‹ L'Indo-Chine françaiseChapitre 9 sur 19 · APERÇU GENERAL DU PAYS · texte numérisé non relu

APERÇU GENERAL DU PAYS

Fleuve- Rouge ; elle occasionne, en inclinant vers le sud, ou en variant brusquement d'une direction à une autre, des orages et des bourrasques qui durent quelques heures seulement. Ces bourrasques sont de deux sortes ; dans le pays, on les appelle giong et tô. Les giongs s'annoncent par de gros nimbus, des cumulus et cumulus-stratus, toujours accompagnés de tonnerre et d'éclairs.

Le tô est plus subit ; sans cependant causer de variations très sensibles dans Tatmosphère, il s'annonce sous la forme de nuages composés de cirrus élevés, floconneux, et de larges stratus. Il rase à peu près tcut ce qui se trouve sur son passage, sans qu'on ait eu le temps de le voir venir.

Quand deux giongs se rencontrent, même sous un angle aigu, ils donnent naissance à un typhon, les eaux des rivières, des canaux et de la mer qui baigne le côté sud se gonflent, les embarcations des pêcheurs et des caboteurs sont sérieusement menacées si elles n'ont pas eu le temps de se mettre à l'abri ; les champs sont dévastés, les habitations détruites et leurs matériaux dispersés.

Ces typhons sévissent d'habitude d'août à octobre. Un de ces ouragans causa en 185 1 une invasion de mer qui fit périr plus de 10,000 personnes. Le typhon de 1882 provoqua l'élévation de la mer de 8 m, 50 au-dessus de son niveau ordinaire et l'on retrouva plus de 40,000 cadavres quand les eaux se furent retirées.

La chaleur est très humide au Tonkin, surtout sur le premier plateau, durant toute la saison chaude ou saison des pluies. Tant que les eaux

L INDO-CIIINE FRANÇAISE

sont hautes et couvrent le pa^^s, le Tonkin est sain et tout le monde s'y porte bien. C'est donc quand les eaux sont basses, en février et mars, qu'il faut surtout prendre de grandes précautions, principalement à l'égard de l'eau à boire. Les Chinois et les Annamites ne boivent, autant que possible, que de l'eau presque bouillante infusée avec quelques feuilles de thé. Les eaux de pluie sont recueillies précieusement dans de grandes jarres que l'on se procure à bon marché partout.

Il est très difficile d'avoir de bons fruits dans le delta. L'eau, dont on a absolument besoin pour les usages domestiques, est si troublée, dans les rivières du delta, qu'on est obligé de la clarifier en la battant avec de l'alun en poudre, qui la rend, après quelques minutes de repos, limpide comme de l'eau de roche. Cette eau alunée n'est pas nuisible ; par sa grande propreté, c'est la meilleure et la plus saine après celle de pluie.

Le Tonkin est incontestablement plus sain que les Philippines, le Malaisie, les Détroits malais et la Cochinchine. Cependant, le séjour dans les montagnes du Lac-Tho, dans l'ouest, peut être dangereux à cause des fièvres des bois.

Comme on le voit, le climat du Tonkin n'est pas foncièrement à redouter pour l'Européen, s'il y prend, bien entendu, les précautions nécessaires d'hygiène, et s'il s'abstient d'alcools et de bière qui, dans ce pays, peuvent être de véritables poisohs.

En 1897, sur 706 fonctionnaires qu'il y avait dans l' Indo-Chine, 21 sont morts au Tonkin, soit environ 3 p. 100.

Historique

Les premiers projets d'établissement de la France dansTlndo-Chine remontent au règne de Louis XIV et furent conçus par Colbert. Le grand ministre avait projeté de fonder dans cette contrée un état vassal de la France ; et les relations que nous entretenions alors avec le Siam semblaient devoir favoriser l'exécution de ce projet.

La France avait à la cour de Siam un ami, ou du moins un allié, dans la personne du premier ministre de ce pays, un aventurier grec nommé Frulkon, ou Phaulkon, qui, après avoir rendu des services au roi de Siam, avait fini par obtenir les fonctions les plus hautes dans le royaume. Phaulkon rechercha l'alliance de la France, et obtint de faire envoyer une ambassade à la cour de Louis XIV, tandis que Louis XIV en envoyait une, dirigée par le chevalier de Chaumont, auprès du roi de Siam. Phaulkon crut même pouvoir céder les places de Bangkok et de Merguy à la France. Mais le parti « vieux-siamois » prit ombrage : un complot fut ourdi contre le roi et son ministre ; le premier fut déposé et le second livré aux supplices. Les Français durent abandonner le pa\^s.

Plus tard la compagnie des Indes chercha à s'établir en Indo-Chine, à Faïfo, dans la baie de Tourane ; mais ses affaires périclitèrent.

Un publiciste distingué, M. Ch. Simond, dans une étude consacrée aux origines de la domination française en Indo-Chine, constate que si, après la chute de la compagnie des Indes, Foubli ne se fit pas sur le nom français en Extrême-Orient, ce fut grâce à nos missionnaires, restés seuls pour continuer là-bas l'œuvre de civilisation à peine ébauchée. « Grâce à eux — dit-il — notre courant d'influence devait y renaître. Les événements leur vinrent d'ailleurs en aide. L'Annam, soumis à la Chine depuis ses origines lointaines, s'en était afl'ranchi au quinzième siècle par une révolte militaire qui avait inauguré la dynastie des Lé. »

Au siècle suivant, Nguyen-Ang ou Gia-Long, chef de la famille de Nguyen, voulant reconquérir le trône d'Annam, entra en pourparlers avec Mgr Pigneau de Béhaine, vicaire apostolique de Cochinchine. Ce prélat se rendit à Versailles avec le fils aîné de' Gia-Long.

(( Un traité d'alliance signé entre la France et l'Annam, le 28 novembre 1787, stipula que, d'une part, une escadre et des troupes françaises rétabliraient Gia-Long sur le trône, et que, d'autre part, le nouvel empereur d'Annam, dès son retour au pouvoir, céderait à la France, en toute souveraineté, la ville et la baie de Tourane, ainsi que l'archipel Poulo-Condor, en accordant aux consuls français le droit de résider dans tous les ports de la côte de Cochinchine.

(( Gia-Long, proclamé empereur, maître de Hué, de Saigon, de Mytho, fit fortifier ces villes d'après les principes de Vauban, confia au Français Dayot

le soin de créer la marine annamite, et, profitant des conseils de son entourage français, consolida sa puissance, ce qui lui permit, en 1802, de conquérir le Tong-King. »

Toutefois, le traité de Versailles était plutôt une fiction qu'une réalité. Quand Louis XVIII envoya à Gia-Long, en 1818, le comte de Kergariou pour lui rappeler les promesses faites à Versailles, la mission n'obtint que des assurances évasives. Toute la pensée de Fempereur annamite se trouve dans ses dernières paroles à son fils :

— Aime les Fiançais, sois-leur reconnaissant de ce qu'ils ont fait pour nous, mais ne leur permets jamais de mettre le pied dans ton empire.

