un peu bridés. Ils s'épilent ou se rasent. Ils portent les cheveux en brosse sur le milieu de la tête^ dont le tour est soigneusement rasé.

Les femlneS laotiennes ont la chevelure rassemblée au-dessus de la tête, sur le devant, en tronc de cône. Elle est retenue là par une épingle à cheveux piquée transversalement, et qui a la forme d'une pyramide quadrangulaire de 3 centimètres environ de base sUr 15 à2Q centimètres de hauteur. Cette épingle à cheveux est en bois ou en argent.

Dans ce dernier cas, elle est creuse, et sa base fermée par un bouchon carré en argent également : c'est le porte-monnaie de la Laotienne ; c'est làdedans, dit le capitaine Bobo, qu'elle serre ses morceaux d'argent (i) pour les menues dépenses, ou les économies qu'elle emploiera à faire fabriquer des bagues ou des bracelets.

A Louang-Prabang la mode est pour les femmes de porter une sorte de jupon sombre et une écharpe de cotonnade jaime qu'elles disposent en sautoir pour cacher les seins. D'après le D^ T. Lefebvre, celles que la nature a favorisées de ses dons savent très bien les faire valoir^ et ne dédaignent pas de s'attirer les coups d'oeil admiratifs des étrangers.

« Les coquettes savent très bien s'y prendre pour, quand vous passez à côte d'elles, entr'ouvrir leur écharpe, sous prétexte de l'arranger, et vous donner ainsi le temps de jeter un furtif coup d'oeil sur la gorge. Le chignon relevé en touffe sur le côté droit de la tête, est cerclé à la base par une chaînette composée de grains d'or et entremêlée de fleurs naturelles. Les boucles d'oreilles en or sont formées d'une tige droite, de la grosseur d'un crayon, avec à une extrémité, une grosse fleur ciselée ayant la dimension et la forme de ces cachets dans lesquels on prend les médicaments en poudre. Aux poignets, des bracelets formés d'un fil d'or assez gros, contourné plusieurs fois sur lui-même en spirale, et formant une sorte de cigare ou de fuseau dont

(i) Morceaux d'argent coupés dans des pièces ou dans des lingots suivant les endroits.

2^6 l'indo-ciiine française

les deux extrémités seraient soudées ensemble. Tous ces bijoux sont faits dans le pays avec l'or que l'on trouve soit à Pak-Beng, soit dans les sables du Mékong. Aux jours de fête, le jupon sombre et l'écharpe de cotonnade font place à un jupon et à une écharpe de soie violette lamée d'or. C'est du plus gracieux effet ; mais il ne faut pas regarder la bouche, constamment ensanglantée par le bétel. Encore tout un attirail pour ce bétel. Il y a le pot à chaux, la boîte à pommade pour les lèvres, le cornet à feuilles de bétel, la boîte à tabac et à noix d'arec, le couteau recourbé, le tout en argent plus ou moins richement travaillé ou orné d'or, et contenu dans une sorte de corbeille également en argent repoussé.

« Le peuple de Louang-Prabang est insouciant par excellence. Rire, chiquer, dormir, et faire la cour aux femmes sont ses seules occupations. Les nuits de clair de lune, hommes et femmes, mais surtout femmes, s'en vont parles rues en longues théories, chantant ou plutôt hurlant des chansons qui ne sont pas toujours des romances chastes et pures, tant s'en faut. Ces indigènes appellent les choses par leur nom, et ne comprennent pas qu'on se cache pour parler d'amour. C'est une chose si naturelle! De temps en temps, jeunes "garçons et jeunes filles se réunissent dans une pagode pour s'amuser. Car ici les églises sont à la fois des lieux de prière et des lieux de plaisir.

Les jeunes filles, parées et ornées de fleurs, s'accroupissent en une rangée contre le mur de la pagode. Les jeunes gens, la tête couverte d'une

écharpe qui leur cache la figure, prennent place en face d'elles, et leur chantent des romances accompagnées sur un « khène », assemblage de bambous disposés comme un jeu d'orgue et réunis par un tube en bois dans lequel on souffle. Les modulations s'obtiennent au moyen de trous percés sur les bambous. Cet instrument de musique a un timbre excessivement doux. Quand le chanteur a terminé sa chanson, qu'il a émaillée de gestes parfois équivoques, la jeune fille répond quelques paroles et alors le jeune homme se fait connaître en enlevant son écharpe. Ces fêtes, que dans le pays on appelle «niane», se prolongent jusqu'au matin et se terminent généralement par des rendez-vous amoureux.

