‹ L'IndochineChapitre 11 sur 218 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

demandent de la continuité et de l'effort moins de penchant que pour les aimables jeux où se complaît leur vie indolente et gracieuse.

Les Cambodgiens ont connu eux aussi, au temps de la civilisation khmer, un passé particulièrement glorieux, qu'atteste la splendeur des ruines d'Àngkor. Ils en ont du reste gardé confusément le souvenir, non pas seulement dans leurs archives, mais dans une sorte de sentiment national qui se manifeste parfois par le regret irrédentiste de voir une partie de leurs provinces, et le sanctuaire même de leur race, Angkor, aux mains de leurs adversaires siamois. Population essentiellement rustique, adonnée aux travaux de la pêche, de la chasse et de l'agriculture, mais capable pourtant d'un effort industriel, et même artistique, elle laisse, par son honnêteté et son dévouement, à tous les administrateurs et colons qui l'ont fréquentée, le même sentiment d'attachement affectueux avec lequel en ont parlé ses grands amis, MM. Aymonnier et Pavie.

Mais la race indigène prépondérante est la race annamite, qui représente, à elle seule, les quatre cinquièmes de la population totale, et qui fait en quelque sorte l'unité de l'Indochine, puisque, malgré quelques différences locales, elle demeure, depuis Moncay, à la frontière sino-tonkinoise , jusqu'à la presqu'île de Camau, à l'extrémité Sud de la Cochinchine, identique au fond à elle-même. C'est elle qui a vraiment colonisé le pays, se répandant du delta du Tonkin à celui de la Cochinchine, en se coulant le long de la chaîne annamitique qu'elle aimait mieux contourner que franchir, et en remontant même jusqu'au Cambodge, où l'a surprise notre arrivée. Sa répugnance instinctive des montagnes l'a empêchée de gagner la haute région du Tonkin et aussi de coloniser effectivement le Laos. Elle a toutefois mis à profit les quelques passages connus de la chaîne annamitique pour soumettre politiquement les principautés laotiennes, qui lui payèrent tribut jusque de la rive droite du Mékong. Son histoire a eu d'intéres-

sants épisodes , et notre conquête ne Ta pas trouvée en décadence. Cette histoire nous est d'ailleurs contemporaine, et, tandis que le souvenir d'Yaçovârman, le trRoi cuirassé de gloire» d'Angkor-Thom , remonte à dix siècles , celui de l'Empereur Gia-Long et de ses successeurs , dont on peut admirer à Hué les magnifiques tombeaux , est d'hier.

Les traits de la race annamite ont été cent fois décrits. Le premier aspect de ce peuple menu, avec son apparence grêle, son visage fuyant > ses cheveux en chignon et ses dents laquées de noir, déconcerte le jugement européen. Mais il est difficile , à mesure qu'on se familiarise avec lui, de se défendre d'une profonde sympathie pour son aptitude au travail, sa patience industrieuse, son intelligence et sa sociabilité. Dans la famille, où le culte des ancêtres est à peu près la 'seule 'religion, mais une (religion très scrupuleusement pratiquée par toute la race, la condition de la femme est bien plus douce qu'en pays chinois, et les enfants sont traités avec un peu de cette prévenante affection que montrent les Japonais, grands inventeurs de jouets, pour leurs bambins. Dans la vie sociale la cérémonieuse politesse chinoise est mieux qu'un vain formalisme : elle représente vraiment l'expression des égards dus à autrui, et le souci de la respectabilité et de la <rface», s'il n'est pas toujours des plus honorables, a pu atteindre parfois une sorte de point d'honneur héroïque. La race a les défauts communs aux hommes de toutes les latitudes. Elle a malheureusement en outre les défauts plus spécialement asiatiques d'une passion effrénée pour le jeu et d'une ignorance fondamentale du sentiment de la délicatesse en matière d'argent. Il semble d'ailleurs bien que ce sentiment soit d'origine européenne : on n'a pas beaucoup d'exemples d'indigènes asiatiques qui, ayant à remettre une somme quelconque, à titre public ou privé , n'en aient pas retenu pour leur propre compte ce prélèvement que les mœurs acceptent, et qui est connu d'un bout à l'autre de l'Extrême-Orient par le mot intraduisible de squeeze. Toutefois, malgré

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