Minh-Mang, le fils de Gia-Long, suivit les recommandations paternelles. Les vieux compagnons de Pigneau deBéhaine, restés à Hué comme Vannier et Chaigneau, ayant invoqué la foi jurée, on leur répondit qu'une Convention vieille de plus de trente ans, et demeurée toujours lettre morte, était périmée et qu'ils n'avaient qu'à s'en aller. Ils quittèrent l'Annam. Quant aux missionnaires, on ne les chassa point, mais on les persécuta, en les accusant d'être les fauteurs des séditions soulevées dans le Tong-King par les descendants des Le, et plusieurs prêtres ou religieux français subirent le mart3^re (i).

Le gouvernement de Louis-Philippe envoya le

(i) Rappelons qu'entre temps, c'est-à-dire en 1823, le roi d'Annam accepta l'investiture de l'empire Chinois.

capitaine Laplace, en 183 1, puis, de temps à autre, un vaisseau de guerre dans les eaux de l'Annam, mais ces démonstrations n'intimidèrent personne à Hué. Thientri, tils et successeur de Minh-Mang, eut la même attitude que son père. Il dut cependant obéir aux intimations du commandant Lévêque, qui parut devant Tourane avec VHéroïne et fit mettre en liberté cinq missionnaires français. L'amiral Cécille sauva de même la vie à l'évêque d'Isauropolis. Cette fermeté n'empêcha pas^ il est vrai, Thientri de recommencer aussitôt après les massacres et de résister aux amiraux Lapierre et Rigault de Genouilly, en 1847. Il n'y avait qu'à lui répondre par les armes. La flotte française détruisit la flotte annamite. Alors Thientri lança un édit de proscription et de mort contre tous les Européens étabhs dans l'Annam et poussa la fureur jusqu'à faire revêtir des mannequins de l'uniforme français et donner l'ordre de les fusiller ; il commanda lui-même le feu.

Thu-Duc, qui succéda à Thientri, fut encore plus fanatique que lui. Il flt décapiter, dès son avènement, deux missionnaires, mit la tête de tous les étrangers à prix. Napoléon III chargea M. de Montigny, en 1856, de paraître devant Tourane avec le Câlinât, et de se rendre à la cour de Hué. L'ambassadeur ne fut pas reçu par Thu-Duc, et les mandarins l'accablèrent de railleries. Notre infanterie de marine vengea cet affront en détruisant l'arsenal de Tourane, mais dut quitter ses positions. Thu - Duc fit de nouveaux martyrs. Deux évêques d'origine espagnole et plusieurs

indigènes convertis périrent dans les supplices. Une flotte franco-espagn oie, sous le commandement de l'amiral Rigault de Genouilly, occupa Tourane, le i^r septembre 1858, puis on dirigea l'escadre sur les côtes de la basse Cochinchine et l'on s'empara de Saigon. Thu-Duc, profitant de la guerre franco-chinoise, tenta de reprendre Saigon, mais le capitaine de vaisseau d'Aviès, avec 800 hommes, défendit la place pendant huit mois. L'arrivée de l'amiral Charner à Saigon, en février 1861, changea la face des choses. A Mytho, il y eut des engagements répétés. Enfin, l'amiral Bonard, qui remplaça Charner, termina les opérations par la prise du dernier fort, celui de Bien- Hoa.

Thu-Duc allait signer la paix, quand éclata au Tong-King le soulèvement fomenté contre lui par Lê-Phuong, héritier de la dynastie des Le. Le prétendant avait espéré trouver des auxiHaires dans les Français et leur avait offert son alliance. Les amiraux Rigault de Genouilly et Bonard jugèrent plus prudent de repousser son offre. Les négociations continuèrent donc avec Thu-Duc, qui céda définitivement à la France les trois provinces de Saigon, Bien- Hoa, Mytho, avec les îles de Poulo- Condor, ouvrait au commerce les trois ports de Tourane, Balat et Quang-An, enfin payait à la France et à l'Espagne une indemnité de guerre de vingt millions de francs et proclamait la liberté des cultes dans tout l'empire, (i)

(i) Traité du 5 juin 1862.

3o l'indo-chine française

Ce traité permit à l'empereur d'Annam d'employer toutes ses forces contre Lê-Phuong qui fut vaincu et livré au supplice.

Une insurrection éclata en Cochinchine en mai 1867 ; elle fut écrasée. Et comme le foyer de l'insurrection était dans les trois provinces du Bas- Mékong restées annamites, l'amiral de La Grandière en opéra la conquête, qui fut rendue définitive par le traité du 24 juin 1867. Ces provinces sont celles de Vinh-Long, de Chau-Doc et de Ha- Tien, qui ont constitué, avec celles cédées en 1862, la Cochinchine française.

Mais entre temps, l'influence française s'était étendue, dans la péninsule, sur une autre région.

Le Cambodge, qui avait vu ileurn- la brillante civilisation des Khmers, accepta, par le traité du II août 1863, le protectorat de la France. Quelques notes rapides d'histoire sur ce pays ne seront pas déplacées ici.

D'après une tradition, les ancêtres des Cambodgiens seraient venus du nord-ouest de L'Inde, de Camboya, d'où est tiré leur nom.

D'après d'autres, les fondateurs de la civilisation cambodgienne étaient originaires du Pégou, région de la basse Birmanie.

Ce qui paraît hors de doute, c'est que, dès le lye siècle de notre ère, il est question du royaume de Cambodge et qu'en 616 il payait tribut au Céleste-Empire.

Il secoua toutefois ce joug de la Chine peu de temps après, puisque en 625 il était non seulement

HISTORIQUE 3l

indépendant, mais avait joint à son territoire, par la conquête, le Tong-King et le Bin-Thuan, appelé autrefois Tchampa.

Les rois du Cambodge continuèrent à étendre leur puissance en s'emparant de l'Annam, en sorte que leurs possessions, auxquelles se rattachaient également le Siam, comprenaient tout ce vaste empire désigné sous la dénomination de Kampoiichéa, qui enfermait dans ses limites le bassin inférieur du Mékong, la Cochinchine aujourd'hui française, les provinces de Battambang, Angkor, Tonly-Repou, Melu-Prey, et la plus grande partie des terres annamites actuelles.

La race ainsi victorieuse avait pour premiers aïeux ces Khmers, que l'on a surnommés les Athéniens de TExtrême-O rient, à cause de leur génie artistique révélé par les ruines de monuments grandioses : temples, ponts, tours, pagodes, etc., qui peuvent être comparés aux plus remarquables édifices érigés par l'architecture égyptienne (i).

Bouddha visita le paysKhmer, suivant les Livres pâlis, après avoir quitté Ceylan, où il laissa le prâh-bât ou empreinte de son pied sacré, et les livres bouddhiques furent introduits dans le Cambodge par le dieu lui-même, qui les apporta de l'île cinghalaise.