« Bien que la femme de Louang-Prabang soit de mœurs relativement faciles (pour ses compatriotes, s'entend, car, pour les Européens, c'est une autre question), elle n'admet pas les pourparlers ni les attouchements en public. Toucher la figure ou les seins d'une femme constitue un crime puni d'amende par la loi laotienne ; chez les Laotiens, les mariages donnent lieu à de grandes fêtes ))(i).

Le fiancé est tenu de donner, aux parents de sa future, une dot d'importance variable, et d'une nature particulière : c'est-à-dire qu'il peut la payer en services.

A partir du jour des fiançailles, le garçon s'installe dans la maison de ses beaux-parents et travaille pour eux pendant un temps souvent très

(i) Capitaine Bobo,

long, jusqu'à trois et même cinq ans, à moins qu'il ne puisse payer tout de suite la somme fixée, ce qui est rare. Dès qu'il s'est libéré, il peut emmener sa femme.

Le jour du mariage, les parents et les chefs sont invités. Pendant le repas, qui se donne à cette occasion, chacun des futurs vient se présenter aux parents et aux chefs et leur offrent de petites bougies avec des fleurs, au milieu desquelles est dissimulé un petit cadeau en argent.

Le' repas terminé, on accompagne les époux chez eux en grande pompe. Le mari va devant, seul, suivi de la partie masculine de l'assemblée qui se livre à des chants et à des danses durant le parcours. Derrière vient la femme, accompagnée de la même façon. On se sépare après avoir donné un petit concert qui clôture la fête ; le mariage n'est accompagné d'aucune cérémonie religieuse.

Les Laotiens enterrent ou brûlent leurs morts suivant leur position de fortune. Tout décès donne lieu à une fête : les bonzes viennent dire des prières, dont la longueur et la complication est en raison directe de la somme payée.

Les notables sont presque toujours incinérés, mais, les dépenses d'incinération sont relativement élevées pour ce pays où l'or est inconnu et où l'argent est rare. Chaque incinération revient à 7 piastres et demie ; cet argent paye les gens qui vont chercher le bois, qui entretiennent le feu et ramassent les cendres. L'opération dure une demijournée. Un bonze attache un turban au cercueil et le tire jusqu'à l'endroit où les corps sont brûlés.

Cela se passe en plein air, dans le cimetière même, et le cadavre, revêtu de ses effets, est placé audessus du bûcher. Les cendres et débris qui restent, une fois le corps consumé, sont recueillis et enfermés dans une petite urne qu'on enfouit à un endroit retiré. Une petite case de dimensions restreintes est construite généralement au-dessus de ces emplacements. Le jour de la fête des morts, les parents -vont y brûler quelques chandelles, y déposer des prières écrites et quelques légers aliments pour les mânes de celui qui n'est plus.

L'habillement, au Laos, consiste, pour les hommes, en une blouse descendant jusqu'à micorps, et un pantalon large, à la mode annamite. Ils ont quelquefois un chapeau de paille, fabriqué dans le pays même, aux ailes très larges. Pour les femmes, c'est un jupon avec une broderie de 5 centimètres environ de large vers le bas. De plus, un petit veston en toile, jusqu'à la taille, avec pour les riches, des broderies et des boutons en argent sur toutes les bordures, à la façon bretonne.

Les Laotiennes sont assez coquettes, et les jours de fête, leur costume est embelli par un turban de soie multicolore, roulé autour de la tête, avec des franges pendantes sur l'arrière. Une écharpe en soie bariolée complète leur habillement. Elles, aiment beaucoup, ces jours-là, faire parade de leurs bijoux, presque exclusivement en argent. D'aucunes ont jusqu'à huit et dix bracelets autour de leurs poignets, des bagues en quantité et quelquefois des bracelets autour des chevilles. Les

enfants portent des colliers en argent, auxquels sont suspendues des pièces de monnaie étrangères. Tous ces bijoux sont fabriqués dans le pays même : leur travail est forcément grossier, car l'outillage des orfèvres est très primitif.

Les Laotiens ne portent généralement pas de chaussures ; parfois cependant on leur voit des sandales chinoises en toile. Ils aiment beaucoup tout ce qui tient au costume européen. On en voit se pavaner avec des gilets bleus, avec des chapeaux mous : ce sont en général des gens qui sont allés à Louang-Prabang, et qui en ont profité pour rapporter des objets dont ils se parent à leur rentrée dans le village.

Dans chaque famille, l'habillement est confectionné dans la maison même. Les habitants cultitivent le coton et élèvent des vers à soie en quantité suffisante pour leurs besoins personnels et même pour l'exportation . Ils fabriquent euxmêmes leurs métiers à égrener le coton, à dévider les cocons ; le rouet est d'un usage familier aussi bien que le dévidoir. Les métiers à tisser, avec la navette, n'ont pas de secrets pour la ménagère laotienne, qui fait des étoffes de tous genres, des écharpes, des turbans, des couvertures de soie, des biais pour le bas des jupes.

On aime dans ce pays les étoffes de couleurs voyantes; on s'en procure auprès des quelques commerçants chinois qui viennent apporter leur opium.

Les métiers à tisser sont généralement installés à l'extérieur de la maison, sur la terrasse qui fait

suite au corps de bâtiment. C'est surtout le soir, à la veillée, que la femme fait marcher le rouet : femmes et jeunes filles, mais ces dernières principalement, se réunissent après dîner, en dehors de leurs maisons, par groupe de quatre, cinq, six. Un feu de bambou éclaire de ses faibles lueurs le rouet qui marche, marche, mais tout de même pas aussi vite que les langues. Des jeunes gens viennent tenir compagnie aux fileuses et, pour égayer la soirée, apportent leurs instruments de musique. Les virtuoses y vont de leur petit morceau de flûte ou de guitare, et les loustics profitent de l'attention que chacun prête au musicien pour chatouiller le dos de leurs voisines. Ce sont alors des cris aigus, des « Bak na ma » qui arrêtent pour un moment, et le travail et l'inspiration de l'artiste.

La Laotienne a le rire de la Française.

Les maisons du pays sont élevées du sol de I m. 50 environ. Les supports ou fermes sont en bois, la toiture en paille, et les côtés et planchers en bambous écrasés ou tressés ; le dessous sert à loger les bufîles, bœufs, cochons ou volailles.

Dans chaque maison est toujours réservé un petit coin pour les ancêtres. A cet endroit, se trouvent généralement des bâtons d'encens ou des papiers dorés avec des sentences.

Les maisons sont d'ordinaire orientées en longueur dans le sens du cours d'eau qui coule à côté : aux deux extrémités sont deux petites terrasses, l'une couverte, qui sert pour ainsi dire d'antichambre; l'autre, découverte, servant avix travaux de propreté. Un homme se croirait déshonoré de

.passer au-dessous de cette dernière. Les jours de fête , par exemple, les filles s'amusent à un jeu consistant à se lancer un petit oreiller, le camp adverse devant l'arrêter dans sa course ; lorsque le coussin vient à rouler sous cette terrasse, et que le tour revient à un garçon d'aller le prendre, il refuse '^^énergiquement et c'est une des filles qui doit se dévouer pour aller le ramasser là où il est tombé.

Il existe toujours deux petites échelles pour monter à la maison, entre chacune de ces terrasses et le corps même de la maison : on ne doit jamais prendre que celle à côté de la terrasse couverte, l'autre est destinée aux domestiques ou esclaves.

Tout autour ou à côté des habitations sont de petits jardinets avec arbres fruitiers : bananiers, cocotiers, pommiers, canneliers, quelques pieds de cannes à sucre, parfois des amandiers.

On n'observe aucun alignement dans la construction des groupes d'habitations qui constituent les villages : on ne sait ce que c'est qu'une rue. Les villages sont toujours très sales. Dans chaque maison, les eaux ménagères étant jetées à même, il se forme bientôt des cloaques où viennent se vautrer les animaux domestiques; c'est certainement là la source de beaucoup de maladies dans le pays. Il est difficile de réagir, pour le moment du moins, avec des gens qui vous répondent que tout changement dans leurs habitudes déplairait aux mânes des ancêtres. Les constructions, faites à peu près toujours avec des matériaux encore verts, ne durent guère que de deux à trois ans ;

elles sont à refaire complètement au bout de ce laps ce temps.