Les Khmers restèrent les raaîtres du Cambodge pendant plusieurs siècles et, lorsqu'ils devinrent tributaires de la Chine, leur grandeur n'en de-

(i) Nous donnons plus loin une description de quelques-uns de ces monuments.

meura pas moins à son apogée, car leur vassalité était alors plus fictive que réelle. Vers le septième siècle, ils transportèrent leur capitale à Bien-Hoa, lorsque le Siam, sous le règne de Préa-Ruang, se fut affranchi de leur autorité pour se constituer en royaume libre. En 1028 les Cambodgiens se trouvaient sous la suzeraineté de l'Annam, et en 1057 ils avaient pour roi un lépreux guéri par un prêtre-roi, Préa-En. La guerre qu'ils eurent à soutenir plus tard, contre les Mongols de Chine (1268), contribua à leur décadence.

Ils étaient, au seizième siècle, engagés dans de nouvelles difficultés, quand les Portugais arrivèrent au Cambodge (1553). Les Espagnols de Manille, puis, vers 1650, les Hollandais vinrent à leur tour établir des comptoirs à l'embouchure du Mé-Kong. Regemortes, envoyé de Batavia par Antoine van Diemen, gouverneur des Indes néerlandaises, pour fonder une colonie au Cambodge, y fut assassiné avec ses compagnons par les Portugais.

L'Annam profita de ces conflits pour précipiter le démembrement du royaume khmer. Vers le milieu du dix-septième siècle il avait conquis toute la vallée du bas Mé-Kong ; il subjugua les provinces de Baïra en 1658, celles de Bien Hoa et de Saigon en 1675, celles de Mytho et de Vinh-Long en 1699, de Chaudoc et d'Ha-Tien en 1715.

Pendant ce temps l'influence du Siam grandissait au Cambodge.

Tout le dix-huitième siècle est rempli par ces mainmises sur l'ancien empire des Khmers qui

se rétrécit de défaites en défaites, presqu'entièrement dépouillé par les conquérants.

En 1812 les Siamois avaient arraché aux Cambodgiens toutes les provinces à l'ouest du grand lac : Battambang, Angkor, Tonly-Repou et Melu- Prey.

La France, en paraissant dans la péninsule indo- chinoise, y rencontra un état de choses qu'elle ne pouvait laisser exister sans péril. Une fois les traités de 1862 signés avec Tu-Duc (Thu- Duc) il importait de mettre le territoire cambodgien à l'abri de nouvelles entreprises annamites. Il fallait en même temps prendre des précautions contre les velléités d'ingérence siamoise au Cambodge.

Le roi du "Cambodge, Norodom I^^, grâce à la fermeté du commandant Doudart de Lagrée, conclut^ le II août 1863, un arrangement qui le plaçait sous notre protectorat.

Ce traité, ratifié en avril 1864, nous donna le droit d'établir un résident auprès du roi du Cambodge. Nous obtenions sur le Mé-Kong un territoire pour y installer un dépôt de charbon, ainsi que des magasins d'approvisionnement des navires français, et pour y construire un fort.

Notre protectorat sur le Cambodge fut complété par les conventions de 1865, du 15 juillet 1867 et du 14 juillet 1870. Malheureusement notre gouvernement commit la faute, par les conventions précitées de 18(35 et de 1867, de reconnaître au Siam, ennemi des Cambodgiens nos alliés, la possession des provinces de Battambang et d' Angkor (Nakr

hon, Siem-Rap) qu'ils venaient de conquérir. En 1872-73, une commission franco-siamoise essaya de déterminer la frontière sur le terrain : elle n'y parvint pas, faute d'entente entre les commissaires.

Cependant, Norodom n'avait accepté notre protectorat qu'avec arrière -pensée. On en eut la preuve lorsqu'on le vit prêter l'oreille aux offres des souverains de Bang-Kok et de Hué.

M. Thompson sut heureusement, par le traité du 17 juin 1884, resserrer les liens qui unissaient le Cambodge à la France. Le résident de France à Pnom-Penh devenait résident général avec droit d'audience privée et personnelle auprès du roi. Celui-ci acceptait toutes nos réformes administratives, financières et commerciales ; des fonctionnaires français étaient chargés de l'établissement et de la perception des impôts et des droits de douane ; enfin, le sol, auparavant propriété du roi, cessait d'être inaliénable, et quiconque avait les ressources voulues pour s'en rendre acquéreur parcellaire pouvait user de cette faculté.

Cette annexion déguisée du Cambodge provoqua une grave insurrection, dirigée par Si-Votha, frère de Norodom (1885) et qui ne fut que difficilement réprimée. En juillet 1886, un modus vivendi a simplifié le traité de 1884 et réduit à cinq les résidences françaises (à Pnom-Penh, Kampot, Banam, Kratié et Kampony-Thom. Le gouvernement français rétablit Tadministration indigène, plus économique, et garda seulement les douanes et la régie de l'opium.

Pour la clarté de ce qui va suivre, il importe de revenir maintenant un peu arrière.

Peu à peu l'influence française avait cherché à se créer des débouchés vers l'intérieur et surtout vers la Chine.

En 1866-68, une grande expédition scientifique dirigée par Doudart de Lagrée et continuée, après la mort de son chef, par Francis Garnier, explora le Mé-Kong et le Laos, parvint dans la province chinoise de Yun-Nan et aboutit à Shang-Haï, sur la côte chinoise. En même temps, un négociant français, M. Jean Dupuis, démontrait, par ses explorations (1870), que le Fleuve- Rouge était la véritable route vers le Yun-Nan.

M. Jean Dupuis organisa, en 1872, une mission commerciale qui, du Tonkin, devait se rendre en Chine par le fleuve. Elle réussit parfaitement et, de retour de Yun-Nan, notre compatriote put rentrer sans encombre à Hanoï en avril 1873.

Bien qu'agissant sans mission officielle, M. Dupuis, à cause du prestige qu'il avait acquis sur les indigènes, avait suscité la jalousie des mandarins annamites. Aussi, une proclamation somma-t-elle tous les étrangers de déguerpir du Tonkin au plus vite, sous peine d'être « coupés en petits morceaux ». On n'alla pas aussi loin, maison violenta nos compatriotes et on se saisit même de leurs marchandises. Dupuis, exaspéré, profitant de l'escorte imposante dont il disposait, occupa militairement Hanoï et enferma les mandarins dans la citadelle.

L'amiral Dupré, alors gouverneur de la Cochin*

chine, instruit de la position difficile de nos compatriotes, envoya le lieutenant de vaisseau Francis Garnier pour faire au Tonkin une enquête sur les événements ; cet officier avait avec lui deux canonnières et 83 soldats d'infanterie de marine.

Francis Garnier se rendit compte aisément que la situation était fort critique. Après des négociations sansissue, il résolut de prendre l'offensive. Le 19 novembre 1873, suivi de 180 soldats et marins, il enleva la citadelle de Hanoï, défendue par 7,000 Annamites. Puis, en six semaines, Francis Garnier s'empara de tout le delta du Fleuve- Rouge, presque sans coup férir.