Le riz cuit à l'étouffée est la base de l'alimentation des habitants ; le peuple peut quelquefois y ajouter du poisson. Il est rare de voir les gens se servir de baguettes pour manger leur riz, ainsi que font les Annamites et les Chinois ; presque toujours ils le prennent à poignée, le roulent en boule entre leurs mains et piquent leur boule ainsi formée dans un condiment fait de sel et de piment haché.

Le jardin leur fournit quelques légumes qu'ils mangent toujours cuits.

Les jours de fête seulement, ils ajoutent à leur nourriture un peu de viande de buffle, de porc ou de poulet. Les chefs, en sus de ces variétés, ont encore les produits de la chasse, dont ils daignent parfois laisser quelques bribes à ceux qui les leur apportent.

La langue laotienne est presque analogue à la langue thai.

L'instruction n'est pas très répandue. Il n'y a . guère que les chefs et les membres de leur famille qui sachent lire et écrire ; on ne voit pas, comme en Annam et au Tonkin, des écoles fréquentées par tous les enfants. Leur façon de calculer est encore très primitive : ils font usage de petits cailloux ou de grains de maïs, qui sont la base de toutes leurs opérations, lesquelles d'ailleurs ne sont jamais bien compliquées.

(i) Revue française, 1898.

Les femmes qui savent lire et écrire sont la très rare exception.

Tous les fils de famille, vers l'âge de onze à douze ans, dit encore le capitaine Bobo, au cours d'une intéressante étude (i), revêtent la robe jaune des bonzes qu'ils gardent jusqu'à l'âge de dix-sept à vingt ans en général. Durant tout ce temps, ils restent à la bonzerie, qui n'est pour eux qu'une école. Le laotien est la seule langue qu'ils apprennent ; quelques-uns, très rares, arrivent à connaître un peu de pâli, la langue sacrée.

Les élèves bonzes ont le même costume que les bonzes eux-mêmes : pantalon en toile jaune, grand manteau jaune, en toile également, drapé à l'espagnole ; ils ont la tête complètement rasée. Ils vont d'ordinaire tête nue. Bien rarement, ils se coiffent d'un bonnet en toile jaune, formant pain de sucre.

Les élèves des bonzes choisissent librement leur voie ; ils ne peuvent être contraints de se faire bonzes si telle n'est pas leur vocation. A la pagode le chef des bonzes leur apprend les prières et les divers exercices du culte. Bonzes et élèves ont les mêmes obligations, les mêmes devoirs ; ils doivent suivre la même règle. Il leur est défendu de tuer n'importe quel animal ou insecte ; en aucune circonstance le mensonge ne leur est permis. En principe, il leur est défendu de tumer de l'opium et de boire de l'alcool ; mais, dans cette région surtout où ils se trouvent souvent loin du contrôle de leurs supérieurs, ces derniers préceptes ne sont pas toujours observés. Certains bonzes ne font même que fumer l'opium du matin au soir.

LE LAOS 2g5

Toute relation avec la femme leur est interdite ; ils ne peuvent même lui prendre la main. Il y a cependant une exception dans l'année, le jour de l'an, où il leur est toléré de prendre part, comme les autres, aux réjouissances, et de batifoler avecles jeunes filles, comme ne manquent pas de le faire les autres garçons, mais il faut que ce soit seulement en réponse à des avances de la femme.

Les bonzes doivent ne faire que deux repas par jour, un le matin et l'autre à midi.

Leurs prières sont dites le matin avant le jour, et après le premier repas. Ils ne peuvent pas sortir la nuit, et le jour ils sont tenus d'en demander l'autorisation au chef des bonzes.

De temps en temps, si leurs parents habitent un village autre que celui où ils se trouvent, on les autorise à aller les voir.

Les élèves pGuvent, après consentement du chef de la bonzerie cesser leurs études et se retirer : dans ce cas, le costume qu'ils adoptent fait reconnaître qu'ils sortent de l'école des bonzes; l'habit jaune est laissé à la pagode.

Ils peuvent être nommés bonzes dès l'âge de vingt ans, s'ils ont acquis toutes les connaissances nécessaires et s'ils sont jugés dignes de cette faveur : c'est le chef des bonzes de la pagode qui fait la nomination. Les chefs des bonzes des pagodes voisines assistent à la fête qui est donnée à cette occasion, de même que les parents et amis de l'élève. La fête dure de deux à trois jours.

Les parents et amis du nouveau promu en font

les frais. Un bonze qui vient d'être nommé peut, s'il le désire, changer de pagode.

En plus des obligations imposées aux élèves, les bonzes doivent se rendre à la pagode deux fois par mois, le quinzième et le vingtième jour, pour demander à Bouddha le pardon des fautes commises. Les autres jours ils peuvent dire chez eux leurs prières.

Quatre fois par mois, jour férié correspondant au premier jour de chaque quartier de la lune, les habitants peuvent venir chez les bonzes battre le tam-tam et écouter les prières. Ils y passent la soirée. Après leur départ, les bonzes continuent leurs prières qui durent une partie de la nuit.

Au commencement de l'année, les statues sont descendues de la pagode, placées sous une petite cai nha improvisée et lavées tous les jours par les habitants durant quinze jours.

Pendant ce temps, les bonzes sortent avec leur tam-tam et, accompagnés des habitants, ils se rendent tantôt à un endroit, tantôt à un autre, sur les bords de la rivière. Les habitants ont préparé là des petits autels en terre, sur lesquels on place des bougies, des petits drapeaux en papier blanc ; les bonzes disent des prières pour que l'année soit prospère et les habitants heureux. Les jeunes femmes s'amusent à pétrir de petits bonshommes en terre et demandent à Bouddha d'exaucer leurs vœux en leur donnant une nombreuse famille. Chaque jour, un autel nouveau est construit en un point différent : autant d'occasions de faire la fête car pendant ces quinze jours, les habitants ne font que juste ce

qui est indispensable en fait d'ouvrage et jeunes gens et jeunes filles s'en donnent à cœur-joie.

Tous les jours, en temps ordinaire, l'un des bonzes va dans le village avec une corbeille en bandoulière, dans laquelle il reçoit ce que les habitants veulent bien y mettre pour sa nourriture : du riz cuit, des œufs, des bananes, etc.

Pour eux, continue le capitaine Bobo, c'est Bouddha qui protège le monde, qui fait du bien aux habitants, qui fait monter au ciel l'âme des bons quands ils meurent. Ils croient que le monde est renouvelé tous les cinq mille ans. Cela ramène l'apparition de Bouddha qui serait déjà revenu sur cette terre quatre fois, à cinq mille ans d'intervalle.

Les « esprits » président à tous les actes de la vie. Il y en a de toutes espèces : esprits des forêts (esprits errants : Phi-pa), provenant des gens disparus par mort violente (dévorés par un tigre, assassinés) ; esprits des rizières (Phi-na)^ ceux qui, les premiers, ont cultivé des rizières ; esprits de l'eau (Phi-nam), provenant des no3^és, etc., etc.

Dans les rivières, s'il y a un rapide, c'est un serpent qui se tient là, prêt à engloutir ceux qui s'y aventurent.

Il y a encore des esprits de la famille, des anciens chefs, etc., qui veillent sur le pays.

Dans chaque village, il y a /e père des esprits et la mère des esprits. Ils sont choisis et nommés par les notables. Ce sont eux qui sont chargés d'évoquer les esprits. Au commencement de chaque fête, avant le repas, les mets sont placés sur un petit autel et les esprits devant présider à la fête sont évoqués.

Le père des esprits d'un côté et la mère des esprits de l'autre, prennent deux plaquettes de bambou qu'ils font sauter à la main : dès qu'elles tombent en même temps du même côté, les esprits sont servis, ils ont déjà mangé. Ils se contentent de l'odeur des mets.

Quand un Laotien est malade, le père des esprits dit desprièrespour savoir quel est l'esprit qui cause la maladie. L'esprit des prières, qui est invoqué, demande à l'esprit du mal ce qu'il veut pour rendre la santé au patient. En général, le père des esprits, qui est l'interprète des esprits, répond qu'il faut tuer un poulet, un cochon ou un buffle. Il va sans dire que le père des esprits a sa part des ripailles faites en cette circonstance.

Il est bon de ne pas être malade au Laos, car sous prétexte de chasser la maladie, on fait venir des chanteurs qui crient toute la nuit et toute la journée et en arrivent à rendre malades les gens qui se portent bien.