La cour de Hué, qui avait prétendu vouloir traiter, fit attaquer, durant les pourparlers, la citadelle de Hanoï par une bande de pirates et Pavillons-Noirs. Les assaillants furent repoussés, mais, s'étant jeté à leur poursuite, Garnier fut tué, ainsi que l'officier de marine Balny d'Avricourt.

Alors tous les rêves des coloniaux s'évanouirent. On blâma Fentreprise hasardeuse du malheureux Garnier, on laissa M. Dupuis se débrouiller comme il le pourrait et M. Philastrefut chargé de liquider l'affaire.

Ce dernier décida l'évacuation du Tonkin, fit expulser Dupuis de Hanoï, séquestra sa fiottille et ses marchandises, agit en un mot comme eût dû le faire un mandarin à la solde de l'Annam. M. Philastre signa un traité le 15 mars 1874 avec l'Annam. Par cette convention, un semblant de protectorat était accordé à la France sur le Tonkin ; mais nous faisions cadeau de canons à Tu-

Duc, et nous lui fournissions des instructeurs militaires pour reconstituer son armée.

L'Annam consentait à ouvrir à notre commerce les ports de Hanoï, Haïphong et Quinhone, en nous réservant le droit d'y entretenir un consul assisté d'une force de 100 hommes au plus ; un résident français, ayant rang de ministre, fut accepté à Hué. Enfin, le Fleuve-Rouge était lui aussi ouvert au commerce.

Ce traité de 1874 ne fut en réalité jamais exécuté et le protectorat théorique de la France sur le Tonkin resta lettre morte ; les attaques contre les chrétiens et les représailles contre les indigènes qui avaient aidé Dupuis et Garnier commencèrent aussitôt après le départ de nos troupes.

Tu-Duc, décidé à ne tenir aucun de ses engagements, jeta le masque en faisant hommage de vassalité à l'empereur de Chine, à qui il envoya solennellement un tribut. Aussitôt Pavillons-Noirs et pirates rentrèrent en scène.

En mars 1882, à la suite de négociations toujours inutiles, en vue d'obtenir pour nos nationaux un peu plus de sécurité, le capitaine de vaisseau Henri Rivière fut envoyé au Tonkin avec un corps expéditionnaire pour faire respecter le traité de 1874. li y fut si mal accueilli que, comme Garnier en 1873, il dut enlever de vive force la citadelle d'Hanoï, puis Haï-Duong, Nam-Dinh et tout le delta (mars 1883).

Le gouvernement chinois protesta, se prétendant suzerain du Tonkin et de l'Annam. La Chine se prépara même à nous faire la guerre,

en envo3^ant au Tonkin de nombreuses troupes.

Notre ministre à Pékin, M. Bourée, admettant une partie des prétentions chinoises, avait signé' avec la Chine un projet de traité par lequel la France reconnaissait à la Chine la rive gauche du Fleuve-Rouge, au prix de quoi la Chine nous reconnaîtrait la rive droite (28 novembre 1882). Cette convention heureusement fut désavouée par le gouvernement français.

Mais, au Tonkin, les Pavillons-Noirs ayant attaqué à l'improviste la petite troupe française près de Hanoï, le commandant Rivière, Berthe de Vil- 1ers et un grand nombre d'officiers et de soldats furent massacrés (19 mai 1883).

Le général Bouët fut alors envoyé au Tonkin avec 3,700 hommes. L'amiral Courbet, à la tête d'une escadre, s'empara des forts de Thuan-An, à l'entrée de la rivière de Hué et réduisit la capitale elle-même.

M. Harmand, avec le titre de commissaire général civil, fut chargé de la direction de la guerre. Nous avions à lutter à la fois contre l'Annam, contre la Chine et contre les pirates et Pavillons- Noirs.

A ce moment, survint la mort de Tu-Duc. Il eut pour successeur Hiep - Hoa, avec Nguyen-Van- Thuong comme régent. Celui-ci, après la prise de Hué par la France, signa un traité reconnaissant notre protectorat sur le Tonkin et l'Annam, et acceptant l'ingérence française dans l'administration tonkinoise et annamite (25 août 1883). Il va sans dire que l'Annam n'avait accepté ce traité

que dans la pensée qu'il serait violé à la première occasion. Elle ne se fit pas attendre.

A Hué, le parti de la cour, ennemi du régent, favorisait secrètement et peut-être encourageait les Chinois dans leur lutte avec nous au Tonkin. Lorsque Hiep-Hoa, qui par crainte ou par sincérité désirait rester en bons termes avec la France, voulut, quelques mois après son avènement, faire quelques objections contre cette politique des mandarins annamites, ceux-ci le firent empoisonner et le remplacèrent par Kieng-Phuoc, son parent, qui était gagné à leurs plans (décembre 1883). Kieng-Phuoc, a3'ant paru à son tour incliner du côté de la France, fut également sacrifié : il mourut dans des circonstances mystérieuses.

Il eut pour successeur son frère Ung-Lich, un enfant de quatorze ans, que les mandarins portèrent au trône sans informer de son avènement le résident français (juin 1884).

Cet acte d'indépendance déchaîna un nouveau conflit. Un ultimatum fut adressé à Hué et le nouvel empereur se soumit aux conditions du protectorat. Mais cette soumission n'était qu'apparente. Le régent Thu3^et forma un complot dans le but de massacrer tous les Français résidant à Hué. La conjuration, dans laquelle était entré le jeune prince, avorta. Le régent s'enfuit avec Ung-Lich. Ils se réfugièrent dans les provinces du Nord qu'ils s'efforcèrent de soulever contre nous (1886).

Les autorités françaises proclamèrent alors la déposition de Ung-Lich et son remplac ement par Dong-Khanh, un fils adoptif ou neveu de ieu

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Tu-Duc. Ce prince régna jusqu'en 1880, mais il ne put obtenir une trêve entre les deux partis restés en présence, celui de Thuyet et le sien propre, qui était à peu près celui de la France.

Le traité franco-annamite du 25 août 1883, outre le protectorat définitif de la France sur l'Annam et le Tonkin, nous accordait, à titre de cession, la province de Binh-Thuan, au nord-est de la Cochinchine. L'Annam rappelait les troupes du Tonkin, acceptait l'occupation de Thuan-An par la France, l'établissement de résidents français dans tous les chefs-lieux, etc.

Mais la Chine refusait de reconnaître la validité de cet accord et nous dûmes poursuivre la guerre contre elle et contre les Pavillons-Noirs qui infestaient le Tonkin.