Le Laotien fait un grand usage du serment; mais il lui semble que le temps en détruise la valeur et qu'il faut le renouveler à certains intervalles pour qu'il reste valable. Aussi, deux fois par an, tout ce qui a autorité dans le pays, depuis le chail miiong ou gouverneur de province, jusqu'au ji^AoZ^a/ze ou maire, tous boivent l'eaii du serment. M. Alfred Schreiner, qui a assisté à cette cérémonie, l'a racontée en ces termes (i) :

« Avant l'heure solennelle, et trois jours^durant,

(i) Revue française.

les uns ont bredouillé des oraisons, les autres en ont pleuré en chantant ou chanté en pleurant; sans pour cela s'interrompre, bien entendu, de chiquer le bétel et de fumer des cigarettes. Les laïques joignaient à ce passe-temps celui de vider force bouteilles d'eau-de-vie de riz, d'absinthe soidisant authentique et d'autres mixtures à l'avenant. Vous voyez d'ici... l'état d'âme de ces braves gens. Un des hauts fonctionnaires était régulièrement gris au coucher du soleil, un second l'était dès onze heures du matin, enfin un autre n'a cessé de l'être qu'à l'aube du troisième jour.

« A neuf heures du matin, rendez- vous chez le commissaire du gouvernement : Chaû niiiong, oppahat, ratsevont, ratseboul, enfin tous les gros bonnets de la province sont là. A ce propos, quelques explications sur ces fonctionnaires laotiens.

Le chaû muong, qui était autrefois le chef de la principauté (maintenant province) portait le titre de 7îha luong (roi). Ses fonctions étaient héréditaires, ou, du moins, ne sortaient pas d'un certain groupe de familles. Il recevait l'investiture de la cour de Bangkok. Lors de notre prise de possession, ceux des chai7 qui ont été maintenus ont reçu du gouvernement français une nouvelle investiture, et il appartient dorénavant au gouverneur général de l'In do-Chine de les nommer sur la présentation du résident supérieur du Laos.

« A la mort du chail, les insignes de sa charge (un collier de grains d'or, une aiguière en argent, une.bcîte à bétel renfermant elle-même une petite boîte à cigarettes, le tout d'argent) étaient envoyés

3oo l'indo-chine française

à Bangkok. Je crois savoir qu'en pareille ôccurence ils devront être désormais déposés au commisiarat du gouvernement.

« Les fonctions à'oppahat, ratsevonl et ratseboul, tout comme celle de chail, ne sortaient pas de certaines familles. Ces dignitaires recevaient l'exéquatur de la cour de Bangkok, sur la présentation de leur chaii-miiong, qu'ils secondaient dans ses fonctions administratives et judiciaires (sans séparation des pouvoirs), tout en étant dirigés par lui.

« La différence de rang entre ces autorités se mesure à leur capacité gouvernementale. C'est ainsi que la dignité de chaû étant cotée loo, celle d'appahat équivaudra à 50, celle de ratsevont à 25, et celle de ratsehoiU à 15.

« Mais revenons au serment. Les autorités laotiennes se mettent par rang de grade, de gauche à droite. Le premier rang s'assied sur des chaises, le reste s'accroupit par derrière. Les multicolores et inévitables flacons de liquides assortis sont sur la table. Un boy, en grande tenue, verse des réconfortants à ceux qui vont jurer.

- « A la pagode où nous sommes bientôt rendus, tout est prêt. On nous fait entrer dans un petit bâtiment carré de sept mètres de côté, aussi délabré au dehors que sordide en dedans. Au fond, dans chacun des deux angles, un petit autel poussiéreux ; entre les autels, un Bouddha de métal doré. A deux mètres en avant du Bouddha sont placées quatre grands vases de bronze, à moitié pleins d'une eau où nagent des parcelles de tamarin. Le sol est tapissé de nattes sales.

LE LAOS 3oi

« On nous indique des sièges sur le côté gauche en entrant.

« Les fonctionnaires laotiens s'accroupissent sur les nattes, toujours par rang de grade, le chaùmuong à gauche au premier rang, lui sur un tapis de camelote, boîte à bétel d'un bord, crachoir de l'autre. C'est un vieillard ridé, cassé, perclus, aux seuls yeux vivaces et mobiles, qui donnent à sa physionomie quelque chose de simiesque : visage malicieux, méchant d'un vieux gorille.

« L'étroit sanctuaire se trouve bondé, et si nous sommes fort serrés, en revanche nous avons bien chaud. Enfin, chacun s'est accommodé à sa petite place. Quatre bonzes font leur entrée et vont s'asseoir en tailleur derrière les grands vases ; le muongsen (secrétaire) s'agenouille à gauche et en avant du chaû miLong. On allume de longues et minces bougies de cire jaune, qui sont collées sur le bord des vases.

« La cérémonie commence par une courte prière du secrétaire évoquant les esprits. Les bonzes récitent ensuite la bénédiction de Teau, une sorte de litanie qu'un seul paraît bien connaître ; son voisin de gauche bredouille, celui de droite afiecte des étranglements avec sa chique de bétel, et le quatrième, au bout d'un instant, ne dit plus rien du tout. Après la litanie, nouvelle courte oraison du muong-sen, qui invite les esprits à se rassembler. Puis les bonzes reprennent. Cette fois, c'est une antienne. Les autorités laotiennes disent les répons. C'est lïnvitation aux esprits d'écouter ce qui va être^dit

3o2 l'indo-chine française

«Toutes ces prières durent environ vingt minutes, puis le secrétaire donne lecture du serment.

« Ce serment assure que tous sont « fidèles à « M. Félix Faure (i), empereur des Français, à la vie à la mort. »

« La lecture du serment faite par le secrétaire est répétée tout aussitôt phrase par phrase par les fonctionnaires laotiens. Puis, le secrétaire prend le sabre du garde principal et le fusil d'un milicien, trempe le bout des deux armes dans' l'eau de chaque vase. Le ratsehout décolle les lumières, les éteint en les plongeant et les remuant dans la même eau ; laquelle finit par être réunie dans un des vases et présentée au chaû-muong.

« Le vieux chaû-miiong, après avoir puisé une tasse de cette eau, s'arrête pour nous demander : « Où est la France ? ». Nous lui indiquons l'Ouest. Il se tourne et, à genoux, lève la tasse de cuivre au-dessus de sa tête pour saluer notre patrie. Puis il boit une partie de l'eau puisée et se lave tant le visage que les mains avec le reste.

« Après le chaû, viennent ses quatre lieutenants, à qui il présente lui-même l'eau du serment, et ceux-ci, à leur tour, font boire leurs sous-ordres. Il est gardé de l'eau pour les absents, qui prêteront serment devant leur chef immédiat.

« La cérémonie se termine par une courte action de grâces dite par les bonzes, et dont la fin est de prier les esprits d'aller présenter le serment au juge du ciel.

(i) Cela se passait' en 1896.

LE LAOS 3o3

«.L'acte est consommé, chacun se retire et, six mois durant, la France peut croire à la foi jurée »(i).

Avant la domination française, c'était au roi que s'adressait le serment de fidélité. A Louang- Prabang, la capitale, le rituel différait peu de celui qui est suivi aujourd'hui.

Disons d'abord que malgré les protectorats plus ou moins nominaux du Siam ou de l'Annam, le roi possédait dans tous le Laos la véritable autorité : il était assisté d'un « second roi » et d'un conseil de mandarin, ou senajn. Le senam envoyait les ordres aux gouverneurs de province, qui les distribuaient aux chefs de cantons (ta-sings) les-" quels chargeaient de leur exécution les chefs de village ou naï-bom.

Le roi avait l'habitude de faires ses dévotions dans la pagode de Wat-Maï, la plus vaste de Louang-Prabang. C'est là que deux fois par an (en avril et en novembre) avait lieu la fête du serment. Le roi s'y rendait pour ces occasions processionnellement, avec une pompe extraordinaire, et suivi de toute sa cour.

La cérémonie s'accomplissait de la façon — à très peu près — que l'on vient de raconter. Seulement, ici, les vases contenant l'eau sacrée, ainsi que le gobelet dans lequel buvait le roi, étaient d'or. Un rite qui est resté, veut qu'après avoir bu chaque assistant s'essuie les lèvres avec les mains, qu'il passe ensuite dans ses cheveux.

(i) Alfred Schreiner.

LOUANG-PRABANG.