L'amiral Courbet marcha sur Sontay et enleva cette place d'assaut (17 décembre 1883). L'amiral, disposant bientôt, grâce à l'envoi de renforts, de 16,000 hommes, ne conserva que la direction de la flotte, laissant celle de Tarmée de terre au général Millot, ayant sous ses ordres les brigades Brière de risle et de Négrier. La prise des forts de Bac-Ninh (mars 1884), de Hong-Hoa et de Tuyen-Quan, amena la Chine à demander la paix.

Par le traité signé à Tien-Tsin, le 11 mai 1884, la Chine abandonnait ses prétentions sur le Tonkin et déclarait ouvrir à notre commerce ses trois provinces méridionales.

Le 6 juin 1884, '«-^ii nouveau traité était conclu avec le roi d'Annam ; nous rendions à ce dernier

la province de Binh-Thwan ; mais nous obtenions le droit d'occuper en cas de besoin tout son ro3^aume et d'installer des résidents où bon nous semblerait.

Cependant, les Chinois refusèrent d'évacuer Lang-Son et attaquèrent à l'improviste à Bac-Lé le colonel Dugemme, qui allait occuper Lang-Son sur la foi du traité de Tien-Tsin. C'était là une violation flagrante de ce traité (23 juin 1884) ; tout était donc à recommencer.

L'amiral Courbet, à la tête d'une division navale, occupa le nord de l'île, alors chinoise, de Formose, notamment les ports de Kelung et de Tamsin, détruisit l'arsenal de Fou-Tchéou, bombarda cette ville et coula ou brûla dans la rivière Min 22 bâtiments chinois. Les fortifications et travaux de défense élevés autour de Fou-Tchéou furent anéantis, malgré le péril de l'attaque dans les passes de Mingan et de Kimpaï. Tout cela s'accomplit du 22 au 30 août 1884.

Les amiraux Courbet et Lespès concentrèrent alors leurs efforts contre l'île Formose ; mais, entre temps, une partie de notre flotte poursuivait les navires chinois à Sheipou, et sur la rivière de Ningpo occupait les îles Pescadores et forçait l'entrée du port de Makung (mars 1885).

Lorsque, quelques jours après ce dernier fait d'armes, la paix fut conclue avec la Chine, nous commîmes la faute de lui rendre la partie de Formose que nous occupions, ainsi que les îles Pescadores. Mieux inspirés que nous, et d'ailleurs instruits, par l'exemple de nos tribulations, les Japonais

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lorsqu'ils firent la guerre à la Chine, en 1894-06, se firent céder en entier Formose et les Pescadores. Nous perdîmes là l'occasion unique de faire de ces îles des terres françaises !

Pendant que la guerre se déroulait ainsi dans les mers de Chine, au Tonkin la lutte était également très active. Le général Brière de l'Isle lança contre Lang-Son deux brigades commandées par de Négrier et Giovaninelh, tandis qu'il allait luimême délivrer le brave commandant' Dominé qui, bloqué dans Tuyen-Quan avec ooo hommes, tenait tête, depuis plus de trois mois, à 15,000 Chinois; c'est durant ce siège mémorable que le sergent Bobillot, après avoir fait des prodiges de valeur, trouva une mort héroïque.

Après avoir occupé Lang-Son, le général de Négrier avait poursuivi les ennemis jusqu'aux portes de la Chine. Mais, attaqué bientôt par des forces supérieures, et étant d'ailleurs blessé, il dut remettre le commandement au colonel Herbinger. Celui-ci, affolé, ordonna l'évacuation de Lang- Son et la retraite (mars 1885).

Cet événement n'était qu'un incident, dont les suites ne furent en réalité pas graves ; mais il fut grossi, en France, par lapressede l'opposition. Le ministère Jules Ferry qui avait poursuivi avec acharnement la conquête du Tonkin, parce qu'il voyait, dans l'extension de la France au dehors, son véritable avenir, tomba à propos de l'affaire de Lang-Son.

L'on dut pourtant reconnaître bientôt, en France, que l'échec de Lang-Son n'avait pas une

gravité exceptionnelle, puisque précisément, quelques jours après, un nouveau traité conclu à Tien-Tsin terminait le conflit franco-chinois d'une façon définitive et très satisfaisante pour nous. Par ce traité (4 avril 1885), la Chine reconnaissait le protectorat français sur le Tonkin et l'Annam et ouvrait à notre commerce les provinces chinoises du Yun-Nan, du Kouang-Siet du Kouang-Toung.

Mais après et malgré l'évacuation chinoise, le Tonkin, l'Annam, et jusqu'au Cambodge restèrent longtemps les pays d'élection de la piraterie et de l'insurrection. Ce ne fut qu'à force d'énergie que les représentants de la France y purent ramener un ordre relatif.

Quand, en janvier 1886, le gouvernement rappela le général de Courcy et inaugura le régime civil en nommant Paul Bert résident général, le Tonkin et l'Annam étaient en proie à la piraterie, à l'insurrection, à l'anarchie.

Paul Bert mourut du choléra à Hanoï le il novembre 1886, après avoir cherché à rendre confiance à la cour de Hué et à la population honnête du pays, en appliquant loyalement les conventions iranco-annamites, et en respectant le plus possible les mœurs et l'organisation locales.

De 1887 à 1891, MALBihourt, Constans, Richaud, Pignet, se succédèrent à la tête de la résidence générale.

Le roi Dong-Khanh mourut subitement au commencement de 1889 ; il fut remplacé par un jeune prince, toujours de la famille de l'ancien empereur Tu-DuCj nommé Bun-Lan ; il fut proclamé

roi le 31 janvier 1889 sous le nom de Than-Thaï.

Les décrets des 17 et 20 octobre 1887 ont réuni en un seul groupe les divers établissements de la France en Indo-Chine et fondé « l'Unité indochinoise », sous l'autorité générale d'un gouverneur général résidant à Saigon. Le décret du 7 décembre 1888 a créé le conseil supérieur de rindo-Chine, chargé de veiller à l'intérêt général du pays.

Le 21 avril 1891, M. de Lanessan^ député, était nommé gouverneur général. Il améliora sensiblement la situation qui, à son arrivée, pouvait se résumer ainsi : a les provinces dévastées par des bandes de pirates qui poussaient l'audace jusqu'à allumer l'incendie aux portes mêmes de Hanoï ; une misère profonde, résultant du défaut de sécurité qui empêchait les habitants paisibles de cultiver leurs champs, et des pertes causées par les inondations qui avaient détruit une partie des récoltes ; un découragement profond parmi les colons dominés par la stagnation des affaires ; brochant sur le tout, des conflits entre civils et militaires qui paralysaient l'action administrative de ces fonctionnaires et condamnaient les officiers à l'inaction; enfin, comme conséquence de tout le reste, une situation financière troublée. »

M . de Lanessan divisa immédiatement le Tonkin en deux zones. Les provinces du delta, où l'on ne se trouvait en présence que de bandes annamites, pillards d'occasion plutôt que pirates de profession, furent placées sous l'autorité exclusive des résidents civils, ayant à leur disposition les gardes

civils (ancienne milice) pour assurer le maintien de l'ordre ; les mandarins indigènes voyaient s'augmenter leurs escortes de linh-cos^ sorte de milices exclusivement indigènes.

Autour du delta, on constituait quatre territoires militaires, où des officiers étaient seuls résidents. On remettait en état la flottille des canonnières, etc.

Peu à peu, les chefs les plus importants des rebelles furent tués ou firent leur soumission ; les recettes du budget augmentèrent, la confiance renaquit de toutes parts et une nouvelle ère de prospérité commença.

Des travaux publics furent entrepris, d'abord des routes qui n'avaient été jusque-là qu'à l'état très rudimentaire.

Les frontières septentrionales du Tonkin ont été fixées sur place par une commission de délimitation franco-chinoise. La dernière convention entre la France et la Chine (20 juin 1895), a précisé la frontière d'une façon définitive. Un, autre accord franco-chinois de la même date reconnaît à la France le droit d'installer des consuls dans certaines villes du sud de la Chine, nous autorise à souder notre réseau télégraphique du Tonkin avec celui de la Chine, et nous donne de nombreux avantages dans les provinces chinoises du Sud.

Nos frontières du côté du Siam ne furent pas fixées sans difficultés. Profitant de ce que longtemps, en Annam, nous nous contentâmes de n'occuper que la région côtière, les Siamois s'avancèrent peu à peu, à partir de 1883, sur les terri-

toires qui faisaient autrefois partie intégrante de l'Annam.

En 1891 les Siamois chassaient les fonctionnaires annamites du Tranh-Ninh et, en 1893, ils avaient des postes à quarante kilomètres seulement de Hué : ils occupaient toute la rive gauche du Mékong et même, bien au-delà, le pays vers l'est et le nord, notamment Luang-Prabang.

C'est pourquoi un ultimatum fut remis au gouvernement du Siam, en juillet 1893. Sur le refus de la cour de Bangkok d'évacuer la rive gauche du Mékong, une force navale française bloqua le Ménam": nous occupâmes Chantaboum et quelques autres postes et, sous la menace de nos canons, le roi signa le traité du i^i- octobre 1893. Le Siam reconnaissait à la France la possession de la rive gauche du Mékong et des îles du fieiive. Nous nous empressâmes d'occuper cette région. En outre, le Siam s'interdisait d'occuper les provinces de Battambang et d'Angkor (Siem-Rap), autrefois cambodgiennes et nous reconnaissait le droit de police sur une bande de 25 kilomètres le long de la rive droite du Mékong.

Malgré le traité de 1893, la situation resta tendue entre la France et le Siam, qui donnait à la convention des interprétations différentes des nôtres. Un nouveau projet de convention fut élaboré le 7 octobre 1902, mais, devant les protestations qui l'accueillirent, le gouvernement n'en proposa pas la ratification aux Chambres. On négocia de nou- X^eau et l'on aboutit au traité du 13 février 1904.

Par cette convention, la France acquérait envi-

ron 32,000 kilomètres carrés de territoire au sud, dont à peu près la moitié du côté du grand lac Tonlé-Sap, à l'embouchure du Prek-Kompong- Tiam et à celle du Stung-Treng, et l'autre moitié sur la rive droite du Mékong, les enclaves de Bassac et de Muong-Mélonprey. Au nord était annexé presque tout l'ancien royaume de Luang-Prabang, sur la rive droite du fleuve.

Par contre, la France renonçait à la zone de 25 kilomètres de large sur la rive droite du Mékong, en territoire siamois, que nous avait reconnue le traité de 1893, ainsi qu'à la clause en vertu de la,quelle il était interdit au gouvernement de Bangkok de construire aucun poste fortifié ou établisse.ment militaire dans les anciennes provinces cambodgiennes au nord du Grand-Lac.

Un autre article était désavantageux à notre égard, concernant les protégés de la France. Ne devaient bénéficier de notre protection à l'avenir que les rares Chinois nés sur le territoire français, ainsi que les Cambodgiens, Annamites ou Laotiens .établis à cette époque en Siam. Tous leurs descendants étaient exclus.

Par l'accord de 1904, la France évacuait Chantaboum, qu'elle occupait depuis onze ans et où elle avait dépensé une dizaine de millions. Comme fiche de consolation, il est vrai, le Siam nous cédait le petit port de Kratt, misérable refuge de cabotage.

Cette convention de 1904 n'ayant satisfait complètement personne, on rouvrit encore des négociations. Le traité du 23 mars 1907, auquel elles

aboutirent, est le dernier qui ait fixé la frontière et la nature des relations franco-siamoises.

Par l'article i^r, le Siam a cédé à la France les territoires de Battambang, Siem-Reap et Sisophon. Par l'article 2, la France a abandonné au Siam les territoires de Dan-Saï au sud de Luang-Prabang et de Kratt, sur le littoral, ainsi que les îles situées au sud du cap Lemling jusque et y compris Kokut. D'après l'article 5, tous les Asiatiques, sujets et protégés français, qui se feront inscrire dans les consulafs français au Siam, après la signature du traité, seront justiciables des tribunaux siamois ordinaires. En même temps, la juridiction des cours internationales siamoises était étendue dans tout le royaume siamois, aux Asiatiques sujets et protégés français. L'article 6 stipule que les Asiatiques sujets et protégés français, jouiront, dans le royaume du Siam, des droits et prérogatives dont bénéficient les nationaux du pays, notamment du droit de propriété, de libre résidence et de libre circulation.

Le point essentiel du traité de 1907 fut le retour au Cambodge des trois provinces de Battambang, Siem-Reap et Sisophon, dont on déplorait l'abandon depuis si longtemps. Ces provinces couvrent ensemble 20,000 kilomètres carrés et sont peuplées d'environ 300,000 habitants. Cette cession rend la France maîtresse de tout le bassin du grand lac Tonlé-Sap, qui déverse ses eaux dans le Mékong. Mais n'y a-t-il pas lieu de regretter qu'en fait désormais, selon l'expression de M. Robert de Caix, si la France conserve le mot de p?'otection, elle

abandonne presque absolument la chose et renonce à faire désormais des protégés au Siam ?

Les frontières occidentales de notre Indo-Chine ont été longtemps fort vagues aussi du côté de la Birmanie. La France en effet revendiquait les régions où l'Annam avait anciennement établi sa domination, tandis que le gouvernement britannique prétendait que beaucoup de ces régions avaient appartenu à la Birmanie, laquelle avait été annexée à son Indo-Chine en 1885.

Tandis que la France revendiquait, au nord, des pays qui lui étaient soumis, la principauté de Luang-Prabang, et le cours du Mékong comme frontière naturelle des provinces annamites, l'Angleterre affirmait que les Etats Chans, dépendant de la Birmanie, s'étendaient au delà de la rive gauche du Mékong. En 1893 les deux gouvernements avaient cru trouver un terrain d'entente; en admettant le principe de la création d'un territoire neutre, d'un état-tampon enclavé entre les frontières anglaises et françaises.