Cette ville, capitale du royaume de ce nom, est située sur le Mékong, en aval du grand coude de ce fleuve, à l'embouchure du Nam-Kan, qui arrive là après avoir roulé ses eaux larges et rapides, entre des montagnes couvertes de forêts de teck, et par dessus plusieurs cataractes. Louang-Prabang s'étend sur une dizaine de kilomètres, et renferme de 15 a 18,000 habitants. On y voit des marchés très animés ; le commerce est à peu près monopolisé par les Chinois et les Birmans. Le territoire de Louang-Prabang fut d'ailleurs longtemps regardé comme un pays d'asile pour les célestes qui avaient fui leur patrie. La population comprend par conséquent, outre des Laotiens et des Siamois, de nombreux Chinois et Birmans. « Vu du fleuve ou même de la petite colline qui est au centre de la ville, Louang-Prabang paraît un séjour enchanteur ; les maisons et les nombreuses pagodes aux toits peints et dorés apparaissent au milieu d'une véritable forêt de cocotiers et d'aréquiers ; mais, quand on débarque pendant la saison des pluies, on enfonce jusqu'à mi-jambe dans une boue noirâtre et infecte. L'enceinte des fortifications a bien pu contenir les 50,000 habitants que lui donne Mgr Pallegoix, vers 1830 ; mais depuis quelques années la partie la plus voisine du confluent du Nam-Kan est seule habitée ; le reste retourne à Tétat de forêt, au milieu de laquelle on rencontre

LE LAOS 3o5

quelques pagodes en ruines ou de vastes marécages dans lesquels on cultive les macres » (i).

« Sur l'artère principale, parallèle au fleuve, s'embranchent de nombreuses rues, enserrant la colline surmontée du bât doré que l'on aperçoit de très loin aux alentours de Louang-Prabang. Ce bât s'appelle Tian-Si : c'est làiqu'est établi le poste de veilleurs chargés de marquer les heures à coups de tam-tam.

« Les habitations sont construites sur un même type uniforme, en planches et sur pilotis : on y accède par une petite échelle. Elles sont recouvertes en tuiles de bambou. Un bambou écrasé, puis fendu, ouvert en deux et replié sur lui-même dans le sens de la longueur, constitue une tuile qui est un bon abri contre la pluie et le soleil. Dans la rue principale tous les matins, de sept à dix heures, a lieu le marché, très fréquenté et bien achalandé. De chaque côté du chemin sont des petites boutiques, sans préjudice des étals en plein vent, sur le sol même, à l'ombre d'un parasol en papier comme les parasols japonais. On y trouve à peu près de tout, depuis les cotonnades (de modestes, bien entendu), les couleurs d'aniline de fabrication allemande, et des chapeaux melons surannés jusqu'aux fleurs de la brousse que chaque matin des femmes vont cueillir pour les vendre. Il n'est pas en effet une femme de Louang-Prabang qui, dans sa corbeille laquée pendue à l'épaule, avec ses provisions de la journée, poisson et bétel, n'ait un

(i) Dr Paul Neis : Tour du Monde.

3o6 l'indo-chine française

petit bouquet de fleurs dont elle en tirera une ou deux pour piquer dans son chignon. Les hommes eux-mêmes s'en mettent aux oreilles.

« La monnaie courante en usage à Louang-Prabang est la roupie de l'Inde. La piastre française s'y implante bien, et l'on échange trois piastres contre sept roupies. Comme petite monnaie, il y a les divisions de la roupie et de la piastre, et les sous français indo-chinois. Mais il y a surtout, comme subdivisions de ces sous, une monnaie bizarre, en usage aussi dans les îles de l'Océanie. Ce sont les « cauris », coquillages univalves apportés du Bengale, avec lesquels on fait en France ces coffrets que l'on trouve dans tous les bazars. Il faut cinquante de ces coquillages pour faire un sou ! C'est avec cette monnaie qu'on paye les menus achats. D'ailleurs le Laotien, homme sobre, paisible et doux, n'a guère de grands besoins. Un peu de riz gluant, du piment et du sel, du poisson oïl du cochon de temps en temps, et ses chiques de bétel suffisent à son bonheur. Il dépense pour tout cela à peu près quatre ou cinq sous par jour ! » (i j

(i) Dr T. Lefebvre.

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