Les états Chans de Xieng-Khong, de Xieng- Kheng, de Xieng-Son, de Xieng-Tong et de Xieng-Hong n'étant pas délimités exactement, offraient des étendues absolument indécises.

Une commission mixte fut envoyée sur place pour étudier la question et établir une carte susceptible de servir de base aux négociations. Mais, les Anglais avaient occupé, sur la rive gauche du Mékong, le poste de Muong-Sing, qui rentrait incontestablement dans la sphère française. Le projet d'Etat-Tampon fut alors abandonné et l'on

5o l'indo-chine française

négocia. Enfin, le 15 janvier 1896 fut signée, à Londres, une déclaration qui mit définitivement fin aux difficultés franco-anglaises sur le Mékong et partagea pour ainsi dire, à l'avance, toute rindo-Chine.

En ce qui touche la délimitation du haut Mékong, satisfaction complète a été donnée à la France. Le poste de Muong-Sing a été évacué par l'Angleterre et le thalweg du haut Mékong, à partir du confluent de la rivière Nam-Huok, forme la frontière entre la Birmanie et TAnnam.

Une seconde partie de l'arrangement de 1896 garantit l'indépendance du Siam neutralisé, mais réduit au bassin du Ménam et de ses affluents, de sorte que la France laisse à l'Angleterre la faculté d'annexer toute la péninsule malaise et que, d'autre part, l'Angleterre nous laisse le droit d'annexer, quand nous le voudrons, Chantaboum et le bassin entier du Mékong.

La France a apporté, jusqu'ici, degrands ménagements dans l'interprétation des clauses qui lui donnent toute liberté d'action à l'ouest du bassin du Ménam. Nous n'avons pas cru devoir encore occuper toute la zone d'influence à laquelle le traité franco-anglais nous donne droit. L'accord de 1907 avec le Siam a cependant sensiblement étendu le territoire français au nord-ouest du Cambodge.

Depuis la constitution de notre colonie indochinoise, les gouverneurs en ont été très nombreux.

En 1883, date à laquelle commença réellement

HISTORIQUE 5l

l'expédition du Tonkin, M. Harmand, médecin de la marine, fut nommé gouverneur du Tonkin à la suite de la mort de l'infortuné commandant Rivière. De septembre 1883 à 1885, tous les pouvoirs furent entre les mains de militaires : l'amiral Courbet en 1883, le général Millot en 1885-84, le général Brière de l'Isle en 1884-85, le général de Courc}^ en 1885, le général Warnet en 1885.

Depuis, les gouverneurs civils de nos possessions de rindo-Chine, comprenant dès lors le Tonkin, l'Annam, la Cochinchine et le Cambodge ont été : M. Paul Bert, mort à Hanoï le ii novembre 1886, M. Bihourd (1886), M. Berger, gouverneur par intérim, M. Constans (1887), M. Richard (1888), M. Piquet (1889), M. de Lanessan (1891), M. Rousseau 1894, M. Paul Doumer (de 1896 à 1902), M. Beau (de 1902 à 1908), entin M. A Klobukowski, nommé par décret du 26 juin 1908.

M. Doum.er nommé gouverneur général le 28 décem.bre 1896 obtint à la fois la confiance des colons et celle des indigènes et chercha intelligemmient à concilier les intérêts en jeu, tout en ménageant les susceptibilités de tous. Il a été un vrai pacificateur.

Aussi, le Tonkin, de l'état de piraterie endémique, passa-t-il à une période de grande tranquillité.

Un simple fait suffira pour montrer combien la situation devint prospère. Peu d'années auparavant, les budgets de l' Indo-Chine ne pouvaient s'équilibrer et les déficits étaient la règle. Or, en 1898, l'apurement des comptes fit ressortir une

réserve de sept millions et demi de francs ! Il 3^ a eu excédent de 1,152,000'piastres sur les révisions des recettes en Cochinchine, excédent de 1,755,000 piastres pour FAnnam et le Tonkin, excédent de 623,000 piastres pour le Cambodge et encore excédent de 182,000 francs pour le Laos !

Lors de son voyage à Hué, en 1897, M. Doumer apporta d'importantes modifications au fonctionnement de notre protectorat en Annam. Le roi Than-Thaï étant arrivé à sa majorité, le conseil de régence, qui fonctionnait depuis son avènement, fut supprimé. Les deux régents conservèrent leur titre et leurs émoluments, et furent nommés ministres de l'Intérieur et de la Guerre. Le comat ou conseil de l'pmpire fut désormiais composé de six ministres et présidé par le résident supérieur de France, dont l'approbation doit précéder toute ordonnance royale. La propriété territoriale est aussi, depuis cette date, entièrement accessible aux Français en Annam.

En même temps, le protectorat du Cambodge a été également rendu plus étroit et aucune décision royale n y a force de loi sans l'approbation du résident français.

Enfin, au Tonkin, les fonctions de kinh-luoc ou de vice-roi, exercées jusque-là à Hanoï par un représentant de la cour de Hué, ont été supprimées en 1897. Le kinh-luoc est retourné à Hué, en qualité de ministre.

Le vice-roi a été remplacé, au Tonkin, par un bureau relevant de la résidence supérieure et ayant sous sa dépendance tous les mandarins du Ton-

kin. Cette décision a supprimé en fait le dernier vestige de souveraineté annamite sur le Tonkin, et fait virtuellement de ce pays une colonie.

Les agressions noc turnes des villages qui étaient encore communes dans certaines régions du Tonkin quelques années auparavant devinrent l'exception, grâce à la confiance qui régna partout.

M. Doumer réussit principalement à pacifier le pays en supprimant les « colonnes expéditionnaires » dont on avait peut-être un peu abusé. Les dépenses occasionnées par ces colonnes étaient fort onéreuses, et les charges qu'elles entraînaient pour la population indigène étaient si lourdes qu'elles rendaient difficile, en raison de l'irritation provoquée par les corvées, l'œuvre de pacification en vue de laquelle elles avaient été organisées.

L'œuvre à laquelle M. Doumer s'est essentiellement attaché, c'était de faire face aux difficultés financières. Un déficit, résultant en partie de la médiocrité des récoltes, et aussi des dépenses militaires, menaçait de compromettre pour longtemps l'essor du Tonkin. Ce déficit avait été de trois millions pour l'année 1895 et de deux millions pour l'exercice 1896.

Dans le but d'équilibrer le budget, M. Doumer remania les impôts sur le sel et sur les alcools, ce qui lui donna des recettes supplémentaires ; d'autre part, il dégagea des budgets locaux de la Cochinchine, de l'Annam, du Tonkin et du Cambodge , certaines dotations avec lesquelles il constitua un budget général de l'Indo-Chine. De cette façon il fit apparaître, au profit de l'Indo-

54 l'indo-ciiixe française

Chine tout entière, des ressources précédemment affectées à des services locaux. Ces mesures ont été sanctionnées par le gouvernement français. Un décret du 31 juillet 1898 a unifié définitivement les diverses parties constituant l'Indo-Chine française.

Le gouvernement chinois ayant cédé à la France, par la convention du 10 avril i8q8, la baie de Kouang-Tchéou-Ouan, au nord du Tonkin, un décret de décembre 1899 ^ rattaché cette nouvelle possession au gouvernement général de l'Indo-Chine française.

L'unification de l'Indo-Chine a coïncidé avec une diminution sensible de la subvention de la métropole. Dès lors, en effet, les quatre régiments de tirailleurs tonkinois, qui coûtent 6, 120,000 fr. par an, et les dépenses de la marine locale au Tonkin, qui se montent à 100,000 francs, ont été complètement à la charge du budget général de l'Indo-Chine. Il fut fait face à cette charge, d'une part au mo3^en de la contribution annuelle de 4,450,000 francs que la Cochinchine versait à la métropole et qui figure désormais aux recettes du budget indo-chinois, d'autre part, au moyen de la plus-value des recettes" tonkinoises, comptées pour 1,950,000 francs. Toutes les troupes indigènes sont donc entretenues sur les ressources propres de l'Indo-Chine. La métropole n'a plus à entretenir que les troupes blanches. La subvention annuelle se réduisit à 16 millions et demi pour 1899.

M. Doumer élabora aussi un programme complet de grands travaux publics et c'est grâce à son énergie que rindo-Chine a pu voir entreprendre ce magnifique réseau de voies ferrées qui lui permettront de mettre toutes ses ressources en valeur.

M. Beau remplaça M. Doumer en 1902.

Pendant ]e gouvernement de M. Beau, l'Indo- Chine a vu surgir une crise économique sérieuse, notamment en IQ05 et 1906. Elle semble aujourd'hui à peu près terminée. L'ère des vaches maigres avait en quelque sorte succédé à l'ère des vaches grasses qu'avait connu M. Doumer. La situation du pays demande aujourd'hui de grands ménagements, d'autant plus que certaines causes de mécontentement se sont fait jour à côté d'aspirations nouvelles qu'on ne peut méconnaître.

Un des côtés saillants de l'administration de ^L Beau a été l'attention qu'il a portée à la politique indigène. Il a beaucoup développé l'assistance médicale qui compte aujourd'hui 100 médecins civils et dispose de 57 hôpitaux, de 33 établissements médicaux et cliniques et d'un certain nombre de maternités, crèches, orphelinats, asiles de vieillards, léproseries, etc.

Au point de vue intellectuel, M. Beau a cherché à procurer aux indigènes une instruction appropriée à leurs aspirations légitimes, à leur milieu, à leurs traditions et à leurs besoins moraux. L'enseignement technique, industriel, médical et professionnel a été très étendu.

Le roi d'Annam Than-Thaï, qui donnait depuis

56 l'ixdo-chine française

quelque temps des signes visibles de dérangement d'esprit, fut d'abord interné à la suite d'actes de cruauté commis sur diverses personnes de sa cour. En 1906-1907, il se livra à plusieurs reprises à des fantaisies scandaleuses et cruelles. A la suite de son internement, le roi se décida à abdiquer en faveur de son second fils âgé de huit ans, qui fut proclamé roi le 4 septembre 1907 sous le nom de Duy-Tan. Il règne sous le contrôle d'un conseil de régence composé des membres du comat et sous le contrôle d'un représentant de la France à Hue.

D'autre. part, Norodom, roi du Cambodge, étant mort en avril 1904, son fils Sisovath lui succéda. Le voyage qu'il fit en France a aidé à augmenter notre influence.

En politique, M. Beau a commencé à associer les indigènes à l'administration supérieure de l'Indc-Chine. A côté et en dehors des mandarins, il a créé, en 1902, une chambre consultative indigène et des assemblées provinciales consultatives.

En 1908, une agitation, qui a pris d'abord naissance en Annam, a gagné le Tonkin, oii des bandes ont recommencé à parcourir les campagnes. Cela démontre qu'une vigilance incessante est une nécessité aux colonies.

M. Klobukowski, en succédant à M. Beau, a donc une situation qui présente certaines difficultés, mais il est à présumer qu'il les surmontera facilement, étant donnée sa parfaite connaissance de l'Extrême-Orient, où il a occupé diverses fonctions depuis plus de vingt ans.

Gouvernement et Administration

Les diverses régions qui forment l'Indo-Chine française sont placées sous la haute direction d'un fonctionnaire unique qui porte le titre de gouverneur général. A côté de lui siège un conseil supérieur, créé par décret du 3 juillet 1897 et modifié en août i8q8, qui tient une session par an et examine le budget ainsi que les questions d'intérêt général pour le pays.

Un décret du 8 décembre 1906. a supprimé le secrétariat général de l'Indo-Chine, qui existait auparavant, et créé une di-rection générale des finances.

En Cochinchine, seul pays annexé, il y a un lieutenant-gouverneur, assisté d'un conseil colonial.

Au Cambodge, pays de protectorat, et où le roi et les institutions locales ont été maintenus sous notre étroite surveillance, il y a un résident supérieur.

En Annam, à côté du roi, conservé à Hué par concession de bonne politique à la tradition, il y a aussi un résident supérieur.

Au Tonkin, pays de protectorat, mais qui est en réalité soumis à un régime colonial à peine déguisé, on trouve encore un résident supérieur, mais l'administration indigène, simplement surveillée avec soin, est exercée par les mandarins. Un conseil du protectorat de l'Annam et du Ton-

58 l'indo-ciiine française

kin, dans lequel figurent des notables indigènes, est consulté sur les questions intéressant ces pays.

L'ancien conseil indigène qui assistait le roi d'Annam ou cornai n'a plus qu'une influence illusoire.

Le régime représentatif, c'est-à-dire l'association des indigènes dans l'administration du Tonkin, a été institué par les arrêtés des i^^ et 4 mai 1907. Ces arrêtés constituent, dans chaque province, une commission consultative de notables, dont les membres sont élus pour trois ans par un collège électoral restreint» Ces commissions doivent donner leur avis sur le budget provincial et sur les questions intéressant la province. En outre, il a été créé, pour le Tonkin tout entier, une Chambre consultative indigène qui comprend trois sections : 10 les contribuables annamites non patentés ; 2° les patentés ; 3° les contribuables indigènes autres que ceux de race annamite.

Au point de vue judiciaire, depuis le décret du 8 août 1898, rindo-Chine française est soumise à la juridiction d'une cour d'appel qui comprend trois Chambres, siégeant, deux à Saigon et une à Hanoï.

En outre, Saigon est le siège d'un tribunal correctionnel.

L'Annam et le Tonkin sont divisés en provinces {iinh) grandes ou petites, en cercles {das), préfectures {phii) et sous-préfectures {huyen). Les préfectures et arrondissements se divisent en cantons {longs) qui sont formés d'un plus ou moins grand nombre de communes (A'à), portant différentes

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